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Les polars et thrillers

DANS LA TÊTE D'UNE DÉPRESSION

Jean-François Gaudin

couverture du livre DANS LA TÊTE D'UNE DÉPRESSION


DANS LA TÊTE D'UNE DÉPRESSION
Jean-François Gaudin
En lecture libre | texte intégral (en cours d'installation)
Éditions Jerkbook
ISBN : 979-10-94391-07-5

AVERTISSEMENT

À la demande de l'auteur, le nom de la psychiatre n'est pas cité.
Ce texte n'a jamais été destiné à être publié.
Jean-François Gaudin m'a dit lorsque je l'ai rencontré, qu'il avait noirci des feuilles pendant les deux ans qu'avait duré sa dépression parce qu'il ne se voyait pas à utiliser sa guitare dans le centre de repos où il a séjourné, comme le lui avait préconisé la psychiatre qui le suivait. Il s'est alors mis à écrire sa vie au jour le jour. Il m'a confié qu'il consignait ses pensées sur des feuilles qu'il remettait ensuite à sa psychiatre.
Elle s'asseyait près lui dans le fauteuil de sa chambre, lors de ses visites quotidiennes, les lisait, puis elle les emportait avec elle pour les classer dans le dossier de Jean-François. Vers la fin de sa dépression, avec la timidité et la délicatesse qui le caractérisent, Jean-François lui demanda s'il pouvait récupérer ses feuilles. La psychiatre lui a répondu que : « Oui, bien sûr », en lui précisant, tout sourire : « Vous n'êtes pas mon plus vieux patient, mais vous êtes mon plus gros dossier ».
Et c'est ainsi que Jean-François est reparti avec sa pile de feuilles sous le bras, qu'il a rangée chez lui dans un coin.
Si je suis tombé en possession de ces pages, c'est parce qu'il m'arrive d'écrire des livres, et qu'avec Jean-François, nous avons parlé de nos passions respectives et similaires lors d'une rencontre fortuite. Et comme j'ai l'esprit curieux, j'ai voulu me rendre compte.
Cela n'a pas été possible immédiatement, car Jean-François m'a dit : « Oh ! je n'ai jamais retouché à ces feuilles depuis le temps de ma dépression, elles doivent être déclassées telles que me les a rendues ma psychiatre ».
J'ai donc dû attendre quelque temps que Jean-François réordonne tout cela.
Et c'est ainsi que j'ai hérité d'un paquet de 432 feuilles écrites à la main. Je les ai lues, fait des coupes afin d'éliminer les redites, et fait un peu de remise en forme, mais très peu.
Il en résulte une confession très épurée, sans artifice et sans aucune retenue. Le texte est criant de sincérité, poignant, parfois drôle, et surtout, surtout, il s'en dégage qu'avec de la volonté et l'aide d'un entourage, médical et affectif, l'on peut se sortir de bien des situations, aussi désespérées soient-elles.
J'ai aimé ce texte et je pense qu'il en sera de même pour vous.
Jean-François Pissard

