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En lecture libre : Le tour du racisme en 80 textes, Le journal d'un fou, Dans la tête d'une dépression, J.O. Homme Animaux, Chéri/e Tu pousses. Lire aussi ces bests : Araldus, Je t'aime Dieu non plus, Bob l'Amerloc...

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Les polars et thrillers

LE JOURNAL D'UN FOU

Nikolaï Gogol, JeF Pissard

couverture du livre LE JOURNAL D'UN FOU


LE JOURNAL D'UN FOU
Relooké JeF Pissard & version originale
En lecture libre | Texte intégral

Éditions Jerkbook, 2017
ISBN 979-10-94391-10-5

Voici LE JOURNAL D'UN FOU, de Nikolaï Gogol, retouché et mis au goût du jour par mes soins. Je suis resté attaché au texte, tout en m'en détachant, très peu, pour vous offrir une lecture fun et sexy, s'inscrivant dans notre pays et notre époque.
Ça devrait vous plaire et vous faire (re)découvrir Gogol !
Je n'en dis pas plus pour l'instant, je vous laisse en compagnie du grand Gogol relooké par cet autre gogol que peut-être je suis !?
Puis, je vous proposerai la lecture d'une biographie de Gogol, de quelques lignes sur moi, et de lire pour certains, relire pour d'autres, le vrai texte de l'ouvrage de Nikolaï Vassilievitch Gogol LE JOURNAL D'UN FOU. JeF Pissard

LE JOURNAL D’UN FOU
Nikolaï Gogol, JeF Pissard
Texte maquillé d'un peu de fard et de rouge à lèvres

Il m’est arrivé aujourd’hui une aventure étrange. Je me suis levé assez tard, et quand la bonne m’a apporté mes souliers cirés, je lui ai demandé l’heure. Quand elle m’a dit qu’il était dix heures, je me suis dépêché de m’habiller. J’avoue que je ne serais jamais allé au cabinet de la présidence de la République, si j’avais su d’avance quelle sale tête ferait notre directeur de cabinet. Voilà déjà un bout de temps qu’il me dit : « Comment se fait-il que tu aies toujours un tel flottement dans la tête ? Certains jours, tu te démènes comme un diable, tu fais un tel méli-mélo que le diable lui-même ne s’y retrouverait pas ; tu écris un titre en petites lettres, tu n’indiques ni la date ni le numéro ! » L'homme aigri ! Il est sûrement jaloux de moi, parce que je travaille dans son cabinet et que c'est moi qui range le bureau du Président... Bref, je ne serais pas allé au cabinet de la présidence de la République, si je n’avais pas eu l’espoir de croiser le ministre des Finances et de lui soutirer une petite avance sur ma paie. Quel obtus cet homme ! La mort sera là avant qu’il vous fasse une avance sur votre mois, nom d'un chien ! Tu peux supplier, te mettre en quatre, même si tu es dans la mouise, il ne te donnera rien, l'empaffé ! Et quand on pense que, chez lui, il se prend des soufflantes ! Tout le monde sait ça.

Je ne vois pas l’intérêt qu’il y a à travailler au cabinet de la présidence de la République. Cela ne rapporte pas tant que ça. Dans les Officines de Conseil extérieures, c’est une autre chose : on en voit là-bas qui sont à leurs bureaux à griffonner. Ils portent des vestes chiffonnés, ils ont une trogne telle qu’on a envie de cracher, mais il faut voir les appartements qu’ils habitent ! Pas question de leur offrir des services à thé en porcelaine, ils vous répondront : « Ça c’est un cadeau pour les concierges ! », mais un manteau de couturier, une décapotable ou un virement sur un compte offshore, ça oui, on peut y aller ! À les voir, ils ont une mine paisible, et ils s’expriment bien : « Permettez-moi de ranger votre bureau !? » ; et ensuite ils démolissent si bien le solliciteur qu’il se retrouve en caleçon. Il est vrai que chez nous, par contre, le service est distingué : partout une propreté telle qu’on n’en verra jamais de pareille dans les Officines de Conseil extérieures : des tables de style, et tous les chefs se disent « vous ». Oui, j’en conviens, si ce n’était la distinction du service, il y a longtemps que j’aurais quitté le cabinet de la présidence de la République.

J’avais mis mon imperméable et emporté mon parapluie car il pleuvait à verse. Personne dans les rues : je n’ai rencontré que des femmes qui se protégeaient avec leurs cols, des vieux sous leur parapluie et des voitures. Comme gens de valeur, il y avait juste un fonctionnaire comme moi qui traînait. Je l’ai aperçu au carrefour. Dès que je l’ai vu, je me suis dit : « Hé ! hé ! mon cher, tu ne te rends pas au cabinet de la présidence de la République, tu presses le pas derrière celle qui court là-bas et tu regardes ses jambes ! » Quels fripons nous sommes, nous autres, fonctionnaires ! Ma parole, nous serions pire que les militaires ! Qu’une femme sexy montre seulement le bout de son nez, et nous passons à l’attaque !

Tandis que je réfléchissais ainsi, j’ai aperçu une voiture qui s’arrêtait devant le magasin dont je longeais la vitrine. Je l’ai reconnue sur-le-champ : c’était la voiture du Président. « Mais il n’a que faire dans ce magasin, me suis-je dit, c’est sans doute sa femme ! » Je me suis fait discret. Le chauffeur a ouvert la portière et elle s’est envolée de la voiture comme un oiseau. Elle a jeté un coup d’œil à droite, à gauche, j’ai distingué dans un éclair ses yeux, ses sourcils... Mon Dieu ! Carla ! j’étais perdu, perdu ! Quelle idée de sortir par une pluie pareille ! Allez soutenir maintenant que les femmes n’ont pas la passion de tous ces chiffons. Elle ne m’a pas reconnu et d’ailleurs je m’efforçais de me dissimuler du mieux que je pouvais car mon imperméable était très sale et, qui plus est, d’une coupe démodée. Aujourd’hui, on porte des manteaux à grand col, tandis que j’en avais deux petits l’un sur l’autre ; et puis, c’est du drap mal décati.

Sa petite chienne qui n’avait pas réussi à franchir le seuil du magasin, était restée dans la rue. Je connais cette petite chienne. Elle s’appelle Snoopy. Il ne s’était pas écoulé une minute que j’ai entendu soudain une petite voix canine : « Bonjour, Snoopy ! » Qui disait cela ? J’ai regardé autour de moi et j’ai vu deux dames qui passaient sous un parapluie : l’une vieille, l’autre toute jeune ; mais elles m’avaient déjà dépassé et, à côté de moi, la petite voix canine a retenti de nouveau : « Mais qu'est-ce que tu fais, Snoopy ?! » Quel délire ! je vois Snoopy flairer le chien qui suivait les dames. « Hé ! Hé ! » me suis-je dit, mais est-ce que je ne serais pas un peu saoul ! Pourtant ça m’arrive rarement. Mais non, j'ai vu, de mes yeux, l'autre chien prononcer ces mots à Snoopy : « C'est que j’ai été, ouah ! ouah ! j’ai été, ouah ! ouah ! ouah ! très malade ! » Voyez-moi un peu ces chiens ! J’avoue que j’ai été stupéfait en les entendant parler comme les hommes. Mais plus tard, après avoir bien réfléchi à tout cela, j’ai cessé de m’étonner.

En effet, on a déjà observé dans ce monde un grand nombre d’exemples analogues. Il paraît qu’en Angleterre on a vu sortir de l’eau un poisson qui a dit deux mots dans une langue si étrange que depuis trois ans déjà les savants se penchent sur le problème sans avoir encore rien découvert. J’ai lu aussi dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour acheter du thé. Mais je reconnais que j’ai été beaucoup plus surpris, quand Snoopy m'a dit : « Je t’ai écrit ; sans doute ne t'a-t-on pas apporté ma lettre ! » Je veux bien qu’on me supprime ma paie, si de ma vie j’ai entendu dire qu’un chien pouvait écrire ! Un homme bien, seul, peut écrire correctement. Bien sûr, il y a aussi des employés et même des ouvriers qui sont capables de gribouiller de temps à autre en noir sur blanc : mais leur écriture est le plus souvent machinale ; ni virgules, ni points, ni style.

Je fus donc étonné. J’avoue que, depuis quelque temps, il m’arrive parfois d’entendre et de voir des choses que personne n’a jamais vues, ni entendues. « Allons, me suis-je dit, je vais suivre cette chienne et je saurai qui elle est et ce qu’elle pense ! » J’ai ouvert mon parapluie et emboîté le pas aux deux dames. Elles ont pris cette première rue, tourné dans cette deuxième rue, puis dans cette rue dans la direction du pont et se sont arrêtées devant une grande maison.

« Je connais cette maison, ai-je pensé, c’est la maison de X ! » C’est une véritable caserne ! Il y vit toutes espèces de gens : des cuisiniers, des voyageurs ! Et les fonctionnaires de mon espèce y sont entassés les uns sur les autres comme des chiens ! J’y ai aussi un ami qui joue gentiment de la trompette. Les dames sont donc montées au quatrième étage. « C’est bon, me suis-je dit, pour aujourd’hui, j’en reste là, mais je retiens l’endroit et ne manquerai pas d’en profiter à l’occasion ! »

LE 4 OCTOBRE

C’est aujourd’hui mercredi, aussi me suis-je rendu dans le bureau du Président. J’ai fait exprès d’arriver en avance ; je me suis installé et je lui ai rangé ses affaires.

Le Président est certainement un homme très intelligent. Tout son bureau est garni de dossiers. J’ai lu les titres de certains d’entre eux : tout cela, c’est de l’instruction, mais une instruction qui n’est pas à la portée d’hommes de ma catégorie : toujours inintelligible car haut niveau. Et quand on le regarde : quelle gravité brille dans ses yeux ! Avec moi, je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot de trop. C’est tout juste si, quand on lui remet un papier, il vous demande :

– Quel temps fait-il ?

– Humide, Monsieur le Président !

Ah ! il n’est pas de la même trempe que nous. C’est un homme d’État. Je remarque, toutefois, qu’il a pour moi une affection particulière. Si sa femme aussi !?... Eh ! Délectation... C’est bon ! c’est bon !... Je me tais !

J’ai lu les commentaires de Facebook sur le Président. Quels imbéciles ces Français ! Qu’est-ce qu’ils veulent donc ? Ma parole, je les ferais tous arrêter et leur ferais botter les fesses ! J’ai lu aussi dans le journal le compte rendu d'une réunion de conseil d'administration d'un grand média, décrit avec grâce par son grand patron. Ces grands patrons de presse écrivent bien. Après cela, j’ai vu qu’il était midi et demi passé et que le Président ne sortait toujours pas de son bureau. Mais vers une heure et demie il s’est produit un incident qu’aucun mot juste ne peut décrire. Une porte s’est ouverte : j’ai cru que c’était celle du Président et me suis levé aussitôt, mes papiers à la main. Or c’était elle, elle-même ! Saints du ciel, et leurs homonymes terrestres, comme elle était habillée ! Elle portait une robe blanche échancrée Yves Saint Laurent : un ravissement ! Et le coup d’œil qu’elle m’a jeté ! Un astre, doux Jésus, un vrai soleil ! Elle m’a adressé un petit salut, et m’a dit : « Nicolas n’est pas là ? » Aïe ! Aïe ! Aïe ! Quelle voix ! Une colombe, aussi vrai que je suis là, le chant murmurant d'une colombe ! « Votre gracieuse Présidente, ai-je voulu dire, pardonnez mon inattention, et si c’est là votre bon plaisir, giflez-moi et ébranlez-moi de votre haute main ! » Oui, mais, le diable m’emporte, ma langue s’est embarrassée, et je lui ai répondu seulement :

– N… non !

Elle a posé son regard sur moi, puis sur les livres et a laissé tomber son kleenex. Je me suis précipité, ai glissé sur ce maudit parquet et peu s’en est fallu que je me décolle le nez ; mais je me suis rattrapé et j’ai ramassé le mouchoir. Saint Papyrus, quel mouchoir ! En ouate de cellulose... du haut de gamme, à nul autre pareil ! Sans mentir, il sentait son odeur ! Elle m’a remercié d’un léger sourire qui a à peine entrouvert ses douces lèvres et elle a quitté la pièce.

Je suis resté là encore une heure. Soudain, un conseiller est venu me dire : « Rentrez chez vous, le Président est déjà parti ! » Je ne peux pas souffrir la corporation des conseillers : ils sont toujours à se vautrer dans les antichambres et ils ne daigneraient même pas vous faire un signe de tête. Et si ce n’était que cela ! Un jour, un de ces nazes s’est avisé de m’offrir une cigarette, sans bouger de sa place ! Sais-tu bien, esclave stupide, que je suis un fonctionnaire de noble origine ? Quoiqu’il en soit, j’ai pris ma sacoche, j’ai endossé moi-même mon manteau, car ces messieurs ne vous la tendent jamais, et je suis sorti.

Chez moi, je suis resté couché sur mon lit, presque toute la journée. Puis j’ai recopié de très jolis vers :

« Une heure passée loin de ma mie
Me dure autant qu’une année.
Si mon ciel sans bruni, me fait haïr la vie,
Alors, la mort m’est plus douce, ai-je clamé »

C’est sans doute moi qui a écrit cela.

Sur le soir, revêtu de mon manteau, je suis allé jusqu’à son domicile et j’ai fait le guet un long moment : si elle sortait pour monter en voiture je pourrais la regarder encore une petite fois...

LE 6 OCTOBRE

Notre chef de cabinet est déchaîné. Quand je suis arrivé au cabinet de la présidence de la République, il m’a fait appeler et a commencé ainsi :

– Dis-moi, je te prie, ce que tu fais ?

– Comment cela ? Je ne fais rien ! ai-je répondu.

– Allons, réfléchis bien ! Tu as passé la quarantaine, n’est-ce pas ? Il serait temps de rassembler tes esprits ! Qu’est-ce que tu t’imagines ? Crois-tu que je ne suis pas au courant de toutes tes gamineries ? Voilà que tu tournes autour de la femme du Président maintenant ? Mais regarde-toi, songe une minute à ce que tu es ! Un zéro, rien de plus ! Et tu n’as pas un sou ! Regarde-toi un peu dans la glace, tu ne manques pas de prétention !

Fichtre ! Sa figure, à lui, tient du vieux beau ; il a sur le sommet de la tête une touffe de cheveux en crête qu'il fait tenir avec du gel, et il se figure qu’il n’y a qu’à lui que tout est permis ! Je comprends fort bien pourquoi il m’en veut. Il est jaloux ; il a peut-être été surpris des marques de bienveillance toutes particulières qu’on m’a octroyées. Mais je l'emmerde ! La belle affaire qu’un conseiller de son acabit ! Il porte une montre Rollex, il se se chausse de souliers tout cuir à pas de prix... Et après ?... Que le diable l'emporte ! Et moi, est-ce que mon père était employé, artisan, ou commerçant ? Je suis noble. Je peux monter en grade, moi aussi. Pourquoi pas ? Je n’ai que quarante-deux ans : au jour d'aujourd'hui c’est l’âge où l’on commence vraiment sa carrière. Attends, ami ! Nous aussi, nous deviendrons quelqu'un, et peut-être même quelque chose de mieux, si Dieu le permet. Nous nous ferons une réputation encore plus flatteuse que la tienne. Alors, tu t’es fourré dans la tête qu’il n’existait pas un seul homme convenable en dehors de toi ? Qu’on me donne seulement un costume Karl Lagerfeld, que je mette une cravate comme la tienne, et tu ne m’arriveras pas à la cheville. Je n’ai pas d’argent, c’est là le malheur.

