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Votre lecture bonne humeur pour l'été. ITINÉRAIRE D'UN JEUNE-HOMME. En amour, il faut se mettre à sa place de l'autre pour le comprendre. Tentez l'Aventure via ce livre léger et profond. À lire aussi, the best : ARALDUS.

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Les polars et thrillers

ASSIS SUR TERRE, DEBOUT AU PARADIS

couverture du livre ASSIS SUR TERRE, DEBOUT AU PARADIS



Ce livre est en présentation réflexion, avant sa publication prochaine chez les éditions numériques Jerkbook et-ou chez une maison d'édition traditionnelle. Si vous êtes actuellement sur cette page et que vous voulez lire gratuitement l'intégralité du livre, merci de me faire part de vos observations, via l'onglet 'contact' du site. Remerciements. JeFpissard


ASSIS SUR TERRE, DEBOUT AU PARADIS
récit romancé
JeF Pissard 2019

Si j’avais été comme vous, je serais toujours moi – JɛF/P.
Si tu ris d’un enfant différent, il rira avec toi, parce que son innocence dépasse ton ignorance.


Je ne me suis pas rendu compte immédiatement que c’était une drôle d’histoire. Ce n’est que bien plus tard que je l'ai compris, vers la fin précisément. À un moment, dans le déroulé de l'action que je vais relater, j’ai perçu qu’il me fallait prendre des notes ; pour fixer les choses en formes de croquis d’actions sur le papier, pour les immortaliser, pour laisser une trace de celles et ceux que je vais côtoyer et dont je vais parler ; une trace de mon vécu, également.

J’ai griffonné mes notes dans mes carnets, à l’allure des évènements que je vivais. Je pourrais les retranscrire maintenant dans de belles phrases littéraires. Mais non, je choisis de conserver, le plus souvent, ce côté spontané des choses, telles que ressenties sur l’instant. Et aussi, il faut que je le dise. Sur moi, il y aurait certainement à écrire, sur mon inexpérience et mes manques. Mais ce n’est pas le sujet.

Tu sais, quand tu es dans la nature, et que tu vois un animal arriver devant toi, hors la conscience et la pratique des mots, tu sens et t'imprimes s’il est dangereux pour toi, et lui le sent pour ce qui te concerne. Instinct contre instinct. Or, j’ai pensé que c’est ce que devaient chercher à percevoir ces personnes polyhandicapées, croisées pour la première fois dans les couloirs de cet institut, en découvrant ma silhouette de gros animal.

Première découverte furtive du foyer, du haut de mes pas, dans le couloir menant vers le fond de cette structure de quatre pavillons pour personnes polyhandicapées. Dans le couloir, un petit homme en fauteuil, la quarantaine, le long d’une porte vitrée en train de regarder dehors, à moitié ensommeillé. Un grand homme en fauteuil, la cinquantaine, très maigre, jovial, agité, avec une main enfermée dans une chaussette scotchée au poignet. L’homme maigre me sourit, pousse des cris de contentement en jetant ses bras en l’air. Il ne fait que faire bouger nerveusement son fauteuil dans tous les sens, à l’aide de ses pieds. Le petit homme finit par me regarder, en ouvrant et en tordant la bouche comme pour pleurer, ou rire, difficile d'apprécier, peut-être est-ce pleurire, il a les larmes aux yeux. Il a un regard hors normes, trouble, lancé de ses yeux ronds vitreux exorbités. Je le regarde et lui souris, quelque peu déconcerté. Oui un regard trouble et qui trouble, échappant aux canons de mes repères.

En passant devant la porte à doubles battants de leur pavillon de résidence, mon œil plonge direct vers le fond de la pièce de vie, à la découverte de ce spectacle hors du commun. Alignées là, en épi, en marche arrière, comme dans un parking de véhicules, des fauteuils roulants et leurs occupants, la plupart en position semi-allongée, avec ce que je pense être des perfusions dans le bras et des porte-perfusions sur trépieds, avec les poches distillant leur produit. Pour les perfusions, c’est ce que je pense voir, mais ce n’est pas cela, j’en parlerai. Cette vision d’ensemble, très médicalisée, rapide, le temps que je passe devant la porte, marque son empreinte en moi. Tant de misère, ici !

Il y a peu, je me suis retrouvé convoqué dans le bureau du cadre socio-éducatif. Brun, grand, mince, la trentaine, l’air sérieux mais d’esprit prompt aux traits d’humour si l’occasion se présente, habillé décontracté comme beaucoup dans le métier, il est assis devant moi à rejeter un œil sur mes curriculum vitæ plus lettre. Il y est signifié entre autres et en principal que 'je ne suis pas du métier, que mes longues années de vie m’ont donné de l’expérience, de l’âge également, en retour de manivelle, et que fort de cela j’ai envie et que ça peut le faire'... Série d’échanges entre le cadre et moi, et apparemment il semble m’encadrer. Il me propose de venir faire une 'journée découverte', un essai comme 'employé de vie', ce n’est pas l’exacte appellation qu’il formule, mais je trouve que celle-ci colle très bien. Ce sera pour demain.

Le lendemain, je suis là. On m'équipe d'une blouse, une femme agent référent, la quarantaine agréable, me prend en charge, et je passe la journée à suivre ses directives et à participer. Je côtoie et m’occupe des résidents du pavillon. Et je côtoie et collabore avec les employées de l'équipe du jour. En soirée, je repasse dans le bureau du cadre qui s’enquiert de mon ressenti, et m’informe de sa procédure de prise d’avis auprès de mes accompagnantes observantes de la demi-journée.

Je remonte au paradis ; mon transitoire paradis d'ici avant le céleste. Localisation : les Alpes. Coordonnées GPS : non précisées, c’est confidentiel. Si ce n’est que je puis dire que je crèche en hauteur dans les nuages. Rien à faire de spécial là-haut. Alors parfois, je regarde en bas, physiquement et intellectuellement, vers les terres d’en bas, et vers les strates de ma vie vécue en Ouest France, vers ce qui m’a façonné..., et je m’occupe à revisionner des pans de mon existence.

Le handicap, je ne connais pas vraiment. Pas du tout, même. Et puis si, peut-être, plus que je le pense. Dans une autre vie, il y a eu une nièce polyhandicapée dans la famille. Je l’ai côtoyée des années, me suis amusé avec elle, ai chanté avec elle, lui ai raconté des histoires.

Parmi mes proches, une femme a œuvré dans le polyhandicap. Elle m’en a parlé, nous avons échangé. Un jour que nous étions dans une fête de son institution, je buvais une bière au bar avec deux hommes, quand une fille trisomique s’est approchée, un appareil à la main, demandant à être prise en photo avec nous. L’un de mes deux compères s’est dégagé calmement, l’autre, nerveusement, en lâchant cette phrase : « Qu’est-ce que je fais là ? » Du coup, c’est l’un d’eux qui a fait la photo. J’ai posé ma main sur l’épaule de la petite (adulte et petite), qui s’est serrée contre moi, et le petit oiseau est sorti ! Elle est repartie contente. Prise de conscience alors pour moi que je n’étais pas dans la peur de la 'différence difforme'... qui peut effrayer certains.

Mes premières années professionnelles, je suis banquier, avec application, sans la vocation. Mon meilleur ami de mes jeunes années vient d'entrer dans une banque et me confie qu’elle recrute encore. Je postule. Il me souffle comment m’y prendre avec le directeur et le cadre faisant passer l’entretien. Petit examen, passage chez un graphologue, un psy, casier judiciaire, et je suis pris. Content mais pas tant que ça. Pourquoi ? Parce que dans cette banque privée où je passe mon temps, il n’y a que le fric qui compte. Faut faire des courbettes. Je suis encore souple à l’époque, mais quand même !

Des années plus tard, marre de la banque, envie de mieux vivre ma vie. Je me laisse prendre par le monde de l’écriture, des livres, du journalisme. Ma vraie voie et mes désirs sont là, j’y ai sérieusement pensé quand j’étais plus jeune. M’y voilà ! À un moment, je réalise un article enquête dont j’ai le souvenir et qui me marque. 'Les plaisirs de l’esprit et physiques de personnes handicapées'. Je réunis des personnes, avec des pathologies diverses : muettes, malentendantes, handicap physique, en fauteuil. Et je les suis et les observe. Scène apéritive dans un cocktail de lancement d’un guide de consommation et de loisirs. Mes 'amis' malentendants et muets se tiennent sages dans leur coin. Pas un bruit, forcément, juste le maniement silencieux des mains pour se parler. Ça ne dure pas. Les verres d’apéritifs se succédant, les mains virevoltent de plus en plus vite, et les sons s’en mêlent. Des sons incompréhensibles pour nous, et que eux comprennent. De plus en plus forts. À tel point que c’est un peu le souk de leur côté. J’apprends que la personne sourde est bruyante. C’est vrai et c’est normal, puisqu’elle ne peut se rendre compte du bruit qu’elle fait. Il parait que dans les HLM, c’est pareil, ils tapent les portes et font du bruit. 'Un peu moins fort, mes amis, s’il vous plait !' Observation autour et, se découvrant sous les regards, le son baisse et la vitesse de maniement des mains aussi.

Ensuite restaurant entre nous. Établissement spécifique, nous sommes assis sur des bancs. Bien que déconnectés de leurs fonctions en rapport, ils perçoivent le mouvement de clients entrant et sortant du restaurant, de personnes quittant la table alors qu’ils ne les voient pas. « Comment faites-vous ? ». « On perçoit le souffle de la porte ! Et les vibrations du banc quand quelqu'un se lève ! ».

Ensuite nous allons en boite. Je nous ai annoncés dans une discothèque et d’autres personnes handicapées vont venir nous rejoindre. Les malentendants dansent en rythme sur la musique. Ils le font par la perception des vibrations du sol sous leurs pieds, par la résonance des basses dans leur poitrine, donnant le tempo, et par les jeux de lumière créant le mouvement. Il y a de la musique dans leurs têtes.

Deux autres personnes handicapées sont là. Un homme en fauteuil, la quarantaine, joyeux, avec une jeune accompagnatrice des services sociaux. Ils déconnent bien ensemble. Et un jeune homme, bien handicapé, en fauteuil, accompagné de sa mère. Le quadragénaire gagne tout de suite la piste, bouge son fauteuil avec un bras, les deux, lève les bras, gesticule, et s’amuse. Voyant que je prends des photos, une jeune femme, s’intéresse à lui, danse autour de lui, avec lui en le faisant tourner et en se faisant tourner. Et puis, au bout d’un moment, arrête et va rejoindre ses copines. Il en est dépité et reste longtemps à guetter dans la direction de la fille, malheureux. S’est-elle rendu compte qu’elle avait allumé ? J’ai le sentiment que ça ne semble pas être son problème. Bonne impression de départ, et mauvaise à l’arrivée. Le jeune homme très handicapé ne bouge pas, il regarde. À un moment, il me parle. J’ai du mal à comprendre, à cause de la musique et parce qu’il a du mal à bien parler. Je finis par saisir. Il me demande de faire danser sa mère. J’invite sa mère qui décline. Il insiste auprès de moi et auprès d’elle. Elle accepte. En revenant nous assoir, un jeune homme vient taper l'exhibe sur la piste, juste devant nous. Grand, sapé comme un dandy, il danse de façon maniérée et avec des allures de branleur. C’est un branleur. Détestable ! D’un coup, il s’approche du jeune handicapé, lui parle à l’oreille et, d'un geste leste, l’extrait de son fauteuil en le prenant dans les bras et fend la piste en latérale jusqu’aux sofas de ses copains. Il l’installe parmi eux et s’assied. Je suis scotché, sa mère aussi. Nous jetons des regards et voyons que ça se marre bien. Ils restent tous au moins une heure là-bas, et le jeune homme le ramène... J’ai encore cette scène en tête. Mauvaise impression de départ, et bonne à l’arrivée. Chapeau à toi, magnifique branleur ! Avec la fille évoquée plus haut, vous venez de me donner une leçon.

⓿ LE CADRE SOCIO-ÉDUCATIF VIENT DE ME RECRUTER

La première journée, il y a un homme qui ne me lâche pas. Il est en fauteuil avec une tablette de soutien installée devant lui pour appuyer ses bras et mains qu’il peut difficilement mouvoir. Ses membres sclérosés sont raides et difformes, son bras prolongement main gauche est tétraplégique. Il avance lentement sur son fauteuil par appui au sol d’un de ses pieds un peu mobile, l’autre se laissant glisser à la traine. Il est chaussé de chaussures orthopédiques. Pour avancer alentour, il y va par petites impulsions, et pour se déplacer plus longuement, dans le couloir par exemple, il se positionne dos à la destination, il tord le cou en arrière, il pousse de son bout de pied sur le sol et, de sa mobilité lente en marche arrière, ‘il progresse lentement assez rapidement’. Membres et corps sclérosés certes, mais en retour il est souple du cou !

Cet homme petit, enrayé de grandir normalement, est âgé d’une cinquantaine. Crinière poivre et sel, le visage bien dessiné, yeux bleu foncé, nez droit, lèvres charnues, sa denture supérieure incline un peu en extérieur, avec un trou de façade de deux dents manquantes, dans lequel il glisse parfois son bout de langue. Quand son tendre sourire illumine son visage, ça produit un effet mignon. Il n’a pas les entières capacités d’un homme de son âge. Il n’a pas la parole. Il se fait comprendre par sonorités, par gestes, et par le biais d’un document plastifié de plusieurs pictogrammes posé sur sa tablette de fauteuil roulant. Il s’appelle Martin.

En général, Martin aime bien les nouveaux. Je suis nouveau, je dois avoir une bonne tête, je lui corresponds, je suis humainement compatible. Et puis je suis un homme, je suis le seul homme de l’équipe ; ici depuis longtemps que des femmes comme professionnelles. Et aussi je suis d’un âge proche du sien, assurément un peu plus vieux. Une figure fraternelle, voire paternelle pour lui, certainement.

De Martin et des autres, j'ai la charge, en équipe, tout du long de la journée. À midi, il veut que je m’assieds près de lui, aux deux grandes tables rondes de la salle de vie ; il me le montre du doigt. Il me regarde avec un regard énamouré, comme pour une femme. Je m’occupe de lui, et de ses frères et sœurs de handicap, pendant le repas. Pour les tâches, nous sommes trois personnes professionnelles pour une assistance, cent pour cent, de douze personnes handicapées. Après quoi, mes collègues et moi les mettons à la sieste. Lever une heure plus tard. Goûter, boisson. Occupations jusqu’au repas du soir, donné en deux services, à partir de 18:30. À l’issue, brossage de dents. Mise au lit, certains devant la télé, d’autres non. Jusqu’au lendemain matin, à partir de 07:00. Lever paraissant tôt mais ils sont couchés tôt. Et coucher paraissant tôt mais ils en ont besoin, pour la majorité. De plus, il y a des impératifs de service.

Et si j'en venais à faire la présentation de nos lieux de vie et de travail ! L’Établissement s'est vu pousser dans un parc. Il est stylé, moderne, lumineux, et ressemble à un K inversé, couché au sol, une étoile de mer conçue sans un bras. En son centre cœur battant, les bureaux de l'accueil secrétariat, de la direction, un escalier et ascenseur montant vers un petit étage de quelques pièces de travail. Et tout du long et aux bouts des grands couloirs du rez-de-chaussée, des résidences de vie aux doubles portes fermées ou non, c’est selon. Autour du bâtiment, d'agréables espaces verts, clôturés pour partie. Cet établissement est un FAM : Foyer d'Accueil Médicalisé pour personnes handicapées. Les pavillons de résidence et de vie accueillent quatre populations de personnes polyhandicapées, regroupées selon des critères d’harmonisation : plus ou moins vieillissants, dépendants, sous assistance médicale permanente, autistes...



En prenant le couloir, je croise de nouveau ces deux résidents hommes de l’autre jour, plus une femme.

Le petit homme est toujours en fauteuil près de la porte-fenêtre du couloir, il aime prendre le soleil, c’est son truc. Et pour cause, il se prénomme Jamalédine, d'Jamal pour les intimes, et ses racines sont méditerranéennes, Algérie. Il a un corps d’enfant, on dirait un enfant, malgré sa quarantaine. Ses yeux bruns expressifs m’ont déjà Interpelé, je les revois et me familiarise. Je n’avais pas remarqué son strabisme œil gauche, et ses longs cils de biche. Son visage est ovale, plein et lisse, teint mat, et ses joues menton pigmentés des traces de barbe. L'expression de ses traits tristes s’ensoleille quand il sourit. Son bas du corps est inerte. Il vient de rejoindre la vitre ensoleillée, en manœuvrant nerveusement ses roues de mini-secousses manuelles. Son visage traduit un état de pensée intérieure, que je perçois comme hermétique ; on verra. Il ne parle pas, il émet juste des sons quand il est en émotion.

Le deuxième homme, aperçu l’autre jour, est aussi dans le couloir. Quand je lui apparais, il lance de nouveau en l'air ses deux grands bras maigres, avec une de ses mains enfermée dans une chaussette scotchée à sa manche. Corps maigre, une bosse à droite en haut du dos. Du bout des pieds, il fait twister son fauteuil, droite gauche en demi-cercle, tout en émettant des sons de contentement. Il sourit et rit, découvrant sa denture ajourée, et fait des mimiques avec la bouche. Il se mordille de côté le fond de la langue, et ça lui fait bizarrement bouger les lèvres. Rigolo ! Il est d'une cinquantaine et s’appelle Francis. Pas accès à la parole, non plus. Il est brun, cheveux courts, d'un visage très anguleux, les yeux d’un bleu délavé. De même morphotype, yeux et nez, que Jean d’Ormesson, il est d'allure aristocratique. Il est nerveux et voyageur, Francis, il circule loin avec son fauteuil et se tape partout. 

Quant à cette femme, je la vois sortir du pavillon attenant, à fond la caisse, si je puis dire, car on ne roule jamais vite en fauteuil. Coudes au corps et les mains, dont une tétraplégique, jointes devant elle, sans appui sur les repose-bras, elle avance courbée en avant à coups de semelles et de coups de reins et de buste. Cette femme, de la cinquantaine, s’appelle Éliane. Elle n’a pas la parole. Visage sombre, cheveux noirs bouclés, les yeux bruns chassant vers l’extérieur, elle a le nez busqué d’un oiseau de nuit, des lèvres minces qu’elle pince, et le même port de menton que le duce Mussolini. On la croirait fille handicap d’une famille aristo italienne. Elle porte une robe noire et un collier de perles colorées. Elle a une gueule et de l’allure. Elle passe près de nous, sans un regard, direction l’infirmerie et le rond point de la rotonde près du secrétariat. Où va-t-elle ? Nulle part de spécial, ou vers un autre pavillon où elle connait du monde ? Sur ce coup, mystère !

Le pavillon du fond, le plus éloigné de l’entrée dans le couloir ouest, est certainement le plus spacieux. C’est là qu’habitent cette femme et ces deux hommes. Double portes, entrée dans une salle de vie commune, de forme arrondie, de douze mètres de diamètre, augmenté sur son fond d’un espace rectangulaire de dix mètres de long. Disposés tout autour de ces espaces : un coin cuisine, des toilettes, une salle de bains, un bureau et sept chambres ; deux chambres individuelles et cinq chambres doubles. Sur la droite du pavillon, une baie vitrée, des portes-fenêtres et l’accès à une terrasse couverte d’un appentis, et à un espace vert. Le tout est lumineux et agréablement aménagé. Ce sont les personnels, souvent cent pour cent féminins, qui décident, avec la direction, des aménagements, des décorations, et elles ont du goût. Dans cette salle de vie, deux grandes tables rondes aboutées pour faire faire prendre les repas aux résidents. À un autre endroit, une grande télévision, un lecteur DVD, une chaine stéréo. Dans les toilettes et la salle de bains, des enceintes pour diffuser de la musique. Dans les chambres, des sonos et des télévisions.

En pénétrant dans le pavillon, on est accueilli par un zouave et sa pseudo-fiancée...

Lui s’appelle Charly, la cinquantaine, mal en point et joyeux. Petit, massif, assis sur son fauteuil électrique quatre-quatre, appuie-tête ergonomique, une balle de tennis plantée sur la tigelle de commande pour lui simplifier les manœuvres de sa main malhabile, tétraplégie de son autre membre. Conduite facile : on pousse on avance, on tire on recule, on penche à droite à gauche, ça le fait ; sauf que, facile facile à demi, car le mécanisme est sensible. Fixée sur les accoudoirs du fauteuil, une tablette pour poser les bras, le bas du corps est semi-paralysé, le haut juste un peu mobile. Charly a le visage rond, yeux bleus expressifs, grands cils, nez épaté, lèvres ouvrant sur un sourire de gencives, tel qu’il est né. Langue adipeuse fugueuse, souvent hors la bouche. Arrimées aux nez et aux oreilles, des ‘lunettes à oxygène’, système de tuyaux relié à un appareil générateur. Le cheveu est brun et un peu clairsemé. Charly est sans parole, il s’exprime par sons, gestes, et parvient à se faire comprendre tant il est démonstratif et malin. Mnémotechnie : Charly-le-clown. Pour communiquer pointu, il s’aide du doc de pictos posé devant lui. À son cou, est nouée une serviette pour recueillir sa salivation permanente.

Près de lui se trouve une fille qu’il couve souvent d’un regard énamouré...

Elle l’aime bien, le regarde, se veut tactile, elle pose sa main sur l’accoudoir de son fauteuil, Charly essaie de l’atteindre et de la caresser, n’y parvient pas toujours, tant il est limité dans ses mouvements et elle aussi. La quarantaine et ayant un physique de gamine, elle très petite de corps et très raide. Elle est semi-allongée dans un fauteuil roulant dont la coque est en mousse dure, confort. Son fauteuil est souvent accolé à celui de Charly. Des chaussures orthopédiques montantes, jambes et bas du corps inflexibles ; le haut aussi est rigide mais moins, ses bras tétraplégiques lui autorisent une petite liberté de gestes. Ses mains, bien que déformées, ont de longs doigts fins, jolis à voir et doux à prendre dans la main. Visage fréquemment agrémenté d’un sourire. Cheveux noirs mi-longs, des yeux bleus, nez droit, visage harmonieux. Jolie fille. Sa langue parfois s’échappe de sa bouche. Elle n’a pas la parole. Elle s’appelle Marylise. Mnémotechnie : Marylise-aux-os-de-verre.

D’autres personnes sont assises allongées à la suite, face au cœur battant de la salle de vie...

Pour faire vivre au quotidien, tous ces messieurs dames limités ou interdits de mouvements, douze personnes professionnelles qui se relaient, en semaine, les weekends, jours de fêtes, tout le temps, de 06:50 à 21:00, par équipes de trois. Une équipe du matin, deux personnes, œuvrant de 06:50 à 13:30. Une équipe d’après-midi, de 13:30 à 21:00. Une autre personne œuvre, à cheval sur ces deux temps, de 08:00 à 16:00 ; utile pour préparer les petits-déjeuners, nécessaire avec les autres pour les prises en charge du matin, pour les déjeuners, les mises à la sieste, les relevers... Cette équipe complète de douze personnels se voudrait être idéalement composée dans un esprit de parfaite complémentarité des compétences, sauf que les arrêts, le turn-over, et la difficulté à recruter, font que les choses s’organisent des fois au mieux des forces en présence ; ça tourne malgré tout, du fait de la bonne volonté et de l’esprit d’équipe. Les âges varient de la vingtaine à la quarantaine, hormis moi, le plus vieux.