DANS LA TÊTE D'UNE DÉPRESSION

Vendredi 13 mars 1998
J'ai mal. Je ne sais plus où j'en suis, je ne sais pas ce que je fais là. Ma seule évidence est cette souffrance qui me tenaille depuis des mois, et qui perdure dans cette chambre d'hôpital. Que va-t-il m'arriver ? Pourquoi toujours cette envie de rien. J'ai juste envie de dire et répéter : j'ai mal… j'ai mal ! J'en ai marre d'avoir mal.
~
Samedi 14 mars
Je fais connaissance de la psychiatre qui va me suivre. Elle dégage une bonne énergie, un charisme certain. Elle me rassure. Cela faisait partie de mes nombreuses peurs. Comment serait le médecin qui allait me suivre pendant mon séjour ? J'avais de bonnes raisons de m'inquiéter, j'en ai tellement connu quand j'étais infirmier. Mais là ça va, elle me paraît être 'normale'…
~
Dimanche 15 mars
Est-ce le traitement, est-ce mon organisme qui ne veut plus rien engranger, mais je ressens un dégoût permanent. Je n'ai jamais faim, l'idée de manger me provoque une souffrance supplémentaire.
~
Lundi 16 mars
J’ai l’impression que l’angoisse monte toujours en fin de matinée. Je pense à l’heure du repas qui approche et ça provoque un écœurement. Je pense toujours à cette envie de rien, j’ai l’impression de ne pas avancer, je suis de plus en plus dans ma chambre où je ressens ce besoin d’écrire. Une carte postale ou deux et après je m’accroche à ce bloc de papier, seul endroit où je déverse mes peurs.
~
J’ai peur de mon retour à Poitiers , je ne peux pas me l’imaginer, cette démarche est pour moi impossible, angoissante.
~
À seize heures, je vais aller prendre mon café. Pourquoi l’infirmière a eu l’air de tiquer quand ma psy a dit qu'elle me prescrivait un supplément d’une crème. Je crois qu’elle a dû souffler ou faire un signe avec son visage, mais ma psy lui a répondu : « Vous trouvez qu’il est trop chouchouté ? », ou quelque chose comme ça. Ça n’a duré que quelques secondes. Mais que voulait dire cette infirmière ? Que c’était de la comédie de ma part ? J’ai bien aimé la réaction ferme et rapide de ma psy. Elle m’a défendu, je l’aime vraiment beaucoup. Si elle savait cette infirmière que même pour un pot de crème, je me force aussi. Je sens que je vais me sentir gêné de demander cette crème avant d’aller prendre mon café.
~
J’ai pris mon traitement à vingt-et-une heures. Est-ce le traitement, la douche, le yoga, l’écriture de la journée, mais je profite de ce moment de calme que je ressens en moi. C’est si rare.
~
Vers minuit et demi, je me réveille, je me sens calme. J’ai un peu mal au ventre, mais je sens que je vais me rendormir. Petit à petit des idées m’envahissent l'esprit,  mais doucement au départ. Je repense à ce que m’a dit ma psy sur le fait que j’étais sensible à mon apparence. Je réfléchis et je pense que ce n’est pas à mon apparence que je suis sensible, mais juste à mon visage. Mon corps, mon habillement ne me dérangent pas, mais mon visage si. Je me mets à penser à l’acné de mon adolescence. Je restais dans ma chambre, et dès qu’il y avait du  oleil je m’exposais le visage, je pensais que ça le ferait guérir. Combien de lotions, de crèmes, j’ai pu mettre à cette époque. J’avais les joues couvertes d’acné, avec des grosses pustules. Ça passera, on me disait. À dix-neuf ans, un jour, on m’a appelé 'Bol de pus'...
~
Je n’ai plus du tout envie de dormir, ma cogitation semble s’accélérer. Je me souviens qu’au début de ma sieste l'autre jour, je me disais que je ne me pendrai pas, et là je pense aux deux pendus que j’ai vus dans ma carrière, surtout le deuxième. C’était il y a deux ans. C’est un collègue et moi qui l’avons décroché. Il s’était pendu à une poignée de fenêtre avec une serviette de toilette nouée autour du cou. Il semblait juste appuyé-là, sur le radiateur. Je me souviens du mal que nous avons eu à le décrocher, il était très gros, très lourd. Nous avons dû nous y prendre à deux fois pour pouvoir le soulever et l’allonger par terre. Notre impuissance à le réanimer, il était mort. Après le SAMU, la police. Par contre, pour une fois, j’avais trouvé notre médecin sympa. Il nous a réuni le soir pour nous parler du traumatisme que cela pouvait représenter pour nous.
~
Je vais lire un peu pour chasser ces mauvaises idées.
~
Mardi 17 mars
Je me réveille vers sept heures trente. Je reste allongé dans mon lit. Je me sens calme. Rapidement, je me remets à penser à hier matin, lors de la visite de ma psy, quand cette infirmière semblait désapprouver que l'on me donne une crème supplémentaire. Je sens une colère qui monte en moi contre cette infirmière. Pourquoi des détails prennent chez moi des proportions aussi importantes ? J’aurais envie de dire à cette infirmière que je n’ai pas l’impression de voler cette crème. J’aurais envie de lui dire le prix que va me coûter mon séjour ici, que c’est moi qui paye le supplément de ma poche étant donné que ma mutuelle ne prend pas en charge le prix de la chambre, et que mes économies sont en train d’y passer. J’aurais envie de lui dire que je préférerai avoir une jambe cassée, que la souffrance que l’on ressent en de telles circonstances n’est pas mesurable. Je crois que les gens qui sont passés par là peuvent comprendre. Ce matin je ressens de la haine.
~
À midi, je sens que je ne peux plus me forcer, je veux me servir des carottes râpées et puis je me dis non, je ne peux pas. Je prends quand même une cuillerée de pâtes.
~
Ce matin, je me dis que je dois manger un petit peu si je veux fumer une cigarette, car depuis toujours je me suis refusé à fumer à jeun ; c'est un vieux réflexe. Je mange aussi un minimum pour ne pas tomber, la peur de l’évanouissement est importante. Ça me rappelle quand, étant petit, j’ai vu ma mère tomber à plusieurs reprises. Une fois, c’était à La Rochelle, il y avait plein de monde. J’ai juste l’image de ma mère étendue sur le trottoir, c’était le soir. Il y avait mon père près d’elle, des gens qui se regroupaient autour. Puis elle s'est relevée au bout d’un moment, aidée par d’autres personnes. C’est très flou dans ma mémoire.
~
Après avoir fumé, je me rends dans le salon de l’aile, comme d’habitude, pour prendre un thé léger. Là je me sens fatigué et j’ai une crampe dans le ventre. Je vois passer l’infirmière que j’aime bien, la seule avec qui j’arrive à communiquer. Je lui parle de ce qui m’arrive aux repas, de cette grande difficulté à l’effort, et de la douleur que je perçois au niveau du ventre. Elle me parle de régression, et à ce moment je pense au 'rebirth' que j’ai fait il y a quelques années et de l'envie que j'avais d’entrer dans le ventre de ma partenaire. J’avais mis ma tête entre ses cuisses et je voulais entrer entièrement dans son ventre. J’ai pensé aussitôt après à mon amie Éliane qui est éducatrice pour jeunes enfants dans une crèche. J’ai l’impression que notre relation est une relation mère fils. Elle est là, toujours réconfortante, elle me téléphone tous les jours. Je sais que j’aime bien me blottir contre elle, poser ma tête contre son ventre et qu’à plusieurs reprises je lui ai dis que j’aimerais être tout entier à l’intérieur d'elle. Je sais qu’elle m’aime beaucoup, moi je n’en suis pas sûr du tout. Je m’aperçois qu'en fin de compte c’est un retour vers un néant que je recherche.
~
Je repense à la proposition que m'a faite ma psy de faire venir ma guitare. Je sais que je ne jouerai pas. Plus jeune j’ai passé tout mon temps à ça : à écrire des chansons, toutes sortes de chansons, tout ce que je ressentais passait par l’écriture de chansons, mes émotions, mes joies, mes peines, tout se transformait en chansons. Mais je n’ai jamais pu écrire s’il y avait quelqu’un dans la maison, il fallait absolument que je sois seul pour écrire. Je n’ai pratiquement jamais interprété les chansons des autres. Je ne suis pas vraiment un musicien, juste à la rigueur un mélodiste dont le plaisir est d'apposer des mots sur les notes, sur les mélodies que je crée.
~
C’est drôle ce que m’a dit ma psy ce matin, une même phrase qu'avait prononcé Anne de Fouquet, mon analyste. C’était : « Continuez dans la musique ». Le docteur Bobin m’a dit la même chose, lors d’une séance, il y a quelques mois. Malgré cela je m'en désintéresse, je n’ai plus envie. Pourtant je pense à Élodie que j’ai rencontrée il y a peu de temps et qui s’est mise à interpréter mes chansons d’une façon admirable, je ne pouvais pas rêver mieux. Mais déjà je n’étais plus tout à fait là. Nous avons fait une radio locale, une soirée cabaret où elle a été extraordinaire. C’est la seule parmi les chanteurs de cette soirée qui a été rappelée. Malgré cela je sentais que je perdais pied. Je commençais à sombrer et je repense au texte d’Aznavour : 'Les parois de ma vie sont lisses, je m’y accroche et puis je glisse'. La rencontre avec Élodie, la création de la chorale que j’avais essayé de mettre en place en octobre, c’était mes derniers efforts pour essayer encore de me raccrocher à la vie. Mais déjà je glissais dans l’entonnoir, c’était certainement trop tard.
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Je repense à la question que m'a posé ma psy sur les chanteurs que j’aimais bien. J’ai oublié Henri Tachan. Je l’ai découvert à la radio vers une heure du matin alors que je rentrais sur Poitiers. Sa chanson s’appelait 'La chasse', avec un texte contre les chasseurs. Ça a été le déclic. Dès le lendemain, j’allais chez le disquaire et, là ça été une véritable passion. Je l’ai vu sur scène au moins cinq ou six fois, je faisais de la route pour aller le voir. C’est vraiment le seul chanteur qui m’a fait frissonner. J’aimais ses textes, ses musiques, les peurs qu’il exprimait, sa sensibilité à fleur de peau. J’ai acheté tous ses premiers disques, et puis je ne me retrouvais plus dans ses dernières chansons, c’était plus fade, cette passion s'est estompée.
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Mercredi 18 mars
Hier soir, je me suis endormi assez rapidement, j’ai dormi d’une traite et je me suis réveillé vers sept heures quarante-cinq. Du coup, ce matin, je demande une crème supplémentaire pour mon petit déjeuner et elle passe bien. J’ai l’impression d’avancer d’un petit pas en avant.
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Du coup je me fixe d’aller seul à Esvres, après la sieste, pour retirer de l’argent et acheter des cigarettes. J'y vais donc, mais je me sens fatigué et je me dis : « Il le faut ». C’est dur de marcher vite pour être de retour pour seize heures. Tout en marchant, ça n’arrête pas dans ma tête, je marche la tête baissée sans pouvoir m’arrêter de penser. À un moment je pense à 'Rain Man', je me vois dans le démarche de Dustin Hauffman. Je me dis par moment : « Relève la tête, soit plutôt Depardieu dans Cyrano avec sa force et sa vigueur ». Sur le chemin du retour, je me dis il faut que je tienne le coup, ne pas m’évanouir. Je me mets à penser à un ancien collègue à la super prestance, sûr de lui tout le temps et qui vers la fin de sa carrière a disjoncté. Rapidement il s’est mis à boire. À boire de plus en plus, même dans le service il buvait de l’alcool modifié. Il a été hospitalisé à la Milétrie à Poitiers dans le pavillon juste à côté d’où il travaillait. Une fois je l’ai revu dans la rue, il était voûté, il marchait au ralenti, j’étais en voiture, il m’a reconnu, m’a fait un petit signe et un léger sourire. J’ai superposé dans ma tête son image d'avant et sa présente image. Il était devenu un autre. Je regrette toujours de ne pas m’être arrêté pour lui serrer la main, pour lui parler. Je me suis senti lâche. Le chemin de retour me paraît long, je me sens de plus en plus fatigué, c’est vraiment une épreuve. Quand j'arrive à Champgault, que j'entre dans le hall d’entrée, je me dis : « Ouf, j’ai réussi ». J'ai envie de prendre ma crème, un café et d'aller vite dans ma chambre pour m’étendre un peu. Je perçois tout mon corps, c’est désagréable. Les poumons me brûlent un peu, je me mets à penser à la tuberculose. Je ne reste pas trop longtemps allongé car je me fixe de prendre une douche avant le yoga. Finalement je prends une douche, mais je ne vais pas au yoga. L’effort me semble trop important et j’ai déjà réalisé deux objectifs dans ma journée.
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Après le dîner, je vais prendre ma tisane et je regarde le film en me forçant un peu et en me remémorant que de me coucher plus tard hier soir m’avait fait passer une nuit d’une seule traite. Finalement cette fois-ci ça ne marche pas, sans doute parce que le film raconte le divorce d’un couple où le père souffre de la séparation d’avec son enfant, sentiment que j'éprouve depuis notre séparation avec Christine. C’est le déchirement de ne plus voir mes enfants tous les jours.
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Jeudi 19 mars
Je repense à l’entretien avec ma psy. J’aime bien son humour au sujet du nombre de maladies que j'imagine avoir. Cette dérision me rassure, quelque part. Dans l'instant suivant, je me remémore ce jour chez les amis de mes parents quand j’étais petit. La trachéotomie de leur ami. Le pire fut à table, je ne pouvais pas manger, j’étais très impressionné. Ma mère a dit : « Oh, il a pris un grand petit déjeuner ce matin, c’est pour cela qu’il n’a pas faim ». J’ai dû manger un peu en me forçant. Le second souvenir, c'est cet après-midi où l’ami de mes parents se trouvait près de mon père, dans la voiture, au moment où il s’est mis à tousser. Je revois les résidus de crachats sanguinolents expulsés sur le pare brise. C’est une image très forte, même s'il les a essuyés rapidement avec son mouchoir. Et c’est ainsi que pendant des années je me suis raclé la gorge, observant la moindre anomalie, la moindre douleur, en pensant que j’avais un cancer de la gorge. À l’adolescence, alors que mes seins pectoraux se sont mis à pousser, je touchais ces deux masses, je pensais là aussi que j’avais un cancer. Je ne mettais jamais torse nu, à cette époque. J’avais peur que ça se découvre, je n’en parlais pas, j’avais peur de la peur de ma mère aussi. Je me demande si elle n’était pas cancérophobe. Elle parlait souvent de la maladie. Un jour, sans rien me dire, on m’a amené chez ma grand-mère pour quinze jours. J'avais moins de dix ans. Ma mère a dit plus tard qu’elle avait été opérée de 'la Totale'.
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Pensées sur cette envie de rien... ou peut être, si, sur l'envie d'une grande histoire d’amour, une fusion totale, avec une rencontre même pour quelques jours. C’est vrai que je me sentais bien quand j’étais très amoureux. C'est peut être le seul rêve qui me reste, mais il faudrait une histoire magique, car j’ai perdu le goût de la conquête, cette faculté de parler beaucoup, d’être un autre que moi, cette faculté de la dérision, du rire.
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Ce soir, je n’ai pas envie de regarder la télé, comme souvent le soir je me sens mieux et l’idée de mettre au lit avec un livre me fait plaisir. Pourquoi je ne me sens pas comme ça toute la journée.
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Vendredi 20 mars
Toujours cette envie de rien, je n’arrive pas à me projeter dans un avenir. Cela fait trois semaines que je suis ici et je ressens ce non-chemin parcouru, cet enfoncement dans l’isolement. Je pense à chez moi. Je me vois refermer mes volets, me remettre au lit et dormir. Je me sens perdu. Je ne vois plus où je vais aller, le vide ; l’inquiétude est encore plus grande en ce moment. Les quelques jours sans voir ma psy qui s'absente et le fait de réaliser qu’il va bien falloir un jour sortir d’ici, tout ça m’épuise. J’aurais envie de me coucher tout de suite et de dormir. J'ai un tourbillon dans la tête, avec comme l’image d’une baignoire qui se vide, et l'eau qui tourne et s’enfonce dans le siphon. Reprendre ma vie d’avant me paraît impossible. Reprendre mon travail, là, c’est totalement et définitivement impossible. Je ne vois plus ce qu’il peut se passer. Les images de mon quotidien à Poitiers défilent comme une projection de diapositives, et toutes me font peur. La seule image apaisante est le cimetière de Mignaloux pour y dormir tranquille dans une éternité sereine. En écrivant cette phrase, pourtant, je me dis qu’il y a encore une petite étoile en moi. Comment la faire grandir ? Comment la faire devenir énergie ? Je ne sais pas. J'attends un déclic, un miracle…
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Je me rappelle au début de notre séparation, avec Christine, quand elle a rencontré son ami Jean-Louis. Les enfants l’aimaient bien et j'en était content. Il a fait découvrir le ping-pong à Yohann qui a demandé, peu après, à s’inscrire dans un club. Il leurs a montré son ordinateur. Les enfants aiment bien aller chez lui, ils me parlent de son chien. Je suis comme rassuré, moi qui ai du mal à assumer mon rôle de père. Comme disait Christine : « Je suis obligée de faire la police, toi tu ne leurs dis jamais rien ». Quand, au début, elle me parlait de Jean-Louis, elle précisait, lui au moins il est ordonné, il met la main à la pâte pour les repas, c’est toujours nickel, il débarrasse la table, il est presque pire que moi pour ça (en riant). Plus tard, elle m’a dit qu’au lit, c’était pas mal non plus...
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Christine. Notre rencontre en décembre 1984. J'étais sûr de moi, les spectacles marchaient bien, nous formions une bonne équipe avec le groupe : nous étions quatre sur scène et deux à la technique. J’avais même du succès avec les filles. C'était certainement la meilleure époque de ma vie. Quand j’ai rencontré Christine, elle était dépressive, je voulais lui donner de l’énergie, je lui parlais beaucoup. Petit à petit notre relation amoureuse s’est installée. Maintenant, je me dis que je suis sûr que je l’aimais. Elle, elle était en deuil d’une rupture. C’est vrai que je lui disais que je courais beaucoup, que j’avais envie de poser mes bagages. Rapidement nous avons parlé d’un désir d’enfants, mois je me sentais prêt compte tenu de mon âge. Elle a été enceinte rapidement. Adeline est née le 26 novembre 1985. Notre relation était basée sur cette attente, les lectures de livres, l’évolution du fœtus, les échographies... Après la naissance d’Adeline, j’ai pensé insidieusement que notre relation changeait, que nous devenions surtout des parents centrés sur notre fille. Finalement je crois que notre relation s’est de plus en plus détériorée. Christine prenait de la force, de l’autorité sur moi. Je réalise qu’elle me rongeait, me grignotait petit à petit. Elle critiquait mon désordre, jamais le moindre compliment sur les travaux que j’effectuais dans la maison. Puis, elle s’est mise à critiquer le fait que j’aille faire des spectacles. Je me rappelle que dans les quelques spectacles où elle venait, elle ne me regardait jamais. Moi, je cherchais son regard. Je me rappelle que c’est pendant cette période que j’ai commencé à perdre confiance en moi, que je me suis mis à rougir par exemple. En refaisant tout ce film, je réalise finalement comment, sans m’en rendre compte, j’ai pu me faire assassiner. Je crois qu’elle a toujours voulu me faire payer quelque chose. Quand je repense à tout cela, je ressens pour la première fois une certaine haine pour elle. Cette distance, en me retrouvant à présent ici, me permet de réaliser tout cela. Il est l'heure du repas, je vais monter au réfectoire, et pourtant je n’ai pas faim, mais cette haine naissante me donne une énergie même si elle est négative.
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Après avoir mangé, peu et trop rapidement, je me sens très tendu, énervé. J’en ai mal au ventre. L’infirmière me donne du Sorbitol, ça me calme.
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Je suis dans mon lit comme tous les soirs, je me sens mieux. Je repense au film de ma vie avec Christine et je me dis que, ce soir, je viens de réaliser quelque chose d’important. Une prise de conscience, peut être un début du déclic que j’attends. J’ai espoir de pouvoir prendre des décisions pour l'avenir. Mais je suis prudent, car je sais que le soir est un moment particulier, voire privilégié.
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Lundi 30 mars