LE 8 NOVEMBRE

Je suis allé au théâtre. On jouait Le diner de con. J’ai beaucoup ri. Il y avait aussi un spectacle de chansonniers avec des saillies amusantes sur des hommes politiques, et en particulier sur un certain Dominique ; ces saillies le concernaient et j’ai été étonné qu'on les aient laissées passer. Il y a eu aussi des mots vachards sur les journalistes ; on y disait que ce sont des imbus parfois imbuvables qui aiment faire le buzz à tel point que c'est nous qu'ils buzzent avec leurs infos montées en sauce, le chansonnier récitant a demandé la protection du public. Les auteurs d'aujourd’hui font des spectacles marrants et gonflés. J’aime aller au théâtre. Dès que j’ai un sou en poche, je ne peux pas me retenir d’y aller. Eh bien, parmi mes semblables, les fonctionnaires, il y a de véritables incultes artistiques qui ne mettraient pas le pied au théâtre pour un empire : les cons ! C’est à peine s’ils se dérangeraient si on leur donnait un billet gratis ! Il y avait une actrice qui chantait à ravir. J’ai pensé à l’autre... Eh ! Délectation !... C’est bon !... C’est bon !... Je me tais.

LE 9 NOVEMBRE

À huit heures, je suis allé au cabinet de la présidence de la République. Notre chef a fait mine de ne pas remarquer mon arrivée. De mon côté, j’ai fait comme s’il n’y avait rien eu entre nous. J’ai revu et vérifié les paperasses. Je suis sorti à seize heures. Je suis passé devant le bureau du Président, mais il n’y avait personne en vue. Après le dîner, je suis resté étendu sur mon lit presque tout l’après-midi.

LE 10 NOVEMBRE

Aujourd’hui, je suis allé dans le bureau du Président, j’ai rangé ses dossiers, et pour elle..., ah !... pour son ravissement de Présidente, j'ai mis des fleurs. J'ai regroupé les stylos. Il aime beaucoup avoir ses stylos à disposition. Oh ! c’est un cerveau, pour sûr ! Quand il réfléchit, il n’ouvre pas la bouche, mais je suppose qu’il soupèse tout dans sa tête. Je voudrais savoir à quoi il pense le plus souvent, ce qui se trame dans cette cervelle. J’aimerais observer de plus près la vie de ces messieurs. Toutes ces équivoques, ces manèges, comment ils se conduisent, ce qu’ils font dans leur monde... Voilà ce que j'aimerais savoir ! J’ai essayé plusieurs fois d’engager la conversation avec Monsieur le Président, mais ma langue s'est paralysée : j’ai juste dit qu’il faisait froid ou chaud dehors, et je n’ai rien pu sortir d’autre ! J’aimerais jeter un coup d’œil dans son salon, dont la porte est quelquefois ouverte, et dans la pièce qui est derrière. Ah ! quel riche mobilier ! quels beaux miroirs ! quelle fine porcelaine ! J’aimerais entrer une seconde là-bas, dans le coin où demeure sa gracieuse femme ; voilà où je désirerais pénétrer : dans son boudoir. Comment sont disposés tous ces vases et tous ces flacons, ces fleurs qu’on a peur de flétrir avec son haleine, ses vêtements en désordre, plus semblables à de l’air qu’à des vêtements ? Je voudrais jeter un coup d’œil dans sa chambre à coucher... Là, j’imagine des choses, un paradis tel qu’il n'en existe même pas au ciel. Regarder le tapis où elle pose son pied au saut du lit, la voir gainer ce pied d’un bas léger... Aïe ! Aïe ! Aïe ! C’est bon ! C’est bon ! Je me tais !... Par ailleurs aujourd’hui, j’ai eu comme une illumination : je me suis rappelé cette conversation que j’ai surprise entre deux chiens devant le magasin. C’est bon, me suis-je dit, maintenant, je saurai tout. Il faut intercepter la correspondance qu’entretiennent ces cabots. Alors, j’apprendrai sûrement quelque chose. J’avoue qu’une fois même, j’ai appelé Snoopy et lui ai dit : « Écoute, Snoopy, nous sommes seuls, tu le vois ; si tu veux, je peux aussi fermer la porte, ainsi personne ne nous verra ! Dis-moi tout ce que tu sais de ta maîtresse ! Que fait-elle ? Qui est-elle ? Je te jure de ne rien dire à personne ! » Mais l'animal s'est serré la queue entre ses jambes, s’est ramassé de plus belle et a gagné la porte comme s’il n’avait rien entendu. Il y a longtemps que je soupçonne que le chien est beaucoup plus intelligent que l’homme. Je suis même persuadé qu’il peut parler mais qu’il y a en lui une espèce d’obstination. C’est un remarquable politique : il observe tout, les moindres pas de l’homme. Oui, coûte que coûte, j’irai dès demain à la maison de l'autre chien ; je l’interrogerai et, si j’en trouve le moyen, je saisirai toutes les lettres que lui a écrites Snoopy.

LE 12 NOVEMBRE

À deux heures de l’après-midi, je suis sorti de chez moi, dans l’intention de trouver le chien et de l’interroger. Je ne peux pas supporter cette odeur de viande grillée qui se dégage des échoppes de kebab de la rue Machin ; de plus, il vous parvenait une telle odeur des poubelles que je me suis sauvé en me bouchant le nez. Il est décidément impossible de se promener par ici. Arrivé au cinquième étage, j’ai sonné. Une jeune fille m’a ouvert la porte : pas mal faite, avec des petites taches de rousseur. Je l’ai reconnue : c’était celle-là même qui marchait à côté de la vieille. Elle a rougi légèrement, et j’ai tout de suite vu de quoi il retournait : « Toi, ma belle, tu as envie d’un petit ami ! » « Vous désirez ? m’a-t-elle dit ? – J’ai besoin de parler à votre chienne ! » Que cette fille était bête ! J’ai compris immédiatement qu’elle était bête ! À ce moment, la chienne a accouru en aboyant ; j’ai voulu l’attraper, mais l'animal a manqué de me mordre ! J’ai malgré tout aperçu sa corbeille dans un coin. Hé ! voilà ce qu’il me faut ! Je m’en suis approché. J’ai retourné les coussins du panier et, à mon extrême satisfaction, en ai retiré une mince liasse de petits papiers. Cette sale chienne, en voyant cela, m’a tout d’abord mordu au mollet, puis, quand elle a senti que j’avais pris les lettres, elle s’est mise à glapir et à me faire des caresses : « Non ma chère, adieu ! » et je suis parti aussi sec. Je crois que la jeune fille m’a pris pour un fou car elle a semblé effrayée. Rentré chez moi, j’ai voulu me mettre en lecture et déchiffrer ces lettres. Mais la bonne avait entrepris de passer l'aspirateur. Ces idiotes de bonnes ont toujours des idées de propreté au mauvais moment ! Alors, je suis parti faire un tour et méditer sur l’événement. Je vais savoir enfin toutes ses pensées et ses faits et gestes. Ce sont ces lettres qui vont me le révéler. Les chiens sont des gens intelligents, au fait de toutes les relations politiques, et sans doute vais-je trouver tout là-dedans : le portrait et les moindres actions du Président. Et surtout il y sera bien fait aussi une petite allusion à celle qui... C’est bon... ! C'est bon... ! Je me tais ! Je suis rentré chez moi à la fin de l’après-midi. Je suis resté couché sur mon lit une bonne partie de la soirée.

LE 13 NOVEMBRE

Eh bien, voyons : cette lettre est écrite assez lisiblement. Pourtant, il y a un je ne sais quoi de canin dans cette écriture. Lisons : « Chère copine ! Je suis très contente que nous ayons décidé de correspondre ! » Cette lettre est écrite très correctement. La ponctuation et les accents sont toujours à leur place. Pour tout dire, notre directeur de cabinet lui-même n’écrit pas aussi bien, quoiqu’il nous rebatte les oreilles des Hautes Écoles où il a fait ses études. Voyons la suite : « Il me semble que partager ses pensées, ses sentiments et ses impressions avec autrui est un des plus grands bonheurs sur cette terre ! » Hum ! Cette réflexion est puisée dans un ouvrage traduit de l’allemand. J’en ai oublié le titre. « Je dis cela par expérience, quoique je n’aie pas couru le monde au-delà de pas très loin ! Ma vie ne s’écoule pas dans le bien-être ! Ma maîtresse, que papa appelle Carlita, m’aime à la folie. » Aïe ! Aïe ! C’est bon ! C'est bon ! Je me tais !... « Papa lui aussi me caresse très souvent. Je bois du thé et du café avec de la crème. Ah ! ma chère, je dois te dire que je ne trouve aucun plaisir à ces énormes os rongés que dévore à la cuisine notre Médor. Il n’y a que les os de gibier qui sont savoureux, surtout quand personne n’en a encore sucé la moelle. J’aime beaucoup qu’on mélange plusieurs sauces, mais sans câpres et sans herbes potagères ; je ne connais rien de pire que l’habitude de donner aux chiens des boulettes de pain. Un quelconque monsieur assis à table et dont les mains ont tripoté toutes sortes de saletés se met à pétrir de la mie de pain avec ces mêmes mains, vous appelle et vous fourre sa boulette dans la gueule ! Et c’est impoli de refuser, alors on la mange : avec dégoût, mais on la mange quand même ! » Quelle banalité ! Comme s’il n’y avait pas de sujets plus intéressants à traiter ! Voyons la page suivante. Peut-être y trouverons-nous quelque chose de plus intéressant. « ... Je me ferai un plaisir de te tenir au courant de tous les événements qui se produisent chez nous ! Je t’ai déjà donné des détails sur le personnage principal que j'appelle Papa et que Carla appelle Mon Raymond ! C’est un homme très étrange ! » Ah ! Enfin ! Oui, je sais : ils ont des vues politiques sur tous les sujets. Voyons ce qui concerne Papa Mon Raymond : « ... un homme très étrange. Il parle tout le temps. Il y a huit jours il n’arrêtait pas de répéter tout seul : “Est-ce que je les materai, oui ou non ?” Il prenait une feuille de papier à la main, en pliait une autre, vide, et disait : “Est-ce que je les materai, oui ou non ?” Un jour même, il s’est tourné vers moi et m’a demandé : “Qu’en penses-tu, Snoopy ? Est-ce que je les materai, oui ou non ?” Je n’y ai rien compris ; j’ai reniflé ses chaussures et me suis éloignée ! Puis, ma chère, une semaine plus tard, Papa est rentré tout joyeux ! Toute la matinée, des messieurs en costume sont venus le féliciter ! À table, il était très gai et ne tarissait pas d’anecdotes ! Après le dîner, il m’a soulevée jusqu’à son cou et m’a dit : “Ça s'est bien passé, Snoopy !” Mon nez est tombé sur son ruban de veste ! Je l’ai reniflé mais ne lui ai trouvé aucun senteur ; enfin, je lui ai donné un coup de langue, sans me faire voir... c’était un peu salé ! Au-revoir, ma chère ! Je me sauve, etc. etc ! » Je terminerai ma lettre demain...
« ... Bonjour ! nous voici de nouveau réunies. Aujourd’hui, ma maîtresse Carla... » Ah ! Voyons ce que fait Carla ! Eh, délectation ! C’est bon ! C’est bon ! Poursuivons... « ... ma maîtresse Carla était dans tous ses états ! Elle se préparait à partir en représentation et je me suis réjouie de pouvoir t’écrire en son absence ! Ma Carla est toujours ravie d’aller en représentation, quoiqu’elle s'agace toujours en faisant sa toilette ! Je ne comprends nullement, ma chère, le plaisir d’aller en représentation ! Carla revient toujours tard et, presque chaque fois, je devine à son pauvre visage pâle, qu’on ne lui a rien donné à manger là-bas, la malheureuse enfant ! Je ne pourrais jamais vivre ainsi, je l’avoue. Si on ne me donnait pas de ces gibiers en sauce, ou une aile de poulet... je ne sais ce que je deviendrais ! La bouillie à la sauce est bonne aussi ! Mais les carottes, les navets, ou les artichauts... ce n’est jamais bon ! » Style extrêmement inégal. On voit tout de suite que ce n’est pas un homme qui a écrit cela. Cela commence comme il faut, puis cela finit à la manière chien. Regardons encore un de ces billets. C’est un peu longuet. Hum ! La date n’est même pas indiquée !
« ... Ah ! Ma chère, comme l’approche du printemps se fait sentir ! Mon cœur bat à tout propos, comme s’il attendait quelque chose ! Mes oreilles bourdonnent sans cesse ! Parfois, je reste plusieurs minutes de suite, une patte en l’air, à écouter aux portes ! Je ne te cacherai pas que j’ai beaucoup de prétendants. Souvent je les observe, assise derrière la fenêtre ! Ah ! si tu savais quels cadeaux on voit parmi eux ! Il y a un musclé taillé à la hache, effroyablement bête, sa bêtise est écrite sur son visage ; il se promène dans la rue avec des airs supérieurs et il s’imagine qu’il est supérieur, il croit qu’on n’a d’yeux que pour lui, ma parole ! Il n’en est rien ! Je ne fais pas plus attention à lui que si je ne le voyais pas ! Et cet horrible dogue qui stationne devant ma fenêtre ! S’il se dressait sur ses pattes de derrière, ce qu’il doit être incapable de faire, il dépasserait de la tête le Raymond de ma Carla ! Ce malotru est d’un sans gêne sans pareil ! J’ai grogné une ou deux fois après lui, mais il s'en fiche ! Il ne sourcille pas ! Il fixe ma fenêtre, les oreilles basses, la langue pendante... un vrai paysan ! Mais tu penses bien, ma chère, que mon cœur ne reste pas indifférent à tous... loin de là !... Si tu voyais ce cavalier qui escalade la clôture de la maison voisine, et qui a pour nom Trésor ! Ah ! ma chère, la jolie frimousse que la sienne ! »
Ça commence à suffire ! Comment peut-on remplir une lettre de semblables inepties ! Qu’on me parle de sujets humains ; je réclame une nourriture dont mon âme se repaisse et se délecte ; tandis que ces niaiseries... Tournons la page, ce sera peut-être mieux :
« ... Carla lisait, assise dans le salon ! Je regardais par la fenêtre, car j’aime surveiller les passants ! Tout à coup, un personnel est entré et a annoncé : « Jagger ! – Introduis-le ! » s’est écriée Carla et elle s’est jetée vers moi pour m’embrasser ! « Ah ! Snoopy, Snoopy, si tu savais qui c’est : Il est brun, chanteur d'un groupe de rock, et il est séduisant et étincelant comme la braise ! » Et Carla s’est sauvée dans ses appartements ! Une minute plus tard, est entré un homme mince, cheveux longs bruns ; il s’est approché de la glace, a rectifié sa coiffure et a fait le tour de la pièce ! J’ai poussé un petit grognement et me suis tapie dans mon coin ! Carla est arrivée peu après et s'est jeté joyeusement dans ses bras tendus ; moi, je continuais tranquillement à regarder par la fenêtre comme si de rien n’était ; mais j’ai penché légèrement la tête et me suis efforcée de comprendre de quoi ils s’entretenaient ! Ah ! ma chère, quelles sottises ils disaient ! Ils racontaient qu’une dame, au milieu d'un concert, avait sifflé avec ses doigts ; ou qu’un fan, qui ressemblait à s’y méprendre à Alain Souchon, avec son coup de peigne, dansait le jerk dans les premiers rangs du public ! Qu’une fille, elle, avait dansé seins nus, les mains en l'air... et tout à l’avenant ! Ce serait bien de comparer ce Jagger à Trésor ! me suis-je dit en moi-même ! Ciel ! quelle différence ! Premièrement, ce monsieur a de grosses lèvres ; tandis que Trésor a des traits fins et une tache blanche juste sur le front ! Quant à la taille de Trésor, il n’est même pas besoin de la comparer à celle du visiteur ! Et les yeux, les manières, l’allure sont tout à fait autres ! Oh ! quelle différence ! Je ne sais pas, ma chère, ce qu’elle trouve à son Jagger ! Pourquoi en est-elle tellement entichée ?... » Il me semble aussi qu’il y a là quelque chose qui cloche ! Il est impossible que Jagger ait pu la charmer à ce point ! Voyons plus loin : « ... Si cet homme trouve grâce à ses yeux, je ne vois pas pourquoi il n’en irait pas bientôt de même de ce fonctionnaire qui travaille dans le cabinet de Papa. Ah ! ma chère, si tu voyais cet avorton !.... » Qui cela peut-il être ?... « Il a un drôle de nom ! Il aime bien ranger le bureau de Papa !… » On dirait que c’est à moi que ce vilain chien fait allusion. « Carla ne peut se retenir de rire quand elle le regarde ! » Tu mens, maudit cabot ! L’abominable langage ! Comme si je ne savais pas que c’est là l'œuvre de la jalousie ! Comme si je ne savais pas de qui c’est le fait. Ce sont les menées de mon chef de cabinet. Cet homme m’a juré une haine implacable et il s’acharne à me faire tort à chaque pas. Lisons encore une de ces lettres. Peut-être tout cela va-t-il s’éclairer de soi-même. « ... Ma chère, tu m’excuseras d’être restée si longtemps sans t’écrire ! J ai vécu dans une parfaite ivresse ! C’est avec raison qu’un écrivain a dit que l’amour était une seconde vie ! Et puis, il y a maintenant de grands changements chez nous ! Le chanteur vient nous voir tous les jours ! Carla l’aime à la folie. Papa n'est pas vraiment au courant !... » Malédiction ! Je ne peux pas en lire davantage... C’est toujours un homme de valeur ! Tout ce qu’il y a de meilleur au monde échoit toujours aux hommes de valeur ! On se procure une modeste espérance, on croit l’atteindre, et un homme de valeur vous l’arrache sous le nez. Nom d’un chien ! Ce n’était pas pour obtenir sa main et autres choses de ce genre que je voulais devenir homme de valeur. Non, si je voulais être homme de valeur c’était pour les voir s’empresser autour de moi, se livrer à tous ces manèges et équivoques de courtisans, et leur dire ensuite : « Vous deux, je vous crache dessus ! » Merde alors ! comme c’est vexant ! J’ai déchiré en petits morceaux les lettres de cette chienne stupide !