Parmi les membres de l’équipe : des collègues ayant le diplôme d’aide-soignant (orientation soins) ; le diplôme d’AMP, Aide Médico Psychologique (orientation éducatif), une collègue ayant les deux diplômes, ce qui me fera dire d’elle qu’elle est 'bi', ce qui la perturbera ; des collègues sans diplôme (inhérent à la profession), mais en passe de faire des formations ; d’autres non. Les parcours des personnes travaillant ici sont différents. Avant qu’elles soient là et aient obtenu des diplômes circonstanciés, pour certaines, elles ont été, par exemple : chef cuisinière, caporale des pompiers volontaires, gérante de société informatique, dépositaire de presse, employée de mairie, employée de maison de retraite, étudiante licence de biologie des organismes et master en ingénierie écologique, étudiante sanitaire et social, étudiantes diverses, fleuriste, opératrice de production chimique, prof de maths en Afrique, prof documentaliste, restauratrice de monuments historiques, serveuse, vendeuse de produits bio... Alors pourquoi ? Parce qu'après étudiant on devient exerçant, parce que difficile à poursuivre la voie empruntée, parce que plus envie, marre de l'ancien boulot, besoin de changer de vie.

Dans l’équipe, avec nous, une maitresse de maison. Son rôle est de s’occuper de la propreté des lieux, de l’entretien des chambres, des literies, du linge des résidents, de la salle de bains, des toilettes, de la préparation des repas livrés par les cuisines. Elle a un lien particulier avec des résidents à qui elle demande à certains de l’aider un peu ; pour des raisons pédagogiques.

Ainsi sont les profils et attributions de mes collègues d'unité. Dans les autres pavillons hébergeant des résidents plus jeunes et moins dépendants, y œuvrent en plus, des moniteurs éducateurs, formés pour les occupations et les loisirs handicap, et des éducateurs spécialisés, aux formations pointues de pédagogue et d’encadrant.

Dans notre pavillon, Grégory se voit soudain secoué d'une terrible quinte de toux étouffante, il avale son flot de salive et suffoque. Une collègue va le débarrasser méthodiquement de ce qui l’encombre. Assez grand dans sa taille handicap somme toute plutôt petite, ce jeune homme a la minceur et la fermeté de corps de la jeunesse ; il est âgé d’une fin de vingtaine d’années. Il est semi-allongé dans son fauteuil roulant, en coque mousse confort, adapté à sa raideur. Il ne parle pas et il est prisonnier de son corps. Son tronc immobile se prolonge par son bassin et ses jambes qu’il ne peut et qu’on ne peut plier. Tétraplégie de ses deux membres, coudes au corps, ses avant-bras mains sont crispement campés devant lui en angle droit, il ne peut les bouger ou infiniment peu. Beaux cheveux bruns bouclés, il a un visage allongé juvénile, de beaux yeux bleus gris, le nez anguleux, un peu de travers et félin, une grande bouche qu’il ne peut jamais refermer. Il est souvent tendu et affiche un joli sourire quand il se manifeste.

Quelle pêche il a, le voisin quinquagénaire, assis sur son petit fauteuil roulant. Il ne fait que se secouer bon train, d’arrière en avant, ça a l’air de l’amuser. Heureux qu'une ceinture de maintien le sécurise. Lui est très petit, râblé tendance mince. Inertie des jambes et mobilité des bras, de façon contractée et désordonnée. C’est un homme à doudous, il en tient un dans une main, et un linge blanc de la taille d'un mouchoir dans l’autre. Il les lui faut, quand on les lui tend, il nous les arrache des mains. Jean-Yves est un brun ténébreux. Forme de visage carrée, une épaisse toison grise-noire, haut front, d’épais sourcils, le regard encaissé, nez droit à bout rond, grande bouche carnassière qu’il tord souvent, dentition antérieure en avant, le menton saillant. Pas la parole. Il émet parfois des sons graves, simultanément à des aigus. Jamais entendu ça. Extra-ordinaire ! Il ne vous regarde jamais vraiment, il a l’air absent, ou ailleurs, à l’intérieur de lui-même. Quand il se fait calme et qu’il prend la pose sur sa chaise, on dirait 'Le Penseur de Rodin'.

La phrase 'Quand la journée commence à sculpter son matin', me vient à l’esprit à voir ainsi Jean-Yves en penseur sur son fauteuil dans la salle de vie, tout propre, tout beau, bien habillé, pas encore bien réveillé en ce petit matin, à attendre le petit-déjeuner. Normal que toujours dans la glaise de si bonne heure, Jean-Yves, retour en images, ça vient de se passer comme cela...

Les deux personnels de service sont arrivés à 06:50. Ont fait les transmissions avec la veilleuse de nuit. Ont réveillé et levé deux résidents, les ont emmenés à la douche, les ont habillés, les ont mis au fauteuil et les ont installés dans la salle de vie, en attendant que le troisième agent arrive à 8:00 pour les petits-déjeuners. Puis les personnels sont allés lever deux autres résidents et les ont de même préparés. Presque réglé à la minute, le temps qu'ils en terminent, que les petits-déjeuners sont prêts. Tous les résidents aptes à manger sont levés, et les trois personnels commencent à s’affairer à les leur faire prendre. 

Un peu avant la fin de mise en table de tout le monde, le psychomotricien a pris son service à son bureau proche du pavillon. Idem pour la maitresse de maison. Ces deux s'apprécient. Avant de se mettre au travail, ils prennent un café dans la cuisinette ouverte sur la salle de vie de notre pavillon. Des résidents mobiles les apercevant, s’approchent et leurs manifestent des signes de bonjour, formels ou informels. Le psychomot' et la maitresse de maison, les saluent, leur parlent, les touchent, en retour, ils sourient, émettent des sons, envoient de regards... Sympathiques retrouvailles de chaque matin, une sorte d’étirement heureux en amorce du commencement social de la journée. 

Les infirmières arrivent avec leur charriot de soins. Elles sont deux, une IDE (Infirmier Diplômé d’État) et une aide-soignante aide-infirmière. Les résidents et nous sommes heureux de les voir. Tous ensemble, on se dit bonjour, on prend des nouvelles, ça parlote, ça s’exclame, ça s’esclaffe, ça interjectionne, ça onomatopées, il y a de la vie. Les infirmières apportent les médicaments du matin qu’elles font prendre à chaque résident. Ils en ont tous, et plutôt plus que moins. Il y a des résidents dociles, d’autres moins : ça grimace, ça geint, ça rouspète... et tout le monde les prend. Les IDE restent pour des soins à ceux qui ne déjeunent pas, puis reviendront dans la matinée pour d’autres soins.

Quand « Toc toc toc », il s'annonce toujours ainsi en toquant la porte du pavillon, on voit entrer le cadre socio-éducatif. « Bonjour » ou « Bonjour tout le monde » lance-t-il à la ronde. Il passe systématiquement tous les matins, à son arrivée. Et c’est remarquable, au double sens du terme, il s’attarde beaucoup plus à saluer chacun des résidents que nous les employés. En même temps, pas trop de temps à passer en bavardages à ce moment de la journée. Alors, il y va d’un « bonjour » par là à un résident, un petit mot par ci à cet autre, une main sur l’épaule d’Untel ou d’Unetelle. Notre résident rigolo de service Charly est encore au lit à cette heure-ci, il a du mal à se réveiller, structurellement et sans doute à cause des médicaments. Le matin, on positionne son haut de lit électrique en inclinaison haute, on lui met de la musique et on le laisse s’éveiller doucement. Eh bien, le cadre passe le voir dans sa chambre laissée porte ouverte et, quand son état de réveil est en bonne voie, voire total, et même déjà dans la déconne, ce qui arrive parfois et souvent, il lui serre la main et lui tape la causette : le cadre avec des mots, Charly avec des sons et des gestes. Avant de partir vaquer à ses autres occupations, le cadre termine de dire bonjour aux résidents dans la salle de vie, et salue ces deux femmes que nous n’avons pas encore présentées. Elles enregistrent certainement sa présence et ses mots, peut-être, mais ne traduisent rien...  

La première est Carmen, la quarantaine, issue de famille espagnole française. De petite taille, bien en chair musculeuse, elle est difficile à manipuler. Tout son corps est inerte, sauf ses bras aux mouvements empruntés et sa tête qu'elle aime à remuer parfois. Brune cheveux courts, visage rond allongé, le regard inquiet de ses yeux qu’elle fait souvent rouler, nez droit, une bouche bien dessinée, et chez elle, cette superbe : des dents qu’elle a belles et... puissantes. Sa famille a prévenu et ça se vérifiera. Parce qu'un bout de doigt glissé entre les dents la dérange, pour un soin de bouche par exemple, elle gnaque et ça fait mal ! Carmen est assise, semi-allongée, sur son fauteuil roulant confort et s’emploie durablement à somnoler. Ou alors à mordre ses doudous jusqu’à les déchirer. Ou encore, bien que lente de mouvements, à faire sa 'Calas' en produisant des sons aigus de cantatrice gazouillante, tout en remuant vivement la tête en latéral.

Joëlle est installée à ses côtés. Dépourvue de parole. Près de 60 ans, avec un visage et une allure plus jeunes. Petite mais fluette, cela lui confère une impression élégante de plus grand. Elle est assise dans son fauteuil roulant confort avec une tablette installée devant pour ses bras, et en bas un support pour les pieds. Jambes tronc semi-immobiles, et bras mains délicats mobiles quand elle est tendue. Et comme elle est souvent tendue, elles les remuent en gestes saccadés, de même que la tête. Un plastron la maintient en assise confortable. Elle présente un visage souvent inquiet : longiligne, cheveux courts gris épais, nez fin un peu aquilin, joues creuses, et bouche en lèvres minces et denture  fatiguée. Elle est de peau très blanche. Il est difficile d’entrer en relation, mais elle s'y prête parfois, quand elle balance ses doudous, qu’on ramasse pour lui redonner, avant qu'elle ne les rebalance, l’œil enjoué, en poussant de petits cris aigus dans une sorte de sourire. Mnémotechnie : Joëlle-femme-fine-agitée.

Les voilà installés là au millimètre dans leurs fauteuils, mais pour les y mettre, les retirer, les positionner sur les tables de bain-douche, sur les toilettes pour certains, les mettre au lit... que d’efforts ! Et ce, même si nous utilisons le plus souvent des matériels...

Ces femmes mesurent de 1,16 m à 1,43 m, pèsent de 29 à 56 kg. Ces hommes mesurent de 1,28 m à 1,50 m, pèsent de 36 à 53 kg. Pas grands et donc faciles de manipulation, pourrait-on penser ! Oui mais des petites tailles pas droites, membres en zigzag, bassin en angle, jambes pieds déformés. Si je puis me faire obligeamment lyrique : 'des formes à la Picasso, des corps désaxés sans point de gravité'. Pas de maintiens dans ces corps qui, soulevés à la verticale et relâchés, tomberaient lourdement sur le sol. De 29 kg à 53 kg, pas lourds, d’accord ! Mais c’est sans compter sur ce phénomène que l’on peut percevoir quand il fait froid et qu’il vente. Il y a la température effective et la température ressentie. Le mercure indique 0°C et l’on perçoit – 3°C. Idem pour nos résidents. Ils sont plus lourds à manipuler que leurs poids le laissent à penser. Il y a de l’effort, de muscles et de délicatesse à produire, pour manipuler ces corps, avec risque de douleurs et de lésions pour tous, et de fractures pour cette résidente à la maladie des os de verre. Cela requiert des efforts physiques et des efforts psychologiques d’attention, qui sont consommateurs d’énergie, très fatigants, usants.

Mais tiens, voilà que Suzy arrive du couloir cheminant lentement sur son fauteuil roulant électrique ! Après une balade on ne sait dans quels autres lieux de l’institut, elle revient et entre dans son pavillon de résidence...

Ah ! Suzy est aussi un personnage. Elle a comme une morphologie de femme atteinte de nanisme. Au verso de son corps, sa chair porte l’impressionnante cicatrice de sa terrible scoliose opérée et réduite. Elle a dans les quarante ans, a un beau visage allongé, teint pâle, cheveux courts argentés, grands sourcils sur de grands yeux bleus, petit nez normal, bouche et lèvres minces, dents régulières. Son tronc et ses jambes sont immobiles. Ses bras, ses mains, et ses doigts qu’elle a délicats, sont mobiles, tétraplégie de son membre gauche. Une fois sur son fauteuil quatre-quatre, elle se déplace par petites impulsions de sa faible main, sur la balle de tennis coiffant la tigelle de commande. Suzy a la conscience d’elle-même et se veut très coquette : belles fringues qu’elle se choisit le matin, colliers, bracelets, bagues, maquillage, parfum. Suzy a accès à la parole, elle parle mais difficilement, et souvent est-il délicat de bien la comprendre. Elle est de plus très jacasseuse et déverse fréquemment des flots de paroles qu’elle répète à l’identique.

Ce qui est trompeur ici, c’est d’avoir affaire avec ces personnes aux têtes d’adultes, avec des esprits restés au stade de la petite enfance. De fait, inclination peut-être parfois de réagir avec eux comme avec des personnes adultes lambdas. Doublement trompeur, car inclination peut-être aussi parfois de réagir avec eux comme avec des enfants, qu’ils ne sont pas. Non, ce sont des adultes handicapés, de faible âge mental. Des adultes diminués.

Quel serait donc leur âge comportemental ? Difficile à dire. Des évaluations ont été faites via 'l’Échelle de Vineland'.  'C’est une échelle d'évaluation du comportement socio-adaptatif. Elle prend en compte, non pas les capacités de la personne évaluée dans une situation structurée de test, comme le fait un autre instrument d’évaluation, mais ce que fait la personne dans la vie quotidienne. La Vineland ne mesure pas les aptitudes ou l'intelligence. Elle étudie quatre domaines. La communication : réceptive, expressive, écrite. L’autonomie : personnelle, familiale, sociale. La socialisation : relations interpersonnelles, loisirs, capacités d'adaptation. La motricité : générale et fine. Les résultats, de ces quatre domaines étudiés, sont donnés en termes d'âge équivalent, c'est-à-dire qu'on en déduit que la personne évaluée se comporte dans la vie quotidienne comme un enfant de tel âge pour chaque domaine'. De ces évaluations, pour notre groupe de personnes, il ressort des âges allant précisément de 1 mois à 3 ans 10 mois. Mais des ressentis et des dires des agents accompagnants qui les côtoient, c’est-à-dire nous, il ressort une sensation d’être en interactions quotidiennes avec des personnes ayant un âge d’esprit de 1 à 5 ans. 

Quelles sont exactement les pathologies de nos résidents ? Seuls le savent cliniquement : les services de direction, la psychiatre, les deux psychologues, le médecin, les infirmières pour partie. Les dossiers médicaux ne nous sont pas accessibles. Nous avons connaissance de grandes lignes de leurs pathologies, mais pas plus. Chose sûre, tous les résidents de notre pavillon sont polyhandicapés de naissance. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, pour ces deux personnes handicapées d’esprit et pas de corps ou si peu, que nous voyons parfois dans les couloirs, accompagnés ou non par des agents. L’un est déjà d’âge avancé, grand, mince, son esprit tourné vers l’intérieur, pour cause de s’être grillé les neurones dans une orgie d’alcool suivi d'un coma éthylique. L’autre est jeune, beau, une allure d'athlète de demi-fond d’athlétisme. Son parcours est tout aussi terrible, sans responsabilité de sa part : baccalauréat, quelque étude supérieure, une fiancée, et puis cette maladie dégénérative qui lui tombe dessus et qui lui dévaste le cerveau en un rien de temps. Il demeure maintenant dans son petit monde, dans le monde d'un petit, en court-circuit, à tourner parfois sur lui-même en poussant d'aigus « you you you »...

Pour en revenir à nous, dans notre pavillon à la capacité d’accueil de douze résidents, il s'avère qu'à ce jour nous n'en comptons que onze. Il en manque un ou une, à venir, du fait de la libération d'une place. Des hypothèses circulent. Il peut s’agir d’une personne venant de l’extérieur, d’un autre institut de la région. Ou venant directement de chez une famille ayant toujours eu la personne et qui maintenant ne peut plus assurer, pour cause de vieillissement et dégradation de l’état de santé. Il peut s’agir aussi d’une personne d'un autre pavillon du foyer, qu’on déplace ici pour raison de meilleur confort eu égards son vieillissement et l’avancée de sa pathologie. Cette dernière hypothèse tient la corde. Un nom circule. Une femme, dont le cadre socio-éducatif dira d’elle plus tard, dans un humour pince-sans-rire, pour ce qui est de la compréhension de son mental et des stratégies à mettre en place pour la canaliser : « Elle, elle est bien trop forte pour moi ! ».

① ELLE ARRIVE EN PROVENANCE D’UN AUTRE PAVILLON DE L’INSTITUT
— Et la vie suit son cours...

La voilà, elle est là, Nelly, assise dans son fauteuil roulant qu’elle ne fait pas rouler d’ailleurs. Des jambes sur lesquelles s’appuyer un peu mais qui ne la portent plus vraiment. Le bras gauche tétraplégique, l’autre pas, mais dont elle ne se sert pas pour mouvoir son fauteuil. Ce n’est pas sa préoccupation, le mouvement. Elle est plutôt dans le statique, l’immobilisme, l’aspiration au calme. Et elle est beaucoup dans le mental, si je puis dire. Son âge civil est de cinquante ans, son âge cérébral, au mieux des chiffres rapportés au dossier, est de 3 ans et 11 mois, mais pour nous, ses accompagnants, et ce que nous allons percevoir, c’est plus ! Voici son aperçu : 1,41 m, 56 kg, corps mince harmonieux aux formes bien proportionnées, courbes pleinement ovales du visage, bouche à la Béatrice Dalle, le nez fort et droit, yeux marron, le gauche car le droit semble retourné et ne montre qu’une surface blanche, cheveux souples bruns coupés à recouvrir les oreilles et la nuque.

Elle est non voyante, voire mal voyante, on ne sait pas très bien. Elle-même est ambigüe sur ce sujet. C’est donc qu’elle parle ! Elle s'exprime, rarement, très bien, et le plus souvent pour râler et balancer de sacrées réflexions. Elle a un bon degré d’humour, conscient ou non. Est-ce du premier degré que nous prenons pour de l'humour, de l'humour intrinsèque ou les deux ? Va savoir, nous n'avons pas la clé de son mécanisme.

Si elle nous arrive ici, c’est parce qu’il y a une place et qu'elle a besoin de calme. Dans le pavillon d’où elle vient, il y a parfois des troubles récurrents. Lorsqu’ils partent en crise, un jeune homme crie en tournant sur lui-même, et un homme clopinant, sous traitements pour ses pathologies et contenir son agressivité, tape de sa main ou avec des objets sur la tête de Nelly assise dans son fauteuil. Nelly se trouvera donc mieux en conformité avec ses attentes dans notre unité plus zen. De plus Nelly connait bien Suzy la pipelette, en fauteuil quatre-quatre, car elles ont logé dans la même chambre dans cet ex-pavillon d'où elles sont toutes les issues. Mais attention, si ces deux-là s’aiment bien et s’apprécient, il y a des moments où ça fritte !...

La mère de Nelly, jolie dame élancée aux blancs cheveux, douce voix, petite lueur du regard inquiète, est très proche de sa fille. Mère poule, s’il en est, elle la bichonne, la coucoune, vient la voir souvent, et sans doute l’oppresse-t-elle parfois à son corps défendant. On ne voit guère le mari de Madame, le père de Nelly je pense. Il est grand, brun, toujours en retrait, à la limite fuyant, certainement a-t-il ses raisons, et il se déplace quelque peu en difficultés de mouvance. Nelly a une sœur qu’on ne voit pas.

À vrai dire, si Nelly arrive dans notre pavillon c’est bien pour les raisons évoquées. Mais c’est aussi pour des raisons imbriquées de pathologie, de psychologie, et parce qu'elle a mis en difficulté l’équipe l’ayant en charge dans son ex-pavillon ; de bonnes professionnelles. Que de solutions ont été cherchées et imaginées ! Mais sans succès durable. Et de tout ce temps passé avec elle, certainement un déficit d'attention pour les autres.

Quel est le problème ?

Pour un oui, pour un non, pour une contrariété, ou non, pour rien d’apparent aux jugements des soignants, par besoin inconscient sans doute d’attirer l’attention, Nelly vomit à tout bout de champs, se force à vomir, vomit partout et en toutes circonstances, seule, en présence des autres, elle expulse abondamment et avec force sonorité ce qu’elle a sur le cœur. Elle s’en met partout et elle en met partout, créant de la difficulté pour tout le monde ; pour elle-même, pour les autres résidents, pour les soignants. Cela, principalement le jour, la nuit aussi souvent dans son lit : c’est l’enfer ou ça peut y ressembler. En tout cas c’est une situation d’échec. Le cadre socio-éducatif, en accord avec la directrice de notre établissement, et avec les parents de Nelly, a pris la décision de la changer d’environnement. La voilà donc chez nous...

Et voilà le cadre qui nous briefe longuement, en compagnie de la psychologue, et de la psychiatre ; qui suit cela de plus loin, avec les employés que nous sommes, mais au plus près de Nelly pour ce qui est de ses pathologies et de ses traitements.

Toujours est-il que Nelly est maintenant avec nous, dans notre pavillon, et que tout se passe bien. Elle semble se plaire. Le changement de lieu, de résidents, et d’agents ! La nouveauté ! Du coup, pour son dysfonctionnement, plus rien, disparu ! Nous lui verbalisons en début de repas, de façon ferme et partenaire qu’« Ici il est interdit de vomir », et elle s’y tient. Le cadre socio-éducatif est satisfait, et fier sans doute d’avoir pris la bonne décision. Et nous, les agents de prise en charge de Nelly, nous prenons à éprouver une fierté intérieure d’être les meilleurs agents qui soient. C’est de l’humour, mais en dessous il y a de cela ; il y a de l’humain sous la blouse blanche.

Mais bref ! Nos ‘moi’ remisés dans nos cages thoraciques sous les vêtements d’humain et de travail, poursuivons dans la narration du déroulement de ces journées si particulières que nous vivons ensemble, résidents et agents.

| Le matin, lorsque nous sommes du matin... |

… et que nous arrivons bosser, il est tôt, très tôt, trop tôt. Nous commençons à 06:50. L’hiver, il fait nuit et ça caille. L’été c’est mieux. Aux saisons intermédiaires, c’est coucicouça. Dans tous les cas, on ne peut pas dire qu’on se sente et qu’on soit bien réveillé, opérationnels.

D’autres le sont pour nous, très bien réveillés, sortis de leurs pavillons aux portes ouvertes par les veilleuses et ou le veilleur, à attendre en piaffant, en pyjama ou en robe de chambre, dans le hall derrière les portes en verres coulissantes de l’entrée du foyer...