Je repense à l’image que Christine me donnait de ses parents, avec la mère victime et le père bourreau : autoritaire, violent, alcoolique, l’homme à détruire. Dans notre couple, plus le temps a passé plus j’ai senti que j’étais en danger de mort, qu'inconsciemment Christine se vengeait sur moi comme elle aurait voulu le faire de son père. Par exemple, son harcèlement sur le moindre verre de vin que je pouvais boire, les reproches sur mes horaires décalés : son père était boulanger à l’hôpital et travaillait la nuit. Elle avait tout loisir de se venger, j’étais la victime idéale puisque je me laissais dominer. Cette constance à être distante et fermée quand nous étions ensemble, alors qu'elle se montrait chaleureuse et riante, lorsque quelqu’un venait. La même chose au téléphone. Quand elle décrochait, sa voix changeait. Elle se mettait à rire, à plaisanter et aussitôt après elle redevenait sombre. Je me souviens aussi quand je travaillais du matin le week-end. Quand je débauchais et que je rentrais à la maison, elle passait systématiquement la serpillière ou l’aspirateur dans la pièce principale. J’étais toujours très mal à l’aise. Après une matinée de travail, je ne pouvais pas m’asseoir tranquillement sur le canapé du fait du sol mouillé ou de l’aspirateur qui rugissait. J’étais en trop, pas à ma place, et je réalise aujourd’hui que j’ai subi cela sans rien dire, encaissant cette pression, accumulant la gêne, le stress, le désarroi. Comment ai-je pu tolérer cela ? L’image de mon père soumis me revient à l’esprit. Lui non plus ne s’est jamais révolté, ne s’est jamais imposé, n’a jamais su dire 'Non'. Avec ma mère, il a subi toute sa vie. À un moment, ils ont fait chambre à part, c’est mon père qui a changé de chambre, ma mère est restée dans la plus grande. Quand ma mère est tombée malade, en vieillissant, une femme est venue l'aider à la maison. Je me rappelle que progressivement ma mère en avait fait son alliée ou plutôt sa complice. Je me souviens qu’un jour elle m’avait dit : « J'ai disputé votre père, il était monté sur une chaise pour arroser ses plantes et il est tombé ». Je lui avais alors répondu : « Mais laissez le donc faire, vous savez bien que ses plantes sont son seul plaisir ». C'était juste, mon père passait tout son amour dans ses plantes, les fleurs surtout, il y en avait partout dans le jardin. De ses pots de fleurs accrochés partout sur les murs, puisque le petit jardin était entouré de murs, il prenait un soin constant. Il recueillait l'eau de pluie pour ses fleurs. Il avait des rosiers magnifiques. Il y avait même des fleurs autour du palmier, seul arbre planté dans la cour. Le moindre rebord de fenêtre était orné par des jardinières. C’était sa fierté. Quand je venais à la maison, j’aimais bien faire un tour de jardin avec lui et, là, et seulement là, je crois qu’il vivait. Par ailleurs, mon père était le larbin. C’est lui qui faisait les courses. Il ne se plaignait pas. Son problème sur la fin de sa vie était la surdité et il avait du mal à comprendre quelqu'un parler dans la foule quand il allait au marché. Les commerçants avaient pris l’habitude de s'adresser à lui en parlant fort et en articulant. Quand je pense à tout ça, je me dis : 'Pauvre papa'. Moi aussi je deviens sourd, et plus je vieillis et plus j’ai l’impression de devenir lui.
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Mardi 31 mars
Je ne dors pratiquement pas de la nuit : une heure, je crois, avec un Stilnox que les infirmiers me donnent vers minuit et demi. J’essaie de lire, je me sens tendu, je cogite. Je n’ai plus de troubles dans le corps, ils sont tous remontés dans ma tête. ~
Vendredi 10 avril
Ce matin, je vais à l’atelier d'art thérapie pour finir ma peinture. Je me sens de plus en plus tendu. Je veux uniquement terminer mon travail pour discuter avec Rose-Marie, l'art-thérapeuthe, et connaître son avis. Finir cette peinture m'éprouve car je redoute l'émergence de mes émotions et ces moments où la tension monte et s'installe. J'ai envie de partir mais, en même temps, je veux savoir ce que Rose-Marie va me dire.
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À l'heure de la sieste, je n’ai pas envie de me coucher. Je me sens angoissé, il faut que j'extrais par le stylo tout ce qui pèse en moi. La difficulté à finir ce dessin me renvoie aux maisons que j’ai retapées. J’ai acheté des ruines, imaginant ce qu'elles pourraient donner plus tard, une fois retapées, mais ensuite je me rendais compte du temps nécessaire aux travaux, et à chaque fois je ne finissais jamais seul. Il fallait toujours qu’un copain vienne m’aider et en dernier ressort j'en arrivais toujours à payer des ouvriers pour finir. J'étais dépassé. Il y a toujours cette notion de temps. Je me rends compte que je suis porté à bâcler certains travaux pour aller au plus vite plutôt que de prendre le temps. Cette révélation m'est désagréable. En fait, il me manque toujours la baguette magique pour mener à bien l'idée qui me vient. Donc jamais vraiment content, jamais de plaisir, obsédé par le facteur 'Temps' à la naissance de l’idée. Seule l’idée est plaisir. Dans mes couples cela a dû être semblable. Si le plaisir lié à l'idéal que je m’étais imaginé s'estompait, il fallait que je fuis dans la rupture. L’idée de partir, de vivre autre chose était là, mais il me fallait beaucoup de temps pour passer à l’acte. Je crois que la chanson correspond bien à mon bon idéal de création et du suivi de sa réalisation. L’idée ; la réalisation dans la foulée ; trois minutes ; et je suis immédiatemment dans la concrétisation.
~
J'ai beaucoup réfléchis depuis ce matin et je me sens vidé, empreint d'une angoisse plus ou moins forte mais qui ne lâche pas prise. Je ferme les yeux et me revient l’image de ma tombe à Mignaloux. Image apaisante. Comme une certitude, et toujours la même date. Un pressentiment ? une envie ? Je ne sais pas. C'est comme ci au-delà de cette date de fin juin, début juillet il n’y avait plus rien. Ou plutôt si, je me vois allongé dans une mort sereine et libératrice.
~
Dans l'après-midi, ma copine Anne-Marie vient me rendre visite. Elle m’apporte des vêtements, un poste de radio. Nous allons ensuite faire quelques courses. Je veux acheter des cartes postales pour mes enfants, et aussi des produits de toilette. C’est drôle ce que je perçois à l'occasion de cette visite. Anne-Marie essaie de me redynamiser. C’est vrai qu’elle est très tonique, qu'elle n’arrête pas. Elle me dit : « Allez, fais un bon voyage et tu te sentiras mieux ». « Tu ne vas pas resté ici encore longtemps ». Elle me trouve plus courbé qu’avant. Et si elle avait raison ? De toute façon, je crois que quelque part elle ne peut pas comprendre ce que je peux ressentir. Elle, elle bouge tout le temps, relève les autres, s'occupe souvent de ses copines quand elles perdent le moral. Elle a toujours été comme cela. C’est vrai qu’à l’époque où je vivais avec elle, nous bougions beaucoup. Tous les jours ou presque, nous faisions une heure de marche. Aujourd'hui, je ne me sentirai plus capable de marcher ainsi, de bouger autant. Si elle le fait, c'est sans doute parce qu'elle n'a pas d’enfants et qu'elle a gardé le rythme. Il est vrai que pour moi le fait de devenir père a changé les choses, et a fait resurgir en moi de vieux démons. L’image du père, de mon propre père. Je ne peux plus ressentir les choses qu'avant car j'ai irrémédiablement changé.
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Samedi 11 avril
Je pense à ce que ma psy a dit à propos de ma guitare que je refusais de faire venir ici. Il est sûr que cela m'est impossible car j’aurais trop peur qu'on me remarque. Ici, on entend sonner le téléphone d'une chambre à l'autre. Mon plus grand plaisir musical est de composer des morceaux, mais depuis toujours il me faut être seul dans la maison ou dans une pièce isolée. Je n'interprète que mes chansons. Je n'aime pas jouer des chansons de chanteurs connus dans une soirée ou lors d'une veillée. Je n’en tire aucun plaisir. Entre dix-sept et vingt ans, je jouais dans un orchestre de bal, et à l'époque je ne réagissais pas ainsi. Il y avait un chanteur et je l'accompagnais avec les autres musiciens. J’étais noyé dans la masse. Je ne me posais pas de questions. Quand vers vingt-trois ans, j’ai commencé à avoir un répertoire, j'ai arrêté les bals. J'ai eu envie de chanter mes compositions. Le déclic a été ce soir-là où, après un dîner avec des amis, je me suis jeté à l’eau. Sur leur insistance, j'ai pris, ma guitare, mon cahier de chansons, et j'ai chanté pour la première fois devant des personnes. Leurs réactions ayant été bonnes, je me suis mis à chercher un musicien peu de temps après pour m’accompagner. J'ai mis une annonce au Centre d'Information Jeunesse et j’ai rencontré Robert. Nous avons commencé à répéter. Quelques mois plus tard, nous faisions notre première soirée cabaret.
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Midi approche et l'idée de penser à déjeuner me donne la nausée. Je mangerai un yaourt, à la rigueur.
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Je viens de m’étendre cinq minutes et il me vient à l'esprit que lorsque mon psy de Poitiers augmentait mon traitement d'antidépresseurs, cela avait pour conséquence de me tirer les traits du visage et de me couper l’appétit. Je n'accepte pas cette idée de maigrir, moi qui aimerait m'étoffer pour ne plus avoir de joues creuses. Quand je consultais des photos de moi à vingt ans, j’étais toujours été interpellé par mes joues creuses. Cela ne m’obsédait pas à l'époque car j’ai longtemps fait de l’acné après mon adolescence, et parce que j’étais alors focalisé sur les boutons qui s'attardaient sur mon visage. J’ai vu mon dernier dermato à l'âge de trente ans. À présent, je m'inquiète de mes joues creuses. Mon psy m’a dit  un jour : 'Vous vivez comme si vous n’étiez qu’un visage'.
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Dimanche 12 avril
Aujourd'hui, dans la salle à manger, il y a un silence de mort. Quand j'y entre, madame la directrice termine un petit discours sur 'l’Événement'. Je ne suis pas surpris, même si j’arrive à la fin, car j'ai pressentis qu'il se passait quelque chose de grave. Quand je suis allé prendre mon traitement, j’ai vu l’infirmière qui frappait à une porte avec insistance. Elle est entrée dans la pièce, en est ressortie, et a demandé à sa collègue de venir. Puis le médecin de garde est arrivé. J'ai entendu prononcer le mot : SAMU. Cela sentait de plus en plus la mort. Ceux qui étaient dans les environs savaient tous qu'il y avait quelque chose de grave. L'angoisse montait. Et là maintenant, nous apprenons le décès de monsieur F. Valérie, une patiente pleure et d'autres sont très mal. L'angoisse monte tellement en moi qu'elle me déborde. Le mot suicide me vient à l'esprit comme s'il était gravé à l’intérieur de mon crâne, juste derrière le front. Je ne peux pas le chasser. Je vais, je viens, j'ai du mal à rester en place. À un moment le médecin de garde et la directrice passent parmi nous et nous disent que si certains veulent parler, ils passeront les voir. Je dis que « Moi je veux bien ». Je m'en retourne dans ma chambre et j'attends. Je revois les chantages au suicide de ma mère, le visage de mon collègue suicidé que j’ai été reconnaître à la morgue, le premier malade pendu à une poignée de porte, ce suicidé que j’ai décroché avec un collègue d'une poignée de fenêtre, avec grande difficulté. Ces images se succèdent. Et d'autres encore s'intercalent. Celle de ce collègue, lors de ma première année d'infirmier psychiatrique, qui avait disjoncté en pleine nuit et qui en était mort. Celle d’Henri, le frère d’un de mes meilleurs amis, qui était devenu pour moi un copain, et qui s'est lui aussi suicidé. Défilé de tous mes connaissances suicidées… Finalement, je peux en parler avec le médecin de garde et la directrice. Ensuite, je continue incessamment d'aller et venir. Je sens les infirmières, la directrice, très présentes dans cet état d’angoisse générale.
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En fin d'après-midi, je prends une douche. Je pointe le jet sur ma tête, sur mon front surtout, comme pour effacer ce mot. Mais il reste.
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Lundi 13 avril
Que répondre à ma psy quand elle me demande : « Comment allez-vous ? ». La réponse est pour moi très difficile tant les instants de la journée sont différents, comme découpés en périodes. Le matin, je suis souvent tendu, nerveux, avec les mains qui tremblent, j’ai souvent les mâchoires serrées. Un mélange de peur, d’angoisse dans une sorte de brouillard où je ne serais pas tout à fait réveillé. Vers onze heures, j'angoisse en pensant au repas à venir, et une certaine nausée monte en moi. Après le déjeuner, je fume une cigarette et  je fais la sieste. Là, sauf gros problèmes particuliers, je dors jusqu’à quinze heures. À mon réveil, je prends mon temps, j’écris souvent jusqu’au goûter. Et c’est ensuite entre seize et vingt heures que je suis victime d'une grande poussée d'angoisse. Après, comme chaque soir, sauf exception, je me sens bien, et même très bien après vingt-et-une heures. J’aimerais être ainsi toute la journée.
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Je sais que j’appellerai mon frère Claude, un soir, et que c’est là que je me sentirai le mieux pour lui parler. J’ai envie de voir mes enfants ce week-end. Il me faut donc être au mieux, et qu’il sente une certaine assurance et un certain dynamisme dans ma voix. À propos de voix, j’entends ma psy parler dans le couloir. Je me dis que lorsque je partirai de là, j’aimerais bien avoir une cassette avec sa voix. C’est vrai que j’aime beaucoup le timbre de sa voix. Je lui trouve un timbre très dynamisant. Ils sont rares les gens ayant un timbre particulier et que l’on retient comme de la musique. Souvent chez les hommes, j’aime bien les voix graves comme celle de Serge Lama quand il parle. Des voix bien posées et claires, bien articulées, avec une assurance ; peut être une rassurance !?
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Quand on m'annonce le transport d'un autre patient à l'hôpital, je le revois, ce matin, debout dans l’encadrement de la porte de la salle de détente, à me demander de l'aider à regagner sa chambre. En le soutenant, tout du long du chemin, je me disais que j’aurais mieux fait de l’asseoir et d’appeler les infirmières. J'avais peur qu’il fasse un malaise cardiaque. Arrivé dans sa chambre, je l’ai aidé à se coucher et à tirer les couvertures sur lui. Heureusement les infirmières sont venues, alors que j’étais toujours là, et lui ont dit : « On vous cherchait partout, monsieur G., nous vous avions pourtant demandé de nous attendre ». Je me suis senti fautif. Elles s'en sont aperçues et m’ont dit qu'il ne fallait pas, que c’est gentil à moi de l’avoir aidé. J’en étais resté là, et voilà que j'apprends qu'ils l'ont transporté à l'hôpital. J'en parle à l'infirmière qui me rassure de ces mots : « Ne vous sentez pas coupable, il parlait en montant dans l’ambulance, ne vous inquiétez pas. ». Après, je vais prendre place à table. Les autres patients en sont au plat principal. De voir toute cette nourriture, ces morceaux de poulets et ces gâteaux posés sur le chariot, je me dis : « Ce n'est pas possible ». Je me lève voir l'infirmière. Elle me comprend et me donne un Nutridoral.
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L’image qui me vient, c’est ce jour-là où j’aide un homme âgé hospitalisé qui me demande d’aller aux toilettes. Il peine lui aussi à marcher. Quand je le ramène des toilettes, il tombe. Je fais ce que je peux pour le retenir, je suis seul. Il semble me souvenir qu'un autre patient m’aide à le remettre sur son lit. Quand nous y parvenons, le vieil homme est mort. Là aussi je me suis senti coupable. Ça ma travaillé pendant plusieurs jours. Alors que je pensais à cette scène effacée de ma mémoire, voilà qu'elle ressurgit aujourd'hui et qu'elle se superpose avec mon action de ce matin.
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J'attends vingt-et-une heures pour aller prendre mon traitement du soir, celui qui m’apaise le plus et qui me rend tout à fait bien . Ce soir, par exemple, je commence à me dire qu'il faut que je modifie ma vie, à ma sortie, et que je mette en place des projets pour ne plus me retrouver dans la situation qui m'a conduite ici. Il le faut, d'autant que j’ai entendu des patientes dire qu’elles avaient peur de retourner chez elles, mais qu'il leur faudrait bien en passer par là.
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Mardi 14 avril
Je discerne, une fois de plus, cette différence entre le matin et le soir. Je repense au mot 'combatif' qui me venait à l'esprit hier soir. Même si en ce moment je me sens fragile et angoissé, ce mot reste présent en moi. Sauf qu'il m'apparaît moins évident. Je me dis malgré tout qu'il faut que j’y arrive. Je me vois faire un pas dans l’escalade d'une montagne et je me vois avec une épée à ma ceinture. Grande épée, certainement symbole d'enfin posséder une arme. Elle apparaît nettement dans cette vision. Je reste certes fragile, mais je suis armé. C’est à moi de prendre de l'assurance. Tout ça me fait penser au fait que j'avance.
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Pour la première fois, depuis que je suis là, je regarde un film entier à la télé. Il s'agit des 'Compères', avec Pierre Richard et Gérard Depardieu. J’aime ce film. D’abord, parce que j’adore Gérard Depardieu, mais aussi parce qu'au-delà de l’histoire il y a ces deux personnages dissemblables, l’un fort, sûr de lui, n’ayant peur de rien ni de personne, et l’autre fragile, frêle, un peu rêveur et dépressif. Finalement, je me sens proche de Pierre Richard mentalement, avec cette envie forte d’être Depardieu.
Ça me rappelle ce jour de collège, en troisième où, alors que j'étais un peu malade, un garçon de la classe s'en prend à moi. Je me sens sans défense devant cette violence. Un camarade intervient et frappe mon agresseur. L’autre part en disant : « C'est ça, tu as besoin de quelqu’un pour te défendre ». Je revois son visage empreint d'arrogance et de méchanceté quand il me bouscule ; et puis mort de peur  quand il reçoit le coup. J'en suis contenté tout autant que mécontenté. Ça me renvoie certainement à ma faiblesse. Encore aujourd'hui, j'éprouve de la peur devant une éventuelle agression.
Je me remémore d'un autre jour, bien avant, en primaire où je rentre à pied de l’école. Et là un Gros qui me suit se met à me donner des coups de pied dans les fesses. J'ai le souvenir de subir en continuant à marcher alors que l'autre continue. Pourquoi je ne me suis pas mis à courir ? C’est un mystère. Comme si subir est déjà ancré en moi. Peut être parce qu'à l'image de mon père qui subit toujours physiquement, je ne peux pas imaginer moi non plus faire autrement. C’est ma grand-mère, en vacances à la maison, qui dispute et fait fuir le garçon en découvrant la scène, alors qu'elle venait à ma rencontre.
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Mercredi 15 avril
En me réveillant, je rebranche ma prise de téléphone avant d’aller me passer de l’eau sur le visage. Aussitôt, le téléphone sonne. C’est Christine qui appelle. Il est vrai qu'un soir, j’avais les enfants et j’avais demandé à parler à Christine, en pensant que nous pourrions arrêter-là notre guerre froide. Je lui avais proposé de venir me voir avec les enfants, si elle en éprouvait le désir. Je lui avais demandé de réfléchir en lui spécifiant que pour ma part je ne souhaitais pas être dans un perpétuel combat avec elle. Je lui avais dit de prendre son temps pour réfléchir tout en lui précisant que je pourrais comprendre son refus si elle en formulait un. Et là, elle m'appelle en me disant d’un ton sec : « Qu’est-ce que ça signifie ? C’est que tu n’as personne pour t’emmener les enfants ? Je n’ai pas envie d’être le taxi ».
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Un quart d’heure plus tard, à cause du mot 'taxi' qui fait écho en moi, je la rappelle pour lui dire qu'il n'est pas question de cela, et que dans ces conditions j'aime autant qu'elle ne vienne pas. Elle me répond agressivement : « Tu as peut être tes angoisses, mais moi aussi, j’en bave des ronds de chapeaux. Je fais ce que je peux pour tout assumer. Et les enfants ? Est-ce que tu y penses aux enfants ? Ils ont du mal à comprendre ». J'essaie de garder mon calme, mais je sens un sentiment de peur monter inexorablement. Je lui dis que depuis notre séparation, il n'y pas de problème, qu'il a été décidé d'aller voir ensemble les maîtresses des enfants, de fêter ensemble leurs anniversaires, d'être avec eux chaque matin de Noël, et qu’il me semble que tout est clair. Et je lui dis de plus que je ne comprends pas qu'elle me fasse toujours éprouver de la culpabilité, notamment vis à vis des enfants. Surtout qu'à maintenant dix et douze ans, ils ont acquis une certaine autonomie, et qu'en plus, le soir, il y a une jeune fille qui vient leur faire faire leurs devoirs. À un moment je dit : « Stop, on arrête là », en montant le ton. « Maintenant, c’est fini, je ne veux plus que tu me démolisses ainsi ». Je rajoute : « Christine, tu es pathologique, tu es malade. Au lieu de suivre une analyse, tu ferais mieux de vois un psychiatre qu'il te donne un traitement. Ça te fera du bien ». Elle me répond : « Toi aussi, tu es un malade dangereux ». Je lui retourne : « C’est peut être vrai, mais moi je me fais soigner ». Et je raccroche. Je suis alors très mal. Je pense aux enfants avec leur mère qui fait tout plus par devoir que par amour. Il est vrai que je l'ai excusée, du fait de l’enfance difficile qu'elle a subie, sans un minimum d’amour. Je pensais que son travail d'analyse entrepris depuis maintenant sept ans pourrait arriver à modifier les choses. Mais je me dis aujourd’hui que le résultat est plus que faible, et qu'en ce qui me concerne je suis des plus naïfs. Des scènes de vie me reviennent à l'esprit, notamment quand je ramenais les enfants à l'issue d'un week-end après notre séparation. Les premières paroles pour les enfants étaient, d'un ton sévère : « Enlevez vos chaussures, j’ai fait tout le ménage ». À chaque fois, ça me faisait mal. La bise ne venait qu'après. Et ensuite jamais elle ne leur disait ce genre de petit mot : « Alors, les enfants, vous avez passé un bon week-end ? », ou quelque chose comme ça. Après avoir raccroché le téléphone, je ne sais plus quoi faire. Je vais fumer une cigarette.