LE 3 DÉCEMRE

C’est impossible, cela ne tient pas debout. Ce badinage ne se fera pas ! Il est chanteur, et après ? Ce n’est pas sérieux : ce n’est pas un métier utile au bien commun. Ce n’est pas parce qu’il est chanteur qu’il lui viendra un troisième œil au milieu du front. Son nez n’est pas en or, que je sache, mais pareil au mien, au nez de n’importe qui ; il lui sert à s'en mettre dans le nez, et non à manger, à éternuer, et non à tousser. J’ai déjà plusieurs fois essayé de démêler l’origine de toutes ces différences. Pourquoi suis-je employé du cabinet de la Présidence de la République, et à quel propos ? Peut-être que je suis comte ou général et que j’ai seulement l’air comme ça d’être employé du cabinet de la Présidence de la République ? Peut-être que j’ignore moi-même qui je suis. Il y en a de nombreux exemples dans l’histoire : un homme ordinaire, sans parler d’un noble, un simple bourgeois ou un paysan, découvre subitement qu’il est un grand seigneur, ou un baron ou quelque chose d’approchant. Si un si illustre personnage peut sortir d'un moins que rien, qu'en sera-t-il s’il sort d’un noble, tel que je suis au départ ! Si, par exemple, je descendais dans la rue en uniforme de général : une épaulette sur l’épaule droite, une autre sur l’épaule gauche et un ruban bleu ciel en écharpe ? Sur quel ton chanterait alors ma Carla ? Et que dirait Papa, notre Président ? Oh ! c’est un grand ambitieux ! Un franc-maçon, sans aucun doute ; bien qu’il fasse semblant d’être ceci et cela, j’ai tout de suite deviné qu’il était franc-maçon : quand il tend la main à quelqu’un, il n’avance que deux doigts. Est-ce que je ne peux pas, à l’instant même…, être promu général député, ou quelque chose de ce genre ? Je voudrais savoir pourquoi je suis employé du cabinet de la Présidence ? Pourquoi précisément employé du cabinet de la Présidence ?

LE 5 DÉCEMBRE

Aujourd’hui, j’ai lu les journaux toute la matinée. Il se passe de drôles de choses en Principauté de Monaco. Je ne comprends même pas très bien. On dit que le trône est vacant, que les dignitaires sont embarrassés pour choisir un successeur, et que cela provoque des émeutes. Cela me paraît tout à fait étrange. Comment le trône peut-il être vacant ? On dit qu’un certain Albert II, se succédant à lui-même doit monter sur le trône. Un Albert II ne peut pas monter sur le trône. En aucune façon. Il faut que ce soit un Albert III. Mais ils disent que si, c'est possible ; parce qu'il est impossible qu’il n’y ait pas de Prince régnant. Un État ne peut exister sans roi ou sans prince régnant. Il y en a un, mais on ignore où il se trouve. Il est même peut-être là-bas, mais des raisons de famille ou des craintes du côté des puissances voisines, à savoir la France et les autres pays, l’obligent à se cacher ; ou peut-être est-ce autre chose.

LE 8 DÉCEMBRE

J’étais décidé à me rendre au cabinet de la présidence de la République, mais différentes raisons et réflexions m’en ont empêché. Les affaires de Monaco ne peuvent pas me sortir de l’esprit. Comment se peut-il qu’un Albert II succède à un Albert II ? On ne le permettra pas. Et d’abord, l’Angleterre s’y opposera. Et puis, il y a la situation politique de toute l’Europe : l'Allemagne Angela Merkel... J’avoue que ces événements m’ont tellement abattu, ébranlé que je n’ai absolument rien pu faire de toute la journée. La bonne m’a fait remarquer que j’étais très distrait à table. En effet, j’ai, par distraction sans doute, jeté deux assiettes sur le sol : elles ont aussitôt volé en éclats. Après le dîner, je suis allé me promener à la Tour Eiffel. Je n’ai rien pu en tirer d’instructif. Je suis demeuré sur mon lit le reste du temps, à réfléchir aux affaires de Monaco.

L'AN 2000. LE 43e JOUR D'AVRIL

Aujourd’hui est un jour de grande solennité ! Monaco a un Prince. On l’a trouvé. Ce Prince, c’est Moi. Ce n’est qu’aujourd’hui que je l’ai appris. J’avoue que j’ai été brusquement inondé de lumière. Je ne comprends pas comment j’ai pu penser, m’imaginer que j'étais employé du cabinet de la Présidence. Comment cette pensée extravagante a-t-elle pu pénétrer dans mon cerveau ? Il est encore heureux que personne n’ait songé alors à me faire enfermer dans une maison de santé. Maintenant, tout m’est révélé. Maintenant, tout est clair... Avant, je ne comprenais pas, avant, tout était devant moi dans une espèce de brouillard. Tout ceci vient, je crois, de ces quelques gens qui se figurent que le cerveau de l’homme est logé dans son crâne ; pas du tout : il est apporté par un vent qui souffle de la mer Méditerranée. J’ai tout de suite révélé à la bonne qui j’étais. Quand elle a appris qu’elle avait devant elle le Prince de Monaco, elle s’est frappé les mains l’une contre l’autre et a failli mourir de frayeur. Cette bécasse n’avait encore jamais vu de Prince de Monaco ! Je me suis malgré tout efforcé de la tranquilliser et de l’assurer, en termes gracieux, de ma bienveillance ; je lui ai dit que je ne lui gardais pas la moindre rancune d’avoir quelquefois mal ciré mes souliers. Ces gens sont ignorants. On ne peut pas les entretenir de sujets élevés. Elle a pris peur parce qu’elle était convaincue que tous les Princes de Monaco ressemblent à Albert II ! Mais je lui ai expliqué qu’il n’y avait rien de commun entre Albert II et moi. Je ne suis pas allé au cabinet de la Présidence. Le diable les emporte ! Non, mes amis, maintenant vous ne m’y prendrez plus ; je ne vais pas continuer à ranger vos sales paperasses !

LE 86e JOUR. ENTRE LE JOUR ET LA NUIT

Aujourd’hui, l’huissier est venu me dire de me rendre au cabinet de la présidence de la République, car il y avait plus de trois semaines que je n’assurais plus mon service. J'y suis allé pour rire. Notre directeur de cabinet pensait que j’allais lui faire des courbettes et lui adresser des excuses, mais je l’ai regardé d’un air indifférent, ni trop piqué ni trop bienveillant, et je me suis assis à ma place, comme si je ne remarquais rien... J’ai regardé toute cette gueuserie administrative et me suis dit : « Si vous saviez qui est assis parmi vous, que se passerait-il ? » Quel tohu-bohu cela soulèverait ! Le directeur de cabinet lui-même me ferait un salut jusqu’à la ceinture, comme il fait maintenant pour le Président. On a placé des papiers devant moi, afin que j’en fasse un résumé. Mais je ne les ai même pas effleurés du bout des doigts. Quelques minutes plus tard, tout le monde s’est mis à s’agiter. On avait dit que le Premier ministre allait venir. Beaucoup de fonctionnaires ont couru, à qui se présenterait le plus vite devant lui. Mais je n’ai pas bougé. Quand il a traversé notre bureau, tous ont boutonné leurs habits ; moi, j’ai fait comme si de rien n’était ! Qu’est-ce que c’est qu’un Premier ministre ? Que je me lève devant lui ? Jamais ! Quel Prince est-ce cela ? C’est un bouchon, pas un Prince ni un Président. Un bouchon ordinaire, un simple bouchon, rien de plus. Comme ceux qui servent à boucher les bouteilles. Ce qui m’a amusé plus que tout, c’est quand ils m’ont glissé des papiers, pour que je les signe. Ils s’imaginaient que j’allais écrire tout en bas de la feuille : chef de bureau untel. Allons donc ! J’ai gribouillé, bien en vue, là où signe le directeur du département : « Prince de Monaco » Il fallait voir le silence respectueux qui a régné alors ! Mais j’ai fait seulement un petit geste de la main, en disant : « Je ne veux aucun témoignage de soumission ! » et je suis sorti. Du bureau, je me suis rendu tout droit à l’appartement du Président. Il n’était pas chez lui. Le domestique a voulu m’empêcher d’entrer, mais je lui ai dit deux mots : les bras lui en sont tombés. J’ai gagné directement le cabinet de toilette. Elle était assise devant son miroir : elle s’est levée brusquement et a fait un pas en arrière. Mais je ne lui ai pas dit que j’étais le Prince de Monaco. Je lui ai dit seulement qu’elle ne pouvait même pas s’imaginer le bonheur qui l’attendait, et que nous serions réunis, malgré les machinations de nos ennemis. Je n’ai rien voulu ajouter de plus et j’ai quitté la pièce. Oh ! quelle créature rusée que la femme ! C’est seulement maintenant que j’ai compris ce qu’est la femme. Jusqu’à présent, personne ne savait de qui elle est amoureuse : je suis le premier à l’avoir découvert. La femme est amoureuse du diable. Oui, sans plaisanter. Les physiciens écrivent des absurdités, qu’elle est ceci, cela... Elle n’aime que le diable. Voyez là-bas, celle qui braque ses jumelles de la loge du second rang. Vous croyez qu’elle regarde ce personnage chauve sec ou bedonnant décoré d’un ruban ? Vous n’y êtes pas, elle regarde le diable qui se tient debout derrière lui. Tenez, le voilà qui se dissimule sous son habit. Il lui fait signe du doigt ! Et elle l’épousera. Elle l’épousera ! Et tous ceux que vous voyez là, tous ces hommes de cour qui font des gesticulations dans toutes les directions et qui prennent la Présidence d’assaut, en disant qu’ils servent la République, et patati et patata : des sous, des honneurs, voilà ce que veulent ces serviteurs de la République ! Leur père, leur mère, Dieu lui-même ils le vendraient pour de l’argent, les ambitieux, les Judas ! Et cette ambition irrépressible provient de ce qu’ils ont un coeur, une cervelle, une âme, de la grosseur d’une tête d’épingle ; c’est un coiffeur de la rue Saint-Honoré qui tire les ficelles. J’ai oublié son nom ; mais on sait de source sûre qu’il veut, avec l’aide d’une sage-femme, répandre l'Islam dans le monde entier, et on dit que c’est pour cela qu'une grande partie du peuple français embrasse la foi de l'Islam.

PAS DE DATE. CE JOUR-LÀ ÉTAIT SANS DATE

Je me suis promené incognito sur les Champs Élysées. Le Président de la République a passé en voiture. Beaucoup ont salué et j’ai fait de même ; pourtant, je n’ai pas laissé voir que j’étais le Prince de Monaco. J’ai jugé inconvenant de me faire connaître tout de suite devant tout le monde ; car il faut avant tout que je me présente aux notables. Ce qui m’a arrêté, c’est que je n’ai pas encore le costume national monégasque. Si je pouvais au moins me procurer une jaquette. Je voulais en commander une à un tailleur, mais ce sont des insignifiants ; ils négligent leur travail : ils se sont lancés dans la spéculation et, le plus souvent, ils font du prêt-à-porter. J’ai eu l’idée de m'en faire une dans un des mes habits neufs que je n’ai porté que deux fois en tout et pour tout. Pour qu'on ne me la massacre pas, j’ai décidé de la faire personnellement, en fermant la porte à clé pour n’être vu de personne. Je l’ai tailladé de bout en bout avec mes ciseaux, car la coupe doit être tout autre.

J’AI OUBLIÉ LA DATE. IL N'Y A PAS EU DE MOIS NON PLUS.

Ma jaquette est achevée et cousue. La bonne a poussé un cri quand je l’ai mise. Pourtant, je ne me décide pas encore à me présenter aux notables. La députation de Monaco n’est toujours pas là. Sans députés, ce n’est pas convenable. Cela enlèverait tout poids à ma dignité. Je les attends d’un instant à l’autre.

Le 1er

Cette lenteur des députés m’étonne prodigieusement. Quelles sont les raisons qui ont pu les retarder ? La France, peut-être ? Oui, c’est la nation la moins bien disposée. Je suis allé demander à la poste si les députés monégasques n’étaient pas arrivés, mais le directeur qui est parfaitement stupide, ne sait rien. Il m’a dit : « Non, il n’y a aucun député monégasques, mais si vous voulez écrire des lettres, nous les prendrons ! » Qu’il aille se faire pendre ! Qu’est-ce qu’une lettre ? Une absurdité. Ce sont les gens qui écrivent des lettres...