Ce sont toujours les mêmes, les lève-tôt, il faut dire que pour la plupart ils se sont couchés de bonne heure, embrumés par les médicaments. Ils se tiennent debout, ils marchent, à peu près bien, ou pas très bien, certains chancèlent mais se tiennent. Elles et ils attendent que les premiers agents arrivent, pour leur faire la fête à leur manière, et que la journée commence dans la chaleur de la proximité, tous ensemble. Il y a là souvent : le petit M., de 1,50 m, sans parole, maigre, instable sur ses jambes, les bras raides tenus semi-écartés pour faire balancier, plus très jeune, un visage d’enfant, mignon et rayonnant, heureux de nous voir, pourvu de son casque de protection, en cas de chutes de déséquilibre ou de crise. Il y a là souvent : V., femme d'apparence physique commune, entre deux âges, se tenant debout avec sa poupée dans les mains, et qui jacasse et qui te pose des questions. Il y a là souvent : A.-M, femme entre deux âges de même, qui se dandine en marchant, le visage jovial, les dents du bonheur, qui se frotte les mains quand elle est heureuse ou contente de son coup. Cette A.-M., bavarde, bavarde, à la voix haut perchée de petite fille, dont on ne se dépêtre pas des questions qu'elle pose sur tout, surtout sur notre vie privée, si on ne connait pas le truc, les trucs, pour la faire cesser. Aux aurores, à 06:50, pas encore très bien réveillé, il faut déjà trouver la juste distance : pour lui manifester de l’attention, leur manifester de l’attachement, tout en se mettant en mental détachement. C’est possible, c’est une gymnastique.

Pas à mollir, marche semi-alerte dans le couloir, direction notre pavillon, au fond à droite. Là déshabillage et enfilage de la blouse qui sera d’une utile protection pour le service. Pour moi, ce matin, de 06:50 à 14:20. Sur place, je suis rejoint, ou je rejoins, c’est selon, la collègue avec qui je vais faire équipe. Dans une heure, une autre collègue arrivera qui, elle, officiera jusqu’à 16:00.

De son pas fatigué de la nuit, la veilleuse, le veilleur (il y a un homme) se transporte dans le couloir, entre dans le pavillon en toquant à la porte et vient se poser sur une chaise, un tabouret, près des deux grandes tables circulaires accolées de la salle de vie. Nous l’imitons. Échange de sourires, de ‘bonjour’, de quelques mots badins. Le carnet et stylo sortent de la poche, et nous voilà attentifs à la lecture commentée des évènements de la nuit : Untel qui a été en insomnie (ce qui nous éclairera de son potentiel état aphasique dans la journée), Unetelle qui a eu de grosses selles (donc normal s’il n’y a rien ce matin), Untel qui a été remarqué et libéré d'un bras coincé entre les barreaux des barrières de son lit (ce qui explique l’hématome), etc... Fin des ‘trans’, comme on dit ; des transmissions. L’employé/e de nuit va rentrer dormir à la maison, et pour nous c’est parti...

Mon pas m’emmène vers les chambres des résidents devant lesquelles je m’arrête une à une en jetant un œil à l’intérieur via la vitre du mur ou de la porte. Souvent ça dort toujours, ou c’est à moitié éveillé ou carrément bien éveillé. J’actionne le bouton mural de commande des volets roulants des chambres. Ça fait du bruit, qui ne dérange pas les dormeurs, mais qui attire l’attention des autres. Pas de réaction chez certains, d’autres sourient en m'apercevant à travers la vitre ; celui-ci lance les bras en l’air, hilare, en lançant des cris de joie. Content du jour qui se lève et content de l'arrivée de la compagnie ! Il n’a rien de tel que cela ! J’ouvre les volets immédiatement en arrivant, pour conférer de la douceur, que les résidents s’éveillent à la lente apparition du jour, l’hiver, et à la lente montée du soleil, l’été. Il me semble que c’est nettement mieux que d’entrer en chambre en faisant péter la lumière et en criant, si je puis permettre : « Allez, les garçons et les filles, debout ¡ ». Voilà qui les met directement en prise avec le cycle lent de l’éveil du Monde, dont ils font Nature.llement partie, et ça me plait bien.

Ensuite, passons aux choses sérieuses. Direction la petite cuisine près de l’entrée du pavillon, et au travail, pleine action : faire couler le café ! « Un sucre ou sans sucre, ma collègue ? ». « Sans, s’il te plait ». « Très bien voilà ». Nous nous caféinons, debout dans la cuisinette. Et nous échangeons sur ‘qui fait quoi’ pour les premières prises en charge de ces quatre résidents devant être douchés, pour raisons de service, avant le petit déjeuner collectif à venir, dans un peu plus d'une heure.

| C’est parti ! |

Alors que nous sommes dans la salle de bains en office de nos résidents, hommes et femmes que nous avons roulés sur leurs fauteuils ou avec des appareillages de levage-transport adaptés. Alors que nous les avons déposés installés sur les lits douches. Et que nous nous affairons. Passe le temps... À 08:00, notre troisième collègue d’équipe prend son service.

Elle se charge de préparer le petit-déjeuner collectif. À 08:30 maxi, tout doit être prêt pour les neuf résidents sur douze qui mangent. Il y a le temps, pourrait-on penser ! Sauf que c'est une course de demi-fond physique et mentale rythmée, avec des contraintes à satisfaire, sous peine de trouble et de désordre : pas la bonne préparation pour Untel ou Unetelle, impossible pour Il ou Elle de l'ingérer, à refaire donc, et du délai pour les résidents attendant pour manger... longuement et difficilement, ou qu’on fasse manger... longuement et difficilement. Commettre une erreur commise ne s’avère pas si grave, possibilité de la rattraper dans le mouvement, mais plus d’une approximation de préparation et c’est la désorganisation. Quand on est ancien employé/e du pavillon, l’habitude et la mémoire aidant, on s’en sort bien. Mais quand un nouvel agent arrive, il a du souci à se faire et il s’en fait !

Si je ne craignais de perdre quelques lecteurs en route, pour cause de longueurs et de difficulté de lecture, je décrirais bien ici par le menu, tout ce qu’il faut préparer pour un petit-déjeuner pour neuf. Allez, je le fais...

Tâches préparatoires : culinaires...

Faire couler une grande cafetière de café. Faire bouillir des eaux dans des récipients (de l'eau municipale, certaines eaux minérales pour raisons médicales), et y faire infuser des sachets de thé. Faire chauffer du lait. Une fois le café terminé de couler, en conserver les trois quarts dans un pichet à café avec couvercle, réserver le reste dans un récipient plastique évasé. Verser les trois quarts du thé dans un autre grand récipient plastique évasé, mettre le reste dans un pichet fermé avec couvercle. Sortir les paquets de gâteau. Sortir les paquets de blédine. Sortir les boites d’épaississants culinaires médicaux, ordinaire et supérieur. Sortir les oranges. En prendre une de ce filet livré par la mère d’un résident, la presser et réserver le jus. Prendre le sachet de pain frais complet coupé en tartines livré ce matin des cuisines. Sortir du frigo des parts individuelles de beurre. De fromage. De confiture. De miel. Sortir les cornflakes. Sortir les madeleines de ce résident apportées régulièrement par sa mère. Sortir les crèmes ‘ressources’ préconisées par le médecin pour un résident très maigre...

Tâches préparatoires bis : matérielles...

Sortir la vaisselle adaptée, assiettes, bols, verres, en plastique spécial. Sortir les couverts adaptés, avec manches caoutchouc et tiges et embouts en métal (quelques cuillères à embouts silicone), certains étant distordus ergonomiquement pour une bonne prise en main et bien porter à la bouche. Sortir le compte de serviettes-bavoirs jetables, en forme de ticket d’attente de la Sécu de 1,20 m de long, la partie externe en matière absorbante, la partie interne en matière imperméable, avec une zone autocollante sur le haut des anses pour scotcher derrière le cou, ou à nouer, c’est selon...

Les liquides répondant présents, de même que les matériels et ingrédients, allons-y pour les confections des petits-déjeuners personnalisés...

Pour elle : des tartines de pain de campagne souple, découpées en petits morceaux, tartinés de fromage crémeux mou, plus un verre de café ou de thé, c’est selon.

Pour elle : des tartines de pain de campagne souple, découpées en petits morceaux, tartinés de beurre et de confiture, plus un verre de café ou de thé, c’est selon.

Pour lui : des cornflakes détrempés de lait chaud, avec ajout éventuel de chocolat en poudre (car gourmand, il adore), plus café au lait, sucré, servi dans son verre avec anses et couvercle à pipette.

Pour elle : une assiette de cornflakes détrempés de lait nature ou au chocolat, plus un verre de thé ou de café, servi à température : tiède-limite-chaud-mais-pas-trop-sinon-problème.

Pour lui : un petit pot de ‘crème ressource’, crème médicale enrichie pour nourrissement des personnes en déficit de poids, plus un bol de blédine avec du lait nature ou au chocolat, plus un bol de thé épaissi avec de l’épaississant culinaire médical ordinaire pour favoriser la déglutition et l’évitement des ‘fausse routes’.

Pour lui : un bol de blédine à préparer avec du lait nature ou au chocolat en poudre, en texture souple et coulante, adaptée, ni épaisse, ni liquide, plus un verre de thé épaissi avec de l’épaississant culinaire médical de qualité supérieure ; pour cause de grands problèmes de déglutitions à risques.

Pour elle : des cornflakes détrempés de lait sucré, ou une blédine en texture souple, et surtout un yaourt bien sucré (là, elle raffole), plus un thé ou un café bien sucré épaissi à l’épaississant culinaire médical ordinaire.

Pour lui : une blédine au lait nature ou au chocolat, plus un thé ou un café ou café au lait, épaissi à l’épaississant culinaire médical ordinaire.

Pour lui : des corn-flakes détrempés de lait nature, jamais au chocolat (pour cause d’allergie), complétés de madeleines émiettées détrempées, plus un café noir ou au lait épaissi avec de l’épaississant culinaire médical ordinaire, plus un jus d’orange lui aussi épaissi.

Voilà, c’est prêt !

Tout ça fait seul/e, et souvent sous l’œil d’un ou deux résidents tout propres tout beaux sortis de la douche, en capacité de mouvements en fauteuil, qui se postent à la porte de la cuisinette pour admirer. L’un d’eux affectionne particulièrement d’entrer et venir se coller dans les jambes. Ça lui est interdit, on comprend pourquoi, pas de place et gênant, donc on le sort... mais il revient... alors on le ressort...

Bref, une fois terminée la préparation et mise en plateaux individuels des petits-déjeuners, installation avec les couverts spéciaux, serviettes, etc. sur un grand charriot de service à étage, à rouler et à mettre en attente près des tables de la salle de vie.

Les deux collègues en salle de bains en ayant terminé avec les douches habillements des quatre résidents à prendre en charge avant le petit-déjeuner collectif, et ayant enchainé, à trois nous finissons de lever les résidents encore au lit...

Dans le même temps, ça s'active sec dans le pavillon. Arrivée avant l'heure de la joyeuse maitresse de maison, pour raison professionnelle de caféination avec le non moins sympa psychomot'. Et arrivée dans le couinement des roues de charriot, et avec le bavardage de celles qui le poussent, des infirmières et leurs médicaments. À la vue de tout ce monde, de ce petit miracle matinal de la résurgence de la vie, les résidents se manifestent par des sourires et des bonjours à leur manière : sourires, mimiques, éclats de voix, sortes de paroles, paroles, des gestes, rien pour certains, pourrait-on penser. Mais si !, pour qui sait remarquer : de l’infime éclat dans l’œil, du minuscule sourire en coin, de la verbalisation sonore basse fréquence, ou d’autres nano-signes à percevoir, une attitude...

Mais revenons aux résidents, qu’avec mes collègues, il nous reste à lever...
Pour évoquer plus largement les levers : flash-back !
'Rembobinons la bande pour la caler au début'...

Les modes d’éveils sont vraiment différents d’une personne à l’autre...
Il y a de l’ouverture des yeux et le sourire aux lèvres quand on pénètre dans la chambre.
Au jeter des bras en l’air avec des onomatopées et cris de joie.
Au ‘Je continue de dormir’ (exprimé sans les mots).
Au ‘Je suis dans le pâté (toujours exprimé sans les mots) ‘Il faudra revenir plus tard’... ‘Bien plus tard’... Et c’est ce qu’on fera pour ce résident en grande situation de handicap, assommé de ses pathologies et par les médicaments.
Il y a le réveil tout sourire de celui-ci suçant son pouce, qui le retire de la bouche à notre vue, et qui balance un sourire lumineux, craquant, avec vue sur ses deux dents du bonheur.
Il y a celle qui parle (difficilement), qui demande qu’on lui rehausse sa tête-de-lit électrique et qu’on lui allume sa télé pour regarder du dessin animé, le temps que nous en terminions avec autre chose et que nous allions chercher l’appareil de lever pour l’extraire du lit.
Il y a ce résident dormant sur le côté, que les veilleuses changent périodiquement de côté, tout le corps enserré dans de longues orthèses de mousse houssées de velours pour son maintien confort. Maigre fragile, dos cuisse maintes fois opérés et contraint de reposer ainsi maintenu. Il nous entend arriver et tremble souvent comme une feuille. On fait pourtant doucement, avec grande délicatesse, on lui parle... et il tremble. Il faudra réfléchir à cela en équipe, avec le cadre et la psy. Pour l’heure, on le libère de ses carcans et on le met sur le dos pour qu’il se détende, un peu. Dans un moment, on viendra le lever avec le matériel.
Il y a celle qui attend sur le dos, les yeux roulants dans leurs orbites, regard dans le vague, et qui gazouille mélodieusement. Très jolies vocalises.
Il y a celle, pourtant handicapée, dont on retrouve le lit vide, en bataille, parce qu'à force de coups de reins et de gesticulations de son haut de son corps, elle parvient à s’assoir sur le rebord du lit, puis à se lancer et se rattraper de ses mains malhabiles sur son fauteuil toujours stationné le long. Elle réalise l’opération dans l’autre sens aussi. Faut la voir faire ! Elle se fait des bleus sur les jambes et ailleurs. Et parfois, elle se loupe, mais c’est rare. Un personnage cette femme !
Il y a cette résidente, lourdement handicapée, mince, légère comme la plume, qui balance ses bras, ses jambes, sa tête dans tous les sens, menaçant de se faire mal sur les barrières du lit, que nous avons recouvertes de protections de mousse houssées de plastique souple. On la calme et on l’apaise en lui disant bonjour, lui tirant parfois un sourire.
Il y a ce résident petit bonhomme, enfermé dans son repli viscéral, qui émet ces sonorités perçues comme des gémissements grognements, et qui sont plus précisément des émissions de fonctionnement, d’expression de rien de très particulier, de contentement, de joie (ça dépend des fréquences) et parfois aussi de tristesse ou de douleur quand il a mal quelque part.
Il y a cette petite résidente, toute mignonne, couchée sur le dos, enserrée dans des orthèses de protection pour la maintenir. En plus du reste, elle est atteinte de la maladie des os de verre, et l’extrême prudence est requise dans son maniement. Quand elle nous voit le matin, elle y va de son sourire de petite fille, et si on approche la main, elle enserre et presse les doigts de ses doigts fins et délicats.

Au fur et à mesure des installations à table des résidents lavés habillés et de ceux que nous levons et installons pour le petit-déjeuner, la salle de vie en vient rapidement à bien porter son nom. On approche les fauteuils de celles et ceux qui se tiennent de façon verticale, ou le plus verticalement possible, auprès des deux grandes tables rondes accolées. Les autres sont installés dans leur fauteuil confort, en retrait, ou pas encore levés. On ne peut pas être partout, et l'on doit prendre le temps de bien faire les choses avec chaque résident. Or avec eux, ça s'étale toujours en longueur.

L'installation de Martin !? Vous savez ce petit homme avançant en fauteuil par petites touches de pointe de pied au sol, et roulant à l'envers dans le couloir. Mnémotechnie : Martin-qui-roule-à-l'envers. Pour installer ce mangeur, d'appétit et gourmand, il faut déposer sa tablette de fauteuil fixée devant lui pour le maintien de ses avants bras ; défaire le plastron ajusté sur son haut de corps l'accolant au dossier, pour qu'il puisse se pencher à table ; le positionner au plus près, sans le coincer, en lui faisant poser les avant-bras sur la table ; mettre ses freins de fauteuil pour le maintenir stable. Nous lui nouons une grande serviette recouvrante autour du cou. Nous posons devant lui un set antidérapant, une assiette en plastique dur au bord latéral évasé du côté de sa main mi-valide, une cuillère à manche caoutchouc cylindrique de bonne prise en main et à la tige et cuilleron se recourbant vers la bouche. Jusqu’à il y a peu, on posait devant lui un pot rempli de café au lait que Martin attrapait difficilement par l'anse pour remplir son verre en plastique à oreilles. Cette pratique est aidante à préserver une certaine autonomie. Son service effectué, Martin s'empressait de boire, de siroter dirons-nous pour être précis, en s'en renversant un peu partout, évidemment ! Mais il prime que c'est bon ! et d'être l'artisan de son contentement. Un élément nouveau fait qu'on lui sert désormais son café dans son verre en plastique à oreilles, fermé d'un couvercle à pipette. Cet élément, c'est que Martin déglutit moins bien, et se prend à faire de plus en plus de 'fausses routes' menaçant de l'étouffer. D'où le verre à pipette canalisant le débit, plus le fait que nous conglutinons un peu son café au lait avec un épaississant alimentaire. Aime-t-il plus ou moins, plutôt moins !? Pas de réaction significative le traduisant. Et puis, il n'est pas difficile Martin ! Le sentiment de gourmandise l'emporte sur le degré de saveur. Dans son assiette ovoïde, il y a... ce qu'il attend depuis qu'il est levé, qu'il aime, qu'il prise, dont il faut lui remplir l'assiette, sinon c'est la grimace assurée : des cornflakes de flocons de maïs détrempés dans du lait chaud. Et pour lui faire plaisir, nous nappons souvent le tout de poudre de chocolat. Alors, Martin sourit, saisit sa cuillère coudée, de son geste rapidement lent, il la porte dans son assiette, il racle, il collecte, il porte tant bien que mal le butin à la bouche, il l'ouvre, enfourne, une partie tombe, il mange la part nette ingérée, il savoure. Il recommence... À la fin, on ne lui voit plus guère le bas du visage, ni même la serviette, tant ils sont maculés de cornflakes au chocolat. Alors moi de me dire, mais ce n'est que divagation, que bien qu'en déficience il sait se faire fort intelligent dans son 'exigence' d'imposer des yeux d'avoir des assiettes bien remplies, compte tenu de ce qui tombe. Bravo Martin ! Message reçu.

Mais oui, Martin, tu vas pouvoir instamment te délecter de ton irrésistible petit-déjeuner, ne sois pas si empressé ! Mais avant, tu le sais, il te faut satisfaire à une obligation. Celle de boire ce fond de café au lait dans lequel nous avons versé ce médicament, ces médicaments en poudre, que les infirmières viennent de nous livrer pour toi ; et les autres. C'est pas bon, t'as l'habitude, tu ne grimaces même pas, et tu passes rapidement à la suite.

Globalement avec les médicaments, ça se passe bien. Ou disons, à peu près bien. Les uns et les autres les ingurgitent dans des 'boissons masquantes', comme pour Martin, dilués dans des cafés, cafés au lait, thés, jus d'orange : purs ou épaissis avec de l'épaississant médical. Mais il y a des médicaments qui ne peuvent se donner qu'en cachets. Et là, souvent, c'est une autre histoire. Faire ouvrir la bouche à des résidents qui ne veulent pas les prendre, leur mettre sur la langue, sur le fond de la langue et leur faire avaler, c'est du sport et non sans danger. Avec une fine cuillère ergonomique à long manche, en appuyant déposant le cachet ou deux fois le demi-cachet, enrobé de yaourt, compote, confiture, sur le fond de la langue, on provoque une déglutition, et ça aide. Pour être sûr, une pression des doigts sur la trachée en provoque une autre. Quand ça passe, le plus souvent, c'est le soulagement ! Dans le lot, on a une rusée. On lui donne le cachet qu'elle se met dans la bouche, ou on lui met directement. Elle avale... Sauf qu'elle l'a fait glisser dans sa joue, et on retrouve des vestiges ça et là. Désormais, l'infirmière la surveille et au besoin lui fait ouvrir la bouche. Celle qui fait ça, c'est Nelly, l'ex-vomisseuse que nous venons d'accueillir. Mnémotechnie : Nelly-comme-un-voclan. Et en plus elle rouspète : « Non. Je veux pas. C'est pas bon. C'est dégueulasse ! ». Ce n'est pas toujours ainsi, mais quand ça l'est, on insiste, et elle se résout.

Tiens la voilà, ma collègue vient de la lever et de la rouler dans son fauteuil jusqu'à la table. Ce matin, elle est très ensommeillée, comme toujours et, tant mieux, elle est bien lunée. Tout du moins ne fait-elle pas d'histoire. Elle ne dit rien. Elle parait continuer de dormir, les yeux ouverts. On lui demande de s'attaquer à son assiette avec sa cuillère ergonomique, ce qu'elle fait lentement. Elle aussi aime les cornflakes au lait.

La femme, se levant elle-même en se jetant du lit sur son fauteuil, rôde depuis un moment. Mnémotechnie : Éliane-qui-se-jette-du-lit. Elle a faim. Je la récupère, roule son fauteuil vers la table, l'accote, et lui mets sa serviette. Éliane, la duchesse comme surnommée, bien que ce soit interdit de le faire. On pourrait aussi l'appeler Barbara tant elle ressemble à la chanteuse, même morphotype, Une aigle noire. Elle mange avec les mains. Dans son assiette adaptée, ce qu'elle aime par-dessus tout, des morceaux de fromage que nous lui servons avec de petits bouts de pain. Ah le fromage ! Elle attrape vite fait mal fait les morceaux, se les enfourne (c'est le mot), le fromage c'est sûr, le pain c'est moins sûr, c'est pourquoi on lui tartine aussi du fromage mou sur de la mie pour l'astreindre, contrainte alimentaire oblige. Elle mâche (pas trop). Attrape tant bien que mal sa timbale plastique, remplie de thé, et la porte à sa bouche. Son geste est si tremblant que ça coule partout autant que dans sa bouche. Elle repose sa timbale, y va d'un grand coup de main rasant sur la table, faisant tout valdinguer à terre, assiette verre, leurs restes, et elle se barre en fauteuil. Elle a souvent tendance à faire cela. Notre travail est de trouver des solutions pour y remédier. Lui mettre les freins de fauteuil quand elle est à table, lui mettre un set antidérapant adapté, lui trouver et lui donner un verre plus stable, la surveiller de près et être là et la dissuader quand elle se prépare à ce genre d'action. Pas facile ! Car on doit s'occuper des autres. Et parce qu'elle a du caractère, la fille. Elle se met en colère. Roulement de ses yeux noirs. Lancement de sa tête en avant. Levée de son bras-main tétraplégique à hauteur de visage, et violents frappements sur le dessus, de sa main valide. Borborygmes : « Hein, hein, ha, ha, hein hein !!! ». Impressionnant !