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Dans la journée, je repense à mon épée. C'est comme si Christine m'avait désarmé. Je demeure avec ce mal être. Je crois que parfois je dysfonctionne, surtout au sujet des enfants. J’aurais dû écouter mon notaire au début de notre séparation, lui qui m’avait dit : « Croyez moi, je ne suis pas un briseur de ménages mais, par expérience, si vous devez divorcer, faites le rapidement ». Comme il avait raison. Je me rends compte dorénavant que cet acte était beaucoup plus important que je ne le pensais. Moi, je me disais, ça ne marche pas trop mal comme ça, alors pourquoi ne pas aller plus loin. Et puis les démarches, les papiers, tout ça m’ennuyait. De plus, Yohann qui disait : « Je veux bien que vous soyez séparés, mais pas divorcés »...
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Il faut que j’arrive à positiver. Il faut que mon angoisse se transforme en énergie positive. Il faut que je m’accroche plus fortement à l’arbre enraciné sur la falaise. Je ne veux plus en être à me taper la tête contre les murs ou à me cacher dans le fond de mon lit. Il me faut être énergique. Action : je vais prendre une douche.
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C’est la première fois de ma vie où je n’ai pas cette sensation de tourner en rond comme un poisson dans un bocal. Le fait d’être ici, de voir régulièrement ma psy, me permet de mieux prendre conscience de ma vie, qu'après deux ans de psychanalyse et trois ans de psychothérapie. Particulièrement aujourd’hui, devant ces événements. Je sens que je me rattrape mieux aux branches. Ça prend du temps. Je me remémore ces mots de ma psy : « On ne se reconstruit pas en peu de temps, surtout quand l'on a derrière soi des années de cassure ». Et aussi : « On ne revient jamais à la case départ ». Ces phrases raisonnent particulièrement en moi, ce soir.
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Il est vingt-deux heures trente. Je suis allongé sur mon lit, en attendant ma tisane, et je me sens triste et abattu. J’ai les yeux fixés sur la poignée de la fenêtre. Si j’étais courageux !… L’idée de la douleur me fait peur aussi. Ce soir, je ne ressens pas ma sérénité habituelle. L'appel de Christine m’a beaucoup plus atteint que je ne le pensais.  J’espère pouvoir m’endormir rapidement ; demain sera un autre jour.
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Jeudi 16 avril Je repense à l’appel de Christine, et ce matin, dès mon réveil, je sens monter une tension, une violence. Je ne comprends pas qu’elle soit agressive comme ça. J'aurais presque envie de l'étrangler, de l’étouffer sous mon oreiller, mais pas pour la tuer.
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Vendredi 17 avril
Dès mon lever, je suis le premier dans la salle d’attente de ma psy. Je me sens triste et tendu. Démoralisé de constater ce décalage entre mes récentes pensées positives et celles de ce matin, de ne plus avoir d’énergie pour réaliser quoi que ce soit. Je m'assieds, je me lève, je tourne autour de la table de la salle d'attente. Puis je m'assieds et je m'étire. Du coup, ça m’a fait penser à ce jour où j'étais en sixième. J'avais un copain, nommé Bernard, dont le père était prof dans le collège. Le copain m’avait dit un jour, qu'en parlant de moi, après un conseil de classes, son père avait rapporté le fait qu'on me trouvait parfois des attitudes bizarres. J’avais été étonné, je ne voyais pas pourquoi. Par la suite, je me suis rappelé qu'avant une composition française qui devait compter pour le trimestre, je m’étais étiré très fort et le prof m’avait regardé avec un regard, disons 'étonné'. Et à cet instant, je m'étais dit que c'était sans doute-là une des illustrations qu'il fallait attribuer à cette réflexion.
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Je crois que ma mère avait peur de la folie. Il est juste qu'avant sa mort, ma grand-mère paternelle avait été placée dans une institution. On avait été lui rendre visite avec mes parents et je me souviens d'avoir été très impressionné par le lieu. Ma grand-mère était là, sans parler, debout dans un grand dortoir. La 'folie' me fait également penser aux difficultés éprouvées par mes parents avec mon frère Claude. Il est né à sept mois, pendant la guerre et je me rappelle ces mots de ma mère : « S'il était tombé dans une autre famille que la nôtre, il aurait été considéré comme un attardé, alors qu’il est intelligent ». Ma mère disait qu'il était seulement maladroit, avec quelques difficultés de coordination. Je sais que mon frère a fait trois classes de cours préparatoire et qu’il a été souvent en difficultés scolaires. Comme l’a dit un jour mon frère : « Pour un fils d’institutrice, ça ne devait pas faire bien ». Je me souviens qu'encore sur le tard, il jouait toujours aux petits voitures. Il semblait se trouver dans un état second, absent. Si je le dérangeais dans son jeu, il pouvait sursauter. Le pire c’est quand il courait de long en large, dans la maison ou dans la cour, en faisant un saut à la fin de chaque aller et retour. C’est pour ça que je n’amenais pratiquement jamais de copains à la maison.
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J'appelle justement mon frère Claude à son bureau pour qu’il me confirme son accord de me recevoir ce week-end. J’en profite pour lui demander s’il a téléphoné à ma psy. Il me répond par l'affirmative. J’essaie alors d'en savoir plus sur la teneur de la conversation. Il m'assure qu'elle n'a rien dit de spécial. Qu'il l'a informée qu'il m'accueille ce week-end. J’insiste, notamment pour savoir si le docteur lui a parlé de ma pathologie exacte. Il m'affirme que non, qu'elle n'en a rien dit, sinon qu'elle me trouve mieux que les premières fois où elle m'a vu. Il rajoute qu'il se dégage un certain charisme de la voix chaleureuse de cette femme.
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Je redoute un peu ce week-end chez Claude. Je me dis : « Pourvu que je sois bien ». Je pense au moment où je vais voir les enfants et où je vais leur parler comme me l'a préconisé ma psy. Leur dirais-je ? « Vous savez, ce n'est pas de votre faute ». À cela s'ajoute cette crainte liée au fait qu'ils doivent passer une semaine de vacance chez mon frère. C’est la première fois qu’ils vont rester en vacances chez un de mes frères. Que vont-ils ressentir ? Vont-ils s’ennuyer ? Vont-ils avoir peur ? Vont-ils se poser des questions ? J’essaie de me raisonner, mais c’est difficile. Je repense à moi quand, étant petit, j'allais en vacances chez ma grand-mère. C'est peut être à cause de cela. Et puis d’une façon générale, j’ai toujours peur pour mes enfants. Si seulement il existait un vaccin contre la peur. Une injection et ça y est, plus d’angoisse, plus de peur. Une vision saine et objective de la réalité.
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Je viens de prendre une douche car, en cette fin de soirée, je me sens plus anxieux que d'habitude. Je tourne en rond. Je ressens une douleur, une pointe à l’estomac, du même type que celles que j'avais quand j’ai fait mes deux ulcères. Je vais faire rire ma psy : « C’est peut être un cancer !? »
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En revenant du repas, je me souviens que ma mère disait que ma grand-mère avait fait été victime d'un 'ramollissement cérébral'. Elle a toujours eu peur que mon père ait la même chose car, à plusieurs reprises, sur leurs vieux jours, ma mère m’avait confié tout bas : « Tu sais, j’ai l’impression que ton père, par moment, il perd la boule. Si ça se trouve, il va faire comme sa mère ». De ce fait, je me rends compte aujourd'hui de la place que la 'folie' tient dans ma famille. Je prends de plus en plus conscience pourquoi, sans savoir ce qu'était la profession d'infirmier psychiatrique, le mot 'psychiatrique' avait trouvé un tel écho en moi.
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Je repense à ces tests scolaires, passés en primaire, dont on m'a caché les résultats quand ils ont arrivés à la maison par la poste. J’ai senti un malaise chez mes parents qui ont gardé le silence. J'en ai passé d'autres plus tard, quand on a voulu m'orienter dans une filière agricole. Je me remémore la scène. Mon père lit le courrier et ma mère lui fait les gros yeux. Là, mon père dit : « Non, non, les résultats ne sont pas mauvais du tout ». Et il me les lit avec la conclusion. Je m'arme alors de courage et je demande à ma mère quels sont les résultats des tests passés en primaires. Elle fuit, en affirmant : « Je ne m'en souviens pas. Et puis, tu sais, si j’avais dû garder tous les papiers ». En effet, à la mort de mes parents, je n'ai jamais retrouvé de trace des documents de ma scolarité. Il y avait certes plein de vieux manuels de classe dans le grenier, mais aucun bulletin ni document me concernant. Ils avaient tous disparu.
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Samedi 25 avril
Anne-Marie me rend visite avec une copine très chaleureuse. Elle me manifeste de la compassion, elle-même ayant eu à subir des périodes très difficiles. Elle m’offre un livre : 'Paroles d’espoir, Ose devenir qui tu es'. J’en suis vraiment très touché. Je n’arrive pas à comprendre que l’on puisse avoir de tels gestes envers moi. Comme si, quelque part, je ne les méritais pas. Au moment où elle m’a embrassé, j'ai pensé : « Comment peut elle faire cela ? » Une joue saine contre une joue malsaine. Comment peut-on embrasser un visage marqué, avec ces joues creuses ? J'ai même été jusqu'à me dire : « C'est une sainte qui embrasse un lépreux ».
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Mardi 29 avril
Je demande à l'infirmière si elle a le résultat de la prise de sang que l'on m'a faite. Elle me dit que non. Comme je sais que l'infirmière qui m'a piqué, ce matin, doit être de nouveau de service, je vais la voir et je lui demande. Elle me dit aussi ne pas voir les résultats. J'ai un pressentiment. Et si cela était en rapport avec ce que je vais apprendre !?...
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Éliane m'appelle pour me dire, à ma grande surprise, qu’elle a téléphoné à ma psy. Je lui demande pourquoi elle ne m'en a pas parlé avant. Elle me répond qu'elle ne voulait n'a pas m’inquiéter, de même qu'elle voulait se rassurer. Ma psy lui a précisé que mon cas nécessitait que l'on prenne son temps et que si la thérapie qu'elle développait ne marchait pas, elle en essaierait une autre. Éliane dit qu'en ce qui la concerne, son psy lui a changé trois fois d'antidépresseur avant de trouver le bon. Au vrai, mon désagrément est liée au fait qu'elle ait cherché à savoir si le traitement était bien adapté. Pour une fois que je l'applique sans réserve, en en acceptant les effets secondaires, je trouve cette démarche suspicieuse vis à vis de ma psy, comme si elle doutait de sa compétence. Je retrouve-là le côté 'maternant' d’Éliane. Je pense que si ma mère vivait, elle aurait eu la même réaction. Je ne sais que penser de cette relation. Éliane m’écrit tous les jours. Je me sens parfois étouffé par cet amour. Et comme, je le ressentais envers ma mère, je ne veux rien faire qui puisse lui fasse du mal, prisonnier sans doute de cette idée que je peux faire mourir l’autre en m’opposant à lui. Rupture égale mort…
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C’est bizarre ce que je ressens au sujet du résultat de la prise de sang. Je perçois une certaine inquiétude, mais moins importante que prévue. Est-ce dû au fait d’être le soir, d’avoir été occupé toute la journée ? Ou est-ce de la résignation, la perspective d'une délivrance que la mort pourrait m'apporter ? Mourir oui, mais ne pas souffrir. Finalement ce serait une façon de m'enfoncer dans le néant et de parvenir à la sérénité. Comment y accéder ? Je ne crains pas une mort en douceur, mais j'ai peur d'une mort violente. J’ai peur de souffrir physiquement, j’ai peur de la déchéance. Je repense à ce que ma psy m’a dit dans son bureau quand je lui ai demandé de me faire le test. Elle m’a parlé d'une jeune fille ayant attrapé le Sida, des suites d'un seul rapport sexuel avec un musicien. Comme si le fait d'être musicien était un facteur de risque. Était-ce un message de sa part ? Je ne crois pas. Mais je ne fais qu'y penser...
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Jeudi 30 avril
Ce matin, je me réveille en me sentant bien. Je sors d'un chapelet de rêves bizarres. Au début, j'aborde des gens dans la rue, avec provocation. Une personne fait la réflexion : « S’il continue ainsi, il va prendre un pain ». Sur ce, j'entre dans une boulangerie et je prends un pain. Ça m’a fait rire. Ensuite, ça continue. Je rêve que mon père agonise à l’hôpital. On vient me dire qu'il est mort, avant de m'annoncer qu'il a recouvré la vie. Et cela plusieurs fois de suite. À un moment, je me dis : « On va le faire piquer ». Dès lors, nous sommes dans l’église avec un prêtre qui a les traits de mon médecin chef. Près de moi, il y a un siège troué. Je fais une réflexion, et les deux femmes assises derrière moi partent dans un fou rire communicatif. Je ris aussi. En sortant de l’église, alors que le médecin chef habillé en prêtre est près de moi, j’appelle mon chien du nom de Jacques, alors que le docteur se prénomme justement Jacques. Je me retrouve ensuite dans la maison familiale, près du cercueil de mon père et d'un grand feu. Je pense alors : « Je vais en profiter pour faire brûler le cercueil » . Je le pousse dans le feu et là un de mes frères intervient en criant : « Ça va pas, non ! ». Du coup, j'extrais le cercueil du feu. Il est juste un peu brûlé. Et je me fais la réflexion : « Il a raison, j’aurais eu du mal à gérer, une fois le cercueil brûlé ». Autre scène, je me retrouve en prison et je pousse les gardiens à se révolter pour nous libérer. Je leur fait un discours sur l’inutilité des prisons. Ils applaudissent, mais sans qu'aucun n’ouvre les portes. En dernier ressort, je me vois avec une grosse lime entre les mains.
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J’écris deux cartes à mes enfants et une à la copine qui m’a offert le livre. Je le fais maintenant, car comment serais-je en soirée lorsqu'on m'annoncera les résultats de la prise de sang ? Je me sens comme le condamné à mort dans l'espoir de la grâce présidentielle. J'attends et j’espère. C'est très difficile à vivre.
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L'infirmière me montre le papier portant l'inscription : 'négatif'. Je suis vraiment content. Cependant ma réaction m'étonne. Je pensais être fou de joie et ce n'est pas le cas. C’est comme si mon mal-être intérieur avait besoin, en plus, d'explications.
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Après dîner, Éliane me téléphone pour me dire qu'elle envisage de venir me voir samedi ou dimanche. Je lui propose plutôt samedi, car j’aimerais bien faire les librairies et les disquaires à Tours. J'ai envie de visiter des livres et j’ai surtout envie d’acheter des cassettes. Retrouver une cassette de Goldman, par exemple, enregistrée en public il y a déjà une dizaine d’années ; puis regarder si quelque chose d'autre m’attire. J'éprouve l’envie de réécouter de la musique sur mon Walkman. Je n'aurais pas imaginer cela, il y a un mois. Mais tout cela reste fragile.
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Lundi 4 mai
Un de mes copains me téléphone. Je lui fais part de mon intention de vendre ma maison. Il m'approuve en m'affirmant qu'il faut savoir tourner les pages. Christian est celui qui m’a aidé à retaper mes maisons. C’est quelqu’un de complétement différent de moi. Il n’hésite pas, ne se pose pas mille questions. Je suis heureux de son avis favorable car il renforce mon idée, en chassant le doute de mon esprit. Comme si j’avais toujours besoin de quelqu’un, d’un grand, pour me dire si je fais bien ou si je fais mal. L’enfant prend beaucoup de place en moi, parfois.
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Mardi 5 mai
Ce matin je me sens tendu, triste, mal dans ma peau. J’ai l’impression d'être resté longtemps en demi sommeil. Ce mal être est sans doute dû à un rêve. La scène se passe à Poitiers. Je marche aux côtés de Pierre Perret, très rayonnant, à qui tout le monde sourit dans la rue. Plus on avance, plus je me sens dans l’ombre. Je l’envie. Je me sens par ailleurs de plus en plus malheureux, car je sais que je dois me lever demain matin pour aller travailler à l’hôpital. À la fin de la balade, Pierre Perret éclate de rire lorsque nous revenons à notre point de départ. Et moi je me sens désespéré à l'idée de me lever demain pour aller vivre ma vie de minable.
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J'ai peur de rechuter. Je bois mon café, et mange une tartine très vite. Je sors de la table le premier. J'ai les mains qui tremblent un peu. J’ai envie de fumer. Tous ces projets d’avenir, faits hier dans l'euphorie, me semblent bien vaporeux. Je ne vois que mes conditions de vie minables. Je me sens tout petit. Je me sens une ombre. Je me vois avec ma blouse de service, avec des malades inquiétants, horribles, dans une odeur nauséabonde, prisonnier des grands couloirs du pavillon où je travaille. Un seul rêve, rêve ou cauchemar, et me voilà entraîné dans un retour en arrière. Je repense à une scène, vécue il y a dix ans. Un soir, nous jouions à Angers. Le public avait été super, les organisateurs nous avaient complimentés. Et dès le lendemain, à six heures, après une courte nuit, je me revoie dans mon service avec les collègues. J’étais passé du paradis à l’enfer. J’ai l’impression que, ce présent matin, je ressens ce même douloureux décalage. Les collègues parlaient de banalités dans cette pièce triste et sombre. Je m’étais vraiment senti très mal. Pas à ma place. La différence, à l'époque, je crois, c'est que je me raccrochais à mon rêve, en me disant un jour je ne serais plus ici. Aujourd'hui, je me dis, comment vais-je faire pour m’en sortir ?
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Mercredi 6 mai
Je feuillette le press-book que m'a apporté Anne-Marie. Cela me fait drôle. Comme si ce passé n’existait pas pour moi, comme s’il avait été vécu par quelqu'un d'autre, tant je suis différent. Je me perçois comme un homme ayant perdu toute sa vitalité, un automate dont les piles seraient usées. J’ai comme la sensation qu'un grand mur s'est érigé derrière moi il y a deux ou trois ans.  Si je jette un regard en arrière, en référence à la musique et aux spectacles que j'ai peu faire, je ne vois que ce grand mur qui fend ma vie en deux parties. Je suis deux personnes différentes. Ce mur me fait dorénavant de l'ombre. J'ai beaucoup changé. En regardant les photos, je sais que j’ai surtout beaucoup changé intérieurement. Je me sens trop fatigué de m’être battu. À une époque encore récente, j'avais encore de l'espoir dans l'issue du combat que se livraient l'infirmier et le saltimbanque que j'étais. Le sage et le fou. C'est quand je mettais ma blouse de service que je me sentais déguisé, mal dans ma peau. Je préférais les vêtements colorés, les déguisements un peu fous, le maquillage, les masques des différents personnages que l’on devient au fil du spectacle, plutôt que la tristesse et l’ennui du blanc. Je vivais dans deux mondes. J’existais dans l’un et dépérissait dans l’autre, tiraillé constamment entre la raison et la folie. La raison de la sécurité, de la vie bien rangée, comme celle de mes collègues de travail, et la folie du risque, de l’incertitude du lendemain. Ce qui m'a le plus marqué chez mes collègues quand je suis entré dans la profession, c’était le trépied de leurs conversations : maison, voiture, foot. À cette époque, je n’avais pas de maison, j'avais une voiture mais qui ne rep