MONACO, LE 30 FÉVRIER

Voilà, je suis à Monaco ; cela s’est fait si rapidement que j’ai à peine eu le temps de m’y reconnaître. Ce matin, les députés monégasques se sont présentés chez moi, et je suis monté en voiture avec eux. Cette extraordinaire précipitation m’a paru étrange. Nous avons roulé à telle allure que nous avions atteint la frontière de Monaco une demi-heure plus tard. D’ailleurs, il est vrai que maintenant il y a des TGV dans toute l’Europe et que les avions vont extrêmement vite. Curieux pays que Monaco : quand nous sommes entrés dans la première pièce, j’y ai aperçu une foule d’hommes à la tête rasée. Mais j’ai deviné que cela devait être des grands ou des soldats, car ils se rasent la tête. Ce qui m’a paru extrêmement bizarre, c’est la conduite du Ministre d'État de la Principauté de Monaco : il m’a pris par le bras, m’a poussé dans une petite chambre, et m’a dit : « Reste là, et si tu racontes que tu es le Prince de Monaco, je te ferai passer cette envie ! » Sachant que ce n’était qu’une épreuve, j’ai répondu négativement. Alors le Ministre d'État m’a donné deux coups de bâton sur le dos, si douloureux que j’ai failli pousser un cri, mais je me suis dominé, me rappelant que c’était un rite d'adoubement, lors de l’entrée en charge d’un haut dignitaire : à Monaco, ils observent encore les coutumes de l'adoubement. Resté seul, j’ai voulu m’occuper des affaires de l’État. J’ai découvert que la Chine et Monaco ne sont qu’une seule et même terre et que c’est seulement par ignorance qu’on les considère comme des pays différents. Je conseille à tout le monde d’écrire « Monaco » sur un papier ; cela donnera : « Chine. » Mais j’ai été profondément affligé d’un événement qui doit se produire demain. Demain, à sept heures, s’accomplira un étrange phénomène : la terre s’assiéra sur la lune. De célèbres scientifiques en parlent, les frères Bogdanov eux-mêmes en parlent. J’avoue que j’ai ressenti une vive inquiétude, lorsque je me suis imaginé la délicatesse et la fragilité extraordinaire de la lune. On sait que la lune se fait habituellement à Maubeuge, et d’une façon abominable. Je m’étonne que les artisans n’y fassent pas attention. C’est un tonnelier je-m'en-foutiste qui la fabrique et il est clair que cet imbécile n’a aucune notion de la lune. Il y met du goudron et une mesure d’huile d’olive ; il se répand alors sur la terre une telle odeur qu’il faut se boucher le nez. De là vient que la lune elle-même est une sphère si délicate et que les hommes ne peuvent y vivre ? Pour l’instant elle n’est habitée que par des têtes. Et voilà pourquoi nous ne pouvons voir nos têtes : elles se trouvent toutes dans la lune. Quand j’ai pensé que la terre, matière pesante, pouvait réduire nos têtes en poudre en s’asseyant dessus, j’ai été saisi d’une angoisse telle que j’ai enfilé mes chaussures et me suis rendu en hâte dans la salle du conseil d’État pour donner ordre à la police d’empêcher la terre de s’asseoir sur la lune. Les grands à tête rasée que j’avais aperçus en nombre dans la salle du conseil d’État sont des gens très intelligents. Quand je leur ai dit : « Messieurs, sauvons la lune, car la terre veut s’asseoir dessus ! », ils se sont tous précipités à l’instant pour exécuter ma volonté souveraine et beaucoup ont grimpé aux murs pour attraper la lune ; mais à ce moment est entré le grand chancelier. En le voyant, tous se sont enfuis. Comme je suis le Prince, je suis resté seul. Mais le chancelier, à ma stupéfaction, m’a donné un coup de bâton et m’a reconduit de force dans ma chambre. Si grand est le pouvoir des coutumes populaires Monaco !

JANVIER DE LA MÊME ANNÉE, QUI A SUCCÉDÉ À FÉVRIER

Je ne peux arriver à comprendre quel pays est Monaco. Les usages populaires et les règles de l’étiquette de la cour princière y sont tout à fait extraordinaires. Je ne comprends pas, décidément je n’y comprends rien. Aujourd’hui, on m’a tondu, bien que j’aie crié de toutes mes forces que je ne voulais pas être moine. Mais je ne peux même plus me rappeler ce qu’il est advenu de moi lorsqu’ils ont commencé à me verser de l’eau froide sur le crâne. Je n’avais encore jamais enduré un pareil enfer. Pour un peu je devenais enragé, et c’est à peine s’ils ont pu me retenir. Je ne comprends pas du tout la signification de cette étrange coutume. C’est un usage stupide, absurde. La légèreté des princes qui ne l’ont pas encore aboli, me semble inconcevable. Je suppose, selon toute vraisemblance, que je suis tombé entre les mains de l’Inquisition, et celui que j’ai pris pour le chancelier est sans doute le Grand Inquisiteur en personne. Mais je ne peux toujours pas comprendre comment il est possible qu’un Prince soit soumis à l’Inquisition. Il est vrai que c’est possible de la part de la France et surtout du directeur de cabinet de la la Présidence de la République. Oh ! ce connard de directeur de cabinet de la Présidence de la République ! Il a juré de me faire du mal jusqu’à ma mort. Il me harcèle et me persécute. Mais, je sais, mon ami, que c’est l'Italienne qui te mène. L’Italienne est un grand politique. Elle essaie de se faufiler partout. Tout le monde sait que, quand l’Italienne minaude, la France bande.

Le 25

Aujourd’hui, le Grand Inquisiteur est venu dans ma chambre, mais je m’étais caché sous ma chaise en entendant son pas. Voyant que je n’étais pas là, il s’est mis à m’appeler. Tout d’abord, il a crié : « Eh toi ! » mais je n’ai pipé mot. Ensuite : « Monsieur ! Cher Monsieur ! Mon ami ! » J’ai gardé le silence. « Prince ! Mon Prince ! » J’ai voulu sortir la tête, mais je me suis dit : « Non, mec, tu ne me donneras pas le change ! Nous te connaissons : tu vas encore me verser de l’eau froide sur la tête ! » Enfin, il m’a vu et m’a fait sortir de dessous la chaise à coups de bâton. Ce maudit bâton vous fait un mal horrible. Mais la révélation que je viens d’avoir m’a dédommagé de tout cela : j’ai découvert que tous les coqs ont un Monaco ; elle se trouve sous leurs plumes. Le Grand Inquisiteur est sorti de chez moi furibond en me menaçant de je ne sais quel châtiment. Mais j’ai méprisé totalement sa malice impuissante, car je sais qu’il agit comme une machine, comme un instrument de l’Italienne.

Non, je n’ai plus la force d’endurer cela ! Mon Dieu ! que font-ils de moi ! Ils me versent de l’eau froide sur la tête. Ils ne m’écoutent pas, ne me voient pas, ne m’entendent pas. Que leur ai-je fait ? Pourquoi me tourmentent-ils ? Que veulent-ils de moi, malheureux ? Que puis-je leur donner ? Je n’ai rien. Je suis à bout, je ne peux plus supporter leurs tortures ; ma tête brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi ! Emmenez-moi ! Appelez-moi un taxi ! Chauffeur, foncez vers le ciel et emportez-moi loin de ce monde ! Plus loin, plus loin, qu’on ne voit rien, plus rien. Là-bas, le ciel tournoie devant mes yeux : une petite étoile scintille dans les profondeurs ; une forêt vogue avec ses arbres sombres, accompagnée de la lune ; un brouillard gris s’étire sous mes pieds ; une corne résonne dans le brouillard ; d’un côté la mer, la terre ; tout là-bas, on distingue même les maisons. Est-ce la mienne, cette tache bleue dans le lointain ? Est-ce ma mère qui est assise devant la fenêtre ? Maman ! Sauve ton malheureux fils ! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse ! Regarde comme on le tourmente ! Serre le pauvre orphelin contre ta poitrine ! Il n’a pas sa place sur la terre ! On le pourchasse ! Maman ! Prends en pitié ton petit enfant malade !... Hé, savez-vous que Marie, mère de Jésus a une verrue juste en dessous du nez ? □

QUELQUES MOTS SUR MOI

JeF Pissard, je suis auteur écrivain depuis longtemps. J'ai un parcours et quelques livres à mon actif, que je vous engage à découvrir sur Wikipedia, si vous êtes curieux. Vous pouvez aussi me suivre sur le site web www.editions-jerkbook.com dont je suis l'éditeur. Je vous encourage aussi à devenir ami(e) avec moi sur mon profil Facebook. Ce sera avec plaisir que nous pourrons échanger. Je ne vais pas citer ici tous mes livres, mais je peux vous engager à lire mes trois derniers ouvrages : 'DIEU EN 70', un roman élégant racontant l'histoire d'un village des années 1970 et l'histoire d'amour inattendue qui s'impose au prêtre de Saint-Clair... | 'L'ÉDUCATION CONJUGALE', le roman drôle et décalé de l'histoire de vie d'un jeune époux immature et de sa femme en attente de plus de responsabilisation... | 'LE DEGRÉ DE CONNERIE', un livre grand public, documenté et sérieux, sur nos attitudes sottes au quotidien, et comment y réfléchir, les quantifier, les changer...

LES RETOUCHES FAITES DANS LE TEXTE

Vous allez les découvrir au fur et à mesure de la lecture du texte original du JOURNAL D'UN FOU. Les principales retouches concernent : le pays où se déroule l'action que j'ai transférée de la Russie en France ; l'époque que j'ai transférée du XIXe siècle à notre temps présent ; le haut personnage de Russie que j'ai fait muter en Président de notre République ; la fille du haut personnage de Russie que j'ai fait muter en l'épouse du Président...

LA BIOGRAPHIE DE NIKOLAÏ GOGOL

Gogol est connu essentiellement pour un roman, Les Âmes mortes, longuement travaillé et retravaillé, pour une pièce satirique, Le Revizor, et pour plusieurs recueils de nouvelles dont les plus célèbres sont Le Nez, Le Manteau, Tarass Boulba. 

SES DÉBUTS DANS LA RUSSIE AUTOCRATIQUES (1809-1834)
Nicolas Gogol naît en 1809 dans une famille d'origine ukrainienne anciennement anoblie. Son père est petit fonctionnaire, mais propriétaire de terres et de serfs. Après ses années de lycée, Gogol s'installe à Pétersbourg en 1828, où il devient employé de ministère. Encouragé par Pouchkine, il publie en 1831 un premier volume de nouvelles, Les Veillées du hameau de Dikanka. En 1854 il est nommé professeur-adjoint d'histoire à l'Université.

DES NOUVELLES AU THÉÂTRE ET AU ROMAN (1835-1842)
Les premières Nouvelles de Pétersbourg - La Perspective Nevsky, Le Portrait et Le Journal d'un fou - paraissent en 1835, suivies d'un autre recueil servant de suite aux Veillées du hameau (avec Tarass Boulba). Il quitte l'Université. Il achève Le Revizor, une comédie écrite sur une idée de Pouchkine. Le tsar autorise la pièce sans attendre le visa de censure. Elle obtient un grand succès en 1836. Nicolas Ier s'exclame : « Tout le monde en a pris pour son grade, moi le premier ! » En voyage en Allemagne, en Suisse, à Paris, à Rome, de nouveau en Allemagne, puis en Autriche de 1836 à 1839, Gogol mène parfois une vie besogneuse et se plaint de sa santé, tout en travaillant aux Âmes mortes. À Vienne, en 1840, il écrit Le Manteau, avant de souffrir d'une grave dépression. De l'automne 1840 à l'été 1841, il est à Venise puis à Rome ; il révise Les Âmes mortes et Le Revizor, et verse dans le mysticisme. À la fin de 1841, Les Âmes mortes est interdit par la censure. Le roman sera pourtant publié en mai 1842, après corrections et suppressions.

DE LA SATIRE À LA DÉVOTION (1842-1852)
Gogol se déplace sans cesse à travers l'Europe. Son exaltation spirituelle grandit. Il réécrit ses oeuvres. En 1844, il est en Allemagne, en 1845 à Paris, dans les villes allemandes, à Rome, en 1846 à Naples, en 1847 en Allemagne, en Belgique, sur la Côte d'Azur et en Italie, en 1848 en Orient - avant son retour en Russie en 1849. Il redouble de pratiques pieuses, fait arrêter les représentations du Revizor, mais publie des 'passages choisis' de sa correspondance. La réfection des Âmes mortes s'achève. Gogol reçoit la visite de Tourgueniev, qui le jugeait génial et 'un peu timbré'. Son état nerveux s'aggrave. Il refuse toute nourriture. Il meurt le 21 février 1852. Une foule considérable accompagne son corps, cependant que le régime tsariste, ne lui pardonnant pas sa vision sarcastique de la société russe, arrête la publication de ses oeuvres et interdit jusqu'à la mention de son nom.

Extrait du site Lastrolabe, Vincent Debaene, Les Nouvelles de Pétersbourg, Nikolaï Gogol.

À SUIVRE... Le texte original...

0.01 €

s/liseuses (estimation) : 65 pages

Février 2017

ISBN : 979-10-94391-10-5

L'AUTEUR /E

Photo de l'auteur

Nikolaï Vassilievitch Gogol
1809-1852
"Natif d'Ukraine en 1809, en ces temps de l’avènement du roman dans la littérature russe, Nikolaï Gogol est le benjamin d’une famille de petite noblesse ; il a huit sœurs. Il vit ses premières années entouré de nounous et de gouvernantes, ce qui explique son difficile relationnel avec les femmes. Son œuvre ne présentera jamais de véritable portrait féminin. Sa famille l'estime surdoué. S'en persuadant, cela le conforte dans ses névroses décrites dans ses œuvres. À 20 ans, il part pour Saint Pétersbourg où il écrit son premier livre, 'Les veillées dans un hameau près de Dikanka'. Il y reprend les contes populaires entendus pendant l'enfance. Il satisfait l’intérêt naissant de la société russe pour les contes et légitime son statut de génie. Fantastique, romantisme et humour deviennent les symboles de la littérature gogolienne. Grand succès. Gogol rencontre la gloire et ses excès. Il ne possèdera jamais de maison et sera toujours logé par ses admirateurs dans des hôtels et des palais. Il claque son argent. Les critiques et la foule l’adulent. Il devient un ami du tsar et l’aristocratie l'adore. Personne ne limitera jamais ses excentricités. Son chef d'œuvre est 'Les âmes mortes', dont l’idée lui est soufflée par Pouchkine. Une fois écrit, il lui fait lire, en disant : « Tu vas rire ! » Le lui rendant, Pouchkine rétorque : « Je n’ai pas ri, j’ai pleuré. Que que notre Russie est triste ! » Les critiques partagent cet avis. Gogol en est désespéré, lui qui avait voulu faire dans l'humour. Il sombre, victime d'un dédoublement entre l’écrivain ayant réalisé une satire de société, et l'écrivain mondain désireux d'exalter les valeurs nationales. 'Les âmes mortes' brillent, ce qui désespère Gogol qui veut écrire une suite où le personnage part à la rencontre de personnes parfaites au cœur de la Russie. Mauvais livre. Gogol le brûle. Plus que jamais dépressif, il se laisse mourir de faim chez un de ses amis, à 44 ans."

CE QU'ON DIT DE CE LIVRE


LES COMMENTAIRES SUR LE LIVRE RELOOKÉ DE JEF PISSARD...

« AUDACIEUX ! » « Voilà une manière très originale et amusante de nous faire découvrir (ou redécouvrir) cette nouvelle de Nikolaï Gogol écrivain russe du XIXe siècle. JeF Pissard revisite le fameux 'Journal d’un Fou' en le transposant dans l’univers politique et people du XXIe. Nous y croisons des dignitaires bien connus entrainés malgré eux dans l’histoire à la fois cocasse et tragique écrite par le personnage principal. L’ajout de la véritable version écrite par Gogol est un plus appréciable. » G. Ballereau.

« RELOKING RÉUSSI ! » « Ne connaissant pas cette nouvelle de Nikolai Gogol, j'ai d'autant plus apprécié de pouvoir faire la comparaison avec celui de JeF Pissard. Ce dernier nous livre une version désopilante, il faut le dire, mais ô combien fidèle à celle de l'auteur original. Il est d'ailleurs troublant de voir que ce récit s’intègre fort bien à notre époque. Les personnages changent mais le fil conducteur reste identique, le tout dans un style n'ayant rien à envier à celui de l'écrivain russe. » Laurence Lopez Hodiesne.

« BIEN DOUCE EST LA FOLIE ! » « C’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé la petite touche caractéristique de la plume de JeF Pissard. Excessivement précise, aucun mot n’est là par hasard. J’ai particulièrement admiré l’appropriation qu’il s’est faite du récit de Nicolaï Gogol et sa transposition à la société actuelle est des plus réussies. On sourit bien sûr aux petites allusions discrètes au couple présidentiel, on applaudit quand la lecture se poursuit sur ce doux basculement dans la folie. Pas de cris, de comportements outranciers, juste un univers qui s’impose. Sur la fin du récit, j’ai songé à Tistou les pouces verts, Fifi Brindacier. Fou Nicolaï Gogol ? Dans les yeux de JeF Pissard, il devient juste un enfant basculé dans le monde des grands, avec ses propres évidences. JeF Pissard s’il s’était lancé un défi, l’a joliment relevé. » Céline Vay.