Alors que ma collègue délaisse le résident qu'elle alimente, pour aller ramasser, éponger le liquide à terre, hygiène et sécurité obligent, risques de glissades et de chutes, je poursuis de faire manger cet autre résident. Ils sont deux de ce même gabarit : d'Jamal et Jean-Yves. Le premier, ce petit résident accro de la porte-fenêtre ensoleillée du couloir. Mnémotechnie : d'Jamal-du-chaud-soleil. Le second, cet autre petit résident à doudous qui se balance en produisant du son grave aigu, à qui la mère nonagénaire livre des madeleines et des oranges. Mnémotechnie : Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves. Ces deux hommes sont très difficiles à faire manger. Parce qu'ils nous interdisent l'accès à leur visage, que ce soit avec nos mains ou des matériels de soins ou de cuisine. Quand la cuillère approche, ils gesticulent de leurs bras et leurs mains devant le visage. Pour ce qui nous concerne, le combat et la contrainte ne sont pas les solutions. Il faut les observer, comprendre et agir. Pour d'Jamal, on remarque qu'il effectue une série de gestes tournant devant lui, la série se terminant par un bref posé des mains sur ses jambes... avant de repartir pour un autre cycle. La solution pour nous est de préparer la cuillère remplie de Blédine, la tenir à sa hauteur de regard pour qu'il la voit... Attendre la fin de son cycle de mouvements et sa brève pause des mains sur ses jambes... Poser notre main gauche de façon souple et ferme sur les siennes pour les immobiliser pendant deux secondes... Et lui enfourner la cuillère dans la bouche qu'il ouvre alors automatiquement. Et on recommence. Pour Jean-Yves, dont la gestuelle est autre mais de cet ordre, on pratique aussi de la sorte. Les résidents ne se sentant pas agressés finissent par s'apprivoiser à nous et aux méthodes, nous donnant moins de mal à les faire manger, tout en s'allégeant d'un trop-plein de stress tétanisant pouvant vite dégénérer, l'un partant parfois en crises le mettant hors d'haleine.

Pendant ce temps, Suzy installée sur son fauteuil électrique avec tablette devant elle, racle tant bien que mal le fond de son assiette avec sa cuillère ergonomique et la porte à sa bouche et mange... tout en jacassant, avec qui veut, ou ne veut, ou ne peut. On ne peut pas extraire Suzy de sa coque de fauteuil adaptée à ses formes, et l'assoir sur un siège, du fait de son anatomie : très petite, compacte, colonne vertébrale tordue, etc. Fortement handicapée du corps, mais pas de la langue, même si on ne comprend pas toujours tout de suite ce qu'elle raconte. Son autre particularité, elle s'arrange toujours pour être sous notre attention. Combien de fois ramassons-nous ses couverts s'échappant soi-disant de ses mains difformes !? Parfois c'est vrai, et quelques fois elle aide... Mnémotechnie : Suzy-coquette-pipelette.

Le milieu de matinée se profile. Tous ceux devant être levés le sont. Une partie est déjà douchée et habillée. Une autre partie attend. Des résidents dont on va s'occuper sont au lit. Ce sont des résidents lourds et presque complètement sans mobilité, dont la prise en charge est longue et délicate. On ne s'occupe pas toujours d'eux, en dernier, ça peut être en premier ou en alternance avec les autres résidents si ça nous est demandé, pour une raison ou une autre : une visite, une sortie programmée...

Dans ce tourbillon du matin, nous partons avec nos plateaux-repas vers des résidents se tenant en retrait de la table dans leurs fauteuils, et aussi vers des chambres.

Au jeune Benjamin, semi-allongé dans son fauteuil confort, ayant toujours la bouche ouverte de ne pouvoir la fermer, nous apportons un soin très particulier. Mnémotechnie : Benjamin-prisonnier-de-son-corps. Pour son petit-déjeuner, et ses repas en général, nous l'isolons des autres du fait de son grand stress provoqué par les agitations alentour, les allers et venues des soignants, des infirmières..., les bruits, les râles, les toux, les cris... et par notre présence cuillère à la main pour le faire manger. Ce jeune homme salive beaucoup, est très sensible aux textures, souffre de grandes difficultés de déglutition, et un rien lui occasionne des absorptions de travers, des fausses-routes et des crises de toux interminables et exponentielles le menant à l'asphyxie. Pour l'alimenter, nous prenons avec nous : une serviette de cou recouvrante, son plateau-repas, un lot de serviettes individuelles, des gants latex médicaux à enfiler pour le retrait de sécrétions, un appareil médical électrique avec canule pour aspiration. Pour lui donner son petit-déjeuner, j'incline son fauteuil en position assise et lui oriente légèrement la tête en arrière. Du fait de sa récurrente résistance au nourrissement, je me positionne derrière lui, pour me faire oublier, le libérant ainsi de la vue de l'agent qui va 'l'obliger à...'. Je remplis la cuillère de Blédine à texture souple. Je la présente à hauteur de ses yeux pour qu'il sache. Je la glisse dans sa bouche (en permanence ouverte). Je fais pression du bout de cuillère sur le fond de sa langue, et déverse. Déglutition. Il avale. Ainsi de suite, calmement, très calmement. Ça prend longtemps. Vingt minutes, une demi-heure.

Reste à faire manger Carmen et Francis qui sont au lit. Carmen est une endormie permanente, un véritable chat, alors on la lève souvent plus tard, ce qui nous allège aussi dans nos nombreuses tâches à accomplir en amont et pendant l'exercice du petit-déjeuner. Nos muscles chauffent et notre énergie est sollicitée. Ma collègue s'occupe de Carmen, moi de Francis.

Je pars vers sa chambre double avec le nécessaire. Chez Francis qui, une fois alimenté, lavé, habillé, installé sur son fauteuil, va s'empresser d'aller rouler. Mnémotechnie : Francis-le-voyageur-des-couloirs. C'est le sosie de Jean d'Ormesson en plus jeune, et chez lui c'est souvent la joie. Il fait de grands gestes des bras à notre vue, en nous balançant des cris et son beau sourire édenté. Il est content. Nous aussi. On discute ; nous avec notre langage, lui le sien, mais on se comprend. Francis, l'hyper-maigre, est souvent de travers ou à l'envers dans le lit, et parfois se coince des membres supérieurs et inférieurs dans les barrières de maintien, que nous habillons de protections douces. Il bouge tellement, que tout lui est possible. Pas question de le contraindre, il faut le protéger de lui-même et le surveiller. Première tâche : élever le lit électrique à notre hauteur. Ensuite, remettre Francis droit sur le matelas sans lui faire mal, et sans nous-mêmes nous faire mal, car lorsque l'intéressé n'aide pas, voire résiste, c'est physique. Puis, monter la tête du lit électrique en position assise. Enfin, et c'est de l'art et de l'artisanat, caler Francis pour qu'il ne puisse ni bouger ni s'affaisser ni glisser le temps de l'alimentation, étant entendu que... il est pourvu d'une sacrée bosse dans le dos, on le rappelle. Si on se rate dans l'installation, il en résultera une déstabilisation, avec montée de la nervosité agitation et le plus grand risque d'avaler de travers et de s'étouffer, car lui aussi déglutit très mal.

Ah !... il y a du rififi dans la chambre de Carmen. Mnémotechnie : Carmen-qui-dort-et-qui-vocalise. Elle est arrivée il n'y a pas si longtemps, à la suite du décès de sa mère, très maternelle, qui s'occupait d'elle à la maison, avec son père. Le papa démuni et âgé lui aussi, s'est résolu à placer Carmen, sur l'insistance de son autre fille. Quand elle est arrivée, ses habits sentaient le feu de cheminée, cela pour donner une idée de son ambiance de vie dans sa famille espagnole. Depuis qu'elle est là, Carmen fait les plus grandes difficultés pour manger. Elle a des réserves, cependant elle fond, et il y a préoccupation et menace. Pour ses prises de repas, la psychologue a demandé qu’on insiste, ce qui va mal être interprété au début. La cuillère lui est présentée, et nous titillons ses lèvres avec le cuilleron pour susciter un réflexe d'ouverture de bouche. Parfois, ça le fait. Et bien trop très souvent, non. Notre réflexe, d'agent dans l'action voulant réussir, est de faire plus, en tentant de pousser-glisser le bout de cuillère entre ses dents. Erreur ! Parfois, elle ouvre, et le plus souvent résiste à ces tentatives d'ouvreur de coquille d'huitre, l'incitant d'instinct à serrer bloquer encore plus. Psychologiquement sot et contreproductif ! Sans compter qu'on peut endommager ses dents, blesser sa bouche et lui faire mal, ce qui advient certainement. À en reparler avec la psychologue, elle précise sa préconisation : « Continuer d'insister ! Ce qui ne signifie pas forcer, mais insister dans l'intention. ». Ça nous aide. Et c'est long, très long... de rester pendant de longues secondes la cuillère en extension devant sa bouche, en lui titillant les lèvres, dans l'espoir qu'elle les entrouvre. Lorsque le temps se fait trop long, la consigne est d'abandonner : « Elle finira bien par avoir faim (un peu) ! » espère-t-on. Pour ma part, j'ai remarqué qu'en lui présentant des petits morceaux d'aliments avec les doigts, elle pouvait ouvrir la bouche. C'est sans doute ce qu'était en train de faire ma collègue avec Carmen, le temps que je vous explique cela. La main recouverte d'un gant latex, des pincées de cornflakes entre deux doigts, elle les lui présente devant les yeux et la bouche. Elle ouvre. Ma collègue enfourne. Carmen met un temps interminable à mâcher et finir par avaler. Ma collègue poursuit... jusqu'à ce que Carmen ne veuille plus et finisse... par mordre fortement, provoquant ce « AÏE !!! » que je viens d'entendre, et qui me fait marrer. Pourquoi ? Parce que me vient alors à l'esprit cette maxime de Lao-Tseu : 'Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt.' Mais elle ne me vient pas en tête sous cette forme. Mais plutôt sous celle-là : 'Quand l'imbécile vaniteux pense toucher la lune, le sage en refus mord le doigt'. J'aime bien. Cela pour dire que tout en déficience cérébrale qu'elle est, Carmen est en intelligence de l'instinct, et que c'est elle qui mène la danse. Ça fait du bien de le constater. À nous d'être bons, d'être meilleurs ! On remarquera qu'elle apprécie l'onctueux et le sucré. Alors apprivoisement avec des yaourts très chargés, des crèmes, etc.

Trois ne mangent pas : Charly-le-clown-dévasté, Joëlle-femme-fine-agitée, Marylise-aux-os-de-verre. Ils ont mangé mais ils ne mangent plus, tout du moins de la même manière que nous. Leur gorge-trachée est désormais inopérante pour recevoir toute nourriture, même mixée ou liquéfiée. Bien que... L'une des trois, Marylise, parvient à encore ingérer de temps en temps. Ses parents viennent passer un moment avec elle, tous les dimanches soir, et la nourrissent à la petite cuillère. Le reste du temps, Charly, Joëlle, Marylise, une fois levés et en fauteuils, reçoivent de l'alimentation par gastrostomie.

Ce que j’en vois... Un tuyau plastique d'environ 10 cm, de 0,5 cm de diamètre, sort du ventre du patient au niveau de l’abdomen. Une rondelle plate de plastique, de protection, est en appui sur les rebords du trou d'où sort le tuyau. Nous mettons toujours de petits linges de compresse coupés en leur centre s’insérant entre la peau et le dessous de la rondelle, pour recueillir les suppurations. Nous les changeons régulièrement. En bout de tuyau, un capuchon solidaire que les infirmières ouvrent pour insérer des solutions médicales à la seringue, ou connecter les poches d’alimentation et d’hydratation pendues à des porte-perf'.

Présentation médicale de la gastrotomie :

« La gastrotomie consiste à pratiquer une ouverture dans l’estomac pour y amener directement les aliments sans passer par les voies digestives supérieures (œsophages). On utilise cette solution en cas d’obstacle sur l’œsophage ou en cas de trouble de la déglutition majeure risquant d’entrainer des fausses routes. »

« La gastrotomie est une intervention qui permet de mettre en place au niveau de l'abdomen un orifice faisant communiquer l'estomac avec l'extérieur. La mise en place d'une sonde permet ensuite d'introduire l'alimentation directement dans l'estomac. L'apport énergétique, appelé nutrition entérale, permet alors au patient de s'alimenter de manière équilibrée. Les aliments sont introduits par une tubulure qui s'adapte sur la sonde. Ainsi cette petite ouverture de l'estomac à travers la paroi abdominale permet l'apport nutritionnel indispensable au patient. »
(sources médicales).

Ce que j'avais donc pris pour des porte-perfusions et des perfusions, lors de mon premier passage éclair dans le couloir, lors de mon embauche, n'en sont pas. Ce sont des systèmes de d'alimentation directs. Et c'est parti... pour un long temps. De 1 à 2 heures pour l'écoulement du produit d'une poche, selon qu'il est d'hydratation ou d'alimentation. Débit lent pour éviter les phénomènes de reflux régurgitation et d'inhalation subséquente. En volume général, il est servi « 1,5 litre d'hydratation par 24 heures ; et 500 millitres d'alimentation sur 6 heures, en 1 ou 2 fois par 24 heures, étant entendu qu'il y a des variantes selon les besoins de chacun/e en fibres et protéines. » (détails techniques communiqués par une infirmière).

Pour les deux agents du petit matin, dont je suis, cela fait 2 heures 40 que nous réveillons les résidents, que nous en levons une grande partie, à la main ou avec des appareillages, que nous en déshabillons lavons douchons séchons, habillons deux chacun, que nous les mettons à table, plus les autres que nous levons et installons en pyjama pour ceux qui mangent, que nous les faisons manger, que nous débarrassons, que nous nettoyons les tables et le sol autour des tables... La phrase est longue, je sais, elle est à la mesure de la longueur, de la lenteur, et de la tension que génèrent ces prises en charge handicap... Cela fait maintenant 2 heures 40 de labeur sans répit que nous nous agitons, et c'est moite mouillé trempé sous les bras et chaud dans la tête, tendus des muscles et souvent noués, que nous dirigeons éminemment vers ce que nous attendons : la mi-temps ; le temps de pause...

Est-ce moi, mon état de forme, mis à mal, qui me joue des tours !? Il y a un instant, en proximité de Joëlle-femme-fine-agitée, il m'a semblé percevoir ceci... Elle remuait la tête et les bras en émettant des sons : « Heu ! Ha ! Haa ! Heue !... », et ouvrant sa main enserrant son doudou, elle l'a balancé par terre. Le ramassant, je lui remis en main, en lui glissant un mot. Lueur de contentement dans son œil, comme ça lui arrive, et elle relança le doudou en proférant ses sons : « Maa ! Cteu ! Haa ! Niii ! Moo ! Géé ! Néé !... » Sourire de ma part, quelques mots de pseudo-reproches et le doudou que je lui remis en main et que cette fois elle conserva. Tournant le dos pour m'éloigner, dans son galimatias d'onomatopées, il m'a semblé percevoir assez distinctement... «  Macte animo gene... ! » Je me suis retourné. Elle gesticulait toujours, le regard dans le vide. Je suis parti...

Alors que la troisième collègue, arrivée plus tard pour préparer les petits-déjeuners, qui a participé à lever des résidents, à faire manger... alors que celle-ci enchaîne sur des toilettes douches de résidents en attente, nous les deux agents de 06:50, nous apprêtons à nous poser... Avant de ce faire, je demande à ma collègue sortant du bureau attenant, où sont installés nos casiers personnels, de me prêter son portable. Je vais sur Internet et je tape le début de ce qu'il m'a semblé percevoir. Envoi et résultat... 'Macte animo generose puer sic itur ad astra' : 'Courage noble enfant c'est ainsi qu'on s'élève vers les étoiles.' J'en suis très troublé !

①-bis | LA PAUSE, OÙ L'ON SE POSE, ET OÙ L'ON CAUSE, DE PLEIN DE CHOSES...

Fichtre, que ça fait du bien quand ça s'arrête ! Encore que... ça ne s'arrête pas complètement. Puisque ma collègue et moi passons notre temps de pause, aux tables dans la salle de vie. En surveillance des résidents immobiles sous la menace de fausse route salivaire asphyxiante, quinte de toux dégénérant, crise d'épilepsie, malaise, divers incidents. Et en surveillance de ces résidents mobiles, demeurés avec nous et tout aussi susceptibles de ces mêmes incidents. S'ils veulent sortir du pavillon, ils le peuvent, et c'est le personnel de l'endroit où ils se trouvent qui surveille. Nous faisons la même chose en retour. À l'exception du pavillon des autistes et du pavillon voisin, multipathologies, qui demeurent fermés et où les sorties se font sur autorisation et sous surveillance personnalisée, notre pavillon, et celui attenant, restent ouvert et les résidents en capacité peuvent circuler et aller et venir à leur convenance. On ne les contraint pas, c'est interdit. Souvent des résidents d'autres pavillons viennent rendre visite et des problèmes peuvent survenir. Ainsi, ce résident qui vient en marchant tant bien que mal, et qui vole et ingère ce morceau de pain, alors que sa pathologie l'interdit. Si nous n'intervenons pas rapidement, c'est l'étouffement. Cet autre jeune résident, joueur et farceur, qui vient avec son fauteuil électrique et qui fonce sur Suzy-coquette-pipelette, en recherche de proximité parce qu'il l'aime bien. Cet autre jeune résident, fort et robuste, qui marche en constant déséquilibre ou en se trainant par terre, et qui pince ou tord les membres de qui il trouve. Il est suspecté d'avoir casser un bras à un résident, mais personne ne l'ayant vu faire, on ne peut vraiment lui attribuer cet acte. Toujours est-il qu'un jour, je l'ai vu assis à terre, à l'entrée de notre pavillon, alors que nous discutions avec un père de résident. Le Monsieur le trouvait mignon. Il l'est, c'est un beau gosse. Et personne ne s'est méfié, ni lui, ni nous non plus d'ailleurs, absorbé par la conversation, de cette trop proche proximité. Le jeune étendant alors le bras et chopant les couilles du Monsieur, en souffrance, il nous a fallu intervenir. Tout ça pour dire, que notre pause est bienvenue, mais pas entièrement reposante.

Je me suis livré à un calcul. Celui du kilométrage parcouru quotidiennement. Pour cela, je me suis équipé d'une montre podomètre que j'ai portée à mon poignet pendant plusieurs mois. Notre espace de travail est vaste. C'est un lieu de vie des résidents circulant en fauteuil, pour ceux qui le peuvent, les autres demeurant là immobiles dans leur fauteuil, et de l'espace est nécessaire ; espace que nous les agents devant couvrir en permanence. De plus, les résidents ne viennent jamais à nous. C'est toujours à nous d'aller les chercher où ils se trouvent pour faire ceci ou cela. Certains vaquent et vont loin, très doucement certes, mais à force ils vont loin. Notre petit d'Jamal-du-chaud-soleil ne va guère loin, seulement à 10 mètres de la porte du pavillon dans le couloir, en stationnement près de cette vitre ensoleillée. Mais quand on il faut aller le chercher, de là où l'on se trouve dans le pavillon, ce n'est pas tout près. Martin-qui-roule-à-l'envers va plus loin. Il va toujours se poster devant une fenêtre face au parking, à l'autre bout du foyer, à voir qui arrive et qui part. C'est à 100 mètres. Francis-le-voyageur-des-couloirs va partout. Nous sommes obligés de faire tous les couloirs, les coins et recoins, pour savoir où il se trouve. Il longe les murs, tente d'ouvrir toutes les portes et va voir plus loin. Il en fait des kilomètres ! Et à nous il en fait faire. Nous avons aussi Éliane-qui-se-jette-du-lit qui navigue. On la retrouve vers le pavillon des infirmières, ou dans un autre pavillon où elle est entrée. Enfin, Suzy-coquette-pipelette roule très loin, avec son fauteuil électrique. Tout ça pour dire que mon podomètre enregistre de belles performances ! 6 kilomètres, pour le moins, par séquence de travail (06:50 - 14:20 ou 13:30 - 21:00), et 9 kilomètres pour le plus ; hors les piétinements non calculés. La moyenne de tous mes relevés s'établit à 7,5 kilomètres. C'est beaucoup. C'est fatigant. Et ça se cumule aux efforts musculaires constants.

Ah ah ah ! Lorsque le cadre socio-éducatif passe au pavillon au moment de la pause, et qu'il me voit à l'œuvre, ça le fait sourire. Au sein de mes collègues, il en est qui ne déjeunent pas le matin, juste un café, et qui en reprennent juste un autre à la pause ; plus de l'eau, un verre, seulement, comme savent le faire les femmes. Il en est aussi parfois qui sirotent des potions amaigrissantes, apportées dans des petites bouteilles et ou des bidons. Rien de bien régénérant donc ! Pour ma part, je fais comme dans mon sport pratiqué longtemps, la course, la course sur route, le semi-marathon, je m'abreuve et je me nourris. Beaucoup d'eau, du jus de fruit, un fruit, un deux trois petits gâteaux, un café. À force, certaines collègues en viennent par mimétisme à bien s'hydrater et à croquer un fruit.

À la pause, nous ne sommes rarement que les deux agents du matin à table, car nous invitons. On invite au café : la maitresse de maison ayant en charge la gestion des lieux, les chambres, les lits, la préparation des déjeuners au gré des plats livrés par les cuisines. On invite : le psychomotricien, la cinquantaine, déconneur, aimé, dont le bureau se tient à deux pas dans le couloir. On invite parfois : une infirmière ou une autre, une aide-infirmière... Et nous voilà tous à table, tout du moins nous les agents, pour un quart d'heure, vingt minutes, à se poser, se détendre, et à faire de l'ambiance. Du coup Martin-qui-roule-à-l'envers vient s'agglutiner, et montre du doigt et de par son sourire édenté qu'il veut un café. On le lui sert dans son verre plastique à oreilles et à pipette. Suzy-coquette-pipelette, sur son haut fauteuil électrique, arrive et participe tant bien que mal aux conversations. Elle presse, sitôt la pause terminée, de donner un coup de main à la maitresse de maison, qu'elle aime beaucoup et qui l'occupe à la 'faire travailler'. « Tiens Suzy, veux-tu m'emmener et me déposer cette pile de linge dans telle chambre ? ». Elle lui met sur sa tablette de fauteuil. Et Suzy prend du temps à le faire, mais elle y parvient et ça la rend heureuse. Elle dit partout qu'elle « bosse ! ». Parfois, Éliane-qui-se-jette-du-lit s'approche et prend la main de quelqu'un/e, parfois seulement parce qu'elle très sauvage. Et Nelly-comme-un-voclan, au calme dans un coin, aime bien qu'on la rapproche quand ça bavarde, que ça rit et que ça dit des âneries. Ça la fait rire. Voici donc l'ambiance de la pause. Un moment de vie très apprécié... des agents... des résidents... et de la Direction qui nous voit faire... en appréciant me semble-t-il cette convivialité inter-humains plaisant à tous.

② ELLE NE VOMIT PAS, TOUT VA BIEN !
— La Direction se satisfait de sa décision de changement de pavillon. L'équipe se satisfait de son travail.

Elle !? La fameuse Nelly-comme-un-volcan, ayant procuré tant de labeur, de là beurk !, de vomi à nettoyer à son ex-équipe d'accompagnants. Reflux de buffet à volonté ! : à table, avant et après la douche, surtout après c'est tellement mieux... et en d'autres circonstances dont nous ferons le rendu. Pour l'heure, nous en arrivons à la douche, et tout coule cool. Enfin, façon de parler, car on va vite voir que la prise en charge en douche de nos ami/es n'a rien d'un long fleuve tranquille. Long : oui. Tranquille : non.