0.01 €

s/liseuses (estimation) : 161 pages

Avril 2016

ISBN : 979-10-94391-07-5

L'AUTEUR /E

Photo de l'auteur



Jean-François Gaudin : « Aujourd’hui, je remercie ma dépression de m’avoir ouvert les yeux, de m’avoir offert un regard nouveau sur le monde qui m’entoure. Bien sûr, je voudrais aussi dire un grand merci d’amour à tous ceux qui m’ont soutenu pendant ma traversée du désert, à tous ceux que j’ai rencontrés pendant ces deux années et qui m’ont permis d’être encore plus vivant aujourd'hui. Merci Madame la psychiatre Bénichou d’avoir porté sur moi ce regard si positif, merci aux autres patients pour leur complicité. Merci pour ces instants de 'malheurs'. Merci la vie ! »

CE QU'ON DIT DE CE LIVRE

Mercredi 6 mai
Je feuillette le press-book que m'a apporté Anne-Marie. Cela me fait drôle. Comme si ce passé n’existait pas pour moi, comme s’il avait été vécu par quelqu'un d'autre, tant je suis différent. Je me perçois comme un homme ayant perdu toute sa vitalité, un automate dont les piles seraient usées. J’ai comme la sensation qu'un grand mur s'est érigé derrière moi il y a deux ou trois ans.  Si je jette un regard en arrière, en référence à la musique et aux spectacles que j'ai peu faire, je ne vois que ce grand mur qui fend ma vie en deux parties. Je suis deux personnes différentes. Ce mur me fait dorénavant de l'ombre. J'ai beaucoup changé. En regardant les photos, je sais que j’ai surtout beaucoup changé intérieurement. Je me sens trop fatigué de m’être battu. À une époque encore récente, j'avais encore de l'espoir dans l'issue du combat que se livraient l'infirmier et le saltimbanque que j'étais. Le sage et le fou. C'est quand je mettais ma blouse de service que je me sentais déguisé, mal dans ma peau. Je préférais les vêtements colorés, les déguisements un peu fous, le maquillage, les masques des différents personnages que l’on devient au fil du spectacle, plutôt que la tristesse et l’ennui du blanc. Je vivais dans deux mondes. J’existais dans l’un et dépérissait dans l’autre, tiraillé constamment entre la raison et la folie. La raison de la sécurité, de la vie bien rangée, comme celle de mes collègues de travail, et la folie du risque, de l’incertitude du lendemain. Ce qui m'a le plus marqué chez mes collègues quand je suis entré dans la profession, c’était le trépied de leurs conversations : maison, voiture, foot. À cette époque, je n’avais pas de maison, j'avais une voiture mais qui ne représentait pour moi qu'un objet utilitaire, et je n'aimais pas le foot. Je me suis tout de suite senti étranger vis à vis de ces Anciens qui devaient avoir entre trente-cinq et cinquante ans. Ça s'est amélioré quand j'ai acheté ma première maison. Nous avions au moins en commun un sujet de conversation. Par contre, j’étais très mal à l’aise quand mes collègues me parlaient de mes spectacles, lorsque j'ai commencé à en faire. Pourquoi cette honte ? Un jour, en entrant dans le pavillon où je travaillais, un ambulancier m’a demandé si ce n'était pas moi qui faisait des spectacles ? J’ai rougi, j’ai dit qu’il devait confondre et je suis parti. Le Gau-din qui fait le Din-gau. Double vie affective, double vie professionnelle, un tout qui ne fait qu’un rien. Toujours partagé entre deux vies et ne vivant jamais le présent, à passer mon temps à me projeter dans un avenir meilleur. Quand on est persuadé qu'une vie meilleure va arriver, qu'un destin va s'affirmer, quand est sûr que le Père Noël va passer, alors il n'y a qu'à attendre. C'est certainement de là que vient une partie de mon problème.
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J'écoute la cassette que m'a apportée Anne-Marie. Il y avait longtemps que je ne l'avais pas écoutée, et je le fais donc avec une oreille nouvelle. Je sais qu'à présent je m'y prendrai différemment dans mes compositions. Pas assez précis, manque d’un minimum d’orchestration.
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Après la séance de yoga, je me sens mieux. Se dessinent en moi des prises de conscience qui me permettent de mieux analyser mon fonctionnement ou plutôt mes dysfonctionnements. J’ai moins de doutes. Il suffirait maintenant que je trouve la solution, l’idée pour changer de métier afin d'échapper au huit ans qui me séparent de ma retraite de l'hôpital. Je me le répète incessamment : « Il suffirait que je trouve l’idée ».
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Jeudi 7 mai
Comme cela fait un certain temps que ma psy n'a pas changé mon traitement, et je me souviens qu'elle a dit un jour : « Un médicament qui ne produit pas d’effets secondaires est un médicament qui n’agit pas », j'ai presque envie de lui en parler à notre prochaine entrevue. Je demande si elle ne pourrait pas m'augmenter l'Effexor, du fait que je ne ressens presque plus d’effets secondaires : les mains qui tremblent un peu et les sortes de frissons sans sensation de froid qui courent du ventre jusqu'à la mâchoire. J’ai tant envie de me sentir mieux que je me sens prêt, de nouveau, à endurer des effets secondaires. Pour chasser ces périodes de tristesse et cette mélancolie qui m’envahissent trop souvent. Je voudrais tellement me sentir tonique, avec des envies d’agir sans appréhension, me sentir sûr de moi.
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Malgré le soleil qui brille dehors, il me faut me coucher après déjeuner, car je me sens toujours fatigué. Je ne pourrai pas me reposer demain après-midi, du fait qu'Éliane vient me rendre visite avec les enfants. J'essaierai de retrouver un bon rythme de sommeil nocturne, ce week-end.
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Ce soir, je n’ai pas d’angoisse, juste une certaine lassitude et une légère anxiété. J'espère que tout se passera bien. Je me sens toujours inquiet, devant l’événement à venir.
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Vendredi 8 mai
Le miroir me renvoie mes joues creuses et la maigreur de mon corps. Je me donne l’image d’une personne malade, d’un cancéreux. Je voudrais reprendre du poids, me sentir plus enveloppé. Après ma toilette, je mets juste une chemise et j’ai l’impression de flotter dedans. Jusqu'à présent, je portais des pulls qui cachaient ma maigreur. J’ai peur du regard de mes enfants. Je voudrais être arrivé à ce soir pour réfléchir et faire le bilan de ma journée.
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Nous décidons d'un programme avec Éliane et les enfants. Je ne sais pas si je suis vraiment très présent. Je ressens une certaine tristesse. Sans raison. Difficile de me sentir pleinement heureux. Les enfants jouent sur un château gonflable. Avec Éliane, nous sommes assis sur un banc près d'une buvette. Une radio diffuse des programmes locaux, puis des messages publicitaires. J'écoute sans écouter. À un moment, j'entends : « Alors, ce soir, on se fait un ciné ». Et immédiatement, je transpose le mot 'ciné' en 'incinérer'. Le monde afflue. Je regarde les gens aller et venir. Ce remue-ménage fait naître en moi une tension. Plus mon angoisse monte, plus je trouve les gens horribles. Trop gros, trop moches, chacun se distingue par un détail qui me repousse. Pour me calmer, je m'adresse à Éliane et les critique un à un. D'un seul coup, je suis très impressionné par la vue de deux handicapés en fauteuils roulants électriques. Ils sont déformés. L'un d'eux respire avec un appareil relié à un appareil à oxygène. Je détourne la tête. Je culpabilise. Comment puis-je me sentir mal, devant une telle souffrance ? Et pourtant, c'est la triste réalité. Par la suite, nous allons visiter l’aquarium où je pense trouver une certaine sérénité à contempler l’eau et les poissons. Au début, j'apprécie, puis au fur et à mesure que l'on avance, il fait sombre et je ressens un certain malaise. J'essaie de le dissimuler et de me faire présent pour les enfants. Nous entrons ensuite dans la salle de ciné 3D. Les sièges sont confortables, j’ai la sensation de me reposer. Je fais remarquer à Éliane que cela me donne l’idée, voire l’envie de retourner au cinéma. Par contre, la séance qui ne dure que douze minutes est pour moi difficile à supporter, car la musique est beaucoup trop forte et, de plus, mal adaptée. Musique très électronique, accompagnant chaque scène rapide de sons horribles qui conviendrait mieux à un film d’épouvante qu’à un à film sous-marin. À la sortie, j’en fais la remarque à la personne qui a présenté le film, elle me répond qu’il faut bien se concentrer sur l’image. Je n’insiste pas, de toute façon elle n’y est pour rien. À la fin, il y a un cahier où consigner ses impressions. J'y fais part des miennes, avec la certitude que c'est un acte inutile. Voilà, la journée est presque terminée. Un arrêt à Mac Do et ce sera la fin. En rentrant, je prendrai une douche.
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Je pense que les enfants ont apprécié. Ils étaient toujours devant, à nous appeler pour nous montrer ceci ou cela. Et puis, ils aiment bien s’occuper de Clémence, la fille d’Éliane qui a trois ans. Ils sont super avec elle, en particulier Adeline qui ne la quitte jamais, joue tout le temps avec elle. Yohann lui se montre toujours très attentif et délicat, comme un grand frère protégeant sa petite sœur. Ce soir, j’ai envie de les appeler. J’ai envie de réentendre leur voix.
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Samedi 9 mai
Je repense à hier, et à la vision de toutes ces familles qui se promenaient. Cela occasionne chez moi une réaction épidermique. C'est toujours pareil. Le dimanche en famille, le déjeuner, puis la promenade avec le père, la mère, le gendre, la bru, les enfants... Quelle tristesse. Il est vrai que les jours de repos étaient pour moi des journées vides. Si mes parents invitaient des amis à midi, il fallait aller marcher après le repas. Les grands discutaient et moi je m’ennuyais. Seul parmi le groupe, je n’existais pas. Les grands ensemble, et moi je suivais. Il fallait que je vienne : « Ça va te faire du bien » disais ma mère. Je réalise que peu d’amis de mes parents avaient des enfants de mon âge et, si cela avait été la cas, cela aurait peut être changé ma vision de ces promenades.
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Amour, bonheur, quels drôles de mots. Je ne sais pas si j’aime. Éliane m’aime. Plus je suis lointain, plus elle est présente. Éliane, parfois, me manque quand elle n’est pas là. Parfois, je suis bien avec elle mais je ne sais pas si je l’aime. Je suis toujours étonné quand une personne dit : « J'aime mon mari, j’aime ma femme ». Comme une évidence. Même mariés. Et surtout s’ils sont mariés depuis des années. C’est pour moi un sentiment inconnu sur la durée. Oui, je sais aimer passionnément : la rencontre, la passion, l’intensité de l’amour où l’on se surpasse, où l’autre est là constamment présent dans mes pensées. En dehors de ces périodes, c’est le vide, et même ensuite une certaine souffrance face à la désillusion. Peut être le rêve qui se brise. Je ne peux pas m’engager totalement envers Éliane. Je trouve qu'elle est une femme extraordinaire, avec beaucoup de qualités, de sensibilité, d’écoute, mais quand je suis trop longtemps avec elle, j’ai l’impression d’étouffer. Son amour me fait peur. Au début de notre rencontre, pendant un mois, c’était fantastique. Puis, après, je me suis senti m’éloigner. Des défenses se mettaient en place. De plus, il y a comme des similitudes. Quand j’ai rencontré Éliane elle était dépressive, ma mère l’a été longtemps, même si à l'époque, on ne parlait pas de dépression, mais ma mère prenait des euphorisants. Éliane est éducatrice pour les jeunes enfants, ma mère était institutrice d’école maternelle. En réalisant cela, je crois que j’ai commencé à craindre cette relation. Surtout ne pas reproduire, ne pas devenir mon père.
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Dimanche 10 mai
Depuis ce matin la tristesse ne me quitte pas. Je me sens mal dans ma peau. Est-ce que parce que c’est dimanche ? Je pense à Éliane, je voudrais qu’elle soit près de moi aujourd’hui...
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Je vais au réfectoire sans la moindre faim. Puis je regagne ma chambre. Éliane me téléphone et m'apprend qu'Élodie chantait hier soir dans un petit cabaret. Elle me dit qu'elle avait annoncé que les chansons étaient de moi, qu'elle est allée ensuite la voir et qu'Élodie me faisait de gros bisous. Je pourrais en être content, mais non, j'en suis tout juste satisfait. En raccrochant le téléphone, je retrouve ma tristesse. Peut être que je devrais sortir d’ici. Éliane m’a dit qu’elle avait une semaine de vacances à partir du quinze de ce mois et qu’elle était prête à confier Clémence à ses parents et m’emmener dans le Midi chez mes amis pour y passer huit jours avec moi.
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D'écouter Maxime Leforestier, chanter 'Le Gorille', me rappelle un souvenir d’enfance. Je revois la scène. J’ai sept ou huit ans et mon frère vient d’acheter le quarante-cinq tours de Georges Brassens avec cette chanson. Quand j'entre dans la pièce, une grosse discussion s’engage entre ma mère et Michel, mon frère aîné. Ma mère dit : « Tu ne vas pas écouter ça devant Jean-François ». Michel répond : « Il ne va pas comprendre les paroles ». Ma mère se met alors dans une colère froide, comme elle en a l'habitude, et la conversation tourne court. Michel repart chez le disquaire, puis revient en brandissant un disque de Georges Guétary. Il le jette sur la table et dit à ma mère : « Tiens ! ». Je me souviens que je ne comprenais rien à ce qui se passait. Que peut-il y avoir dans cette chanson que je ne puisse entendre ? On ne me dit rien, on ne m'explique rien. Je me dis : « Ça doit être drôlement grave ce qu’il y a sur ce disque ». À la maison on ne parlait jamais de sexe. Je me rappelle avoir demandé plusieurs fois à ma mère comment on faisant les enfant. Aucune réponse. Je m'étais alors adressé à mon frère Michel qui, lui, m'avait dit : « Comme ça, ça vient tout seul ». J’imaginais alors qu’une pierre pouvait se transformer en bébé, 'comme ça', comme par magie. En allant à l'école, j'imaginais que j'allais croiser un bébé, qui allait venir, 'comme ça', en face de moi, sur un chemin, en se promenant. 'Pouf !' , un peu de fumée, et l’enfant est là, comme le génie de la lampe d’Aladin.
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Lundi 11 mai
Allongé sur mon lit, je me sens dans un état de tristesse et d’angoisse montant et je me dis que j’aimerais bien aller mieux pour moi-même et pour ma psy. Je pense à l’échec que je représente pour elle, comme si j’étais un mauvais élève. Elle fait tout pour me soigner, et moi j’ai de mauvais résultats. Je voudrais tant qu’elle soit satisfaite de me voir progresser, qu'elle soit fier de moi. J’ai peut-être peur, finalement, qu’elle me dise un jour : « Allez, maintenant ça suffit, partez, vous y mettez vraiment de la mauvaise volonté ».
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J'appréhende ces quelques jours de vacances à venir, et la façon dont je vais me comporter. Que vais-je ressentir ? Aurai-je des angoisses comme maintenant ? Vais-je retrouver l’appétit ? Je me dis, néanmoins, que j’ai la chance de partir avec Éliane. Je vais dans un village à vingt kilomètres de Nîmes, dans un cadre sécurisant, où je sais que je ne serai ni agressé par le bruit de la circulation, ni par la foule. La maison est chaleureuse et les amis sont sensibles aux thérapies, en ayant eux-mêmes suivies. Je connais Jean-Louis depuis vingt ans et malgré son départ de Poitiers vers le Midi, nous avons constamment entretenus des rapports réguliers et privilégiés.
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Ici, j’apprends à me désintoxiquer de la télé, des informations permanentes. Je découvre aussi le plaisir d’écrire et, par ce biais, le moyen de m'analyser et de me comprendre. Ce rituel de montrer mes écrits à ma psy restera certainement mon meilleur souvenir quand je partirai d’ici. J'espère pouvoir continuer à lui écrire, par la suite. Cette idée me fait chaud au cœur.
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Mardi 12 mai
La secrétaire médicale prend le temps de tout m’expliquer, car je ne parviens pas à vraiment comprendre lorsqu'il s'agit d'administratif. Arrêt de travail, longue maladie. Je note un maximum de choses sur mon carnet. Puis elle me demande d'écrire une lettre pour accompagner le certificat médical pour la longue maladie. Je le fais avec son aide, mais au final c'est comme si toutes les informations recueillies lors de l'entrevue étaient tombées dans un gouffre.
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Au dîner une dame, arrivée aujourd’hui, s’assied à notre table. Elle se met à parler de ses crises de panique, de sa haine contre ses parents, de sa haine des hommes. Plus elle parle et plus je me sens angoissé. Dès ma dernière cuillerée de yaourt, je sors de table. Et je reste sur cette impression de malaise, d’ondes négatives dégagées par cette femme. Je me trouve gêné de mon ressenti, car il me confirme que mon côté hypersensible est bien toujours présent.