« UNE DOUCE FOLIE À NE PAS MANQUER ! » « Avec cette novella, l'auteur s'attaque avec brio à un genre littéraire spécifique, à savoir la retranscription à notre époque d'une nouvelle écrite il y a bien longtemps. Ici c'est Le journal d'un fou de Gogol qui est réactualisé dans le temps et dans l'espace puisque de la Russie du milieu du XIXe siècle nous sautons à la période française des années 2000. D'ailleurs l'an 2000 est présent dans la nouvelle de Gogol... Le titre dit tout du sujet, et JF Pissard n'a en rien dénaturé la vision du texte initial (d'ailleurs inclus dans cet ebook) puisque grâce au personnage central, la folie douce côtoie diverses allusions à notre personnel politique ! Le texte est fluide et on ne s'ennuie pas une seconde en suivant la descente dans la folie de ce secrétaire de cabinet à la présidence dont le nom n'est pas mentionné mais qu'on reconnaît sans peine. Un excellent moment de détente qu'il ne faut pas bouder ! » Robert Dorazi.

« UN BOUQUIN FOU ET CLAIRVOYANT » « Adapter le grand écrivain russe Gogol à la France contemporaine ? A vue de nez, une belle curiosité, voire un défi en pied-de-nez. Et ça, c’est l’affaire de JeF Pissard, agitateur d’idées et faiseur de croc-en-jambe littéraires, qui aime à observer avec malice le résultat obtenu. Le héros gogolien revisité mais toujours timbré croise ici Sarkozy et sa Carla, il ne devient pas roi d’Espagne mais prince de Monaco. La dinguerie du texte originel (que le lecteur peut retrouver à la suite de l’adaptation) se calque parfaitement à notre époque. Derrière la dérision ludique de JeF Pissard, on sent quelques pics bien sentis contre un système qui se révèle dingue lui aussi avec ses journalistes 'imbus imbuvables qui aiment faire le buzz', et l’esprit courtisan des politiciens se révèle aussi grotesque dans la Russie du XIXe que dans la France des années 2000. En période électoralo-franchouillarde, la bonne humeur de ce livre ragaillardit et aiguise la lucidité. L’autre porte ouverte, c’est bien sûr celle de l’œuvre de Nicolas Gogol dont JeF Pissard nous invite à [re]découvrir l’éternelle jeunesse. » David Pascaud.

« POUR TOUS CEUX QUI N'AIMENT PAS LES CLASSIQUES ! » « J’ignore si 'Le journal d’un fou', de Nicolaï Gogol, est encore étudié de nos jours en dehors d’un cursus littéraire… Pour ma part, je ne me souviens pas qu’il fut au programme durant ma scolarité, mais il est vrai que mes choix de lectures ont été plus souvent dictés par mes propres goûts plutôt que celui de mes professeurs. Et les écrivains russes m’ont toujours fait bâiller ! À part peut-être Tolstoï, quand il est joué. Tout ça pour dire que je n’avais jamais lu cette nouvelle pourtant fort connue de Gogol. JeF Pissard m’offre donc une bonne occasion de la découvrir, à la mode d’aujourd’hui. Et comme il a joint le texte original à sa publication, j’ai même pu combler cette lacune dans ma culture et apprécier le travail effectué. Dans cette nouvelle, Nicolaï Gogol prend prétexte du délire d’un petit fonctionnaire psychologiquement fragile pour égratigner (très légèrement) la bureaucratie, mais ce n’est pas, et de loin, le texte le plus polémique qui est sorti de sa plume. Le propos général est plus axé sur la folie qui s’installe petit à petit chez son personnage. La version de JeF Pissard est à mon goût beaucoup plus amusante, parce qu’elle met en scène des 'peoples' d’aujourd’hui bien connus, et par ce fait, apparaît un peu plus corrosive. Néanmoins, comme l’auteur s’est attaché à rester fidèle au texte d’origine, elle en garde les limites quant à la critique sociale. On peut cependant dire que l’exercice est réussi : Le journal d’un fou, version XXIe siècle, est tout à fait réjouissant à lire et il nous montre, au passage, à quel point, dans certaines sphères, les choses évoluent peu. » Paul Éric Allegraud.

« MON DIEU GOGOL, sortez du corps de JeF Pissard, car s'il y a bien un enseignement dans ce personnage, c'est qu'il ne se rend pas compte que le monde n'est pas ce qu'il croit et qu'il n'y a pas de signe ostentatoire de la folie, pas de pétage de câble, rien. Du coup, chaque matin, je vérifie toujours que je ne me prends pas pour ma Direction avant d'aller travailler, de peur des conséquences. » Céline Vay.

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LE JOURNAL D’UN FOU
Nikolaï Gogol

Texte original

Il m’est arrivé aujourd’hui une aventure étrange. Je me suis levé assez tard, et quand Mavra m’a apporté mes bottes cirées, je lui ai demandé l’heure. Quand elle m’a dit qu’il était dix heures bien sonnées, je me suis dépêché de m’habiller. J’avoue que je ne serais jamais allé au ministère, si j’avais su d’avance quelle mine revêche ferait notre chef de section. Voilà déjà un bout de temps qu’il me dit : « Comment se fait-il que tu aies toujours un pareil brouillamini dans la cervelle, frère ? Certains jours, tu te démènes comme un possédé, tu fais un tel gâchis que le diable lui-même n’y retrouverait pas son bien, tu écris un titre en petites lettres, tu n’indiques ni la date ni le numéro. » Le vilain oiseau ! Il est sûrement jaloux de moi, parce que je travaille dans le cabinet du directeur et que je taille les plumes de Son Excellence... Bref, je ne serais pas allé au ministère, si je n’avais pas eu l’espoir de voir le caissier et de soutirer à ce juif fût-ce la plus petite avance sur ma paie. Quel être encore que celui-ci ! Le Jugement Dernier sera là avant qu’il vous fasse jamais une avance sur votre mois, Seigneur ! Tu peux supplier, te mettre en quatre, même si tu es dans la misère, il ne te donnera rien, le vieux démon ! Et quand on pense que, chez lui, sa cuisinière lui donne des gifles ! Tout le monde sait cela.

Je ne vois pas l’intérêt qu’il y a à travailler dans un ministère. Cela ne rapporte absolument rien. À la régence de la province, à la chambre civile ou à la chambre des finances, c’est une autre paire de manches : on en voit là-bas qui sont blottis dans les coins à griffonner. Ils portent des vestons malpropres, ils ont une trogne telle qu’on a envie de cracher, mais il faut voir les villas qu’ils habitent ! Pas question de leur offrir des tasses de porcelaine dorée, ils vous répondront : « Ça c’est un cadeau pour un docteur », mais une paire de trotteurs, une calèche, ou un manteau de castor dans les trois cents roubles, cela oui, on peut y aller ! À les voir, ils ont une mine paisible, et ils s’expriment d’une manière si raffinée : « Veuillez me permettre de tailler votre plume avec mon canif » ; et ensuite ils étrillent si bien le solliciteur qu’il ne lui reste plus que sa chemise. Il est vrai que chez nous, par contre, le service est distingué : partout une propreté telle qu’on n’en verra jamais de semblable à la régence de la province : des tables d’acajou, et tous les chefs se disent « vous ». Oui, j’en conviens, si ce n’était la distinction du service, il y a longtemps que j’aurais quitté le ministère.

J’avais mis ma vieille capote et emporté mon parapluie car il pleuvait à verse. Personne dans les rues : je n’ai rencontré que des femmes qui se protégeaient avec le pan de leur robe, des marchands russes sous leur parapluie et des cochers. Comme noble, il y avait juste un fonctionnaire comme moi qui traînait. Je l’ai aperçu au carrefour. Dès que je l’ai vu, je me suis dit : «Hé ! hé ! mon cher, tu ne te rends pas au ministère, tu presses le pas derrière celle qui court là-bas et tu regardes ses jambes. » Quels fripons nous sommes, nous autres, fonctionnaires ! Ma parole, nous rendrions des points à n’importe quel officier ! Qu’une dame en chapeau montre seulement le bout de son nez, et nous passons infailliblement à l’attaque !

Tandis que je réfléchissais ainsi, j’ai aperçu une calèche qui s’arrêtait devant le magasin dont je longeais la devanture. Je l’ai reconnue sur-le-champ : c’était la calèche de notre directeur. « Mais il n’a que faire dans ce magasin, me suis-je dit, c’est sans doute sa fille. » Je me suis effacé contre la muraille. Le valet a ouvert la portière et elle s’est envolée de la voiture comme un oiseau. Elle a jeté un coup d’œil à droite, à gauche, j’ai distingué dans un éclair ses yeux, ses sourcils… Seigneur mon Dieu ! j’étais perdu, perdu ! Quelle idée de sortir par une pluie pareille ! Allez soutenir maintenant que les femmes n’ont pas la passion de tous ces chiffons. Elle ne m’a pas reconnu et d’ailleurs je m’efforçais de me dissimuler du mieux que je pouvais car ma capote était très sale et, qui plus est, d’une coupe démodée. Aujourd’hui, on porte des manteaux à grand col, tandis que j’en avais deux petits l’un sur l’autre ; et puis, c’est du drap mal décati.

Sa petite chienne qui n’avait pas réussi à franchir le seuil du magasin, était restée dans la rue. Je connais cette petite chienne. Elle s’appelle Medji. Il ne s’était pas écoulé une minute que j’ai entendu soudain une voix fluette : « Bonjour, Medji ! » En voilà bien d’une autre ! Qui disait cela ? J’ai regardé autour de moi et j’ai vu deux dames qui passaient sous un parapluie : l’une vieille, l’autre toute jeune ; mais elles m’avaient déjà dépassé et, à côté de moi, la voix a retenti de nouveau : « Tu n’as pas honte, Medji ! » Quelle diablerie ! je vois Medji flairer le chien qui suivait les dames. « Hé ! Hé ! me suis-je dit, mais est-ce que je ne serais pas saoul ! » Pourtant cela m’arrive rarement. « Non, Fidèle, tu te trompes (j’ai vu de mes yeux Medji prononcer ces mots), j’ai été, ouah !ouah ! j’ai été, ouah ! ouah ! ouah ! très malade. » Voyez-moi un peu ce chien ! J’avoue que j’ai été stupéfait en l’entendant parler comme les hommes. Mais plus tard, après avoir bien réfléchi à tout cela, j’ai cessé de m’étonner.

En effet, on a déjà observé ici-bas un grand nombre d’exemples analogues. Il paraît qu’en Angleterre on a vu sortir de l’eau un poisson qui a dit deux mots dans une langue si étrange que depuis trois ans déjà les savants se penchent sur le problème sans avoir encore rien découvert. J’ai lu aussi dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour acheter une livre de thé. Mais je reconnais que j’ai été beaucoup plus surpris, quand Medji a dit : « Je t’ai écrit, Fidèle ; sans doute Centaure ne t’a-t-il pas apporté ma lettre ! » Je veux bien qu’on me supprime ma paie, si de ma vie j’ai entendu dire qu’un chien pouvait écrire ! Un noble seul peut écrire correctement. Bien sûr, il y a aussi des commis de magasin et même des serfs qui sont capables de gribouiller de temps à autre en noir sur blanc : mais leur écriture est le plus souvent machinale ; ni virgules, ni points, ni style.

Je fus donc étonné. J’avoue que, depuis quelque temps, il m’arrive parfois d’entendre et de voir des choses que personne n’a jamais vues, ni entendues. « Allons, me suis-je dit, je vais suivre cette chienne et je saurai qui elle est et ce qu’elle pense. » J’ai ouvert mon parapluie et emboîté le pas aux deux dames. Elles ont pris la rue aux Pois, tourné à la rue des Bourgeois, puis à la rue des Menuisiers dans la direction du pont de Kokouchkine et se sont arrêtées devant une grande maison.

« Je connais cette maison, ai-je pensé, c’est la maison Zverkov.» C’est une véritable caserne ! Il y vit toutes espèces de gens : des cuisiniers, des voyageurs ! Et les fonctionnaires de mon espèce y sont entassés les uns sur les autres comme des chiens ! J’y ai aussi un ami qui joue gentiment de la trompette. Les dames sont donc montées au quatrième étage. « C’est bon, me suis-je dit, pour aujourd’hui, j’en reste là, mais je retiens l’endroit et ne manquerai pas d’en profiter à l’occasion. »

4 OCTOBRE

C’est aujourd’hui mercredi, aussi me suis-je rendu dans le cabinet de notre chef. J’ai fait exprès d’arriver en avance ; je me suis installé et je lui ai taillé toutes ses plumes.

Notre directeur est certainement un homme très intelligent. Tout son cabinet est garni de bibliothèques pleines de livres. J’ai lu les titres de certains d’entre eux : tout cela, c’est de l’instruction, mais une instruction qui n’est pas à la portée d’hommes de mon acabit : toujours de l’allemand ou du français. Et quand on le regarde : quelle gravité brille dans ses yeux ! Je ne l’ai jamais entendu prononcer une parole inutile. C’est tout juste si, quand on lui remet un papier, il vous demande :

– Quel temps fait-il ?

– Humide, Votre Excellence !

Ah ! il n’est pas de la même pâte que nous. C’est un homme d’État. Je remarque, toutefois, qu’il a pour moi une affection particulière. Si sa fille, elle aussi… Eh ! canaillerie… C’est bon, c’est bon… Je me tais !

J’ai lu l’Abeille du Nord. Quels imbéciles que ces Français ! Qu’est-ce qu’ils veulent donc ? Ma parole, je les ferais tous arrêter et passer aux verges ! J’ai lu aussi dans le journal le compte rendu d’un bal, décrit avec grâce par un propriétaire de Koursk. Les propriétaires de Koursk écrivent bien. Après cela, j’ai vu qu’il était midi et demi passé et que notre chef ne sortait toujours pas de sa chambre. Mais vers une heure et demie il s’est produit un incident qu’aucune plume ne peut dépeindre. La porte s’est ouverte : j’ai cru que c’était le directeur et me suis levé aussitôt, mes papiers à la main. Or c’était elle, elle-même ! Saints du paradis, comme elle était bien habillée ! Elle portait une robe blanche comme du duvet de cygne : une splendeur ! Et le coup d’œil qu’elle m’a jeté ! Un soleil, par Dieu, un vrai soleil ! Elle m’a adressé un petit salut, et m’a dit : « Papa n’est pas là ? » Aïe ! Aïe ! Aïe ! Quelle voix ! Un canari, aussi vrai que je suis là, un canari ! « Votre Excellence, ai-je voulu dire, ne me punissez pas, mais si c’est là votre bon plaisir, châtiez-moi de votre auguste petite main. » Oui, mais, le diable m’emporte, ma langue s’est embarrassée, et je lui ai répondu seulement : « N… non. »

Elle a posé son regard sur moi, puis sur les livres et a laissé tomber son mouchoir. Je me suis précipité, ai glissé sur ce maudit parquet et peu s’en est fallu que je me décolle le nez ; mais je me suis rattrapé et j’ai ramassé le mouchoir. Saints anges, quel mouchoir ! en batiste la plus fine… de l’ambre, il n’y a pas d’autre mot ! Sans mentir, il sentait le généralat ! Elle m’a remercié d’un léger sourire qui a à peine entrouvert ses douces lèvres et elle a quitté la pièce.

Je suis resté là encore une heure. Soudain, un valet est venu me dire : « Rentrez chez vous, Auxence Ivanovitch, le maître est déjà parti ! » Je ne peux pas souffrir la société des valets : ils sont toujours à se vautrer dans les antichambres et ils ne daigneraient même pas vous faire un signe de tête. Et si ce n’était que cela ! Un jour, une de ces brutes s’est avisée de m’offrir du tabac, sans bouger de sa place ! Sais-tu bien, esclave stupide, que je suis un fonctionnaire de noble origine ? Quoiqu’il en soit, j’ai pris mon chapeau, j’ai endossé moi-même ma capote, car ces messieurs ne vous la tendent jamais, et je suis sorti.

Chez moi, je suis resté couché sur mon lit, presque toute la journée. Puis j’ai recopié de très jolis vers :

Une heure passée loin de ma mie
Me dure autant qu’une année.
Si je dois haïr ma vie,
La mort m’est plus douce, ai-je clamé

C’est sans doute Pouchkine qui a écrit cela.