La salle de bains, attenante au lieu central de vie, est plutôt fonctionnelle même si elle pourrait être mieux ; des travaux d'extension sont prévus. Dans cette assez grande salle de bains, mais pas trop, l'espace s'avérant nécessaire du fait qu'on y véhicule des résidents en fauteuils et des matériels de transferts, trois espaces cohabitent et font corps : celui de l'entrée avec les rayonnages des trousses de toilette des résidents, le tableau des relevés de soins, l'évier ; un espace au fond avec un lit douche, protégé des regards par un rideau de bain ; sur le fond droit un autre espace, avec un second lit douche derrière le rideau ; plus sur la droite, pour terminer la boucle, un ultime petit coin, fermé d'une porte, les toilettes.

Pour les ablutions sur les lits douche, c'est manuellement qu'on installe les résidents assis en fauteuil simple. Car s'ils occupent ces fauteuils légers, c'est qu'ils peuvent se créer quelques points d'appui, notamment lorsqu'on les manipule. Pour eux, comme pour nous, le transfert du fauteuil sur le lit douche n'est pas une mince affaire. Ça demande un effort de part et d'autre. Méthodologie : accoler le fauteuil roulant, de côté, accoudoir le long de la paroi latérale ouverte du lit douche. Se positionner face au résident. Lui dire et-ou lui faire comprendre ce qui va se passer ; accessoirement lui demander son aide. Se pencher légèrement en avant. Lui passer les avants-bras sous ses aisselles. Plier les genoux. Bander fortement ses muscles. Soulever le résident. Faire une rotation vers le lit douche, en prenant soin de faire glisser ses semelles de chaussures sur le sol, pour s'éviter la torsion des jambes et du bassin ; et les pathologies qui s'ensuivent. Déposer le résident sur le lit douche. Le tourner dans le sens de la longueur. L'allonger. Lui mettre un oreiller de bain sous la tête. Refermer la paroi latérale ouverte du lit douche. Dégager plus loin le fauteuil roulant, en faisant en sorte qu'il ne gêne personne : l'autre collègue qui est en douche, les infirmières qui vont et viennent selon les besoins.

Toujours pour les ablutions sur les lits douche, c'est aussi avec des matériels qu'on installe les résidents, sans maintien et-ou à risques corporels ; pour rappel l'une des filles a la maladie des os de verre. Après leurs petits-déjeuners au lit, pour ceux qui mangent, nous allons les chercher avec l'un de nos deux lève-personnes. De leur position couchée sur le dos, nous les faisons délicatement rouler sur le côté. Nous installons un filet ajouré sur toute la verticalité de leur corps. Nous le déplions harmonieusement sur la couche. Nous replaçons le résident à plat dos. Nous tirons de-ci de-là sur les bords du filet afin que le corps se positionne bien au centre du filet. Nous approchons le lève-personne, qui se trouve être une sorte de petite grue montée sur un socle à quatre roues. Sur le support haut du lève-personne, quatre attaches sur lesquelles fixer les sangles des extrémités du filet. On abaisse électriquement le haut du lève-personne à hauteur du résident dans le lit. Pour sécuriser, on procède à des croisements des sangles du filet sur le résident. On fixe les sangles des coins du filet aux quatre attaches du haut du lève-personne. Voilà le résident prêt à être levé et tracté ! On procède électriquement au levage du haut du lève-personne. Le résident se retrouve dans les airs, allongé-assis dans le filet. On l'emporte via le lève-personne à roulettes jusqu'à la salle de bains. Visuellement, la scène a des airs de cigogne volante, transportant un enfant dans un balluchon. C'est surprenant et beau ! Une fois dans la salle de bains, nous déposons électriquement le résident sur le lit douche. Nous retirons le filet. Une fois la douche faite, et l'habillage réalisé, nous réitèrerons ici l'opération de la pose du filet et du levage, et nous irons faire la dépose délicate du résident dans son fauteuil confort ; le filet ergonomique restant sous lui afin de servir à la prochaine manipulation via le lève-personne.

Autre matériel utilisé, notamment pour Martin-qui-roule-à-l'envers : le verticalisateur. Nous nous en servons pour le mettre aux toilettes, version grosse commission, pour la petite, en journée, nous l'isolons et le faisons pisser dans un pistolet. Donc le matin, par exemple, nous nous rendons dans sa chambre. Nous le manipulons et le faisons assoir dans son lit. Nous le faisons tourner vers nous, en bordure de lit en position basse. Nous lui faisons poser les pieds sur le socle de l’appareil et nous l'aidons à mettre ses jambes en appui sur le repose-tibia. Nous lui plaçons une sangle dans le dos, sangle qu'à ses extrémités nous fixons à l'appareil. Nous insistons à bien lui faire tenir avec ses mains les poignées du verticalisateur. Nous déployons électriquement l'appareil en hauteur. Le résident se retrouve pratiquement en position debout. Ça lui donne une allure d'homme sur une trottinette tricyle électrique. Et nous l'emmenons, ainsi jusqu'aux toilettes, sur son socle à roulettes. Là, nous l'abaissons électriquement jusque sur la cuvette, et nous le sécurisons avec des bras articulés installés de chaque côté du trône. Une fois que Martin a terminé, nous procédons à son relevage électrique, nous l'essuyons, le reculottons, et nous le transportons jusqu'au lit douche de la salle de bains où nous le déposons assis puis l'allongeons.

Retour aux ablutions ! Le résident se retrouve allongé à plat dos sur le lit douche. Ce qui suit sollicite grandement nos muscles et nos sens ; l'un de nos six sens, en particulier. Pour les résidents déposés via le lève-personne, parfois lourds de corps, et souvent lourds de leur poids d'inertie, il n'est pas si simple de dégager la sangle du lève-personne se trouvant sous leurs dos, leurs séants, et leurs hauts de jambes. Une fois fait, avec la plus grande délicatesse, nous arrivons au déshabillage souvent mouvementé du résident. Si certains ne bougent pas ou peu et se laissent dévêtir dans la difficulté, de leurs corps et de leurs membres déformés, quelques-uns se lancent dans la résistance. Un résident attrape ses vêtements qu'il sent quitter son corps avec ses mains, les cramponne et les retient de toutes ses forces. Petite taille, petit corps et petits membres, ce résident ! Mais quelle grande force pour s'accrocher à sa peau vestimentaire. Obligés de ne faire que ça !... lui ouvrir la main, l'autre, poursuivre le déshabillage..., lui ouvrir la main, poursuivre..., l'autre main, poursuivre..., les deux mains, poursuivre..., etc. Cet autre résident aux grands membres décharnés, lance ses bras dans tous les sens ! Attention de ne pas se prendre une mandale !!! Et continuer de déshabiller, souplement, doucement, gentiment... dans la compréhension et l'attention du trouble stressant qu'éprouve le résident, à qui il semble qu'on arrache quelque chose.

Vient ensuite l'instant de bravoure de l'un de nos six sens, comme annoncé plus haut, en plus de celui de la vision, cela s'entend. Il faut de la technique et de la longue pratique, pour ne pas se retrouver en dette d'oxygène, la langue bleu violacée, cyanosé/e ! Heureusement que je pratique régulièrement la natation. Pour avancer, en mouvements de crawl : inspiration, rejeter l'air en petit filet, attendre la prochaine sortie de la tête de l'eau, recommencer, etc... Ne pas respirer sous l'eau, ça s'appelle l'apnée. Ici avec les résidents, de l'ouverture de leurs 'protections' (terme technique), de leurs couches (terme usuel), jusqu'au dégagement dans la poubelle, je me suis amélioré en technique de respiration contrôlée apnéique !
« Oh merde ! Tant que ça !!! »
Enfilage des gants latex, des carrés de papier ouaté résistant Cotocell à proximité, et... nettoiement du séant... souvent des côtés... et parfois du devant, préalablement aux premiers jets expurgeants de la douche. Mais avant cela : enlever le plus gros, bouchonner les Cotocell souillés dans la protection ouverte, la refermer, et la jeter dans nos poubelle spéciales.
« Ouf ! »
Je ne voudrais pas insister, mais je ne peux résister à évoquer ce trait d'humour d'une collègue aide-soignante, disant d'une résidente très 'étalante' en matière de matières : « C'est à se demander si elle n'a pas un second anus devant ! ». J'arrête-là. Toutes mes excuses, ah ah !...

Obligé de poursuivre quand même un peu, professionnellement s'entend. Il arrive qu'une ou deux de nos résidentes se retrouvent avec des selles dans le vagin. Pour y remédier, il doit y avoir intrusion. C'est du ressort des infirmières, sur délégation du médecin, lesquelles s'en chargent avec leurs matériels d'aspiration et leurs solutions lavantes aseptiques. Les résidentes n'aiment pas, grognent, se plaignent, se débattent, et il faut tout l'art des infirmières et l'assistance des accompagnants de confiance de tous les instants que nous sommes, pour leur rendre l'opération la moins violente (violante) possible.

Notre travail aussi est d'évaluer l'état des selles des résidents... abondantes, moyennes, petites, molles, traces ; présence de règles chez les filles ; et d'annoter une feuille de relevés accrochée dans la salle de bains, pour que les membres des équipes se succédant, et surtout les infirmières, aient un aperçu signifiant des flux. Nous surveillons aussi les urines.

On surveille tout, en fait ; toutes les anomalies corporelles existantes et apparaissantes. À tel point qu’à force on ne sait plus où l'on en est. En revenant d'une semaine de congé, je détecte comme une tique dans un des sourcils de Nelly-comme-un-volcan. Peut-être en est-ce une, ou alors est-ce une petite boule y ressemblant. Certainement une petite boule, car en la manipulant un peu on ne discerne aucune trace de tête ou de pattes fichées dans la peau. Impossible de dire ce que c’est exactement. « Faudra montrer au médecin ! » dit l’infirmière. Question aux collègues : « Nelly a-t-elle cela dans le sourcil depuis le début, ou est-ce nouveau ? » Impossible à dire. Personne ne sait. Faut le faire ! Ou alors ... trop d’observation tue l’observation.

Ensuite, rasage pour les garçons. Et si certains se délectent de ce moment où l'on humecte le visage d'eau tiède, on l'enduit de mousse à raser mentholée, on rase délicatement... D'autres ne veulent pas se laisser faire. Et quand on dit : 'ne veulent pas se laisser faire', c'est carrément pas du tout. Mouvements de tête incessants dans tous les sens, mouvements des bras et des mains, etc... C'est l'enfer pour ce résident à raser, et pour nous qui devons le faire. Alors a-t-il été décidé de ruser et de le contraindre un peu, le temps du rasage ; sinon, globalement et dans la durée c'est interdit.

Francis-le-voyageur-des-couloirs n'est pas déshabillé préalablement. On lui conserve son pyjama et on le libèrera tout à l'heure de sa protection. Action ! On lui extirpe les bras de ses manches de pyjama, tout en lui laissant son haut sur le corps. C'est sportif, car il bouge, il résiste, se débat, et il faut veiller à ne pas être distordant. La patience et l'habitude aidant, nos efforts aboutissent. Le voilà avec les bras le long du corps, prisonniers sous son haut. On attrape son bas de pyjama par l'élastique-ceinture, et on le lui remonte le plus haut possible sur le tronc, par-dessus son haut de pyjama bloquant déjà ses membres supérieurs. Francis se retrouve doublement prisonnier de son haut, et de son bas remonté par-dessus le haut jusque sous les aisselles ; un peu comme à la façon de se culotter de Jacques Chirac ! Mais ce n'est pas tout, car il arrive parfois à ce bougre de Francis de se délivrer quand même. Pas grave en soi. Mais s'il le fait à force de moult gesticulations alors qu'on le rase, c'est une autre histoire qui peut devenir saignante. Alors, on attrape ses manches vides, et on les lui noue autour de son haut du corps. Triplement prisonnier ! Temporaire certes. Et il n'aime pas ça. À suivre, il faut faire vite et calmement. Toujours dans l'adversité, car Francis donne des coups d'épaule, de bassin, et tente de se relever. Il faut l'apaiser et lui parler, sans trop d'effet souvent, mais il le faut, car ce qui suit se veut être très délicat. Il faut pratiquer d'une seule main sur un visage qui fait des va-et-vient incessants d'un côté à l'autre. Je suis droitier. J'emploie ma main gauche à contenir, maintenir, tenir, le visage de Francis, et son haut de corps lors des soubresauts. J'emploie ma main droite multifonctions pour manipuler le robinet de douche et faire affluer un peu d'eau tiède à la pomme de douche ; j'humecte mes doigts ; ferme le robinet ; humecte le visage de Francis d'eau tiède ; je prends la bombe de mousse à raser que je décapsule comme je peux ; je vais affluer de la mousse en appuyant de la base de mon pouce sur le piston ; je lui applique sur le visage ; il n'aime vraiment pas et le traduit en tentatives de gestes échappatoires ; je saisis le rasoir mécanique ; je commence à raser ; je rase ; je fais gaffe ; très gaffe ; il bouge ; les joues ça va ; le menton et sous le nez, c'est une très grosse galère... Et l'on est heureux quand on en termine avec Francis, bien rasé, ou à peu près bien rasé, et sans égratignures ; ce qui arrive.

On pourrait le raser au rasoir électrique !? Oui mais non ! Il ne supporte pas la proximité et le contact sur son visage d'un gros truc bruyant lui apparaissant menaçant. C'est la panique et l'hyper stress.

On pourrait lui laisser la barbe ou un peu de barbe, ou le raser que de temps à autre. Une fois, je m'y risque. Je lui laisse pousser un petit bouc court et sympa. Il le porte bien. Il se passe quelques jours. Et puis, la mère de Francis vient voir son fils et ne trouve pas ça au poil. Elle rouspète auprès de la directrice ; qui nous secoue le bulbe. Alors, exit la barbe ! Il est étudié la possibilité de lui faire faire une épilation définitive des poils de barbe, sous acte médical, pour éliminer son stress de rasage quotidien. Mais ça n'est pas possible et-ou retenu ; je ne sais pas exactement.

Pour ma part, étant homme et ayant l'habitude de manier le rasoir à main, ça va. Mais certaines de mes collègues, filles donc, galèrent pas mal. Surtout les jeunes, qui ne sont pas entrainées. Il y a des coupures de temps en temps, des applications de baumes cicatrisants, des poses de petits pansements. L'une d'entre elles demande à son conjoint de s'entrainer sur lui. Il refuse. Pas gentil le conjoint !

Poursuivons par la douche...

En général, tous aiment bien et passent de bons moments. Nous le voyons à leur air de contentement et leurs mimiques. Cette eau tiède leur dispense ce même bien-être que chacun d'entre nous apprécie quand il est sous la douche. À cela s'ajoute l'ambiance. La salle de bains se voit équipée d'un tuner, que nous connectons sur des radios diffusant des chansons de nostalgie ou plus actuelles. Nos résidents s'avèrent sensibles aux mélodies. Évitement de zique agressante, inutile d'inviter le stress. Quand on oublie de mettre la radio, un des résidents désigne du doigt le tuner installé sur une étagère et fait des « Hein ! Hum ! », traduction : « Allume la radio ». Ce qu'on fait. Et souvent nous les accompagnants-soignants chantons dans la SDB. Certain/es chantent bien, très bien même, et d'autres chantent comme des casseroles... Mais ça chante et c'est là l'important.

Il y a de la complication avec Nelly-comme-un-volcan pour la douche. Nelly, sachant parler, qui se montre discrète et avare de paroles, mais qui sait trouver les mots quand ça ne va pas. Elle se sent fragile et elle a peur quand on la manipule, notamment lors de son installation sur le charriot douche. On la prend sous les bras, on la lève de son fauteuil, on l'assied sur le rebord du lit douche, on met une main dans son dos, de l'autre on lui attrape les jambes et on la fait glisser d'un mouvement de rotation pour la coucher allongée sur le lit douche. C'est là que survient le problème ! Même si on y va doucement, elle se sent déséquilibrée, partir en arrière, elle crie, hurle « Non je veux pas » « J'ai peur » « Non arrête » « Je vais tomber »... Quand après de multiples précautions, négociations, rassurements, nous parvenons à la faire allonger, elle ne le fait pas complètement à plat dos. Elle se positionne toujours un peu de biais en appui sur une fesse, la main agrippée au rebord du lit douche, prête à faire mouvement et à se mettre en position assise pour se rassurer. Dans ces conditions, difficile de lui donner la douche, à plat dos et par positionnements sur les côtés pour avoir accès à l'ensemble des parties hautes de son corps, les flancs, le dos. Tout cela se fait souvent dans l'adversité, c'est du stress pour elle et de la difficulté pour nous.
Alors il en est discuté en équipe, et il est décidé de lui donner la douche en l'installant sur une chaise adaptée. C'est une chaise douche silicone waterproof sur roulettes à freins, équipée d'un mécanisme de levage au pied permettant de faire monter le siège, percé, à bonne hauteur pour permettre l'accès aux parties intimes. Un bras de protection articulé à bloquer devant le résident empêche toute possibilité de chute. Ça rouspète, il y a toujours quelque chose qui ne va pas, mais globalement Nelly se sent mieux en confort, ainsi assise.

À part cette miss râleuse qui geint « c'est froid » « c'est chaud », et à qui on tente d'inculquer le sens du mot 'tiède', parce le plus souvent la température est bonne et qu'en fait elle se trouve surprise par le contact de l'eau, à part les mésaventures aquatiques de la miss, aucun autre résident ne manifeste de signes négatifs ; au contraire...

Notre petit d'Jamal-du-chaud-soleil, toujours l'air ailleurs, presque toujours à l'intérieur de lui-même, adore la chaleur de l'astre solaire et de l'eau de la douche. Il est né de ce côté de la Méditerranée, mais manifestement ses gênes sont restés sous dépendance du soleil de là-bas. Lorsque l'eau de la douche vient lécher son corps, c'est immédiatement la détente et l'extase. Les traits de son visage s'illuminent, de même que ses yeux qui se mettent en prise avec moi, comme pour remerciement. Il sourit, découvrant ses craquantes dents du bonheur. C'est bizarre cette sensation éprouvée avec lui à ce moment-là, l'impression que ses lèvres remuent et prononcent ces mots muets que je lis : « On se reverra au Paradis ! Comme si c'était d'actualité et que nous étions éligibles pour y aller. » Ça me fait presque peur. Je le savonne et pour rinçage je fais survoler le pommeau de douche à basse altitude sur son corps. Ensuite, je fais durer le plaisir : « Eau chaude à volonté pour toi, d'Jamal ! ». Il le perçoit, il en jouit. Et d'instinct viscéral, pour se faire sûr que ça perdure ad vitam aeternam, il m'attrape malhabilement le pommeau des mains qu'il appose et tient serré contre son torse, devenant ainsi le maitre de l'eau.

Suzy-coquette-pipelette, calée dans son lit la nuit, et dans son fauteuil électrique le jour, aime la douche. « Ça fait du bien » qu'elle dit. Installation au filet sur le bac. Elle parle. Et soudain s'assombrit pendant qu'on la dévêt. Se tait. Préoccupée. On peut lui demander. Ou on devine. Là, on devine. Une collègue va sortir Martin-qui-roule-à-l'envers des toilettes pour le prendre en charge dans le second espace douche, et Martin avec son degré de conscience va la voir nue. Échange verbal avec ma collègue et jeux de rideaux pour éviter cela. Suzy se détend. Elle sourit. Plus loin, elle rit aux plaisanteries que je lui fais, elle y est réceptive. Et d'un coup à son insu : elle pète. Son visage se liquéfie. Elle s'en trouve très gênée, cela doit être pour elle de l'ordre de l'interdit. Elle bredouille : « Excuse-moi Jean-François, je l'ai pas fait exprès ». Je souris et lui dis « que ce n'est grave, que ça arrive. Même à nous les personnels accompagnants. » « C'est vrai ? » vient-elle s'assurer. Approbation ! La douche se poursuit en détente et bonne humeur.

De la bonne humeur et de la belle folie, il y en a chez le résident qui se voit installer sur le charriot douche. Charly-le-clown. Toutes les misères du monde, on l'a déjà dit, mais le surligner n'est pas exagérer, et au-dessus de cela, un infaillible tempérament de déconneur. Lui, la douche, il aime. Tout d'abord, parce qu'on va le laver de toutes ces salissures qui l'encombrent partout, les fèces et les quantités de sécrétions diverses, mais aussi et surtout par ce qu'il va faire son show. Il le fait toujours dans la douche et ça fait marrer tout le monde, lui le premier.

Nu, à plat dos sur le lit-douche, il fait de grands efforts pour soulever un peu et tant bien que mal ses deux jambes dans un geste censé simuler qu'il fait des abdominaux. Encouragements et rires des agents, et éclats de rire convulsifs de Charly. Qui recommence. Pas étonnant qu'on passe du temps avec lui, indépendamment de la méticulosité de la toilette et des soins à apporter : la bouche, son orifice de gastroscopie, ses fesses et ses parties empourprées par les excrétions, Charly ayant une très fine et fragile peau de blond. Mais, là, pour l'heure, Charly s'en fiche. Il continue de faire le zouave. Il lance gauchement ses bras-mains-doigts-semi-ouverts devant lui en criant : « Wouuh », pour nous faire rire. Gagné Charly, on rit... Avant d'en venir à nous inquiéter. Car toutes ces pitreries demandent de l'effort et coûtent. Alors quand survient ce qui semble être un malaise, on s'alarme. Charly soudain ne réagit plus, semble inanimé sur le lit-douche. Je l'interpelle. Rien. Le malaise, la détresse vitale après les accès de rires, dont son visage porte encore une trace de petit sourire. J'interpelle ma collègue, en douche à côté. Qui vient intervenir aussi. Alors Charly ouvre grands les yeux et nous balance en avant ses bras-mains-doigts-semi-ouverts, en faisant exploser rigolard de chez hilare, son formidable : « Wouuh ». Il est heureux de sa blague comme un drôle, et nous aussi, mais surtout soulagés. Cet hiver, avec Charly, on a mis le souk dans la salle-de-bains. Il était sur le lit-douche, il y avait de la neige dehors, j'ai demandé à ma collègue de le surveiller une minute, et je suis allé chercher une boule de neige. Je l'ai montrée à Charly. Il l'a regardée avec des yeux ronds. Il a voulu la toucher. Et d'un geste et de interjection « Hein ha », il a signifié qu'il fallait la lancer. Je l'ai balancée. Explosion de joie de Charly emmêlée de ces mots : « Éh woi », 'c'est froid'. Puis je suis allé en chercher d'autres, que je lui ai mises en main et qu'il m'a balancées. Je me suis mis dans la trajectoire, car comme Charly ne maitrise pas vraiment ses lancers, ça partait dans toutes les sens. Résultats : de grosses crises de rires, personnellement trempé, et la salle de bains très mouillée. Ne restait qu'à nettoyer, après m'être empressé de sécher et couvrir Charly. Ah !, les jubilations de Charly, l'homme qui rit pour ne pas pleurer ; si, il pleure parfois ; ou alors, Charly l'homme qui sait se faire rire. C'est grand. De Charly, on reparlera.