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À table, au fumoir, la majeure partie des conversations tournent toujours autour de cela. Les traitements, les maladies, le mal-être, les problèmes que chacun expose. J’ai remarqué que depuis quelque temps j’attends toujours la dernière minute pour aller fumer, afin de ne pas me retrouver avec les autres. Je préfère rester seul. Je ne vais plus regarder la télé, je préfère demeurer dans ma chambre pour écrire. Soit je deviens asocial, soit le fait de me sentir mieux me renvoie à ma profession et à son lot de détresse et de folie. J'emploie le mot folie en pensant à cette femme qui parlait de sa haine des hommes, souhaitant la mort de son père, voulant castrer les hommes, les considérant tous comme des obsédés. Je crois que quelque part elle me fait peur. Je vais m'employer à l'éviter. Je voudrais l’effacer de mon esprit, à tel point que je m'imagine en train de me cacher sous mes draps. Mais je ne le ferai pas. Je vais plutôt appeler mes amis du Midi pour qu'ils m'irradient d'ondes positives.
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Je leurs téléphone donc et je bavarde une demi-heure avec Marie-Claude, la femme de Jean-Louis. Je la sens joyeuse à l'idée de notre arrivée. Nous évoquons nos parcours et le chemin réalisé, notre volonté commune de tendre vers le meilleur de nous-même. De plus, Marie-Claude a de l'humour. Elle a une voix chantante. Je me sens désintoxiqué de ce que j’ai vécu il y a peu. Ensuite, Éliane m’appelle pour me dire qu’elle commence à faire les sacs, et que la perspective de ce départ lui donne de l'énergie. Je me sens mieux. Je viens de me laver l'esprit avec des gens sains. Tout cela renforce l’idée que c’est pour moi le moment de sortir.
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Vers vingt-trois heures, je sors de ma chambre et je discute avec les infirmières de nuit, dont l'une a le même diplôme que moi. Nous parlons de la difficulté du travail, et elle évoque le cas de cette infirmière psy de quarante-sept ans qui a cessé ces fonctions de ne plus pouvoir les assumer. Nous nous remémorons nos parcours et les scènes qui nous habitent. Les suicides, la violence, l'état des grands malades, et tout ce que nous devons endurer dans les services lourds. Avec le recul, je me dis comment ai-je pu encaisser cela ? Je me suis trouvé entraîné dans un processus de destruction lente, comme un bloc de pierre que l'on burine jour après jour à coup de marteau, pour en arriver à sa destruction totale. Je me dis qu’il y a certainement des roches plus ou moins solides, plus ou moins friables. En ce qui me concerne, j'en suis arrivé à ce gros tas de poussière et d’éclats de pierres. Et c'est à moi désormais de créer un nouveau bloc, plus solide, en pièces reconstituées. Mon séjour m’aura appris cela. Mais, attention, pas n'importe quel bloc, une création artistique.
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Mercredi 13 mai
Je me réveille sur un cauchemar : je viens d'apprendre que je dois retourner au pavillon des malades mentaux, où j’ai travaillé il y a plus de dix ans. Je ne suis pas encore levé, il faut que j’y sois à six heures. Je me tourmente à l’idée d'avoir à faire de la toilette d’urine et d’excréments.
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Je demande l'autorisation d'aller à Esvres, seul, après le goûter.
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À l’aller, je ne me sens pas trop mal, je pense à ce que je vais faire, le parcours que je vais emprunté, la poste, le bureau de tabac et l'ATAC. Au retour, je suis particulièrement tendu, en premier lieu du fait des voitures, chacune représentant une agression : de les voir passer si vite, mais surtout de les entendre. Le pire, ce sont les mobylettes sans pot d’échappement. Plus je progresse sur le chemin du retour et plus je les redoute. Je ne vois rien d’agréable autour de moi. Je réagis négativement à tout ce qui m'entoure. La forme des maisons, les gens dans les jardins. Même les arbres, que d'ordinaire j’adore, me laissent indifférent. Rien n’est beau, tout n’est qu’agression. À un moment, je vois une moto passer, et je pense à une de mes collègues, morte écrasée à moto par une voiture. J'y pense encore en voyant un cycliste en train de doubler un camion qui se gare. Je me sens crispé avec mon sac en plastique à la main. Je revois des malades entrant dans le pavillon avec leur sac en plastique, contenant des gâteaux et du jus de fruit. En marchant sur la petite route du retour, j’entends le train. Il fait un bruit sourd, désagréable, et en plus il actionne son klaxon. Je n'ai pas de chance. Même en arrivant à l'institution, une ambulance klaxonne en entrant dans le parc. Je me retourne, en ne sachant pas si cela m'est adressé. Je me sens mieux en entrant dans le bâtiment et surtout une fois dans ma chambre. Je peux dire : « Ouf ! ».
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Jeudi 14 mai
Je voudrais dire à ma psy : Merci de me suivre depuis ces deux mois que je suis ici. Merci de me faire découvrir un horizon plus clément, de me faire redécouvrir l’espoir et surtout l’envie d’exister. Mais pas exister n’importe comment, n’importe où, ne pas vivre seulement pour passer, mais pour devenir. Mon chemin me semble encore long, mais je le vois plus large, plus ensoleillé, plus riche de découverte à venir. Merci d’être que ce vous êtes.
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Vendredi 15 mai
Je repense à mes propos tenus, ce matin, à ma psy sur la difficulté de dire que j’étais séparé. Peu de mes collègues le savaient. Pour beaucoup, j’habitais encore à Mignaloux avec ma femme et mes enfants. Je crois que, quelque part, j’avais peur du jugement des autres. Il est vrai que cela me mettait dans une situation difficile, dans la mesure où j'essayais toujours d’éviter les sujets de conversation touchant à la maison et à la famille. Vers la fin de l’an dernier, un collègue m’avait dit qu’il était passé en vélo à Mignaloux et qu’il avait vu ma femme et un autre homme enduire les boiseries extérieures de ma maison de Bondex , et qu’il n’avait pas oser s’arrêter. J’ai ruminé et je suis allé le voir en tête à tête pour l'informer que je ne vivais plus là-bas.
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Je crois que j’ai été élevé dans cette notion du paraître. Ma mère voulait passer pour une femme, une mère idéale aux regards des autres. Je sais que même des gens venaient la voir quand ils avaient des problèmes. Mon institutrice de CM1 qui ne savait pas trop quoi faire de moi, car je devais être remuant, était venu la voir à la maison. Ma mère m'a fait monter dans ma chambre. J’ai essayé d’écouter du haut de l'escalier. Le lendemain, je changeais de place dans la classe. C’est ainsi que je me suis retrouvé au premier rang, au bureau juste en face du sien. Je pense que ma mère avait honte de moi. Je me souviens lui avoir fait part, un jour, de mon désir d'être vétérinaire. Elle en paraissait très fière. J’imagine sa déception lors de mon échec au certificat d'étude. Elle n’a rien dit. C'est mon frère Michel qui m’a disputé. Quand j’ai passé mon brevet, je sais qu’elle vivait dans l'appréhension du résultat. Elle paraissait presque surprise que je l’obtienne. Elle avait dû faire part de son angoisse autour d'elle, car c’était un professeur, habitant près de chez nous, qui était venu lui annoncer avant l’affichage. Elle laissait toujours à penser qu'elle nous portait à bout de bras. Critiquant mon père, et clamant que c’était toujours elle qui allait voir les professeurs, jamais lui. « Ah, si je n’étais pas là ». ~
Lundi 18 mai
Mes amis sont chaleureux et Éliane est très présente à mes côtés, notamment dans ces moments où je pose mes lunettes ou mon portefeuille n'importe où et que je ne parviens pas à les retrouver. Je me sens un peu éparpillé. J'ai de la difficulté à m'organiser. Je me sens assez bien ici, même si je ressens toujours une peur diffuse. Globalement, il me semble que je me réadapte à la vie extérieure. Je conduis même un peu la voiture d’Éliane. Les premiers kilomètres sont durs, car j’ai peur d’accrocher les voitures qui me croisent. Finalement, cela se passe bien. Je sais que je pourrai conduire quand je reviendrai chez moi.
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Mardi 19 mai
'Retourner chez moi' constitue le problème majeur qui occupe mon esprit. Je téléphone à mes enfants. Ils me paraissent bizarres. Je ne les sens pas comme d’habitude, comme s’ils n’étaient pas à l’aise. En raccrochant, je me dis que l'ami de Christine devait certainement se trouver là. Je ne vois pas d’autres explications. Je me rends compte qu'ils continuent de me protéger, en m'écartant ou en se mettant devant moi face à telle ou telle situation, comme par exemple lorsqu'ils aperçoivent une guêpe. « Attention, papa, une guêpe, fais attention ». Ils savent que je suis allergique. Je me prends quand même à penser que ce n'est pas banal que ce soit eux qui me protègent alors que ce devrait être le contraire. Quelle image ont-ils de moi ? Je me dis alors qu'il me faut poursuivre mon chemin vers le retour à la normale pour ne plus leur donner une image de père faible et fragile. Ça leur fait beaucoup à porter.
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Mercredi 20 mai
Ce matin, je consulte une femme conseillée par Marie-Claude, une 'thérapeute de l’âme'. Il n'y a pas d’inscription sur sa porte. Marie-Claude m’en a dit du bien, précisant que c’était une personne intuitive qui perçoit les énergies. Pourquoi pas ? Je ne sais pas trop quoi penser de cette séance. Elle affirme que j’ai un énorme potentiel et qu’il me faut apprendre à ressentir les choses plutôt que de les penser. Je reste toutefois un peu méfiant, en me disant qu'elle peut dire cela à tout le monde. Par contre, elle m’apprend qu’elle a travaillé vingt ans en pédopsychiatrie, et cela tend à démontrer que l'on peut changer de chemin même à un certain âge. Elle me confie aussi qu’elle ne me voit pas reprendre mon travail. Elle me conseille quelques 'Fleurs de Bach' à prendre en plus de mon traitement. Il est vrai que je me sens bien en ressortant de chez elle, mais cela ne dure pas. Je me dis : « Que va en penser ma psy ? ».
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Ensuite, nous allons chercher à l'école, Héloïse, la fille de mes amis. Elle est en cours préparatoire. Je regarde les enfants en train de jouer dans la cour. En même temps, je me remémore la cour de mon école primaire, petite et sombre avec nettement plus d’enfants. Je me dis : « Si j’avais été dans une école comme ça ». Je superpose les images de ces deux cours. Cette cour calme et aérée et ma cour d'école, agressive, avec un maître agressif au milieu. L’image m’est insupportable. Pas à ma place. C’est peut être pour cela que je ne tenais pas en place. Je ne me souviens que des contraintes, des tortures physiques et mentales, de mon esprit qui, le plus souvent, s’évadait. Sans doute ai-je ressenti le même malaise lorsque je suis entré à l’hôpital, cloisonné dans son enceinte. En seconde, le malaise fut plus grand, du fait de l'acné qui me défigurait. J'avais honte. De plus, c’était la première fois que je me retrouvais dans une classe mixte. Peur du regard des filles. Peur des filles. Je me souviens du premier jour. Je suis entré dans la classe dans les derniers et je me suis retrouvé assis malgré moi près d’une fille. Elle était grosse et pas très belle. La prof avait fait remarquer que j’étais le seul garçon assis près d’une fille, car tous les autres s’étaient installés par deux, du même sexe, sur les chaises des bureaux à deux places. Elle nous avait félicités. Face aux mots de la prof qui préconisait la mixité, en disant qu'il en était fini de l’école des garçons et de l’école des filles, j’avais rougi. Mes mains étaient moites et j’avais les coudes sur le bureau, les deux poings posés sur mes joues pour cacher mon acné et mon mal être. Dans la classe il y avait un garçon, très beau, et je me souviens qu'en cours d'année la prof d’anglais l’avait invité à venir sur son bateau, car c’était un excellent nageur. Moi je me disais qu’est-ce qu’il a de la chance ! Il m’aimait bien. Il voulait devenir chirurgien et faire de la chirurgie esthétique. En plus, lui, il avait une copine avec qui il couchait. J’étais stupéfait de ce décalage entre lui et moi. Il était bon partout et moi, cette année, j’étais mauvais partout, sauf en français, seule matière qui me plaisait bien. L'année d'avant, en troisième, un copain m'avait dit que je ressemblais à Jacques Dutronc, et un jour il m’avait appelé par ce nom dans la cours de récré. Un autre avait répliqué : « Dutronc est mieux que ça ». Le mot 'ça', je l'ai porté longtemps. Comme si je ne pouvais pas ressembler à quelqu'un de beau. À force, je me disais : « Il faut que les années passent, puisque l'acné disparaît à l'âge adulte ». Finalement non, puisque si mon acné a bien disparu, il en demeure sur mon visage des traces indélébiles. Au fur et à mesure du temps, j'ai ainsi pris conscience que je n’étais pas comme les autres. J'avais une tête marquée, ce que je devais constamment vérifier suivant les jours et suivant l’éclairage. Je déteste me trouver dans une salle éclairée aux néons. Je préfère la semi-obscurité. J’aurais pu être beau si je n’avais pas eu ça.
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Jeudi 21 mai
J'éprouve une assez grande tristesse, cet après-midi, sans raison. Je la garde jusqu’à ce que nous invitions nos amis au restaurant. Là, je me sens mieux. Peut être que le vin y est pour quelque chose.
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Après le dîner, sur les vingt-trois heures, nous allons marcher dans la ville. Ce faisant, je retrouve mes vieilles peurs de l’agression. Cette angoisse envahissante qui me contraint à donner le change. Par exemple, nous longeons une terrasse de café, et j'appréhende d'être interpellé. Le pire est en traversant cette place où se tient un groupe d'adolescents buvant de la bière. J’imagine le pire. Je les vois en train de nous agresser verbalement puis ensuite physiquement. Il ne se passe rien, mais je n’arrive pas à comprendre cette crainte permanente, laquelle est amplifiée par le fait que nous soyons dans des rues, la nuit. Je suis heureux de me retrouver dans la voiture. C'est fini, je suis à nouveau en sécurité.
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Vendredi 22 mai
Ce matin, je me lève tôt et nous demeurons longtemps au petit déjeuner à discuter. Je change ensuite ma façon de me coiffer. Il y a un miroir près du bureau où j’écris. Ça me fait drôle. Je n’avais jamais mis mes cheveux en arrière. C'est plutôt un acte symbolique pour aller vers cet autre homme que je veux devenir. D’une part, cela me gêne parce que j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose et que j'ai froid au front, d’autre part j'ai le sentiment de me trouver moins bien ainsi. Je dois être plus laid. Je m'attarde sur le miroir et j'y vois mes joues creuses, en plus cette nouvelle coiffure ! Mais, bon, c'est ma façon à moi de m'acceptez dorénavant comme je suis, et de montrer aux autres mes nouvelles résolutions. « Le changement a commencé, Messieurs Dames. Je ne suis plus celui que j'étais avant. Regardez, ça se voit ».
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Mon retour à Poitiers n’est pas si évident que cela. Je dis à mes amis que si je n'avais pas mes enfants je changerais de ville, en venant m’installer ici. Loin de tout ce que j’ai connu, loin de tout ceux qui me connaissent. Reprendre une nouvelle vie sans cette peur du regard et des questions d'autrui. Ici, quand je marche dans les rues, je ne croise personne qui me dise : « Ah, tiens, tu as changé de coiffure » et « Alors, qu’est-ce qui t’est arrivé, j’ai appris que tu avais été en clinique ? »...
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Samedi 23 mai
Dès la sortie de l’autoroute, en entrant dans Poitiers, je commence à percevoir une tension, une angoisse à l’approche de ma maison. Il est presque seize heures, il nous reste dix kilomètres à faire, et j’avance la prise de mon Séresta 50.
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Nous sortons les bagages de la voiture. Il y a du vent, il fait un peu froid à l’intérieur de la maison. Je ne sais pas trop quoi faire, rester dehors au soleil, entrer définitivement. Éliane va chercher sa fille à Châtellerault. Elle reviendra ce soir. Je demeure un long moment dehors, à regarder certains arbustes qui s’étiolent et d’autres qui sont morts. Mon premier geste est de sortir le tuyau et d’arroser les plantes en souffrance. Je passe aussi un coup d'eau à ma voiture qui est recouverte de poussière. Je sais que je ne pourrai pas coucher là ce soir. L’environnement me semble sans vie, le maison aussi. J'irai chez Éliane. Je rentre ensuite dans la maison et avec méthode, ce qui ne me ressemble pas, je commence à ranger, sortir les livres des cartons, sortir les habits du sac, classer le courrier, le tout avec une certaine lenteur. Voilà, maintenant j'en ai terminé, un espèce de nœud me vrille l’estomac à l'idée de ce qui va advenir dorénavant. Me revient à l'esprit cette réflexion que j'ai faite à Éliane : « Je me sens étranger dans cette maison, je vais la vendre ». Pour l'heure, c’est comme si j’étais ici en transit. Je me raccroche à deux perspectives : le plaisir d’aller chercher mes enfants demain matin, tout en craignant toutefois l’attitude de Christine ; et le soulagement de retourner à Tours, lundi, voir ma psy dame.