Sur le soir, enveloppé dans ma capote, je suis allé jusqu’au perron de Son Excellence et j’ai fait le guet un long moment : si elle sortait pour monter en voiture je pourrais la regarder encore une petite fois… mais non elle ne s’est pas montrée.

6 OCTOBRE

Notre chef de section est déchaîné. Quand je suis arrivé au ministère, il m’a fait appeler et a commencé ainsi :

– Dis-moi, je te prie, ce que tu fais.

– Comment cela ? Je ne fais rien, ai-je répondu.

– Allons, réfléchis bien. Tu as passé la quarantaine, n’est-ce pas ? Il serait temps de rassembler tes esprits. Qu’est-ce que tu t’imagines ? Crois-tu que je ne suis pas au courant de toutes tes gamineries ? Voilà que tu tournes autour de la fille du directeur maintenant ? Mais regarde-toi, songe une minute à ce que tu es ! Un zéro, rien de plus. Et tu n’as pas un sou vaillant. Regarde-toi un peu dans la glace, tu ne manques pas de prétention !

Sapristi ! Sa figure, à lui, tient de la fiole d’apothicaire ; il a sur le sommet du crâne une touffe de cheveux bouclée en toupet, il la fait tenir en l’air, l’enduit d’une espèce de pommade à la rose, et il se figure qu’il n’y a qu’à lui que tout est permis ! Je comprends fort bien pourquoi il m’en veut. Il est jaloux ; il a peut-être été surpris des marques de bienveillance toutes particulières qu’on m’a octroyées. Mais je crache sur lui ! La belle affaire qu’un conseiller aulique ! Il accroche une chaîne d’or à sa montre, il se commande des bottes à trente roubles... et après ?... que le diable le patafiole ! Et moi, est-ce que mon père était roturier, tailleur, ou sous-officier ? Je suis noble. Je peux monter en grade, moi aussi. Pourquoi pas ? Je n’ai que quarante-deux ans : à notre époque, c’est l’âge où l’on commence à peine sa carrière. Attends, ami ! Nous aussi, nous deviendrons colonel, et même peut-être quelque chose de mieux, si Dieu le permet. Nous nous ferons une réputation encore plus flatteuse que la tienne. Alors, tu t’es fourré dans la tête qu’il n’existait pas un seul homme convenable en dehors de toi ? Qu’on me donne seulement un habit de chez Routch, que je mette une cravate comme la tienne, et tu ne m’arriveras pas à la cheville. Je n’ai pas d’argent, c’est là le malheur.

8 NOVEMBRE

Je suis allé au théâtre. On jouait Philatka, le nigaud russe. J’ai beaucoup ri. Il y avait aussi un vaudeville avec des vers amusants sur les avoués, et en particulier sur un enregistreur de collège ; ces vers étaient vraiment très libres et j’ai été étonné que la censure les ait laissés passer ; quant aux marchands, on dit franchement qu’ils trompent les gens et que leurs fils s’adonnent à la débauche et se faufilent parmi les nobles. Il y a aussi un couplet fort comique sur les journalistes ; on y dit qu’ils aiment déblatérer sur tout, et l’auteur demande la protection du public. Les écrivains sortent aujourd’hui des pièces bien divertissantes. J’aime aller au théâtre. Dès que j’ai un sou en poche, je ne peux pas me retenir d’y aller. Eh bien, parmi mes pareils, les fonctionnaires, il y a de véritables cochons qui ne mettraient pas le pied au théâtre pour un empire : les rustres ! C’est à peine s’ils se dérangeraient si on leur donnait un billet gratis ! Il y avait une actrice qui chantait à ravir. J’ai pensé à l’autre... Eh ! Canaillerie !... C’est bon, c’est bon... je me tais.

9 NOVEMBRE

À huit heures, je suis allé au ministère. Notre chef de section a fait mine de ne pas remarquer mon arrivée. De mon côté, j’ai fait comme s’il n’y avait rien eu entre nous. J’ai revu et vérifié les paperasses. Je suis sorti à quatre heures. J’ai passé devant l’appartement du directeur, mais il n’y avait personne en vue. Après le dîner, je suis resté étendu sur mon lit presque tout l’après-midi.

11 NOVEMBRE

Aujourd’hui, je me suis installé dans le cabinet du directeur et j’ai taillé pour lui vingt-trois plumes, et, pour elle..., ah !... pour « Son » Excellence, quatre plumes. Il aime beaucoup avoir un grand nombre de plumes à sa disposition. Oh ! c’est un cerveau, pour sûr ! Il n’ouvre pas la bouche, mais je suppose qu’il soupèse tout dans sa tête. Je voudrais savoir à quoi il pense le plus souvent, ce qui se trame dans cette cervelle. J’aimerais observer de plus près la vie de ces messieurs. Toutes ces équivoques, ces manèges de courtisans, comment ils se conduisent, ce qu’ils font dans leur monde... Voilà ce que je désirerais apprendre ! J’ai essayé plusieurs fois d’engager la conversation avec Son Excellence, mais, sacrebleu, ma langue m’a refusé tout service : j’ai juste dit qu’il faisait froid ou chaud dehors, et je n’ai positivement rien pu sortir d’autre ! J’aimerais jeter un coup d’œil dans son salon, dont la porte est quelquefois ouverte, et dans la pièce qui est derrière. Ah ! quel riche mobilier ! quels beaux miroirs ! quelle fine porcelaine ! J’aimerais entrer une seconde là-bas, dans le coin où demeure « Son » Excellence ; voilà où je désirerais pénétrer : dans son boudoir. Comment sont disposés tous ces vases et tous ces flacons, ces fleurs qu’on a peur de flétrir avec son haleine, ses vêtements en désordre, plus semblables à de l’air qu’à des vêtements ? Je voudrais jeter un coup d’œil dans sa chambre à coucher… Là, j’imagine des prodiges, un paradis tel qu’il ne s’en trouve même pas de pareil dans les cieux. Regarder l’escabeau où elle pose son petit pied au saut du lit, la voir gainer ce petit pied d’un bas léger blanc comme neige… Aïe ! Aïe ! Aïe ! C’est bon ! C’est bon ! Je me tais !... Aujourd’hui, par ailleurs, j’ai eu comme une illumination : je me suis rappelé cette conversation que j’ai surprise entre deux chiens sur la Perspective Nevski. « C’est bon, me suis-je dit, maintenant, je saurai tout. Il faut intercepter la correspondance qu’entretiennent ces sales cabots. Alors, j’apprendrai sûrement quelque chose. J’avoue qu’une fois même, j’ai appelé Medji et lui ai dit : « Écoute, Medji, nous sommes seuls, tu le vois ; si tu veux, je peux aussi fermer la porte, ainsi personne ne nous verra. Dis-moi tout ce que tu sais de ta maîtresse. Que fait-elle ? Qui est-elle ? Je te jure de ne rien dire à personne. » Mais ce rusé animal a serré sa queue entre ses jambes, s’est ramassé de plus belle et a gagné la porte comme s’il n’avait rien entendu. Il y a longtemps que je soupçonne que le chien est beaucoup plus intelligent que l’homme. Je suis même persuadé qu’il peut parler mais qu’il y a en lui une espèce d’obstination. C’est un remarquable politique : il observe tout, les moindres pas de l’homme. Oui, coûte que coûte, j’irai dès demain à la maison Zverkov ; j’interrogerai Fidèle et, si j’en trouve le moyen, je saisirai toutes les lettres que lui a écrites Medji.

12 NOVEMBRE

À deux heures de l’après-midi, je suis sorti de chez moi, dans l’intention bien arrêtée de trouver Fidèle et de l’interroger. Je ne peux pas supporter cette odeur de chou qui se dégage de toutes les petites boutiques de la rue des Bourgeois ; de plus, il vous parvenait de chaque porte cochère une telle puanteur que je me suis sauvé à toutes jambes en me bouchant le nez. Et puis, ces coquins d’artisans laissent échapper de leurs ateliers une si grande quantité de suie et de fumée qu’il est décidément impossible de se promener par ici. Arrivé au cinquième étage, j’ai sonné. Une jeune fille m’a ouvert la porte : pas mal faite, avec des petites taches de rousseur. Je l’ai reconnue : c’était celle-là même qui marchait à côté de la vieille. Elle a rougi légèrement, et j’ai tout de suite vu de quoi il retournait : « Toi, ma belle, tu as envie d’un fiancé. » « Vous désirez ? m’a-t-elle dit. – J’ai besoin de parler à votre chienne. » Que cette fille était sotte ! J’ai compris immédiatement qu’elle était sotte ! À ce moment, la chienne a accouru en aboyant ; j’ai voulu l’attraper, mais cet ignoble animal a manqué refermer ses mâchoires sur mon nez ! J’ai malgré tout aperçu sa corbeille dans un coin. Hé ! voilà ce qu’il me faut ! Je m’en suis approché. J’ai retourné la paille du panier et, à mon extrême satisfaction, en ai retiré une mince liasse de petits papiers. Cette sale chienne, en voyant cela, m’a tout d’abord mordu au mollet, puis, quand elle a senti que j’avais pris les lettres, elle s’est mise à glapir et à me faire des caresses : « Non, ma chère, adieu ! » et je suis parti bien vite. Je crois que la jeune fille m’a pris pour un fou car elle a semblé extrêmement effrayée. Rentré chez moi, j’ai voulu sur l’heure me mettre au travail et déchiffrer ces lettres, car je n’y vois pas très bien à la lumière de la bougie. Mais Mavra s’était avisée de laver le plancher. Ces idiotes de Finnoises ont toujours des idées de propreté au mauvais moment ! Alors, je suis parti faire un tour et méditer sur l’événement. Ce coup-ci, enfin, je vais savoir toutes ses actions et ses pensées tous ses mobiles, je vais enfin démêler tout cela. Ce sont ces lettres qui vont m’en donner la clef. Les chiens sont des gens intelligents, au fait de toutes les relations politiques, et sans doute vais-je trouver tout là-dedans : le portrait et les moindres actions de cet homme. Et il y sera bien fait aussi une petite allusion à celle qui... c’est bon, je me tais ! Je suis rentré chez moi à la fin de l’après-midi. Je suis resté couché sur mon lit une bonne partie de la soirée.