En attendant, fin de la douche, et prise de contact avec les infirmières pour qu'elles viennent lui prodiguer des soins sur des parties du corps avant l'habillage. C'est Charly lui-même qui convoque les infirmières. C'est le rituel. On compose le numéro des infirmières sur notre téléphone de service, et on lui colle l'appareil à l'oreille. À l'autre bout, ça dit « Allo ? ». Lui crie alors, les yeux exorbités, et excité comme un Charly : « Hein ha vha vhein », traduction 'Viens pour les soins'. Et à l'autre bout, ça le fait pro et en entrant dans le jeu : « Oui Charly, on vient, on arrive ». Ça pourrait s'arrêter-là mais c'est compter sans Charly qui continue de crier dans le téléphone en riant jusqu'à ce qu'on lui décolle l'appareil de l'oreille. Et les infirmières viennent. Elles entrent parfois alors qu'il est toujours au téléphone avec elles. Et il poursuit son cirque avec elles. Une vedette, ce Charly ! « Qui aurait-il été s'il n'était ce qu'il est ? » Prêt à être habillé, me tenant de dos en train d'attraper cet habit dont je vais le revêtir, alors pris d'une sorte d'étourdissement, je m'entends dire comme ces mots ou ces intentions de mots : « Tu le sauras là-Haut ». Ce n'est possible. d'Jamal tout à l'heure, et maintenant lui ! Je me retourne et l'observe. Non, rien. Il s'est calmé et attend tranquillement l'habillage.

Ah !, le séchage et l'habillage. Quand toi t'es debout et que tu as ta mobilité, c'est facile, pas toujours, mais relativement. Mais quand tu dois sécher et habiller des résidents aux corps immobiles sur un lit-douche, c'est extrêmement laborieux et fastidieux.

Et encore plus, quand tu dois sécher vêtir Marylise-aux-os-de-verre. Il est fait très attention. Malgré cela, son ossature se fractura à de multiples reprises. En lui mettant ses chaussettes chaussures, une collègue pourtant précautionneuse, a entendu craquer. L'os de la jambe. Ma collègue, en fut dévastée, d'autant qu'elle est elle-même mère, comme elle l'a précisé aux parents de Marylise à titre de regrets et d'excuses. Réponse des parents, fatalistes et se faisant bienveillants : « Vous en faites pas, ce n'est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière ». N'empêche que ça touche toujours. Un jour que des ambulanciers viennent la chercher pour des soins à l'hôpital, ils appréhendent de la manipuler pour l'installer sur le brancard, préférant nous laisser faire. Alors, avec Marylise, faire gaffe puissance dix !

Le séchage des résidents ! Besoin de plusieurs serviettes grandes et moyennes. Sécher le résident et dans le même temps très bien essuyer les parois du lit douche. C'est long et minutieux pour bien faire. Un mot sur les poils corporels qui s'érigent en difficulté quand ils sont englués dans les selles, et qu'il faut dégager, laver et sécher sans tirages. Ainsi, notre petit d'Jamal-du-chaud-soleil est velu. « À la douche, il a les poils qui se plaquent quand on le lave, et qui s'ébouriffent comme un chat qui s'ébouriffe quand on les sèche ; c'est trop mignon, on dirait un nounours en poils », dixit une collègue inspirée. Au-delà de l'esthétisme, cela crée de la difficulté et du désagrément. Fort délicat et fort long de dégraisser quand il y en a beaucoup : des selles et des poils. Ça finit toujours par tirer. Mal être général, et mal très ciblé pour le résident. Séchage long et difficile, à la serviette, pas au sèche-cheveu, nous sommes sur un lit-douche, et souvent bis repetita de tirages de poils. Pas top donc ! Mais interdit d'y toucher. 'Le faire ce serait porter atteinte à l'intégrité de la personne'. Possible de couper les cheveux, d'épiler de vilains poils sur le visage des filles. De raser sous les bras des filles. De dépoiler des jambes. Mais toucher des poils d'aisselles d'homme, et des poils pubiens homme femme, interdiction ! 'Faut un certificat médical'. Cela dit, les préconisations et directives données par les uns et les autres, des psys, la direction, se révèlent contradictoires. Interdit pour certains. Possible pour d'autres, si on demeure dans l'élagage, etc. Du coup, on ne fait rien. Si ! On sollicite parfois les infirmières aux fins de médicaliser l'acte, en quelque sorte. Et comme elles ne sont pas forcément à proximité aux moments propices, alors certains élaguent un peu de temps en temps, dans la limite du raisonnable d'un soin du corps qu'ils s'appliqueraient à eux-mêmes. Exit le problème des poils, et les poils eux-mêmes selon les agents. Faut terminer de sécher. Une fois le résident et le lit-douche complètement secs, bien secs, très secs... feu vert pour vêtir le gars ou la fille.

C'est difficile. Membres et corps tordus des résidents, comme déjà décrit, certains résistent, se débattent, retiennent de leurs doigts les vêtements qu'on leur enfile. Les vêtements parfois n'aident pas. Des parents bien attentionnés fournissent des fringues à la mode. Trop serrées, cintrées. Des chaussures de marque 'Convers', très bien ! Mais quand le fils ou la fille a les pieds bosselés, tordus, il faut du temps et de l'énergie pour les mettre, ajoutés à de l'agacement chez celle ou celui qu'on chausse. De plus, à deux des résidents il faut mettre des orthèses de pied pour que des orteils ne se chevauchent pas et-ou ne frottent pas. Plus des chaussettes. Plus des chaussures orthopédiques. Ouf !, quand t'as fini de mettre tout ça, t'es content.

Et cet autre résident, celui n'aimant pas être rasé, qui lui se mord sans arrêt la main, toujours la même et au même endroit, jusqu'à s'en faire saigner. Que faire ? Lui mettre un gant, à la Mikaël Jackson ? Ce serait trop difficile à lui enfiler stick par stick sur ses grands doigts circonflexes, et générateur de stress pour lui. Alors, on lui recouvre la main d'une chaussette qu'on scotche à sa manche de chemise ou de pull ; et l'été quand il est en manches courtes, sur le tube de la chaussette en étranglement à son poignet. C'est esthétiquement moche, mais c'est efficace. Il ne se mord plus ou rarement, ne paraissant pas apprécier la texture en bouche du tissu de chaussette.

Même une fois habillé, ce même Francis-le-voyageur-des-couloirs est pénible. Lors de ses pérégrinations dans le couloir, il parvient toujours à se défaire d'une chaussure de par son toucher de pied sur le sol, et via l'autre pied, par des méthodes dont nous ne comprenons pas tous les mécanismes ; faudrait s'y pencher. Mais pour l'heure, pas plus de temps que ça pour ça. Quand on cherche Francis dans le couloir, deux solutions. Soit on le trouve parce qu'on l'aperçoit. Soit on repère sa godasse perdue, çà ou là, et on entame des recherches autour, sans l'assurance de tomber sur lui alentour car Francis, c'est le couloir-trotter de l'institution. Du coup, on lui scotche la chaussure autour du pied. Mais il est terrible de la pompe, Francis. Il finit toujours par se la décapsuler. 'Qui porte des chaussures ignore la souffrance de qui marche pieds nus'. Je ne sais pas de qui est-ce, mais peut-être est-ce cela qu'il veut nous dire ? Il est pourtant en deçà de la conscience. Mais qui sait ? Il nous est toujours profitable d'introspecter.

Terminons-en et sortons de la salle de bains. En sous-habillement des résidents : protection d'incontinence, sauf pour Martin-qui-roule-à-l'envers qui se contient et qu'il faut maintenir ainsi. Protection donc, plus sous-vêtements : slip, soutien-gorge pour les filles ayant une poitrine, brassière ou rien pour les filles avec peu ou sans poitrine.

Dernières touches avant la sortie de la salle de bains et l'entrée dans la salle de vie. Les artifices de la beauté. Crémage. Aftershave. Coiffure : des gels pour les filles et les garçons. Des collègues femmes usent de leurs talents pour embellir les résidentes. Et même un petit collègue, branché, homme, faisant partie un temps de l'équipe. Sensible aux attraits du looking, il maquille un peu trop Suzy-coquette-pipelette, ce qui lui vaut la remontrance d'une femme de ménage : « Ce n'est pas une poupée ! ». Pour parfaire, colliers et bijoux pour les filles. Pour ce qui est de Suzy, de même que c'est elle qui choisit ses habits, c'est elle aussi qui choisit ses parures dans son lot de colliers, bracelets, bagues accrochées sur un panneau dans sa chambre. Très coquette la fille !

Tout cela prend du temps. Je me suis employé à le calculer. Pour les personnes valides que nous sommes, les temps de douche sont courts, cinq dix minutes et c'est fait. Pour nos amis handicapés, leur prise en charge prend un très long temps. Du lever du fauteuil en pyjama, au retour sur le fauteuil, tout propre habillé, il faut de l'ordre de 20 mn pour les plus faciles à s'occuper, 30 à 40 mn pour les plus difficiles, et de 50 mn à 1 heure pour Charly-le-clown, le plus difficultueux d'entre tous.

③ ELLE EST PRISE DE HAUTS DE CŒUR, ELLE SE LES PROVOQUE
— Notre équipe d'accompagnants, les infirmières, les psychologues, la psychiatre, le chef de service réfléchissent.

Elle !? La fameuse Nelly-comme-un volcan. 'Elle ne vomit pas, tout va bien', 'La Direction se satisfait de sa décision de changement de pavillon', 'L’équipe se satisfait de son travail', écrivions-nous. Eh bien, après quelques semaines chez nous, la lave recommence à bouillir au fond du volcan et quelques éruptions s'annoncent. On la voit maintenant en situations répétées de hauts de cœur, que lui impose possiblement une pathologie !? Sauf qu'à l'observer, on la perçoit à s'obliger elle-même (inconsciemment ? semi-inconsciemment ? on y reviendra) à des hauts de cœur ouvrant à des vomissements recherchés et souventefois effectifs.

Agitation générale dans notre pavillon et en extérieur pour les personnels concernés ! Notre équipe d'accompagnants, les infirmières intervenant en roulement, les deux psychologues, la psychiatre, le chef de service réfléchissent. Des séries d'examens médicaux ont déjà été menées. Il en est entrepris une autre série pour chercher et trouver une éventuelle cause structurelle à ces hauts de cœur et ses vomissements... Mais rien de particulier.

| Presque la fin de matinée |

Oui, et fort de toute cette agitation depuis tôt ce matin, ces efforts, pousser, tirer, se baisser, se relever, marcher, se presser, s'empresser, piétiner, se tenir debout, accélérer, ces transpirations, ces coups de chaud, garder le contrôle..., les membres du personnel sont déjà bien HS. Et sous peu, il faudra poursuivre le semi-marathon par la préparation des résidents à déjeuner, et parfois du déjeuner lui-même. Il y a une maitresse de maison pour portionner les plats arrivant en vrac dans des cantines. Mais elle n'est pas toujours là, repos le weekend, des congés, des RTT, des maladies, comme tout le monde, et c'est aux agents, nous, de prendre le relai. Mais pour l'heure...

C'est presque la fin de matinée...
Un peu de temps libre d'ici le déjeuner, quelles occupations ?

Elles sont diverses et multiples, allant de rien à presque rien ou à quelque chose d'informel ou de précis, selon ce qui peut être prévu. Des résidents complètement immobiles sont placés devant la télévision, qu'ils regardent ou non, qu'ils écoutent ou n'écoutent pas. En substitution ou en alternance, on leur met la radio connectée sur des stations musicales. S'il fait beau, nous en installons quelques-uns dehors, sur la terrasse. En général, ils apprécient d'aller humer l'extérieur. Martin-qui-roule-à-l'envers s'en va tout doucettement vers son point d'observation du parking au bout du couloir. D'Jamal-du-chaud-soleil va se positionner lentement mais non moins énergiquement à la porte-fenêtre du couloir où il se délecte du radian solaire. Francis-le-voyageur-des-couloirs s'en va faire de longs périples en fauteuil dans ses boulevards. Quand ce n'est pas le cas, il tourne autour de Charly-le-clown, lequel lui lance ses mains en avant en faisant des « Ouh Hein... » sensés le faire rire. Ce qui se produit immanquablement. Francis rit, Charly rit, le personnel rit, et ça dure de longues minutes, jusqu'à ce que Charly s'épuise malgré tout assez rapidement. Carmen-qui-dort-et-qui-vocalise « se dort dessus » comme plaisante une collègue. De sa tête penchée en avant, elle en écrase. Nous prenons soin de lui caler le haut du dos, le cou, la tête avec des coussins, pour son confort. Nelly-comme-un-volcan est installée à la table et nous lui donnons un jeu à faire. Par exemple, un de ceux ou l'on pique dans une grille à trous des petits sujets montés sur de mini-tiges. Du toucher de sa main gauche, elle repère les trous, et de la droite, elle insère les bitoniaux des sujets dans les trous. Suzy-coquette-pipelette fait aussi de tels jeux. Elle s'emploie à ficher des cubes, des étoiles, des triangles dans des espaces adaptés sur un socle de jeu. Elle bosse aussi et en est fière et heureuse. La maitresse de maison lui met sur la tablette de son fauteuil électrique des piles de linge à ranger et elle les emmène dans les chambres où sa boss informelle l'attend pour les placer dans les armoires...

Ce résident s'ennuie à regarder le parking par la fenêtre du couloir, alors il revient...

Martin-qui-roule-à-l'envers revient de son poste d'observation, du bout du couloir, parce qu'il est sans protection et qu'il a une envie pressante. Et il revient aussi parce qu'il finit par s'ennuyer et qu'il recherche notre compagnie. Sur sa tablette de fauteuil est installé un document de pictogrammes correspondant à ses envies. Il montre les toilettes. Il va falloir l'isoler, et le faire pisser assis sur son fauteuil dans un urinal, autrement dit un récipient pistolet. C'est fastidieux. Il faut le rouler jusque dans les toilettes ou sa chambre. Le libérer de ses sangles le maintenant au fauteuil. Le débraguetter. Et souvent ce sont de gros boutons. Bien ouvrir le haut de pantalon. Dégager et sortir le sexe du slip, sans que le slip comprime l'urètre dessous. Faut engager le sexe dans le pistolet de l'urinal. Il pisse en souriant. Content de pisser et content de nous faire plaisir ; il n'a pas pissé dans sa culotte. Il faut ensuite l'essuyer. Ranger le matériel sans avoir vraiment d'espace pour ça, car faire du reculottage assis, bonjour ! ; faut pas faire mal. Etc. Alors, finalement, quand il a envie, c'est bien. Mais quand il se fait seulement sollicitant parce qu'il s'ennuie et que libérer quelques gouttes en compagnie va le distraire, en ce cas c'est chiant. Il me sollicite souvent. Parce qu'il me sent réceptif. Et sans doute parce que je suis un homme. Certainement suis-je plus apte et diligent à manipuler un service trois pièces. Il arrive que Martin pousse. Il montre la porte des toilettes, traduction « caca ». Question lui est posée : « C'est sûr ? » Acquiescement. Sauf que parfois c'est du flan. On le désarnache. On le lève de son fauteuil avec cet appareil déjà décrit, le 'verticalisateur'. On le présente de dos sur le siège des toilettes. On le déculotte. On le descend. On l'installe. Le cale. On l'attache. Y'a plus qu'à ! C'est alors que Martin montre du doigt le tuner radio. Sourires de part et d'autre. On doigte sur 'on'. On le laisse le temps qu'il faut. Et on entend Martin qui pisse et qui dégaze sur 'Poupée de cire poupée de son', de France Gall. Cette fois, c'est bon, je n'ai pas trimé pour rien. L'autre fois, je l'ai relevé, sans qu'aucune obole n'ait été déposée. Et alors que je le manipulais pour le remettre sur sa chaise, Martin, dans un grand sourire et avec la lenteur qui lui est attachée, m'a fait un maladroit pied nez !!!

| Des résidents des pavillons voisins viennent déambuler |


L'entrée sortie de notre pavillon étant libre, sous notre surveillance de qui entre et de ce qu'il fait, des résidents du foyer en capacité de déplacement autonome viennent faire un tour.

Il y a le grand L., déjà d'âge avancé, qui fait des kilomètres à déambuler partout, la salive suintante, qui vous regarde en coin, avec un petit sourire, comme s'il n'en pensait pas moins, mais pense-t-il et à quoi ?, lui l'ancien motard, un scorpion tatoué sur le bras, vestige de sa superbe, qui s'est fait un coma éthylique dévastateur au point de l'envoyer poursuivre sa vie ici. La psychiatre attitrée de l'établissement, professionnelle aguerrie, de bonne liberté de parole, proche de la retraite, peut-être est-ce pour cela, fait de l'humour envers lui via cette phrase piquante se voulant bon enfant et bienveillante : « On saura que le vinaigre ça conserve les cornichons, mais pas le cerveau. » Bien trouvé. Pas mal (lol) !

Il y a ce jeune homme, nouvellement arrivé dans le pavillon d'à-côté, mignon, l'œil et le sourire malicieux, sans la parole, qui se déplace en fauteuil roulant électrique qu'il manie très bien. Alors pourquoi se fiche-t-il toujours dans le fauteuil électrique de notre Suzy-coquette-pipelette ? Parce qu'il l'aime bien et que c'est sa façon de le lui montrer. Sauf que ça indispose Suzy, qu'elle rouspète... Et puis aussi autre chose. Ce turbulent jeune homme aime bien d'autres résidents, valides eux, ou plus ou moins valides, et il leur fonce dessus pour leur manifester son intérêt. Du coup, il y a des bleus, et même une fracture je crois, ce qui fait que ses éducateurs le serrent de plus près, l'éduquent, tout en nous demandant de redoubler de vigilance quand il vient. D'ailleurs, il vient moins et-ou est moins autorisé à venir.

Il y a cette mystérieuse résidente quinqua, habillée dans une grenouillère pour qu'elle ne se déshabille pas sans arrêt, ce qu'elle fait si elle porte des vêtements normaux, et qui marche très lentement, très en avant, très en déséquilibre, l'œil complètement absent, sans parole, et semble-t-il sans pensée... Mais assurément en a-t-elle une dans la tête quand elle progresse dans le couloir en route vers chez nous, un portemanteau à la main, et qu'elle entre et se dirige vers les chambres. Cette mystérieuse femme, notre maitresse de maison et nous la surveillons de très près, car sa marotte, c'est d'aller ouvrir les placards de chambres pour chiper les portemanteaux et repartir avec. Pas grave en soi. Mais quand la maitresse de maison s'est appliquée à ranger ses piles de linges et de vêtements dans les armoires des résidents et que Miss Tsunami vient à passer... Y'a plus qu'à recommencer ! Du coup quand on nous l'annonce dans les parages, en passe de se glisser comme un chat dans notre pavillon, alors on veille.

Il y a cette petite jeune femme trisomique joyeuse, en fauteuil, qui vient distribuer sa bonne humeur à tout va aux agents et aux résidents. Elle vient dire bonjour à Charly-le-clown qu'elle apprécie pour avoir logé avec lui, un temps, dans un autre pavillon. Elle ânonne des phrases d'onomatopées voulant dire : « Ça va ? ». Lui, répond : « Hein » signifiant « oui ». Elle vient au-devant de quelques agents, dont moi, les bras en l'air en quémandant à peu près intelligiblement : « Un câlin ». Alors, on se penche, je me penche vers elle, moi qui suis grand, elle qui l'est si peu, et qui plus est en position assise sur son fauteuil, je me retrouve hyperpenché tête en bas, le dos cassé, et complètement prisonnier d'elle. Car la Petite m'enserre fort et l'étreinte dure longtemps. Je sens son parfum, l'odeur de crème, d'une sorte d'huile essentielle qui lui est appliquée pour traiter je ne sais quoi. Comme elle salive beaucoup, sa peau autour des lèvres a tendance à quelque peu boutonner. Elle me colle de la bave sur la joue ou sur le col. Elle est heureuse. Et pour conclure, elle me relâche, se dégage rapidement (belle dextérité avec son fauteuil roulant), et juste avant de donner un brusque coup de main sur sa roue de fauteuil pour s'éloigner : elle me pince fermement la cuisse, avec une onomatopée de joie, hilare de son coup. Faut toujours se méfier des fins de câlins avec elle, elle fait très souvent, voire toujours ça. D'ailleurs, ces derniers temps, ses éducatrices nous demandent de signaler immédiatement ces pinçages. L'une d'elles vient, et met en place une procédure éducative. Le principe en est : récompense quand il y a bon comportement, et l'inverse dans le cas contraire. Sur ce coup, sans doute perdra-t-elle pour aujourd'hui le bénéfice d'un de ces trucs en plus qu'elle aime bien, par exemple : le verre de sirop de grenadine au goûter.

Il y a ce beau jeune homme, fort et vigoureux, s'il n'était obligé d'en passer par une marche heurtée, saccadée, le corps et les membres bringuebalants de partout, le garçon menaçant de chuter à chaque pas, ce qui se produit souvent... Alors pour plus de facilité, il choisit de se mouvoir à terre, en trainant son fond de culotte sur le sol et se faisant avancer à l'aide de ses bras et ses mains. Ce jeune homme est joyeux, il rit, lance des onomatopées et et et..., très farceur, s'amuse à pincer qui il peut attraper quand ça lui prend. Il fait très mal, et ses éducatrices travaillent sur lui, avec lui, pour lui faire passer cette mauvaise habitude antisociale. Autre truc qui l'amuse beaucoup : donner des grands coups de main dans l'armoire métallique à roulettes servant à livrer le linge propre, quand elle est là ou dans le couloir. Ça fait un boucan d'enfer ! Pour qui n'est pas habitué, c'est vraiment impressionnant.

Il y a cette jeune fille, assez grande, bien proportionnée, quoique pourvue c'est bizarre d'un petit ventre rond ferme comme une jeune maman enceinte, jolie, la tête dans les étoiles, qui progresse très lentement, avec ses deux bras devant elle, et avec ses doigts des mains qu'elle fait pianoter les uns sur les autres. Elle entre et répète à l'infini de sa petite voix mélodieuse et chuchotante : « J'ai soif... J'ai soif... » ou encore : « Un petit café... Un petit café... ». Nous lui glissons toujours un mot gentil et ne lui servons rien, sur demande de ses éducatrices. Car la jeune fille, démunie du sens de satiété, boirait des litres d'eau, de sirop ou de café sur l'ensemble de la journée, qu'elle passe pour partie à réclamer à boire dans les pavillons.

Il y a cette autre jeune femme, un peu plus âgé, qui marche en dodelinant, et qui vient aussi réclamer à boire. Elle, parle, et vient quémander des verres de sirop à l'eau. Ses éducateurs ont mis au point un système. Ils lui donnent des coupons, et lorsqu'elle vient demander à boire en produisant un coupon, on lui sert un verre. Elle sourit et se frotte les mains. Elle boit et discute. À sa façon ! Elle pose énormément de questions, des séries interminables de questions, à n'en plus finir. Ça va de « Est-ce que mes parents pètent à table ? » à « Est-ce que t'es marié(e) ?... Avec qui ?... Comment s'appelle ta femme ou ton mari... ? etc., etc. etc. » Sa marotte, que ses éducateurs cherchent à juguler, c'est ce questionnement spécifique perpétuel et qu'elle lance auprès de chacune de mes collègues et de moi-même quand elle vient : « Est-ce que Claude François, il est mort ? ». Ensuite c'est le piège ! Si on ne répond pas, elle repose indéfiniment la question, et finit par se mettre à pleurer si elle n'obtient pas réponse. Si on lui répond, les autres questions suivent systématiquement : « Comment il est mort ?... Tu l'as connu ?... Qu'est-ce qu'il chantait ?... etc., etc., etc. ». D'où lui vient cette marotte ? Ses éducateurs ne savent pas vraiment. C'est en tout cas très piégeant, car humainement on a envie de lui répondre. Et il ne le faut pas. Ses éducateurs nous ont fourni la phrase de réponse adéquate : « A-M, tu poseras à la question à tes éducateurs, ce soir, pendant le temps de paroles qu'ils consacrent, d'accord ? » Parfois, elle insiste : « Oui mais dis-moi s'il est mort ? » Bis repetita : « A-M, tu poseras à la question à tes éducateurs, ce soir pendant le temps de paroles qu'ils consacrent, d'accord ? » Cela finit par marcher. Et elle s'en retourne.