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Dimanche 24 mai
Neuf heures. Je téléphone à Christine pour savoir si les enfants sont prêts. Je la réveille et elle me dit que les enfants dorment toujours. Je l'informe donc que je passerai à dix heures. Je ne le prends pas mal. Je suis juste étonné car, d’habitude, les enfants sont prêts de bonne heure,. C’est là que je prends conscience de l’importance de l’écriture. Elle me permet de me poser, de prendre du recul au regard de l’événement. Je me sens plus calme mais avec toujours cette anxiété diffuse en moi. Le fait de me trouver chez Éliane me rassure finalement.
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Je repense à ce coup de téléphone. Je réalise combien je suis encore angoissé. Je lui avais dit que je passerai à neuf heures, et c'est comme si ma parole ne comptait pas. Encore une fois, j’ai encaissé. Je lui ai d'abord proposé de passer à neuf heures trente, et elle qui m'a répondu : « Je ne sais pas s’ils seront prêts ! ». La seule attitude que j'ai trouvé à lui opposer a été de me trouver gêné et de lui dire : « Bon, alors, je passerai à dix heures ». Elle détient encore le pouvoir sur moi. De plus, je ne suis pas sûr que les enfants seront prêts à dix heures. Si tel est la cas, qu’est-ce que je vais faire ? Comment vais-je réagir ? Je crains à l’avance sa froideur. D’un autre côté, je me dis que c’est bien que les enfants puissent se reposer. Là encore, je me trouve tiraillé entre le bien-être des enfants et le manque total de considération de Christine. Je sais qu’elle ne se forcera pas pour moi, et certainement fera-t-elle strictement le contraire pour me mettre en difficulté. Être obligé de patienter, de rester dans la maison en attendant de pouvoir partir. Je me sens comme une souris dans les griffes d’un chat.
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Lundi 25 mai
Ce matin, je me sens plus tendu que les autres matins. Je réalise, d’une part, que depuis mon départ de Champgault c’est la première fois que je me retrouve seul, et d’autre part, je pense à l’entretien que je vais avoir cet après-midi avec ma psy. Comment va t’elle me trouver ? Par ailleurs, je n’ai pas envie de revoir les autres patients. Mais je sais que je ne peux l’éviter.
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C’est vrai que je suis très laxiste vis-à-vis de la rigidité de Christine.
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Samedi 6 juin
Quand je viens chercher les enfants, Christine se montre plaintive. « Regarde, j’ai fait tous mes calculs, je ne vais pas y arriver ». Elle m’a préparé deux feuilles. Une feuille affichant ce qu’elle gagne et ce qu’elle dépense mensuellement. « Tu vois, je dépense plus que je gagne ». « Toi, tu t’en tires bien, avec tes loyers ». « Et puis tes parents t’ont toujours aidé ». « Si ça se trouve, il faudra que je vende la maison ». « Ma vie est fichue ». L’autre feuille montrant le compte final de ce qui me revient, selon elle, sur la vente de la maison de Mignaloux, au terme du divorce. Selon elle car, selon moi, elle minore la somme. Je ne sais plus quelle attitude adopter. Je reste calme, très calme. Elle, je la sens tendue, jalouse de ma vie, d’avoir eu une famille qui m’a aidé. Dois-je céder à ses desiderata financiers ou me battre pour une vraie justice ? J’ai l’impression qu’elle veut me presser comme un citron. De plus, elle veut toujours me faire culpabiliser un maximum.
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Je lui téléphone en fin de matinée pour lui demander comment elle a pu dépenser vingt-deux mille francs en janvier et vingt-trois mille francs en février ? Elle est incapable de me répondre et se met en colère : « C'est que tu n’as pas confiance ». Je lui rétorque, en toute simplicité, que je ne comprends pas. Ses propos deviennent dès lors de plus en plus excessifs : « Je n’ai plus qu’à vendre la maison et aller vivre en HLM » ; elle me traite de 'salaud', qualifie Éliane de 'grognasse', menace de m’attaquer pour abandon du domicile conjugal, alors que nous sommes séparés de corps depuis deux ans et demi. Les insultes pleuvent, je la sens haineuse. Alors, je lui ai dit que je suis prêt à payer un médiateur pour que les questions financières se règlent au plus juste. Elle refuse. Pourtant, l’intervention d’une tierce personne m'apparaît indispensable.
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Ce soir, je me sens plus calme. Je vais prendre rendez-vous avec l’avocate et le notaire pour leur demander conseil. Il faut que j’agisse posément en me faisant aider par des professionnels. Je ne veux pas retourner dans le fond de mon lit. Actuellement, toutes mes pensées convergent vers ce problème. Ça me bloque. Ça m’empêche de me projeter dans un avenir. Il faut que tout se régularise avec la plus grande justice, c’est tout ce que je veux.
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Dimanche 7 juin
Avec Éliane et les enfants, nous allons à une fête dans les Deux-Sèvres où se produisent des groupes musicaux très divers. Je m'y trouve assez bien. J'apprécie particulièrement un groupe composé d’un violoncelle et de violons. J'éprouve à nouveau du plaisir à écouter de la musique. Quand nous repartons, vers dix-sept heures, par contre, je me sens fatigué. Nous sommes invités à manger chez une amie d’Éliane et, là, j'ai envie de silence, de fermer les yeux et de dormir. Je me pose dans un fauteuil, à l’écart. Après, je me sens mieux.
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Il est vingt-trois heures. J'aime bien être dans ce bureau, chez Éliane, pour me retrouver, fumer une cigarette puis une autre. Besoin d’être seul. C’est un moment privilégié pour moi. Je ne pourrai pas aller me coucher avant. J’aime retrouver ce bloc de papier. Je pense à demain où je vais prendre rendez-vous avec mon notaire, porter le dossier à l’avocate. Je perçois ce besoin de m'en remettre à des interlocuteurs compétents, face à l’attitude de plus en plus rigide de Christine. Il faut que je me fasse aider, je sais que je dois me protéger.
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Lundi 8 juin
Ce matin, en prenant mon café, je me surprends à frotter mon front et, ce faisant, je revois mon père, assis à la table, en train d'effectuer le même geste. C’était à l’époque où il était en pleine crise avec ma mère. Mon moral plonge. Il faut que j’aille mieux, car le week-end prochain nous enregistrons un 'live' pour un festival de chansons. Pour l'heure, j’ai même du mal à écrire tant la tentation est grande de me remettre au lit. Je voudrais être arrivé à quinze heures trente pour voir ma psy. Si elle pouvait me remettre sur les rails. Dire qu'il y a peu, je me sentais si bien que je voulais lui proposer d’espacer les rendez-vous de quinze jours en quinze jours. Aujourd’hui, ce n'est plus possible. Mes yeux se ferment, j’ai envie de dormir.
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Mardi 9 juin
J’ai un message de Christine sur mon répondeur, me demandant de venir chercher Yohann du fait qu'il est malade et qu'elle a plein de rendez-vous. Je me rends donc à Mignaloux, et quand j'arrive, Christine m'attend dans une apparence des plus froides. Elle me dit que Yohann tousse, qu'il a un traitement antibiotique et qu'il doit passer des examens pour vérifier qu'il ne s'agit pas d'une allergie. Je lui demande si elle fume toujours dans la maison. Elle me répond que oui. Je lui fais observer qu'il ne faut peut être par chercher plus loin.
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J'ai oublié mon Séresta 50 et je me sens très tendu. Je n'ai pas de coup de barre, mais je me sens ainsi après avoir fait faire les devoirs en retard de Yohann. Le repas avec les enfants renforce cette tension. Clémence, la fille d’Éliane, est très agitée. Je sens qu'Éliane est aussi très énervée. Sa tension m’angoisse. Clémence pleure. Elle ne parvient pas à s’endormir. Éliane s'assied dans un fauteuil en me disant qu’elle a tout essayé avec elle. Je prends mon traitement, je vais prendre une douche et, ensuite, j'espère aller mieux. Mais rien n'y fait. Une seule pensée m'habite : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Est-ce l’oubli du Séresta, à 16 heures, qui me rend ainsi, qui amplifie mes sensations ? Je voudrais être demain pour voir, et pour ressentir peut être autre chose.
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Jeudi 11 juin
Ce soir, je téléphone à Éliane. Elle me dit qu’elle a des choses à me dire. Je la sens tendue. Je lui propose de venir me rendre visite demain pour parler. Elle acquiesce. Finalement je me sens bien, chez moi, ce soir. Je me demande si je suis fait pour vivre en couple.
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Vendredi 12 juin
L'avocate me dit qu'effectivement elle ne comprend pas trop les comptes de Christine et me conseille de m'en remettre à mon notaire. Elle me conseille par ailleurs de ne pas tomber dans le piège du procès et de faire jouer au notaire le rôle de médiateur. En sortant je respire mieux. C’est ainsi que je voyais les choses.
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Après déjeuner, je me couche et je dors jusqu'à seize heures. Cette fois-ci, je n’oublie pas mon Séresta 50 et je passe une soirée assez calme. Je bricole un peu à l’extérieur et je regarde un film à la télé. Je me sens bien, tout en me posant des questions sur la vie affective qui me conviendrait le mieux. Je ne le sais pas.
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Je mûris doucement un projet musical. La perspective d’avoir du temps devant moi me rassure. Mais j’ai toujours l’angoisse de me trouver dans la situation où je serais obligé de reprendre le travail.
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Samedi 13 juin
Ma relation avec Éliane, mes projets d’avenir, je doute moins aujourd'hui. J’ai d'avantage envie. C'est mon instabilité permanente qui m’angoisse actuellement. Une chose est sûre, je ne veux pas reprendre mon travail à l’hôpital. Je crois que mes projets dans leur diversité peuvent me faire vivre, mais il me faut du temps. J’ai peur que mon congé longue maladie ne me soit contesté. Si tel était le cas, je me mettrai en congé sans solde. Nous sommes en juin, juste avant les vacances, et à mon avis tout débutera en septembre. J'aurais mis de l'ordre et je pourrai dépenser toute mon énergie sur mon projet. Il me faut du temps, un point c’est tout.
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Lundi 15 juin
Je me projette dans l'avenir avec mon projet musical. Ce matin, je l'envisage concrètement alors qu’hier je n'y croyais plus, tout en me sentant au bord du gouffre. Et puis, aujourd'hui est un jour heureux. Je dois aller à Tours, voir ma psy.
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Mardi 16 juin
Je dîne avec Jacky, un ami, avec qui je bavarde longtemps. Je l’aime bien, il m’a écrit souvent quand j’étais à Champgault. Par contre, je me sens gêné dans ce restaurant rempli de monde. Je suis gêné par mon visage en me regardant dans le miroir des toilettes. Je me trouve laid, marqué plus que d’habitude. J'ai du mal à m’accepter. Ensuite, nous allons boire un verre dans un café qui est éclairé d'une pleine lumière et, tout en discutant, j'observe les autres consommateurs. Ils ont tous une peau lisse et nette. Moi, je me sens différent. Il y a longtemps que je n'avais pas ressenti cela.
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 Mercredi 17 juin
J’ai ma journée toute à moi jusqu’à seize heures, heure à laquelle je vais chercher Yohann. J'éprouve le besoin de faire du rangement, de jeter, de me débarrasser de l’inutile. Il faut que je range. L’écurie, la grange, mon atelier, tout y passe. Je nettoie une commode et la transporte dans la chambre de Yohann pour qu'il y place ses habits, puisque je lui ai acheté des vêtements, ainsi qu'à Adeline, pour qu’ils n'aient plus de gros sacs à transporter le week-end. Cette perspective m'enchante. Je perçois ce besoin de rangement comme état de fait obligatoire avant de me lancer dans autre chose. Dans mon projet musical de rentrée.
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Mon poids est de cinquante-sept kilos. Je n’arrive pas à grossir. Actuellement je n’ai faim qu’au dîner, c’est là mon meilleur repas.
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Jeudi 18 juin
Je vais chercher Yohann et Adeline à l'école. Je leur fais faire leurs devoirs. Ils jouent. Je les ramène ensuite chez Christine à dix-huit heures quarante-cinq. Là, elle leur dit : « C'est à cette heure là que vous arrivez, je croyais que vous ne deviez rentrer qu'à vingt heures trente ? ». Je trouve cela dur.  Je reste calme. Je lui demande de consulter le planning que nous avons fait ensemble et d'y constater que nous avions prévu un retour à dix-huit heures quarante-cinq. Elle retourne, pour seule réponse : « Je ne sais plus, tu changes tout le temps ». Ensuite, elle dévie et me dit : « Je suppose que tu n’as pas parlé du divorce aux enfants. Moi non plus »… avant de poursuivre : « Je crois qu'on devra le faire ». Déstabilisé, je lui réponds d'un ton sec et froid : « C’est quand tu veux ».
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Cette nuit je fais des cauchemars. Premier rêve. Christine se trouve à Saintes dans la maison de mes parents. Quand je rentre, je cache mes médicaments dans ma poche pour ne pas qu'elle me les prenne. Ensuite, je me rends à pied chez Éliane avec Yohann et Adeline. J’essaie de prendre le plus court chemin, j'aperçois de grands immeubles au loin, il y a tout un dédale pour y parvenir. C'est très compliqué, je me sens perdu. Flou. Ensuite, je me retrouve de nouveau dans la maison de Saintes où éclate une dispute entre Christine et moi. Je lui dis qu’elle n’a pas le droit d’être là, puisque la maison a été vendue. Et je crois qu’à la fin je l’étrangle. Deuxième rêve. Je vois Georges Brassens, rue Alsace-Lorraine à Saintes. Il réside en face de la maison d’un ancien copain. J’assiste à son interview. Puis, il chante deux chansons que je ne connais pas, et enfin une dernière à capella. Je suis très admiratif. J’assiste ensuite à son enterrement. Il y a Jean-Jacques Goldman qui pleure dans un coin.
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Vendredi 19 juin
Je reçois une lettre du comité médical pour être expertisé le vingt-trois juin. Cette nouvelle me fait peur. Comment cet entretien va-t-il se passer ? Que vont-ils penser de moi ? Je ne peux pas reprendre mon travail, cela m'apparaît comme étant impossible. C’est une de mes certitudes, tout comme l’action engagée pour le divorce. Et si l’expert pensait que je jouais la comédie ? Je me sens fragilisé à l’avance en pensant à ce rendez-vous. Je suis content de rencontrer ma psy cet après-midi.
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Dimanche 21 juin
Tout se passe bien lors du repas avec les enfants. Après, je leur demande s’ils font une différence entre séparation et divorce. Pas de réponse. Je leur explique ce que nous avons décidé avec leur maman. Je leur dis que nous ne pourrons jamais revivre ensemble, car nous ne pouvons pas nous entendre. Je leur précise qu'elle restera habiter dans la maison de Mignaloux. Tandis que je parle, Yohann se bouche les oreilles. Adeline, elle, veut aller chercher le jouet pour le chien. Peu de temps après, alors qu’ils s'apprêtent à jouer aux cartes, Yohann fait tomber par mégarde une boîte à musique d'Adeline, et elle se met à frapper son frère qui se recroqueville sur lui-même. J'interviens en sermonnant Adeline. Quelque temps plus tard, alors que les enfants jouent dehors, je vois Adeline bousculer de nouveau son frère. Je l’attrape par le pull et la fais rentrer à la maison. Elle se met en colère et crie : « Depuis qu’il est ici, il fout sa merde ». Quand je lui demande ce qu'elle insinue, elle ne répond pas. L’ambiance est très tendue. Yohann reste muet. À vingt heures trente, je les ramène comme convenu à Mignaloux. Christine me montre le bulletin scolaire d’Adeline. Résultats moyens et, à deux reprises, il est inscrit qu’elle bavarde trop. Je m'en entretiens avec elle et puis je dis au revoir aux enfants et je pars. Une fois en voiture, je commence à me sentir mal.
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J’ai pris mon traitement depuis une heure et je me sens toujours aussi agité au souvenir de cette phrase prononcée par Adeline au sujet de son frère : « Depuis qu’il est ici, il fout sa merde ». Que faut-il comprendre ? Attribue-t-elle une responsabilité à Yohann quant à notre séparation avec Christine ? C’est la première fois qu’elle dit une chose pareille.
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Lundi 22 juin