13 NOVEMBRE

Eh bien, voyons : cette lettre est calligraphiée assez lisiblement. Pourtant, il y a un je ne sais quoi de canin dans ces caractères. Lisons : « Chère Fidèle, Je ne peux décidément pas m’habituer à ce nom bourgeois. Comme s’ils ne pouvaient pas t’en donner un plus élégant ! Fidèle, Rose, comme c’est vulgaire ! Mais laissons cela. Je suis très contente que nous ayons décidé de nous écrire. » Cette lettre est écrite très correctement. La ponctuation et les accents sont toujours à leur place. À parler franchement, notre chef de section lui-même n’écrit pas aussi bien, quoiqu’il nous rebatte les oreilles de l’université où il a fait ses études. Voyons la suite : « Il me semble que partager ses pensées, ses sentiments et ses impressions avec autrui est un des plus grands bonheurs sur cette terre. » Hum ! Cette réflexion est puisée dans un ouvrage traduit de l’allemand. J’en ai oublié le titre. «Je dis cela par expérience, quoique je n’aie pas couru le monde au-delà de la porte cochère de notre maison. Ma vie ne s’écoule-t-elle pas dans le bien-être ? Ma maîtresse, que papa appelle Sophie, m’aime à la folie. » Aïe ! Aïe ! C’est bon ! C’est bon ! Je me tais !... « Papa lui aussi me caresse très souvent. Je bois du thé et du café avec de la crème. Ah ! ma chère, je dois te dire que je ne trouve aucun agrément à ces énormes os rongés que dévore à la cuisine notre Centaure. Il n’y a que les os de gibier qui sont savoureux, surtout quand personne n’en a encore sucé la moelle. J’aime beaucoup qu’on mélange plusieurs sauces, mais sans câpres et sans herbes potagères ; je ne sais rien de pire que l’habitude de donner aux chiens des boulettes de pain. Un quelconque monsieur assis à table et dont les mains ont tripoté toutes sortes de saletés se met à pétrir de la mie de pain avec ces mêmes mains, vous appelle et vous fourre sa boulette dans la gueule ! Et c’est impoli de refuser, alors on la mange : avec dégoût, mais on la mange tout de même... » Le diable sait ce que cela veut dire ! Quelle absurdité ! Comme s’il n’y avait pas de sujets plus intéressants à traiter ! Voyons la page suivante. Peut-être y trouverons-nous quelque chose de plus sensé. « ... Je me ferai un plaisir de te tenir au courant de tous les événements qui se produisent chez nous. Je t’ai déjà donné quelques détails sur le personnage principal que Sophie appelle Papa. C’est un homme très étrange. » Ah ! enfin ! Oui, je sais : ils ont des vues politiques sur tous les sujets. Voyons ce qui concerne Papa : « ... un homme très étrange. Il se tait le plus souvent Il ouvre rarement la bouche, mais, il y a huit jours il n’arrêtait pas de répéter tout seul : “Est-ce qu’on me le donnera, oui ou non ?” Il prenait une feuille de papier à la main, en pliait une autre, vide, et disait : “Est-ce qu’on me le donnera, oui ou non ?” Un jour même, il s’est tourné vers moi et m’a demandé : “Qu’en penses-tu, Medji ? Est-ce qu’on me le donnera, oui ou non ?” Je n’y ai compris goutte ; j’ai reniflé ses bottes et me suis éloignée. Puis, ma chère, une semaine plus tard, Papa est rentré tout joyeux. Toute la matinée, des messieurs en uniforme sont venus le féliciter. À table, il était plus gai que jamais et ne tarissait pas d’anecdotes. Après le dîner, il m’a soulevée jusqu’à son cou et m’a dit : “Regarde, Medji ? Qu’est-ce que c’est que cela ?” J’ai vu un ruban. Je l’ai reniflé mais ne lui ai trouvé aucun arôme ; enfin, je lui ai donné un coup de langue, sans me faire voir… c’était un peu salé. » Hum ! Il me semble que cette chienne est par trop… Elle mérite le fouet ! Ainsi, notre homme est un ambitieux ! Il faut en prendre bonne note. « ... Adieu, ma chère ! Je me sauve, etc. etc. je terminerai ma lettre demain.« Bonjour ! nous voici de nouveau réunies. Aujourd’hui, ma maîtresse Sophie... » Ah ! Voyons ce que fait Sophie ! Eh, canaillerie ! C’est bon... c’est bon... poursuivons. « ... ma maîtresse Sophie était dans tous ses états. Elle se préparait à partir au bal et je me suis réjouie de pouvoir t’écrire en son absence. Ma Sophie est toujours ravie d’aller au bal, quoiqu’elle se mette toujours très en colère en faisant sa toilette. Je ne comprends nullement, ma chère, le plaisir d’aller au bal. Sophie revient vers six heures du matin et, presque chaque fois, je devine à son pauvre visage pâle, qu’on ne lui a rien donné à manger là-bas, la malheureuse enfant ! Je ne pourrais jamais vivre ainsi, je l’avoue. Si on ne me donnait pas de ces gelinottes en sauce, ou une aile de poulet… je ne sais ce que je deviendrais. La bouillie à la sauce est bonne aussi. Mais les carottes, les navets, ou les artichauts... ce n’est jamais bon... » Style extrêmement inégal. On voit tout de suite que ce n’est pas un homme qui a écrit cela. Cela commence comme il faut, puis cela finit à la manière chien. Regardons encore un de ces billets. C’est un peu longuet. Hum ! la date n’est même pas indiquée ! « Ah ! ma chère, comme l’approche du printemps se fait sentir ! Mon cœur bat à tout propos, comme s’il attendait quelque chose. Mes oreilles bourdonnent sans cesse. Parfois, je reste plusieurs minutes de suite, une patte en l’air, à écouter aux portes. Je ne te cacherai pas que j’ai beaucoup de galants. Souvent je les observe, assise derrière la fenêtre. Ah ! si tu savais quels monstres on voit parmi eux ! Il y a un mâtin taillé à la hache, effroyablement bête, sa bêtise est écrite sur son visage ; il se promène dans la rue avec des airs supérieurs et il s’imagine qu’il est un personnage considérable, il croit qu’on n’a d’yeux que pour lui, ma parole ! Il n’en est rien ! Je ne fais pas plus attention à lui que si je ne le voyais pas. Et cet horrible dogue qui stationne devant ma fenêtre ! S’il se dressait sur ses pattes de derrière (ce qu’il est certainement incapable de faire, le rustre !), il dépasserait de toute la tête le Papa de ma Sophie, qui est déjà d’une taille et d’une corpulence respectables. Ce malotru est visiblement d’une impudence sans pareille. J’ai grogné une ou deux fois après lui, mais c’est le cadet de ses soucis ! Il ne sourcille même pas ! Il fixe ma croisée, les oreilles basses, la langue pendante… un vrai paysan ! Mais tu penses bien, ma chère, que mon cœur ne reste pas indifférent à toutes les sollicitations… loin de là !... Si tu voyais ce cavalier qui escalade la clôture de la maison voisine, et qui a nom Trésor ! Ah ! ma chère, la jolie frimousse que la sienne ! » Pouah ! Au diable !... Quelle abomination ! Et comment peut-on remplir une lettre de semblables inepties ! Qu’on m’amène un homme ! Je veux voir un homme ; je réclame une nourriture dont mon âme se repaisse et se délecte ; tandis que ces niaiseries... Tournons la page, ce sera peut-être mieux : « ... Sophie cousait, assise près d’un guéridon. Je regardais par la fenêtre, car j’aime surveiller les passants. Tout à coup, un valet est entré et a annoncé : « Tieplov ! – Introduis-le ! » s’est écriée Sophie et elle s’est jetée vers moi pour m’embrasser. « Ah ! Medji, Medji, si tu savais qui c’est : Il est brun, gentilhomme de la chambre, et il a des yeux noirs et étincelants comme la braise ! » Et Sophie s’est sauvée dans ses appartements. Une minute plus tard, est entré un jeune gentilhomme de la chambre avec des favoris noirs ; il s’est approché de la glace, a rectifié sa coiffure et a fait le tour de la pièce. J’ai poussé un petit grognement et me suis tapie dans mon coin. Sophie est arrivée peu après et a répondu joyeusement à sa révérence ; moi, je continuais tranquillement à regarder par la fenêtre comme si de rien n’était ; mais j’ai penché légèrement la tête et me suis efforcée de comprendre de quoi ils s’entretenaient. Ah ! ma chère, quelles sottises ils disaient ! Ils racontaient qu’une dame, au milieu d’une danse, avait exécuté telle figure au lieu de telle autre ; ou qu’un certain Bobov, qui ressemblait à s’y méprendre à une cigogne avec son jabot, avait failli tomber. Qu’une dame Lidina s’imaginait avoir les yeux bleus, alors qu’elle les avait verts... et tout à l’avenant. Il ferait beau voir comparer ce gentilhomme à Trésor ! me suis-je dit en moi-même. Ciel ! quelle différence ! Premièrement, ce monsieur a un visage large et absolument plat avec de favoris autour, comme s’il l’avait enveloppé d’un fichu noir ; tandis que Trésor a des traits fins et une tache blanche juste sur le front. Quant à la taille de Trésor, il n’est même pas besoin de la comparer à celle du gentilhomme de la chambre. Et les yeux, les manières, l’allure sont tout à fait autres. Oh ! quelle différence ! Je ne sais pas, ma chère, ce qu’elle trouve à son Tieplov. Pourquoi en est-elle tellement entichée ?... » Il me semble aussi qu’il y a là quelque chose qui cloche. Il est impossible que Tieplov ait pu la charmer à ce point. Voyons plus loin : « Si ce jeune homme trouve grâce à ses yeux, je ne vois pas pourquoi il n’en irait pas bientôt de même de ce fonctionnaire qui travaille dans le cabinet de Papa. Ah ! ma chère, si tu voyais cet avorton !... » Qui cela peut-il être ?... « Il a un nom de famille très bizarre. Il reste assis toute la journée à tailler des plumes. Ses cheveux ressemblent à du foin. Papa l’emploie toujours pour faire les commissions… » On dirait que c’est à moi que ce vilain chien fait allusion. Où prend-il que mes cheveux ressemblent à du foin ? « Sophie ne peut se retenir de rire quand elle le regarde. » Tu mens, maudit cabot ! L’abominable langage ! Comme si je ne savais pas que c’est là l’ouvrage de la jalousie ! Comme si je ne savais pas de qui c’est le fait. Ce sont les menées de mon chef de section. Cet homme m’a juré une haine implacable et il s’acharne à me faire tort à chaque pas. Lisons encore une de ces lettres. Peut-être tout cela va-t-il s’éclairer de soi-même. « Ma chère Fidèle, Tu m’excuseras d’être restée si longtemps sans t’écrire. J ai vécu dans une parfaite ivresse. C’est avec raison qu’un écrivain a dit que l’amour était une seconde vie. Et puis, il y a maintenant de grands changements chez nous. Le gentilhomme de la chambre vient nous voir tous les jours. Sophie l’aime à la folie. Papa est très gai. J’ai même entendu dire à notre Grégoire, qui parle presque toujours tout seul en balayant les parquets, que le mariage aurait lieu bientôt, car Papa veut absolument voir Sophie mariée soit à un général, soit à un gentilhomme de la chambre, soit à un colonel... » Malédiction ! Je ne peux pas en lire davantage… C’est toujours un gentilhomme de la chambre ou un général. Tout ce qu’il y a de meilleur au monde échoit toujours aux gentilshommes de la chambre ou aux généraux. On se procure une modeste aisance, on croit l’atteindre, et un gentilhomme de la chambre ou un général vous l’arrache sous le nez. Nom d’un chien ! Ce n’était pas pour obtenir sa main et autres choses de ce genre que je voulais devenir général. Non, si je voulais être général c’était pour les voir s’empresser autour de moi, se livrer à tous ces manèges et équivoques de courtisans, et leur dire ensuite : « Vous deux, je vous crache dessus ! » Sapristi ! comme c’est vexant ! J’ai déchiré en petits morceaux les lettres de cette chienne stupide !

3 DÉCEMBRE

C’est impossible, cela ne tient pas debout. Ce mariage ne se fera pas ! Il est gentilhomme de la chambre, et après ? Ce n’est qu’une distinction : ce n’est pas une chose visible qu’on puisse prendre dans ses mains. Ce n’est pas parce qu’il est gentilhomme de la chambre qu’il lui viendra un troisième œil au milieu du front. Son nez n’est pas en or, que je sache, mais tout pareil au mien, au nez de n’importe qui ; il lui sert à priser, et non à manger, à éternuer, et non à tousser. J’ai déjà plusieurs fois essayé de démêler l’origine de toutes ces différences. Pourquoi suis-je conseiller titulaire, et à quel propos ? Peut-être que je suis comte ou général et que j’ai seulement l’air comme ça d’être un conseiller titulaire ? Peut-être que j’ignore moi-même qui je suis. Il y en a de nombreux exemples dans l’histoire : un homme ordinaire, sans parler d’un noble, un simple bourgeois ou un paysan, découvre subitement qu’il est un grand seigneur, ou un baron ou quelque chose d’approchant. Si un si illustre personnage peut sortir d’un moujik, que sera-ce s’il s’agit d’un noble ! Si, par exemple, je descendais dans la rue en uniforme de général : une épaulette sur l’épaule droite,une autre sur l’épaule gauche et un ruban bleu ciel en écharpe ? Sur quel ton chanterait alors ma dame ? Et que dirait Papa, notre directeur ? Oh ! c’est un grand ambitieux ! Un franc-maçon, sans aucun doute ; bien qu’il fasse semblant d’être ceci et cela, j’ai tout de suite deviné qu’il était franc-maçon : quand il tend la main à quelqu’un, il n’avance que deux doigts. Est-ce que je ne peux pas, à l’instant même…, être promu général-gouverneur ou intendant, ou quelque chose de ce genre ? Je voudrais savoir pourquoi je suis conseiller titulaire ? Pourquoi précisément conseiller titulaire ?

5 DÉCEMBRE

Aujourd’hui, j’ai lu les journaux toute la matinée. Il se passe de drôles de choses en Espagne. Je ne comprends même pas très bien. On dit que le trône est vacant, que les dignitaires sont embarrassés pour choisir un héritier, et que cela provoque des émeutes. Cela me paraît tout à fait étrange. Comment le trône peut-il être vacant ? On dit qu’une certaine doña doit monter sur le trône. Une doña ne peut pas monter sur le trône. En aucune façon. Sur le trône, il faut un roi. Mais ils disent qu’il n’y a pas de roi ; il est impossible qu’il n’y ait pas de roi. Un État ne peut exister sans roi. Il y en a un, mais on ignore où il se trouve. Il est même peut-être là-bas, mais des raisons de famille ou des craintes du côté des puissances voisines, à savoir la France et les autres pays, l’obligent à se cacher ; ou peut-être y a-t-il là d’autres motifs.

8 DÉCEMBRE

J’étais tout à fait décidé à me rendre au ministère, mais différentes raisons et réflexions m’en ont empêché. Les affaires d’Espagne ne peuvent toujours pas me sortir de l’esprit. Comment se peut-il qu’une doña devienne reine ? On ne le permettra pas. Et d’abord, l’Angleterre s’y opposera. Et puis, il y a la situation politique de toute l’Europe : l’empereur d’Autriche, notre empereur... J’avoue que ces événements m’ont tellement abattu, ébranlé que je n’ai absolument rien pu faire de toute la journée. Mavra m’a fait remarquer que j’étais très distrait à table. En effet, j’ai, par distraction sans doute, jeté deux assiettes sur le plancher : elles ont aussitôt volé en éclats. Après le dîner, je suis allé me promener aux montagnes russes. Je n’ai rien pu en tirer d’instructif. Je suis demeuré sur mon lit le reste du temps, à réfléchir aux affaires d’Espagne

AN 2000. 43e JOUR D'AVRIL

Aujourd’hui est un jour de grande solennité ! L’Espagne a un roi. On l’a trouvé. Ce roi, c’est moi. Ce n’est qu’aujourd’hui que je l’ai appris. J’avoue que j’ai été brusquement comme inondé de lumière. Je ne comprends pas comment j’ai pu penser, m’imaginer que j’étais conseiller titulaire. Comment cette pensée extravagante a-t-elle pu pénétrer dans mon cerveau ? Il est encore heureux que personne n’ait songé alors à me faire enfermer dans une maison de santé. Maintenant, tout m’est révélé. Maintenant, tout est clair… Avant, je ne comprenais pas, avant, tout était devant moi dans une espèce de brouillard. Tout ceci vient, je crois, de ce quel les gens se figurent que le cerveau de l’homme est logé dans son crâne ; pas du tout : il est apporté par un vent qui souffle de la mer Caspienne. J’ai tout de suite révélé à Mavra qui j’étais. Quand elle a appris qu’elle avait devant elle le roi d’Espagne, elle s’est frappé les mains l’une contre l’autre et a failli mourir de frayeur. Cette sotte n’avait encore jamais vu de roi d’Espagne ! Je me suis malgré tout efforcé de la tranquilliser et de l’assurer, en termes gracieux, de ma bienveillance ; je lui ai dit que je ne lui gardais pas la moindre rancune d’avoir quelquefois mal ciré mes bottes. Ces gens sont ignorants. On ne peut pas les entretenir de sujets élevés. Elle a pris peur parce qu’elle était convaincue que tous les rois d’Espagne ressemblent à Philippe II ! Mais je lui ai expliqué qu’il n’y avait rien de commun entre Philippe et moi. Je ne suis pas allé au ministère. Le diable les emporte ! Non, mes amis, maintenant vous ne m’y prendrez plus ; je ne vais pas continuer à recopier vos sales paperasses !

86e JOUR DE MARTOBRE. ENTRE LE JOUR ET LA NUIT

Aujourd’hui, l’huissier est venu me dire de me rendre au ministère, car il y avait plus de trois semaines que je n’assurais plus mon service. Je suis allé au ministère pour rire. Notre chef de section pensait que j’allais lui faire des révérences et lui adresser des excuses, mais je l’ai regardé d’un air indifférent, ni trop courroucé ni trop bienveillant, et je me suis assis à ma place, comme si je ne remarquais rien... J’ai regardé toute cette vermine administrative et me suis dit : « Si vous saviez qui est assis parmi vous, que se passerait-il ? » Seigneur Dieu ! quel tohu-bohu cela soulèverait ! Le chef de section lui-même me ferait un salut jusqu’à la ceinture, comme il fait maintenant pour le directeur. On a placé des papiers devant moi, afin que j’en fasse un résumé. Mais je ne les ai même pas effleurés du bout des doigts. Quelques minutes plus tard, tout le monde s’est mis à s’agiter. On avait dit que le directeur allait venir. Beaucoup de fonctionnaires ont couru, à qui se présenterait le plus vite devant lui. Mais je n’ai pas bougé. Quand il a traversé notre bureau, tous ont boutonné leurs habits ; moi, j’ai fait comme si de rien n’était ! Qu’est-ce que c’est qu’un directeur ? Que je me lève devant lui ? Jamais ! Quel directeur est-cela ? C’est un bouchon, pas un directeur. Un bouchon ordinaire, un simple bouchon, rien de plus. Comme ceux qui servent à boucher les bouteilles. Ce qui m’a amusé plus que tout, c’est quand ils m’ont glissé des papiers, pour que je les signe. Ils s’imaginaient que j’allais écrire tout en bas de la feuille : chef de bureau untel. Allons donc ! J’ai gribouillé, bien en vue, là où signe le directeur du département : « Ferdinand VIII. » Il fallait voir le silence respectueux qui a régné alors ! Mais j’ai fait seulement un petit geste de la main, en disant : « Je ne veux aucun témoignage de soumission ! » et je suis sorti. Du bureau, je me suis rendu tout droit à l’appartement du directeur. Il n’était pas chez lui. Le valet a voulu m’empêcher d’entrer, mais je lui ai dit deux mots : les bras lui en sont tombés. J’ai gagné directement le cabinet de toilette. Elle était assise devant son miroir : elle s’est levée brusquement et a fait un pas en arrière. Mais je ne lui ai pas dit que j’étais le roi d’Espagne. Je lui ai dit seulement qu’elle ne pouvait même pas s’imaginer le bonheur qui l’attendait, et que nous serions réunis, malgré les machinations de nos ennemis. Je n’ai rien voulu ajouter de plus et j’ai quitté la pièce. Oh ! quelle créature rusée que la femme ! C’est seulement maintenant que j’ai compris ce qu’est la femme. Jusqu’à présent, personne ne savait de qui elle est amoureuse : je suis le premier à l’avoir découvert. La femme est amoureuse du diable. Oui, sans plaisanter. Les physiciens écrivent des absurdités, qu’elle est ceci, cela… Elle n’aime que le diable. Voyez là-bas, celle qui braque ses jumelles de la loge du second rang. Vous croyez qu’elle regarde ce personnage bedonnant décoré d’une plaque ? Vous n’y êtes pas, elle regarde le diable qui se tient debout derrière lui. Tenez, le voilà qui se dissimule sous son habit. Il lui fait signe du doigt ! Et elle l’épousera. Elle l’épousera ! Et tous ceux que vous voyez là, tous ces pères de famille gradés, tous ces hommes qui font des pirouettes dans toutes les directions et qui prennent la Cour d’assaut, en disant qu’ils sont patriotes, et patati et patata : des fermes, des fermes, voilà ce que veulent ces patriotes ! Leur père, leur mère, Dieu lui-même ils le vendraient pour de l’argent, les ambitieux, les Judas ! Et cette ambition illimitée provient de ce qu’ils ont sous la luette une vésicule qui contient un vermisseau de la grosseur d’une tête d’épingle ; c’est un barbier de la rue aux Pois qui fait tout cela. J’ai oublié son nom ; mais on sait de source certaine qu’il veut, avec l’aide d’une sage-femme, répandre le mahométisme dans le monde entier, et on dit que c’est pour cela que la plus grande partie du peuple français confesse la foi de Mahomet.