Il y a R., dans la quarantaine, fin, taille moyenne, sans la parole, qui marche lentement dans un déséquilibre prononcé, et qui ne tombe que rarement, comment fait-il ?, bras biscornu, la lippe en avant, avec le filet de salive suintant doucement. Il entre, vient s'assoir, on ne se sait pas comment parfois, tant on craint qu'il loupe l'assise de la chaise au dernier moment, mais non ! Ensuite, il ne fait rien. Il regarde. Et s'il aperçoit quelque chose à manger qui traine, un bout de pain, un gâteau, autre chose, il se concentre sur la proie, se dirige vers elle tant bien que mal, la saisie et se l'enfourne dans la bouche. On le surveille comme le lait sur le feu ce R. quand il vient. Il ne doit ni manger ni boire de denrées normales ou du liquide normal. Il mange en mixé et boit en liquide gélifié, car dépourvu d'un système de déglutition en bon état de fonctionnement. S'il attrape quelque chose et l'avale, ce qu'il cherche à faire tout le temps, c'est son immense bonheur, s'il y parvient il risque la mort par asphyxie. R. est aussi parfois brusque et violent. Il prend des médicaments contre cela. Lui et moi nous entendons bien. On se prend dans les bras et on se dit des onomatopées. Ça le fait rire et moi aussi, du coup. Ensuite, il repart...

| Des spécialistes médicaux, paramédicaux et autres viennent en visite |

Il y a souvent du mouvement au foyer et dans notre pavillon, aux heures où les professionnels de la santé, au sens large, s'activent dans leurs environnements et en extérieur. On en reçoit chez nous. Accompagné de nos infirmières, le médecin généraliste vient consulter untel ou unetelle. Toujours accompagnée de nos infirmières, la dentiste vient faire des contrôles ; et c'est ainsi qu'elle découvre que Martin-qui-roule-à-l'envers a une dent supplémentaire depuis la dernière fois. Surprise générale ! Et humour ! Un gros comprimé s'est coincé dans un interstice béant et donne l'illusion d'une dent.

Accompagné du psychomotricien, les prothésistes viennent prendre des empreintes de tel ou tel corps de résident pour refaire une coque de fauteuil ; des empreintes plantaires pour des orthèses ou pour des souliers. Tiens, ce jour, ils livrent les nouvelles chaussures orthopédiques montantes de Nelly-comme-un volcan. On ne lui a pas imposé la couleur, ce n'est pas dans les pratiques, c'est elle qui a choisi. Et comme elle est carrément non voyante, on ne se sait pas très bien ce qu'elle voit, on la déjà dit, alors on peut s'interroger !? Car la teinte choisie de ses chaussures est... jaune poussin ! « Elles te plaisent tes nouvelles chaussures, Nelly ? » lui est-il demandé à l’envi. « Oui, elles sont très bien ». Quand sa mère, venant lui rendre visite, voit les pompes, elle ne rien dit, mais il semble qu'elle sourit jaune. Sacrée Nelly !

La coiffeuse à domicile vient régulièrement couper les cheveux. Elle a tout le matériel avec elle, mais pas assez de mains, il faut l'aider. Certains des résidents, très agités dès qu'on leur approche le visage de nos doigts ou avec des ustensiles, doivent être maintenus. La coiffeuse a bien du courage et s'avère très professionnelle pour manier le ciseau dans ses conditions. Pas de mort et pas de blessé ! Quant au petit d'Jamal-du-chaud-soleil, c'est son jeune frangin, branché, qui vient lui tailler les cheveux. La tondeuse en pogne, il lui fait une coupe G.I. Cool ! Branché le d'Jam !!!

Un problème survient avec Suzy. Pas physique. Mécanique. Elle vient de crever un pneu de son fauteuil électrique. Ça arrive. Et c'est la catastrophe pour elle. Elle le prend mal. On est obligé de la transférer sur un fauteuil manuel qu'elle est incapable de faire rouler elle-même compte tenu de son handicap. Ce qui signifie qu'elle va être clouée sur son fauteuil, le temps de la réparation, et dans l'obligation de se faire rouler par nous à la demande ; et comme on a du boulot partout, on n'est pas toujours disponibles. Minimum une journée, voire deux, pour réparer, car c'est le service après-vente de l'entreprise de fauteuils roulants qui s'en occupe. C'est aussi invalidant pour Suzy que pour nous quand on crève un pneu.

Les agents des fabricants venant prendre des mesures pour créer les coques de nouveaux fauteuils, en remplacement des anciens, sont des spécialistes. Ils se trouvent assistés dans leurs tâches par les agents spécialistes de chez nous, le psychomotricien principalement, et par nous aussi les agents qui connaissons très bien nos résidents. Il n’empêche cependant qu’il faille des ajustements pour affiner la forme de la coque de fauteuil dans laquelle le résident devra se trouver installé au millimètre.

La nouvelle coque de fauteuil de Martin-qui-roule-à-l'envers est arrivée. Le dossier monte plus haut, lui permettant de poser la tête s’il le veut ; ce que jusqu’à maintenant il ne cherchait pas à faire. Alors qu'il penchait d’un côté, et que son équilibre étant précédemment rétabli par un système de sangle en haut du corps, Martin désormais ne penche plus du fait qu’on lui a créé un appui-bras remontant jusque sous son aisselle, ce qui lui positionne le bras haut, et ainsi le repositionne droit. Il a été conçu un renflement de mousse dure entre les jambes de Martin, l’empêchant de glisser vers l'avant et le maintenant mieux assis. Ainsi Martin est superbement installé. Les professionnels sont contents !

Sauf qu’en y regardant de plus près... Le dossier trop haut lui bloque la visibilité quand il se dirige en marche arrière dans le couloir, il se tape partout. Il a vite l'aisselle meurtrie et rouge à force de la contrainte permanente de son dessous-de-bras sur l'appui-bras trop élevé. De plus, j’ai fait l’essai chez moi de rester un quart d'heure le coude en l’air, posé sur le haut d’un dossier de fauteuil, et j’ai eu les muscles de l’épaule tétanisés. Il a les testicules écrasés par ce plot trop proéminent entre ses jambes... Il va donc falloir ajuster. Ce qui sera fait rapidement.

Le siège du nouveau fauteuil du petit Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves n'est pas assez matelassé. Ça lui fait les fesses rouges et lui irrite un de ses dessous-de-bras. Avec sa main il appuie sur l’appui-bras pour soulager sa fesse et, ce faisant, son sous-bras en opposition frotte contre le montant de son appui-bras. Fesse droite et sous-bras blessés. Il va falloir rectifier. Des mousses sont installées là où ça pêche. Mais difficile d’arriver immédiatement au bon résultat. Il faut y revenir avec précisions. Et c'est minutieusement fait.

| Balade dans le parc et autour du lac |

Pour s'aérer, aérer des résidents, nous les emmenons faire un tour dehors, à tour de rôle. Un jour c'est l'un, le lendemain c'est l'autre, s'il fait beau, etc. Difficile de faire autrement, car le simple fait d'emmener un résident se promener, ça prend du temps... Désarnachement des sangles de maintien réglées au plus près, mise de vêtements d'extérieur sur des corps assis, semi-assis, voire couchés sur les fauteuils. Réinstallation des sangles sur des vêtements encombrants en adaptant ou non les réglages ; et en s'employant parfois à trouver des combines (par exemple, en habillant par-dessus les sangles). Aller nous-mêmes nous changer... Mettre nos vêtements de ville, nos vêtements d'extérieur. Et c'est parti pour une balade d'une demi-heure aux alentours du foyer, jusque vers un espace boisé, où des biches et des chèvres paissent tranquillement dans un enclos fermé. Ou encore.. Installation du résident dans une voiture adaptée (monter le fauteuil avec le résident dessus, le bloquer avec des matériels de maintien incorporés, les ceintures spéciales de sécurité, etc.) et direction le petit lac, avec un kilomètre de balade autour, non loin du foyer. Magnifique ! La nature ! Les canards ! Et assez sportif pour l'agent qui pousse le fauteuil sur un kilomètre, sur un sol majoritairement à base de terre battue, de cailloux, de graviers ; avec des quelques côtes en prime. Après le début de matinée que nous venons de vivre, la prolongation de matinée, et avant la suite du programme, à savoir les longues tâches du déjeuner, autant vous dire... qu'on se sent flingué !

| Des résidents sont emmenés en courses |

Avec les collègues, nous sortons assez souvent faire des courses : acheter des vêtements, sous-vêtements, des produits de soins, crèmes spéciales, eaux de parfums, gels, bombes à raser, rasoirs, après-rasage, dentifrices... sur le compte des résidents. Nous passons chercher de l'argent au service de gestion du foyer, et nous partons en courses. Mais jamais seul(e)s. Toujours en emmenant des résidents avec nous. C'est la règle et c'est très bien. Ils aiment bien se promener et voir le monde. Le monde parfois les regarde d'un drôle d'air, le plus souvent avec bienveillance et, parfois cela peut se comprendre, avec gêne ; il faut être assez fort et détaché dans sa tête pour pouvoir se positionner à côté de cette pensée : « Ça pourrait être moi ». Non ce n'est pas vous, ce sont eux, des humains, vos égaux, dotés d'un autre système de fonctionnement.

| Ce résident aime bien aller chez le coiffeur |

La coiffeuse se déplace au foyer pour faire les coupes de la majorité des résidents. Mais parce qu'ils s'avèrent sensibles à l'acte de capilliculture, il y en a quelques-uns que nous emmenons dans un salon de coiffure de la ville : Suzy-coquette-pipelette bien sûr, et Martin-qui-roule-à-l'envers pour d'autres raisons. Lui est très dans le soin et le tactile. Alors, il jouit d'aller chez le coiffeur ; la coiffeuse pour être précis. On installe son fauteuil devant un poste de travail de la coiffeuse. Il se regarde dans la glace. Sourit. Nous regarde dans la glace, par effet miroir. Appuie son sourire. La coiffeuse le revêt d'une blouse, se tient près de lui. Proximité. Des effluves. Lui passe la main dans la chevelure pour apprécier le cheveu avant la coupe. Martin commence à fermer les yeux. Et il ne les rouvrira plus jusqu'à la fin ; son visage s'abandonnant à des mimiques de bien-être, avec son bout de langue forçant parfois le passage de ses lèvres, à la manière d'un petit chat chien bonne aise. La coupe terminée, la coiffeuse lui demande si ça lui plait. Oui, forcément ! Sourire lumineux. En rentrant au foyer, tous les agents complices complimentent et Martin est le plus heureux des hommes.

| Cette résidente aime bien aller chez le kiné |

La colonne vertébrale sérieusement de travers, bien que plusieurs fois réparée, et par voie de conséquence les muscles distors, Suzy-coquette-pipelette est emmenée régulièrement chez le kiné. Le praticien ne se déplace pas, pas le temps, il la prend et c'est déjà bien car dans la région c'est compliqué. Nous conduisons Suzy à son cabinet, en véhicule handicap, avec une seconde résidente du pavillon voisin, petite fluette, d'âge moyen, qui marche, elle, mais très difficilement, il faut la tenir, parce qu'elle chancèle : à droite, à gauche, en avant, en arrière. Suzy adore aller voir 'son' kiné et c'est toute une fête plusieurs jours à l'avance. Il faut dire qu'il est beau, jeune et musclé, le kiné. Il s'appelle Mathieu et il sait lui parler. Suzy aussi lui parle : « J'ai dit à Mathieu qu'il est beau. Il a dit que moi aussi ! » Avant de se rendre chez Mathieu, Suzy demande à être changée. Demande qu’on lui mette du parfum et aussi qu’on la peigne. « C’est pour Mathieu » exalte-t-elle. « Et puis tu peux me mettre un bracelet, s'il te plait ? »... « Oui bien sûr ! Et nous alors, on est des moches ? » ; humour ; jalousie feinte, heureux que nous sommes de cette agréable relation. Lors de la séance, Mathieu extrait Suzy de son fauteuil à la force de ses bras, la dépose sur la table de soins, et c'est parti mon kiki. De la salle d'attente attenante de l'étroit cabinet, on entend les conversations de Mathieu qui la joue très bien avec Suzy. Ça bavasse et ça rigole, c'est super. De retour à l'institution, les agents, complices de cette pseudo-amitié de Suzy avec le kiné, demandent des nouvelles, et Suzy se répand, heureuse et détendue.

| Rendez-vous groupé chez le dentiste, en ville |

Les séances chez le dentiste ne sont pas une mince affaire. Nous y conduisons régulièrement des résidents. Ce jour, je suis du voyage d'accompagnement avec une infirmière. Nous emmenons des résidents de notre pavillon et du pavillon voisin. Préalablement, les infirmières les prémédiquent pour les apaiser. Ensuite, tous dans le fourgon et départ chez le dentiste de la ville voisine. Le cabinet se tient dans un bâtiment de résidence. Personne dans la salle d'attente quand nous arrivons. L'assistante du dentiste nous prend en charge. La jeune dentiste nous fait entrer dans son cabinet. Et que commencent les hostilités !

Notre jeune Benjamin-prisonnier-de-son-corps, mâchoires bloquées en bouche ouverte et hypertendu, doit se faire soigner et plomber une dent. Sa morphologie maxillaire doit faciliter le travail du dentiste, mais nous sommes dans la crainte de sa réaction. Nous aidons à son maintien tout en fermeté-douceur pour ne pas qu'il bouge tout en se sentant entouré. Piqûre dans la mâchoire, creusement de la dent malade à la roulette, etc... Et bien que ses yeux roulent dans leurs orbites, traduisant son agitation mentale, Benjamin se laisse faire sans agitation.

Ce sera un détartrage pour notre Suzy-coquette-pipelette. Pas de traces de douleur sur son visage, mais elle pleure comme une enfant, et ça retentit dans tout le cabinet.

Cette résidente d'âge moyen du pavillon voisin ne réagit pas spécialement à la sensation désagréable perçue généralement lors d'un détartrage. Il semble, mais je ne suis pas spécialiste, que certaines personnes handicapées ont une perception atténuée de la douleur.

Côté agitation, c'est une autre histoire avec ce grand résident déjà âgé et très hermétique, devenu ainsi des suites d'un coma éthylique. Il doit aussi subir un détartrage et il a peur. Très peur. Il est pourtant prémédiqué, mais on a l'impression que non. Il nous faut le saisir avec l'infirmière et l'assistante pour parvenir à le faire assoir sur le fauteuil du dentiste. Contraints ensuite de le tenir fermement. Il se débat, échappe à l’étreinte et manque de donner un coup à la dentiste. Il tire sa grande langue, bave. La dentiste malgré tous ses efforts ne réussit qu’à lui détartrer que quelques dents. J’ai mal aux muscles à force de lui avoir maintenu la tête, les épaules et les bras, alternativement et parfois en même temps.

Pour cette autre résidente, la fameuse Nelly-comme-un-volcan, l'opération va être délicate. Après examen, la dentiste diagnostique qu'il va falloir lui arracher une dent. Nelly est fermement maintenue lors de la piqûre et l'arrachage, mais à l'inverse du patient précédent qui se débattait en silence, parce qu'il ne parle pas, Nelly, elle, crie à gorge déployée : « Aïe » « Aille » « Tu me fais mal » « Je veux pas » « Non » « Arrête », etc., en même temps qu'elle s'emploie à se dégager. La dent s'extrait, mais sacré ramdam ! Il me vient à l’esprit l’image cliché des patients de salle d’attente qui, entendant cela, ne veulent plus entrer dans le cabinet. Quand je m'en ouvre à la dentiste, elle indique qu'elle a bloqué un horaire large, sans autres rendez-vous de patients, pour s'occuper de nos résidents. Pour une jeune praticienne, de sagesse elle est empreinte (dentaire) !

| Nous emmenons ce résident chez l'ORL |

Rendez-vous pour d'Jamal-du-chaud-soleil chez un ORL de la grande ville la plus proche, car il régurgite au lit notamment et inhale ses régurgitations, ce qui lui a provoqué une perte de conscience (un coma ?) et une hospitalisation. Ce spécialiste est réputé d’abord difficile. Il fait des remontrances mal aimables aux agents accompagnant des résidents s’ils arrivent en retard en consultation, ne serait-ce que de peu. Avec l'infirmière, nous prenons soin de partir en avance pour arriver à l’heure, sinon en avance. Il y a trois quarts d'heure de route. En route, ça bouchonne. Inquiétude. Mais arrivée à temps. Salle d’attente. Au mur, des affichettes avec des avertissements du médecin : 'Vous êtes prié d’arriver à l’heure aux rendez-vous', 'Tout rendez-vous non honoré sans avoir prévenu est un manque de respect pour le médecin et les autres patients qu’il aurait pu recevoir à votre place', ‘Trois rendez-vous annulés et plus d’autres rendez-vous ne seront fixés'. Et cette affichette insolite : 'Vous êtes prié de ne pas coller de chewing-gum sous la table de salle d’attente ou sous les chaises'. Avec l’infirmière, c'est la première fois qu’on voit ce genre d’affichette en un tel lieu. On rit et on oublie. La secrétaire appelle l'infirmière pour le dossier de d'Jamal. On se lève, elle répond aux questions, elle fouille dans son sac, se prend une dragée chewing-gum et se la met dans la bouche. Elle m’entend rire, se tourne vers moi, interrogative, elle comprend. C’est à nous. L’ORL sort de son bureau et nous fait entrer avec d'Jamal. Il tient à avoir une infirmière accompagnatrice et un agent qui connait le quotidien du patient pour avoir des réponses précises. La cinquantaine, grand, maigre, stylé, petit foulard dans le cou, mocassin de daim. À sa façon d’être et de parler, ajouté à ce qu’on a vu dans la salle d’attente, on sent le psychorigide. Il interroge, l’infirmière répond, moi aussi. Aimable avec nous. Il va examiner d'Jamal, l'intuber d'une tige d’investigation nasale et investiguer jusqu'à la trachée pour évaluer sa déglutition. Il sort chercher le matériel et revient aussitôt en précisant qu’il n’est pas prêt et qu’il va falloir attendre un peu. Il nous laisse seuls. On se regarde, on regarde autour. Je dis à l'infirmière : « Tu devrais coller ton chewing-gum quelque part ». Elle sourit et d’un coup éclate de rire. « Regarde » me dit-elle en me montrant du doigt l’un des pieds de bureau du médecin. Je baisse le regard, et je vois collé un énorme Malabar rose bien mâché. Du mal à conserver notre sérieux. Il le faut bien quand l'ORL revient avec son matériel. Sinon d'Jamal déglutit plutôt bien mais pas régulièrement. Docteur-chewing-gum prescrit une 'radio cinéma' en examen de complément. Si d'Jamal bave tant sur lui, sur la serviette spéciale éponge et étanche, que nous lui mettons en permanence autour du cou, c’est qu’il se tient souvent en position tête baissée et que les muscles sous-tenseurs de sa lèvre inférieure s'en trouvent ramollis par la salive ; ce qui induit que la salive non avalée suinte et tombe. Fin de la consultation. On repart, avec un diagnostic, le vécu d'un bon moment, et aussi pour moi, à la réflexion, plus tard, cette interrogation : « Ce docteur n'est-il pas, au fond, un petit rigolo pince-sans-rire ? » Aucun indice dans ce sens, toutefois.

| Même à l'agonie, il fait le zouave |

Plusieurs fois Charly-le-clown est embarqué à l’hôpital pour ses problèmes respiratoires. Il y reste généralement d’une journée ou deux à une semaine ; et il aime ça ! Ça le change de décor, nous savons qu’il fait le pitre auprès des personnels médicaux, infirmiers, aides-soignants, et ce qu’il aime par-dessus tout quand on l’emmène ou qu'on le ramène de l’hôpital, c’est que les ambulanciers mettent la sirène de l’ambulance. À force, quand ce sont les mêmes agents, ils la mettent, et quand ce sont de nouveaux on leur passe le mot. Cette dernière fois, ce sont deux petits-jeunes qui le prennent en charge, en bien mauvais point. Quand ils veulent le faire glisser de son lit sur le brancard en le tirant dans son drap de lit, il leur lance ses bras et ses mains vers eux en rugissant. Ils arrêtent la manœuvre et viennent me voir dans la salle de vie en demandant si je connais bien ce résident car ils ont l’impression de lui faire mal, et me demandent comment faire. Je vais voir et me rends compte du pseudo-problème. Je me mets à rire et leur explique qu’en fait Charly apprécie cette situation de mouvement et qu’il s’amuse à leur faire peur et les faire rire.

| Des résidents vont faire du cheval |

Le contact avec les animaux, principalement le cheval, les résidents aiment et adorent. Aujourd'hui rendez-vous dans un centre équin spécialisé pour une séance d'équithérapie. La responsable fait participer les résidents à la préparation des chevaux. Aller les chercher. Les caresser. Les brosser. Les sceller. Et vient le temps de la promenade, peinard. Avec un marche-pied-escalier, le résident, habillé en cavalier, bombé de la tête, est monté-installé sur la bête. La difficulté incombe souvent aux accompagnants. J'ai été chargé d'accompagner ce résident d'un autre pavillon, dont j'ai déjà parlé. R., le résident sympa, mais souvent violent, assagi avec des drogues, qui marche lentement, tronc en avant, en déséquilibre. Vous savez, R. qui fiche des coups de pied au psychomotricien voulant lui faire faire des exercices, et que ledit psychomot' tient à distance d'un bras, ce que fait que R. frappe dans le vide. Vous savez, R. que son éducatrice veut cadrer alors qu'il n'est pas d'accord, ce qu'il l'exprime en arrachant une touffe d'herbe, et en la lui balançant avec des jurons incompréhensibles. Eh bien, aujourd'hui, c'est lui que j'accompagne. Et je dois dire que ce n'est pas de tout repos. Non qu'il se mette en opposition, mais pour d'autres raisons. En fin de séance, je suis flagada de cet 'à dada', où il faut tenir guider le cheval remuant, et surtout maintenir et repositionner sans cesse R., parce qu'il se tient mal, voire pas du tout, et qu'il menace chroniquement de chuter. Mais l'essentiel, c'est qu'il aime.

| Voyage jusqu'au centre de balnéothérapie à trente kilomètres |

Régulièrement et à tour de rôle, nous prenons la route avec quelques résidents pour aller se détendre dans une piscine balnéo d'un centre fondation appartenant à l’Armée du Salut. C'est à trente kilomètres. Aujourd'hui, j'accompagne d'Jamal-du-chaud-soleil. Départ en groupe dans le véhicule Master, avec trois résidents du pavillon des autistes, avec un de leurs éducateurs et une nouvelle agente. Houla, voyage houleux ! Deux femmes d'âge moyen sont assises à l’arrière sur leurs sièges, ceintures de sécurité attachées. L'une d'entre elles détache sa ceinture. L'éduc' qui conduit, tout en ayant un œil, lui demande de la rattacher. Elle n’obtempère pas immédiatement. Il hausse le ton. Elle le fait. Ensuite, les deux femmes se font des histoires, parce qu’une veut s’assoir à côté de l’autre et que l’autre ne veut pas. Le ton monte. L'une tire les cheveux de l’autre. Des cris, des plaintes, des demandes. De son volant, l'éduc' prévient qu’il va y avoir des 'récompenses promises' qui vont sauter. La récompense saute. C'était le droit pour l'une des deux, par exemple, de pouvoir ramasser un caillou par terre parce qu’elle le trouve très beau, et de le ramener au foyer pour l'offrir à une personne de son choix. Elle part dans une forme de chantage, en disant à l'éduc' que le caillou était pour lui. Il la remercie de l’attention et lui dit que ça ne change rien, que la prochaine fois elle devra faire plus attention. Les chamailleries se poursuivent et le ton monte à nouveau. L'éduc' menace d’arrêter le camion et de les faire descendre. Elles ne veulent pas, se calment. Puis ça repart de plus bel. Il cherche un petit dégagement sur le bord de la route et s’y arrête. Il descend, ouvre la porte latérale et fait descendre les deux femmes. Il les fait mettre face à face, les sermonne, puis leur demande de se serrer la main, ce qu’elles font, et tout le monde remonte dans le camion, attache sa ceinture, et on repart. Moins de trois minutes plus tard, les chamailleries repartent, tirage de cheveux. L'éduc' intervient de la voix. Ça continue. Il recherche un endroit où s’arrêter sur le bord de la route et refait descendre les femmes. Même procédure, les deux filles se serrent la main, tout le monde remonte dans le camion, attache sa ceinture et on repart. Par la suite le calme revient, on continue la route jusqu’à destination.