J’ai rendez-vous avec le notaire pour l'entretenir de la situation dans laquelle nous nous trouvons, Christine et moi. Je demeure plus d’une heure en consultation avec lui et il prend le temps d'envisager les meilleures solutions. Il me propose de nous voir ensemble afin de régler au mieux notre problème financier. Il m'incite à téléphoner à l'avocate pour qu'elle nous convoque le plus rapidement possible à son étude. Une fois de retour, j'appelle l'avocate qui accepte la procédure. Ensuite, il est seize heures et je me sens complètement épuisé. Je monte dans ma chambre et je m'endors.
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Je ne veux ni me battre, ni dépenser de l’énergie contre Christine que je sens de plus en plus irritée dès qu'on aborde le sujet. Je sais maintenant que je ne suis plus seul à gérer le problème. Il y a l’avocate et le notaire. L'idée me rassure. Autre problème : demain, j’ai rendez-vous avec l’expert médical pour ce qui concerne ma dépression, et je suis inquiet de me retrouver devant une personne que je ne connais pas et qui sera là pour me juger et me jauger. Comment cela va t-il se passer ?
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Mardi 23 juin
Je rencontre le docteur B. pour l’expertise et, surprise, je m'aperçois que je le connais. Je l’ai côtoyé quelquefois alors qu'il était interne. Cela remonte à dix-sept ans. Il me reconnaît et cela me rassure. Il m'interroge sur plusieurs points et m'informe qu'il m'arrête jusqu’au quatorze août. Il m'explique la procédure. Ce que j'en retiens est que de mon côté je n'ai aucune démarche à effectuer. En fait, je ne comprends pas trop comment fonctionne la longue maladie. Il glisse, à un moment, que je pourrais reprendre le travail, après cette date, si je suis apte. C'est cette phrase qui me résonne dans la tête, une fois monté dans ma voiture. Je pense que pour moi c’est inenvisageable. Je ne pourrai jamais retourner dans cet enfer. Aussi me dis-je que j’en parlerai à ma psy.
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Samedi 25 juillet
Toujours et encore ces mêmes rêves où je me retrouve au travail, en psy, avec des malades, des collègues, et toujours ce même sentiment de souffrance. Sentiment perçu lors de l’exercice de cette profession où je me sentais toujours sale. Cette nuit le rêve se transporte ailleurs. Le service hospitalier est aménagé dans ma maison familial de Saintes. Et, moi, je loge chez une femme que je n’aime pas et qui me veut du mal. Elle me loue une chambre à l’étage. Tout le rez-de-chaussée est inondé. Je la vois descendre les marches du premier étage, puis nager dans sa cuisine jusqu'à son frigo. Cette femme me répète que je n’ai pas le droit d’avoir les maisons que j’ai en ma possession. Elle me fait alors un dessin illustrant mon parcours.
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Je suis envahi par ce cauchemar toute la journée. J'y pense tout le temps. Je me sens moins bien depuis que j’ai diminué mon traitement, mais j’essaie de tenir. J’appellerai madame psy si je me sens encore de la sorte, en début de semaine.
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Il est vingt-trois heures trente, et j'ai encore à l'esprit l'image de cette vieille femme qui nage dans la cuisine. Demain je vais essayer de ne pas faire de sieste et d'aller faire une randonnée pour voir si cela va me permet de libérer mon cerveau.
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Lundi 27 juillet
Cette nuit, dans mon sommeil, je me suis retrouvé encore à mon travail. Cette fois, dans un service inconnu. Je me sens mal, je vais, je viens. Je sors et je rencontre un habitant de Nieuil-l’Espoir qui me demande de le ramener chez lui. Nous partons, je conduis vite. Il y a une couche épaisse de verglas et je me retrouve en travers de la route à plusieurs reprises. Ensuite, ma mère vient à Poitiers pour garder un bébé et elle en profite pour téléphoner à Christine qui se montre plaintive : « Je viens de recevoir mes impôts, il y a mille francs de plus à payer, je ne sais pas d’où ça vient ». Ma mère dit que c’est elle qui lui a donné de l'argent. Et Christine répond, agressivement : « Voilà, maintenant, je paie des impôts dessus ».
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Je crois que ce matin je me sens moins mal, ce dernier rêve n'étant pas vraiment un cauchemar. ~
Jeudi 30 juillet
Je rêve que je vais voir un groupe de musiciens pour l’association. Quand je rentre dans la pièce, elle est petite et enfumée. J'étouffe. Pourtant, j’aime bien ce qu’ils font. Je ne vois que les bras du batteur, dont le corps est caché dans une sorte de seau. À la fin du morceau, le guitariste me demande mon avis, en ne paraissant pas sûr de lui. Je pense, en retour : 'Il me faut lui montrer de l’assurance'. J'étouffe de plus en plus. J’ouvre une porte, mais il y a toujours autant de fumée. Je me dirige vers la fenêtre, que j'ai du mal à ouvrir car elle force terriblement. À l'issue de gros efforts, elle finit par céder. Je l'enjambe. Et je me retrouve dans la même maison que précédemment. Elle est immense. Je la visite. Elle est complètement délabrée et il n’y a plus de musiciens. En arrivant au dernier étage, je me dis : « Mais pourquoi, ai-je l'ai-je acheté ? Il y a trop de travaux ». Je m’en veux. Dans la continuité, je me fais la réflexion : « En plus, si loin de Poitiers. À La Roche-Posay ». Je ne me comprends pas. Quand je sors de la maison, je remarque qu'elle a la même façade que celle de mes parents, à Saintes.
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Second rêve. Je suis en compagnie du docteur B.. Après la consultation, il m'entraîne dans les rues de Saintes. Il n’arrête pas de parler. Il est à l’aise. Il essaie de me faire rire. À un moment, je lui dis que j’ai été en analyse avec le docteur Anne de Fouquet. Il éclate de rire et il fait un rapprochement en me montrant des statues de femmes en marbre blanc, trônant dans un petit jardin public. Je me dis qu'il a raison, qu'elle est un peu comme ça. Sur ce, nous nous trouvons l'un et l'autre sur le pont Bernard Palissy à Saintes, et le voilà qui tombe du trottoir et qui se fait très mal à la main. Il se diagnostique deux doigts de cassés. Je l’emmène aux urgences. Et, à ma grande surprise, quand il entre, il bouscule une infirmière, saute sur le téléphone, et lance, très à l'aise : « Allô, Clarac (c’est un médecin chef du CHU de Poitiers), c’est moi ». Les soignants présents paraissent impressionnés. Lui, explique son accident et demande au docteur Clarac de venir immédiatement jusqu'à Saintes. À cet instant, j'ai terriblement envie d’être comme lui ; moi qui pensais qu'on allait faire comme tout le monde et attendre notre tour dans la salle d’attente.
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Vendredi 31 juillet
Cette nuit encore, je fais un cauchemar 'porteur', c'est-à-dire dont j’ai du mal à me débarrasser. Je me trouve dans la cour de la maison de Saintes. Ma mère vient de mourir. Je suis tout seul. Il y a une grosse Mercedes dans le garage. Soudain, ma mère ressuscite et se montre odieuse. J’appelle mon frère Michel au téléphone et, alors que je veux lui expliquer, aucun son ne sort de ma bouche. Je ressens une très grande souffrance. Je ressors dans la cour et voit ma mère devenir complètement folle. Elle saute partout et fait n’importe quoi. Elle prend la Mercedes, fait des tours rapides et finit par partir en défonçant la porte. La Mercedes est toute cabossée. Par la suite, elle provoque un grave accident dans la rue. Un vrai enchevêtrement d'autos encastrées les unes dans les autres, dont la Mercedes.
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Samedi 1er août
Je rêve d'un film avec Gérard Depardieu. Le film est long et passionnant. Gérard Depardieu a tous les culots. Il occupe un emploi de baby-sitter. Il circule dans un appartement avec un canapé à roulettes sur lequel sont assis les enfants. Il casse les cloisons pour pouvoir passer, les enfants sont ravis. Après, il n’arrête pas et fait tout et n’importe quoi. Il se fait passer pour un électricien sur un plateau de tournage. Il monte sur une grue avec une prostituée, qu’il vient de rencontrer, et il fait tourner la grue en la manœuvrant très vite. Ensuite, il accoste des gens dans la rue. Il s’installe à la terrasse d’un café et avoue d’un air triste, à qui veut l'entendre, qu’il est impuissant depuis l’âge de quinze ans. Il joue, c’est complètement faux. De là, il se retrouve devant un tribunal, avec plusieurs hommes qui lui ressemblent. Tous sont pris pour de dangereux maniaques et écopent de peines de prison, sauf lui qui parvient à sortir libre.
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Dimanche 2 août
Je rêve d'un film d’Alfred Hitchcock. L'action de situe dans une ferme. À la fin, un homme revient se venger, tue deux enfants et se retrouve lui-même tué par l’acteur principal. Le plus dur pour moi, c’est que je n’arrête pas de revoir la fin du film, en boucle, et dans des versions différentes. C'est sans fin et d'autant plus insoutenable qu'Hitchcock filme, à chaque fois, la mort des enfants en détail. J’en ai assez, je n’en peux plus, je veux que le film s’arrête.
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Je me pose beaucoup de questions sur l’intensité et la longueur de ces rêves. Je me demande ce qu'a mon cerveau pour produire de tels rêves, qui me distillent du mal-être tout le long des journées. J’y repense souvent. Je ne sais pas s'ils sont à l'origine de mon état de tension. Pas envie de rire. Triste. Je n’ai aucun plaisir. Je vis trop intensément la nuit.
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Lundi 3 août
Rêve intense. Je me trouve à Saintes. Je me gare devant la maison de mes parents et je rentre en consultation avec ma psy dans une des pièces de l'habitation. Mon frère Claude patiente dans la salle d’attente. Le bureau est ouvert. Un agriculteur, venu consulter à cause de la disparition d’une espèce d’escargot de rivière, en sort, le sourire aux lèvres. Ma psy sort à sa suite, et nous nous retrouvons dans le couloir de la maison. Puis elle téléphone et, là, arrivent deux jeunes gens qui sont ses enfants. À ma grande surprise, un de ses fils s'adresse à mon frère en l'appelant Jean-François. Il est dix-neuf heures, ma psy est juste rentrée de congés et elle paraît fatiguée de sa première journée de consultations. Elle m’interroge un peu dans le couloir. J'évoque mes rêves incessants. Mais elle abrège rapidement. Je la sens désireuse de terminer sa journée. Je me sens triste. Mon frère aussi. Du coup, je regagne mon véhicule stationné devant la maison de mes parents. Sa voiture à elle est pleine d’affaires de vacances qu'elle n'a visiblement pas eu le temps de descendre. De loin, je l’entends parler de Tahiti où elle est allée faire du cheval et de l'hélicoptère avec un ami. Alors que je monte en voiture, j'aperçois mes parents qui guettent derrière la fenêtre. Je me dis que je n’ai pas le temps d'aller les voir car je dois m'en retourner dans le Massif Central. Je suis un peu furieux d’avoir fait tant de route pour une consultation si vite expédiée. Je démarre et, avant de prendre la route définitivement, je m'arrête dîner chez mon frère aîné. Et je me dis, là, que j'aurais pu aller embrasser mes parents, en même temps que je réalise qu'ils sont morts…
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Mardi 4 août
Ma relation avec Éliane devient de plus en plus difficile. Je la trouve stressée, pas bien. Elle s’énerve rapidement envers les enfants et s'emploie à fixer des règles trop strictes avec lesquelles j’ai du mal à trouver mes marques.
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Parfois j’ai l’impression de replonger et, quand cela arrive, j'envisage une nouvelle hospitalisation à Champgault pour continuer à progresser. Pour l'heure, je perds pied, j'ai le sentiment de régresser. La vie me paraît compliquée, inquiétante. J’ai remarqué que j’ai tendance à boire, pendant les repas, pour calmer mon angoisse. Plus une ou deux bières dans la journée, quand je ne me sens pas bien.
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Mercredi 5 août
Je rêve de nouveau. Je reviens à Nieuil et je constate que la clôture de ma maison est détériorée. Derrière, le champ du voisin est labouré en profondeur et la terre se trouve amassée le long de ma clôture jusqu'à son sommet. La clôture de mon voisin paraît tout aussi détruite. D'immenses tiges de bambous entoure son jardin. Je vais y voir de plus près, et je tombe sur la voisine qui se fait bronzer nue. Elle se rhabille et m'explique que c'est son mari qui a voulu entourer le jardin de bambous hauts de deux mètres. Je retourne à la maison, et je tombe nez à nez avec un singe aux yeux bordés de pus. Je me retrouve ensuite avec ce singe dans la maison de Saintes. Je vais rendre visite à ma mère qui réside chez d’anciens voisins. Elle est seule. J'entre dans la première pièce, qui est sombre, sale et avec la peinture qui s'écaille. Mon singe, aux yeux bordés de pus, est toujours là qui grimpe partout. Il me dégoûte.
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Ce rêve me génère du mal être toute la journée. J’appelle le secrétariat de ma psy, qui me répond qu'elle est partie sans prendre son portable. L’après-midi, après la sieste, je vais marcher avec des amis et nous rentrons trop tard pour je puisse la rappeler. Je me sens cependant un peu mieux.
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Éliane, elle, ne va pas bien du tout. Elle est anxieuse sans vraiment comprendre pourquoi.
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Vendredi 7 août
Hier j’ai repris mon traitement initial. Cette nuit aucun rêve, mais ce matin je me sens endormi. À quatorze heures, je me sens encore 'embrumé', mais vraiment moins angoissé, nettement moins mal que tous ces autres jours où j’étais porteur de mes cauchemars de la nuit. Éliane, elle, est toujours aussi mal. Je ne sais pas quoi penser de son mal être. Elle est triste, souvent au bord des larmes. Elle voudrait que je sois toujours avec elle. J’ai l’impression d’étouffer, tant sa demande est grande.
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Lundi 10 août
De nouveau un cauchemar. Je me trouve au travail, réuni avec d'autres autour d'une table. Quand une infirmière, que je n'aime pas, déclare haut et fort qu’elle ne veut pas travailler avec moi : « Il n'en est pas question ». Je me réveille dans une grande tension.
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Nous avons beaucoup parlé avec Éliane depuis samedi. Son état de tristesse trouve enfin une raison. Elle vient de prendre conscience qu'elle se sent toujours mal, fin juillet début août, depuis qu'elle a fait une fausse couche, à cette même époque, en 1992.
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Jeudi 13 août
Ces derniers jours, j'ai fait des essais. J'ai pris trente gouttes de Théralène tout en diminuant ma prise de Séresta. Je me suis mis à recauchemarder. J'ai pris ensuite un demi Séresta à seize heures, et je ne me suis pas senti bien. Je me suis dis alors qu'il me fallait reprendre mon traitement initial. Et là, aujourd'hui, je me sens mieux. Ce matin, je m'éveille à huit heures, bien réveillé, avec de nouveau l’envie de me lever. Je suis content de revoir ma psy, demain, pour le lui dire et recueillir son avis.
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Jeudi 26 août
Nous sommes en Corrèze, avec Éliane et les enfants. Le père d'Éliane est sur le point de conduire un de ses petits fils chez le coiffeur. Comme Christine m'avait demandé de faire couper les cheveux d'Adeline avant la rentrée, je lui demande si elle veut profiter de l'occasion. Elle se dit partante.
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Quand le père d’Éliane revient de chez le coiffeur, il fait grise mine, du fait qu'il pense s'être fait arnaquer, la coupe simple d'Adeline ayant coûté cent soixante-quinze francs.
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Je vais voir la coiffeuse. Le prix de la coupe étant affiché à cinquante francs, je lui demande une facture. Elle s’énerve et menace d’appeler les gendarmes si on ne lui fait pas confiance. Puis elle finit par faire une facture, libellé ainsi : shampooing, coupe, brushing, soin : cent soixante quinze francs.
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À mon retour, je montre la facture au père d'Éliane. Il me dit qu'Adeline n’a pas eu de brushing, qu'elle a juste été placée sous une rampe chauffante et que le soin consiste seulement en une noisette de démêlant que la coiffeuse lui a étalée sur les cheveux au prétexte qu’ils étaient difficiles à coiffer (alors qu’ils sont raides). De plus, la coiffeuse voulait que le père d’Éliane achète un tube de démêlant à soixante-neuf francs. Je sens une colère monter en moi.
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Je téléphone à la coiffeuse pour lui demander de rembourser le trop encaissé. Elle se met en colère et me conseille de faire attention car son mari est gendarme. Sur ce, elle me raccroche au nez.
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Je me sens mal tout un moment. Je ne pense qu'à ça. À l'injustice que viennent de subir un vieux monsieur et une petite fille de douze ans.
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Je passe plusieurs coups de fils. Je téléphone à la Direction départementa

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