PAS DE DATE. CE JOUR-LÀ ÉTAIT SANS DATE

Je me suis promené incognito sur la Perspective Nevski. Sa Majesté l’Empereur a passé en voiture. Toute la ville a ôté ses bonnets et j’ai fait de même ; pourtant, je n’ai nullement laissé voir que j’étais le roi d’Espagne. J’ai jugé inconvenant de me faire connaître aussitôt devant tout le monde ; car il faut avant tout que je me présente à la Cour. Ce qui m’a arrêté, c’est que je n’ai pas encore le costume national espagnol. Si je pouvais au moins me procurer une cape. Je voulais en commander une à un tailleur, mais ce sont de véritables ânes ; de plus, ils négligent totalement leur travail : ils se sont lancés dans la spéculation et, le plus souvent, ils pavent les chaussées. J’ai eu l’idée de me faire une cape dans mon uniforme neuf que je n’ai porté que deux fois en tout et pour tout. Mais pour que ces vauriens ne me la massacrent pas, j’ai décidé de la faire moi-même,en fermant la porte à clef pour n’être vu de personne. Je l’ai tailladé de bout en bout avec mes ciseaux, car la coupe doit être tout autre.

J’AI OUBLIÉ LA DATE. IL N'Y A PAS EU DE MOIS NON PLUS. C'ÉTAIT LE DIABLE SAIT QUOI

Ma cape est achevée et cousue. Mavra a poussé un cri quand je l’ai mise. Pourtant, je ne me décide pas encore à me présenter à la Cour. La députation d’Espagne n’est toujours pas là. Sans députés,ce n’est pas convenable. Cela enlèverait tout poids à ma dignité. Je les attends d’un instant à l’autre.

Le 1er

Cette lenteur des députés m’étonne prodigieusement. Quelles sont les raisons qui ont pu les retarder ? La France, peut-être ? Oui, c’est la nation la moins bien disposée. Je suis allé demander à la poste si les députés espagnols n’étaient pas arrivés, mais le directeur qui est parfaitement stupide, ne sait rien. Il m’a dit : « Non, il n’y a aucun député espagnol, mais si vous voulez écrire des lettres, nous les prendrons au cours fixé. » Qu’il aille se faire pendre ! Qu’est-ce qu’une lettre ? Une absurdité. Ce sont les apothicaires qui écrivent des lettres...

MADRID, 30 février

Voilà, je suis en Espagne ; cela s’est fait si rapidement que j’ai à peine eu le temps de m’y reconnaître. Ce matin, les députés espagnols se sont présentés chez moi, et je suis monté en voiture avec eux. Cette extraordinaire précipitation m’a paru étrange. Nous avons marché à tel train que nous avions atteint la frontière d’Espagne une demi-heure plus tard. D’ailleurs, il est vrai que maintenant il y a des chemins de fer dans toute l’Europe et que les bateaux à vapeur vont extrêmement vite. Curieux pays que l’Espagne : quand nous sommes entrés dans la première pièce, j’y ai aperçu une foule d’hommes à la tête rasée. Mais j’ai deviné que cela devait être des grands, ou des soldats, car ils se rasent la tête. Ce qui m’a paru extrêmement bizarre, c’est la conduite du chancelier d’Empire : il m’a pris par le bras, m’a poussé dans une petite chambre, et m’a dit : « Reste là, et si tu racontes que tu es le roi Ferdinand, je te ferai passer cette envie. » Sachant que ce n’était qu’une épreuve, j’ai répondu négativement. Alors le chancelier m’a donné deux coups de bâton sur le dos, si douloureux que j’ai failli pousser un cri, mais je me suis dominé, me rappelant que c’était un rite de la chevalerie, lors de l’entrée en charge d’un haut dignitaire : en Espagne, ils observent encore les coutumes de la chevalerie. Resté seul, j’ai voulu m’occuper des affaires de l’État. J’ai découvert que la Chine et l’Espagne ne sont qu’une seule et même terre et que c’est seulement par ignorance qu’on les considère comme des pays différents. Je conseille à tout le monde d’écrire « Espagne » sur un papier ; cela donnera : « Chine. » Mais j’ai été profondément affligé d’un événement qui doit se produire demain. Demain, à sept heures, s’accomplira un étrange phénomène : la terre s’assiéra sur la lune. Le célèbre chimiste anglais Wellington lui-même en parle. J’avoue que j’ai ressenti une vive inquiétude, lorsque je me suis imaginé la délicatesse et la fragilité extraordinaire de la lune. On sait que la lune se fait habituellement à Hambourg, et d’une façon abominable. Je m’étonne que l’Angleterre n’y fasse pas attention. C’est un tonnelier boiteux qui la fabrique et il est clair que cet imbécile n’a aucune notion de la lune. Il y met un câble goudronné et une mesure d’huile d’olive ; il se répand alors sur toute la terre une telle puanteur qu’il faut se boucher le nez. De là vient que la lune elle-même est une sphère si délicate et que les hommes ne peuvent y vivre. Pour l’instant elle n’est habitée que par des nez. Et voilà pourquoi nous ne pouvons voir nos nez : ils se trouvent tous dans la lune. Quand j’ai pensé que la terre, matière pesante, pouvait réduire nos nez en poudre en s’asseyant dessus, j’ai été saisi d’une angoisse telle que j’ai enfilé mes bas et mes chaussures et me suis rendu en hâte dans la salle du conseil d’État pour donner ordre à la police d’empêcher la terre de s’asseoir sur la lune. Les grands à tête rasée que j’avais aperçus en nombre dans la salle du conseil d’État sont des gens très intelligents. Quand je leur ai dit : « Messieurs, sauvons la lune, car la terre veut s’asseoir dessus », ils se sont tous précipités à l’instant pour exécuter ma volonté souveraine et beaucoup ont grimpé aux murs pour attraper la lune ; mais à ce moment est entré le grand chancelier. En le voyant, tous se sont enfuis. Comme je suis le roi, je suis resté seul. Mais le chancelier, à ma stupéfaction, m’a donné un coup de bâton et m’a reconduit de force dans ma chambre. Si grand est le pouvoir des coutumes populaires en Espagne !

JANVIER DE LA MÊME ANNÉE, QUI A SUCCÉDÉ À FÉVRIER

Je ne peux arriver à comprendre quel pays est l’Espagne. Les usages populaires et les règles de l’étiquette de la Cour y sont tout à fait extraordinaires. Je ne comprends pas, décidément je n’y comprends rien. Aujourd’hui, on m’a tondu, bien que j’aie crié de toutes mes forces que je ne voulais pas être moine. Mais je ne peux même plus me rappeler ce qu’il est advenu de moi lorsqu’ils ont commencé à me verser de l’eau froide sur le crâne. Je n’avais encore jamais enduré un pareil enfer. Pour un peu je devenais enragé, et c’est à peine s’ils ont pu me retenir. Je ne comprends pas du tout la signification de cette étrange coutume. C’est un usage stupide, absurde. La légèreté des rois qui ne l’ont pas encore aboli, me semble inconcevable. Je suppose, selon toute vraisemblance, que je suis tombé entre les mains de l’Inquisition, et celui que j’ai pris pour le chancelier est sans doute le Grand Inquisiteur en personne. Mais je ne peux toujours pas comprendre comment il est possible qu’un roi soit soumis à l’Inquisition. Il est vrai que c’est possible de la part de la France et surtout de Polignac. Oh ! ce coquin de Polignac ! Il a juré de me faire du mal jusqu’à ma mort. Il me harcèle et me persécute. Mais, je sais, mon ami, que c’est l’Anglais qui te mène. L’Anglais est un grand politique. Il essaie de se faufiler partout. Tout le monde sait que, quand l’Angleterre prise, la France éternue.

Le 25

Aujourd’hui, le Grand Inquisiteur est venu dans ma chambre, mais je m’étais caché sous ma chaise en entendant son pas. Voyant que je n’étais pas là, il s’est mis à m’appeler. Tout d’abord, il a crié : « Poprichtchine ! » mais je n’ai pipé mot. Ensuite : « AuxenceIvanov ! Conseiller titulaire ! Gentilhomme ! » J’ai gardé le silence. « Ferdinand VIII ! » J’ai voulu sortir la tête, mais je me suis dit : « Non, frère, tu ne me donneras pas le change ! Nous te connaissons : tu vas encore me verser de l’eau froide sur la tête. » Enfin, il m’a vu et m’a fait sortir de dessous la chaise à coups de bâton. Ce maudit bâton vous fait un mal horrible. Mais la révélation que je viens d’avoir m’a dédommagé de tout cela : j’ai découvert que tous les coqs ont une Espagne ; elle se trouve sous leurs plumes. Le Grand Inquisiteur est sorti de chez moi furibond en me menaçant de je ne sais quel châtiment. Mais j’ai méprisé totalement sa malice impuissante, car je sais qu’il agit comme une machine, comme un instrument de l’Anglais.

Non, je n’ai plus la force d’endurer cela ! Mon Dieu ! que font-ils de moi ! Ils me versent de l’eau froide sur la tête. Ils ne m’écoutent pas, ne me voient pas, ne m’entendent pas. Que leur ai-je fait ? Pourquoi me tourmentent-ils ? Que veulent-ils de moi, malheureux ? Que puis-je leur donner ? Je n’ai rien. Je suis à bout, je ne peux plus supporter leurs tortures ; ma tête brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi ! Emmenez-moi ! Donnez-moi une troïka de coursiers rapides comme la bourrasque ! Monte en selle, postillon, tinte, ma clochette ! Coursiers, foncez vers les nues et emportez-moi loin de ce monde ! Plus loin, plus loin, qu’on ne voit rien, plus rien. Là-bas, le ciel tournoie devant mes yeux : une petite étoile scintille dans les profondeurs ; une forêt vogue avec ses arbres sombres, accompagnée de la lune ; un brouillard gris s’étire sous mes pieds ; une corde résonne dans le brouillard ; d’un côté la mer, de l’autre l’Italie ; tout là-bas, on distingue même les izbas russes. Est-ce ma maison, cette tache bleue dans le lointain ? Est-ce ma mère qui est assise devant la fenêtre ? Maman ! Sauve ton malheureux fils ! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse ! Regarde comme on le tourmente ! Serre le pauvre orphelin contre ta poitrine ! Il n’a pas sa place sur la terre ! On le pourchasse ! Maman ! Prends en pitié ton petit enfant malade !... Hé, savez-vous que le dey d’Alger a une verrue juste en dessous du nez ? □

BIOGRAPHIE BIS DE NIKOLAÏ GOGOL
Écrivain russe
« Plus on se rapproche de la nature, mieux cela vaut. L'homme n'est pas bien compliqué »
Après des études médiocres, il s'établit à 19 ans à Saint-Pétersbourg, où il trouve une place d'expéditionnaire dans un ministère. Instable, il abandonne bientôt son emploi et se met à écrire. Il se lie alors avec Pouchkine, qui sera pour lui un excellent conseiller. Un roman, 'Tarass Boulba', lui vaut une chaire d'histoire à l'université de Saint-Pétersbourg. Gogol donne alors une série de nouvelles pétersbourgeoises qui mettent l'accent sur le divorce existant entre le rêve et la réalité. Son chef-d'oeuvre - 'Le Manteau' - date de 1841, qui introduisit le thème de la pitié sociale dans la littérature russe. La même année, il rentre en Russie pour la publication de son roman 'Les Ames mortes' dont la seconde partie ne fut pas publiée. En 1848, il part pour Jérusalem afin de travailler, dit-il, à sa perfection spirituelle. Il en revient dans un état d'exaltation religieuse extraordinaire, et mène désormais une vie de prière et de jeûne. Épuisé, il meurt d'une fièvre typhoïde en 1852.> Extrait du site web lefigaro.fr

DES CITATIONS DE NIKOLAÏ GOGOL

« C'est vrai, je regrette beaucoup qu'il vous arrive une histoire pareille. Vous ne voudriez pas une petite prise ? ça soulage les maux de tête et les humeurs maussades même du point de vue des hémorroïdes, ça fait du bien. » – Nouvelles de Pétersbourg (1835-1836)

« On baptisa l'enfant, qui se prit à pleurer et à grimacer comme s'il pressentait qu'il serait un jour conseiller titulaire. » – Nouvelles de Pétersbourg (1835-1836)

« Si ta gueule est de travers, ne t'en prends pas au miroir. » – Le Revizor (1836)

« Existe-t-il un homme qui n'ait quelques péchés sur la conscience ? Dieu a fait les choses ainsi, et les voltairiens ont beau ergoter... » – Le Revizor (1836)

« Plus on se rapproche de la nature, mieux cela vaut. Nous n'employons pas de médicaments coûteux. L'homme n'est pas bien compliqué : s'il doit mourir, il mourra de toute façon ; s'il doit guérir, il guérira de même. » – Le Revizor (1836)

« Hélas ! telle est l'insondable loi de la destinée : dès qu'un homme est intelligent, ou bien c'est un ivrogne ou bien il fait des grimaces à faire fuir tous les saints du paradis. » – Le Revizor (1836)

« Quand un homme devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans l'eau pour la plier ensuite comme on veut. » – Tarass Boulba (1839)

« Il est démontré par l'expérience des siècles que, dans la condition d'agriculteur, l'homme conserve une âme plus simple, plus pure, plus belle et plus noble. » – Les Âmes mortes (1842)

« Qui rêve d'être intelligent n'a pas le temps de faire des bêtises ; les bêtises doivent disparaître d'elles-mêmes. » – Les Âmes mortes (1842)

« L'esprit supérieur qui, loin de railler, sait endurer la raillerie, se montrer indulgent aux imbéciles, ne pas s'irriter, ne jamais se venger, mais garder le calme fier d'une âme impassible. » – Les Âmes mortes (1842)

«  Sait-on ce qui peut venir à l'esprit d'un homme en promenade, les rêves qui lui font oublier un instant la morne réalité, qui le sollicitent, le taquinent, émeuvent son imagination et lui sont chers, même s'il est persuadé qu'ils ne se réaliseront jamais ? » – Les Âmes mortes (1842)

« L'homme russe est ainsi fait : il adore devenir l'inséparable de tout être au dessus de lui dans la société. » – Les Âmes mortes (1842)

«  Nous avons tous cette faiblesse de manifester beaucoup d'indulgence pour nos erreurs et préférer faire retomber la faute sur autrui. » – Les Âmes mortes (1842)

« Il est des passions qu'il n'appartient pas à l'homme de choisir. » – Les Âmes mortes (1842)

« Il faut saisir au vol les pages heureuses de la vie de crainte qu'elles ne se changent en tristesse. » – Les Âmes mortes (1842)

« Partout dans la vie, il se présentera à un moment donné une manifestation de beauté qui éveillera chez l'homme un sentiment jamais vécu jusqu'alors. » – Les Âmes mortes (1842)

«  Plus sublimes sont les vérités, plus leur maniement demande de prudence ; sinon, du jour au lendemain, elles se changent en lieux communs, le public n'y croit plus. » Passages choisis d'une correspondance avec des amis (1846)

« Plus contagieuse que la peste, la peur se communique en un clin d'œil. » – Les Âmes mortes (1842)

« Pavel Ivanovitch fut complètement de cet avis et ajouta que rien n'égalait la solitude quand l'homme pouvait jouir de la nature et lire de beaux livres. » – Les Âmes mortes (1842)

« Il soupa d'un cochon de lait, se déshabilla, se glissa sous la couverture et s'endormit aussitôt d'un profond sommeil, du merveilleux sommeil, apanage des heureux mortels qui ignorent les puces, les hémorroïdes et l'excès d'intelligence. » – Les Âmes mortes (1842)

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