L’espace balnéo se trouve au rez-de-chaussée d’un institut. Il est pourvu d'une piscine de 12 mètres sur 6, avec rampe d’accès en pente douce, pour ceux qui marchent ou pour des matériels qui peuvent s'immerger dans l’eau. L’eau est à 35°. Nous y restons une heure, à barboter, se détendre, faire des jeux. D'Jamal-du-chaud-soleil s'hyper-détend. Je confectionne un hamac flottant avec des frites de natation, je l'allonge dessus et le fais naviguer doucement dans l’eau. À force il finit par somnoler. À la fin de la séance, je me fais aider pour sortir d'Jamal de l'eau et l'installer sur un lit douche. Je le rince à l’eau chaude, le sèche, lui mets une protection (il avait un maillot spécial pour se baigner, avec élastique renforcé à la taille et aux hauts de cuisses pour ne rien laisser passer ; je sais que certains agents laissent la protection sous le maillot), je l’habille. Je le porte ensuite avec l’éduc' aidant jusqu’à son fauteuil roulant resté dans le vestiaire. Nous passons dans une partie incurvée remplie d’eau destinée à l’hygiène des pieds. Un vestiaire homme, un vestiaire femme, chacun avec douche et WC adaptés. Retour à l’institution dans le camion. Tout le monde est détendu et reposé. À midi nous mangeons tous ensemble dans une salle, des plats que nous a préparés la cuisine. Ensuite retour dans nos pavillons. L’après-midi d'Jamal sera calme.

Une autre fois que nous nous rendons à la balnéo, ce grand, jeune homme, vigoureux, nerveux résident autiste ne veut pas voulu entrer dans l'eau. Son éducatrice utilise ses techniques de contournement incitatives pour le guider vers l'eau. Lorsqu'il fuit en avant, elle lui barre astucieusement le chemin en se mettant face à lui, sur un côté, ouvrant ainsi l'autre côté où elle veut le mener. Mais cette fois, rien à faire. Et elle a deux autres résidents à s'occuper. Je me propose de tenter d'accompagner le jeune autiste réfractaire dans l'eau. Il est aussi grand que moi. Me jauge sans me regarder. Il ne me sent. Je le sens. Je le colle. L'incite de la voix et physiquement. Il résiste. S'obstine. Ne veut pas. J'abandonne, lançant un air désolé à son éducatrice. Je ne suis pas familier des autistes, de ce garçon, et je ne veux pas créer d'incident ; une chute sur le carrelage mouillé par exemple. Son éducatrice continue de s'occuper de ces deux autres résidents dans l'eau, tout en surveillant le jeune homme qui tourne nerveusement autour de la piscine à grandes enjambées. Elle le rappelle à l'ordre quand il baisse mon maillot et qu'il urine dans des coins. Difficile pour elle sur ce coup ! L'incident sera signalé au personnel d'entretien, et le cas de ce résident sera débattu en équipe, je le saurais plus tard. Parce qu'en ce moment il ne veut pas se prêter aux bains en balnéo, alors il sera fait selon son souhait profond, il ne viendra pas.

| Cette résidente fait une sortie coiffeur et resto avec sa sœur |

En fin de matinée, tous les mois ou presque, nous préparons Suzy-coquette-pipelette à sa sortie en famille. La voilà bien habillée, bien coiffée bien sûr, du parfum, des bijoux, plus un sac dans lequel nous mettons des matériels : assiette verre et couverts ergonomiques, grande serviette de cou ; plus les médicaments. Nous remettons le sac à sa sœur qui vient chercher Suzy pour leur sortie. Et quelle sortie ? Suzy en est heureuse : séance chez le coiffeur, suivie d'un resto à deux ; chez MacDo le plus souvent. Suzy et sa sœur y vont en voiture. Avec la voiture de Suzy. Car Suzy possède une voiture adaptée, financée par ses aides, et dont la sœur a la charge et la conduite. Les festivités durent le temps de la coupe brushing chez le coiffeur, plus celui du repas au resto. La prise en charge n'est pas une mince affaire pour la sœur, petite de taille et pesant dans les trente kilos toute mouillée (j'exagère à peine), mais elle est valeureuse, aimante et de bon service. Suzy revient enchantée ; et quelque peu désenchantée d'avoir à quitter cet univers familial pour revenir à celui du foyer. Je pense pouvoir dire que ces escapades lui font autant de bien qu'elles distillent aussi en elle du malaise. Mais c'est la création de bien qui est à retenir.

| Déjeuner au resto pour ces deux résidents |

Nous prévoyons aussi parfois des temps de sortie resto avec certains résidents aptes à pouvoir se tenir et manger dans des établissements. Ce sont souvent toujours les mêmes, les patrons et les employés ont l'habitude de nous voir, de les voir, et quand nous souhaitons nous rendre dans un nouvel établissement, nous téléphonons et demandons s'il est possible ? Souvent nous y allons à quatre : deux résidents (de pavillons différents) et deux accompagnants. C'est un plaisir pour moi d'emmener Martin-qui-roule-à-l'envers, car question nourriture et dessert il n'a pas la dalle à l'envers. Ça fait plaisir à voir et il faut surveiller les déglutitions, qu'il ne s'étouffe pas, même si ce qui lui est servi est adapté et parfait par nos soins (coupé etc.). Et c'est aussi un plaisir pour moi d'emmener Éliane-qui-se-jette-du-lit, fermée, qui ne semble pas être là, folle de fromage et de frites, et qui... lorsque vous tournez la tête à table, plante sa main difforme dans votre assiette, pique une poignée de frites et se le met tout entière dans la bouche en commençant à mâcher. Obligé d'intervenir avant le bouchon dans la trachée. Sacrée Éliane, ah ah !

④ LES TEMPS DES VOMISSEMENTS PROGRESSENT
– Pour qu’elle perçoive l’inconfort de la situation qu’elle a provoquée.

Nelly-comme-un-volcan et ses vomissements. 'Des séries d'examens médicaux ont déjà été menés. Il en est entrepris une autre série pour chercher et trouver une éventuelle cause structurelle à ces hauts de cœur et ses vomissements... Mais rien de particulier !', avons nous écrit plus haut. Alors les psys et le chef de service s'en mêlent et mettent au point une procédure spéciale. Peut-être, jusque-là, les accompagnants de Nelly étaient-ils dans la bienveillance que toute personne a humainement envers un proche qui vomit !? Dans un certain état d'esprit de style 'Oh le pauvre, la pauvre, il ou elle est malade !'. Désormais, on fait autrement. Nelly recherche principalement le haut de cœur, à table, lors des repas, quand il y a du monde. C'est dérangeant : pour elle, pour nous, pour les autres résidents qui subissent les désagréments visuels et sonores du vomissement. À compter de maintenant, nous suréquipons Nelly en serviettes de tables spéciales nouée autour de son cou. Nous lui mettons une cuvette au pied de son fauteuil roulant. Nous l'installons à table. Et nous lui intimons d'un ton ferme : « Ici, on ne vomit pas, c'est compris ? Si tu veux vomir, tu nous le dis, et on te donnera la cuvette pour vomir, c'est compris ? » Souvent, elle dit oui, ou ne dit rien. C'est pourquoi, personnellement, je lui demande de répéter ce que je viens de dire. Histoire de lui faire fixer les choses en verbalisant les commandements. Elle le fait. Et très souvent, désormais, ça fonctionne. Précision importante pour la compréhension, Nelly ne vomit pas avec tout le monde de la même manière. Elle a ses têtes. Elle amorce des hauts le cœur avec certaines, et elle va jusqu'à vomir un peu ou beaucoup avec d'autres. Les collègues avec lesquelles elle vomit sont surtout de jeunes collègues, encore tendre, ou une ou deux collègues au comportement un peu maternel.

'Attention ! Alerte vomissement !' Quand Nelly se vomit dessus, car le plus souvent, c'est ce qu'elle cherche à faire, nous mettons en place la procédure préconisée par les psys et le cadre socio-éducatif. Nous dégageons Nelly en fauteuil de la table, nous la roulons jusqu'à la salle de bains ou jusque dans sa chambre. Et nous la laissons-là, seule, en l'informant qu'on viendra s'occuper d'elle, la changer, dans un quart d'heure vingt minutes ; l'objectif étant de la laisser seule dans l'inconfort de ce qu'elle vient de produire, pour l'amener à faire différemment à terme. Alors que nous poursuivons le repas, à table avec les autres résidents, nous l'entendons derrière la porte de la salle de bains, ou derrière sa porte de chambre, qui fait dans la surenchère dans les raclements de gorge profonde et les bruits de vomissements. Elle se met dans de sales états. Puis ça se calme. Parfois elle appelle. On ne vient pas. On y va plus tard, en lui disant « qu'on n'a pas quelle, qu'on a d'autres résidents à s'occuper ».

Heureusement pour l'heure, ces séances vomissantes restent épisodiques. La méthode des psys et du chef de service fonctionne plutôt bien. Ils sont bons. Et nous aussi (lol), qui parvenons à cadrer et à apaiser Nelly. C'est bien pour tout le monde. Et surtout pour elle ; quand on sait combien ça brûle de rejeter des choses mal digérées restées sur l'estomac !? Il y a à creuser. À suivre, n'est-ce pas, on est d'accord...

| Puisqu'on évoquait les temps de repas, justement on y arrive |

Au Foyer, Martin-qui-roule-à-l’envers entend le charriot de bouffe qui vient des cuisines. Il s’approche et rit. Il reste dans les jambes de la maitresse de maison tout le temps qu’elle prépare les plateaux (spécifiques) des uns et des autres. Le soir et le weekend, c’est souvent dans nos jambes à nous, les agents, que nous l’avons au motif que c’est nous qui préparons les plateaux (spécifiques). La parenthèse est importante car il faut avoir de la mémoire (et avoir parfois les choses en notes) pour ne pas se planter. C’est très important, il y a des risques ; principalement l'étouffement. Quand Martin n’est pas ici, mais à son poste d’observation du bout du couloir face au parking, nous envoyons Suzy-coquette-pipelette le chercher via son fauteuil roulant électrique. C’est de la petite vitesse, mais en si prenant suffisamment tôt à l’avance, « Ça le fait », comme le dit-elle difficilement. Martin comprend-il qu’on vient le chercher ? Oui, car ça devient une habitude et l’appel du ventre lui envoie des signaux. Oui, car Suzy l’apostrophe de quelques mots. Oui, car nous avons donné à Suzy deux objets qui parlent d’eux-mêmes et qu’elle brandit comme elle peut : son dessous antidérapant d’assiette et une serviette. Autre raison que Martin a de revenir fissa. C’est que souvent, à ce moment de fin matinée, il a une sérieuse envie de pisser ! Alors, il ne revient pas aussi vite que les pilotes de formule 1 dans leurs bolides, mais pas loin... Faut le faire pisser rapide quand il arrive. Ensuite il s’adonne à cette activité favorite énoncée plus haut, quand il se trouve à être là quand les charriots arrivent : regarder, humer, saliver... Anecdote, il arrive que les agents des cuisines roulant les charriots laissent Martin s’y accrocher, et le convoi arrive délicatement jusqu’au pavillon.

On a en parlé, d'Jamal-du-chaud-soleil rôde aussi sévèrement près de la petite cuisine de préparation des plats. Peu de place pour s’y tourner et difficulté des agents de venir y chercher quelque chose quand la maitresse de maison prépare les plats. Alors quand d'Jamal s'entête à vouloir se faire entrer en fauteuil, alors il y a gène et risque ; pour lui, pour nous, de créer des incidents et de se prendre des trucs sur soi, d'Jamal étant en position basse. Il avance par coups nerveux et saccadés des mains sur ses roues et se fiche dans la cuisine. À en parler avec sa sœur qui vient le voir périodiquement, elle dit : « C’est vrai qu’il se fichait toujours dans les jambes de papa quand il préparait le couscous ». Mais aujourd’hui papa est au paradis, d'Jamal ici, et si parfois perso je le laisse me gêner dans mes jambes quand je prépare les plateaux, la consigne et quand même de le repousser dehors et de le maintenir à distance de la cuisine. Il est interdit de bloquer les roues d’un résident (c’est aller contre sa liberté de mouvement) mais il peut arriver que nous le fassions sur une très courte durée pour raison de service. Si nous le faisons parfois avec d'Jamal , on s’arrange pour le faire en le positionnant de telle façon qu’il puisse nous voir et apprécier les opérations de préparation de plateaux.

Tiens ! Une nana qui s’approche et qui s’intéresse, elle aussi à la préparation du repas. C’est Suzy-coquette-pipelette. Elle, elle vient pour une autre raison. Ce temps de préparation lui rappelle certainement ces moments où le monde se réunit, va passer à table, et préalablement boit l'apéritif. Alors quand elle apprécie les agents en poste, il lui arrive de lancer de sa diction mal compréhensible, mais on a l’habitude : « On prend l’apéro ? ». « C’est d’accord Suzy, tu veux boire quoi ? » « Un verre de coca. » Il y en a pour les résidents, juste pour eux, pas pour nous, car ça coûte cher, et on se fait engueuler si la direction passe et qu’on sirote du coca. Alors on se fait inviter. « Tu me payes un coup de coca, Suzy ? » « Oui d’accord. » Et on trinque et on boit… en toute impunité, c’est Suzy qui régale.

Les plateaux-repas finissent de se préparer. Il nous faut approcher des tables les chaises roulantes de chacune chacun aptes à manger. Tous sont là... Ah non, sauf Francis-le-voyageur-des-couloirs qui est vadrouille. Les couloirs sont longs. Quand on est mort de tous les efforts fournis depuis l’aurore, que c’est le coup de feu pour le repas, qu’ils ne vont pas prendre mais qu’on va leur donner cuillère à la main, et qu’il faut aller courir Francis, on espère le trouver et le ramener rapide. Par chance (oui et non, car il faudra lui remettre), il perd souvent une chaussure et ça donne une indication. Autrement, on demande : « Vous n’avez pas vu Francis ? » « Si, on l’a vu là ! » et puis « là ! » et aussi « On la vu entrer dans ce pavillon ! » « Etoooh Francis, T’es où ??? » Quand il me voit, je dois avoir une tronche à le faire rire, il fait « Ouaaoooiiiééhh » en levant les bras et en balançant un de ces plus beaux sourires édentés qu’il m’ait été donné de voir. Ça fait plaisir. Je saisis les poignées arrière de son fauteuil que je pousse, et il se laisse ramener jusqu’au pavillon, où ça sourit quand on arrive : Suzy-coquette-pipelette, Martin-qui-roule-à-l'envers, Charly-le-clown...

Le repas va pouvoir commencer. Nous sommes trois agents pour faire manger ceux qui mangent. Je rappelle que certaines certains ne se nourrissent par les voies naturelles mais sont alimentés par sonde connectée à l’œsophage. Parmi ceux qui mangent, il y a Suzy-coquette-pipelette qui s'y prend à peu près bien et à peu près seule, avec des couverts adaptés et de la nourriture adaptée. Mais il faut surveiller car il y a toujours quelque chose qui tombe : de la nourriture, ses couverts, renversement du verre adapté, etc. Martin-qui-roule-à-l'envers mange aussi à peu près tout seul, tout en en mettant partout, y compris sur lui, comme Suzy, et même pire. Il y aussi Éliane-qui-se-jette-du-lit qui mange à peu près seule. Sauf qu’il faut avoir l’œil du fait de son côté sauvage et imprévisible. Sauf qu’à force on le sait et on intervient. Son grand truc, c’est de se remplir la bouche de morceaux de fromage (qu'on lui sert volontiers car elle adore), et ça peut être dangereux. Ensuite, elle prend son verre plastique de sa main hypertremblante, elle boit, sa serviette aussi. Et une fois rassasiée, elle balance le verre encore à moitié rempli et cherche à se barrer. Et aussi.... D'être sans soif et de voir son verre plein lui font provoquer un geste de fauchage de la main ; le verre vole et elle cherche à se barrer. On lui met donc les freins à table (pour le confort du fauteuil immobile le temps du repas et pour juguler son impulsion de fuite), et on met des procédures en place pour qu’elle finisse par intégrer qu’il ne lui faut pas jeter le verre. On lui met un verre plus lourd. On lui pose le verre sur un antidérapant. On la surveille et la prévient de la voix. On la sort de table et on immobilise son fauteuil à l'écart quand elle renverse ou jette le verre. On la remet ensuite à la table pour la suite du repas. Etc.

La prise des repas, on a parlé. Les ingrédients du repas de midi sont bien sûr différents de ceux du petit-déjeuner, mais la manière pour nous, les agents, de les alimenter, à la cuillère adaptée reste la même. C’est difficile. Il faut être délicat. Ferme. Fermement délicat. Patient. On se souvient que certains ne supportent pas qu’on approche un objet de leur visage ; c’est pour eux de l'intrusion. On se prend des régurgitations. Des toussotements. Des expectorations violentes. De sécrétions, etc. Des vomissements mous ou drus. Faut rester bien camper sur son tabouret, face ou légèrement de côté du résident, et s’entretenir préalablement chez soi à se faire des mouvements d’assouplissement et de rotation du tronc et des épaules, de la tête aussi, pour se trouver fin prêt affuté lorsque l'expulsion va venir vous viser pleine face. Pour se tenir prêt à cet instant qu’il faut savoir repérer... Ça y est : OLLLÉÉÉ !!! Mouvement de rotation appuyé : des fesses, du tronc, des épaules, de la tête, à donf ! Vous voilà sauvé. C’est la collègue se trouvant de dos derrière vous à alimenter un autre résident qui se prend tout sur le dos de sa blouse !

Des anecdotes de prise de repas, il y en a beaucoup. Des gentilles, des pas gentilles, des qui peuvent conduire à la mort. Elles alimentent le quotidien. Leurs actions nous attendrissent. Nous font rire. Nous menacent. Nous font peur.

Martin-qui-roule-à-l’envers est à table prêt à manger. Je m’éternise à parler avec Suzy-coquette-pipelette. Alors Martin a ce geste à plusieurs sens : il me prend lentement la main et m’invite à prendre place à côté de lui pour déjeuner... « Message reçu Martin, bien joué ! ». Le même Martin, près de qui je suis, debout cette fois, et vers lequel je me penche pour lui essuyer la bouche... Il tend sa main, lentement mais sûrement, et me pique mon stylo mis dans ma poche haute de blouse. Il rit et se montre content de son coup. Carmen-qui-dort-et-qui-vocalise qu’on nourrit à la petite cuillère, assise dans son fauteuil, a la lenteur d’un paresseux, pour tout, et donc pour manger. Il nous en faut du temps et de la patience pour l’alimenter. Entre une demi-heure et trois quarts d’heure pour la prise du repas. Je calcule qu’il lui faut trente secondes pour avaler une cuillérée de nourriture molle, type bouillie ou yaourt. Avant cela, il faut attendre qu’elle ouvre la bouche. Une fois dedans, elle considère, on voit ses roulements d’yeux traduisant la réflexion. Ensuite mastication. Et enfin déglutition. Pour la prochaine bouchée, patience jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche. Pour l’inciter, titillement des lèvres avec le bord de la cuillère. Pas de forçage sur les dents, on a déjà parlé ! Pourquoi Carmen agit-elle comme cela, quelle est l’origine de cette lenteur ? Le médecin spécialiste qui la suit explique que son système nerveux commande mal sa déglutition, ce qui signifie en clair 'qu’elle ne sait pas quoi faire de ce qu’on lui met dans la bouche' ! Dont acte…

Éliane-qui-se-jette-du-lit, elle, lorsqu'elle a faim et qu’elle tombe sur quelque chose qui lui plait, n’y va pas par quatre chemins. Ce jour, il y a du poulet à table… que les agents prennent en charge pour le couper en petits morceaux, uniquement pour certains résidents pour qui c’est permis. Le dos tourné une fraction seconde, Éliane arrive à toute vitesse sur son fauteuil, chope une carcasse de cuisse et sous-cuisse de poulet et commence à la croquer. Fissa ! On lui retire, non sans mal, avant qu’elle ne commence à s’étouffer.

Francis-le-voyageur-des-couloirs mange en mixé et fait quelques fausses routes. Il part en quintes de toux ; sévères parfois. Il refuse aussi parfois de manger. Lorsqu'on voit combien il est maigre, on mesure à quel point il lui faut manger. Une de mes jeunes collègues dit que pour le faire manger, elle lui fait des grimaces et le fait rire. Je lui dis que si Francis fait une fausse route fatale en mangeant rigolant, on pourra dire qu’il est mort de rire, hi hi ! Pour l’heure ça coule…

Avec Benjamin-prisonnier-de-son-corps, c’est une autre histoire, beaucoup plus difficile et délicate. Ça commence par les médicaments. Lui faire avaler un médicament, c’est la galère. Il y a des cachets adaptés à son cas qu’on ne peut pas sectionner. Il faut donc lui déposer avec une petite cuillère au long manche sur l’extrême fond la langue et exercer une légère pression du bout de la cuillère ce qui provoque un réflexe de déglutition. Possible aussi d’exercer une petite pression des doigts sur son cou près de la gorge pour favoriser l’avalage. Et souvent, il y a des larmes aux yeux. Pour les médicaments en poudre, il faut les diluer avec un produit gélifié. Mais attention, là encore c’est compliqué. Si on ne gélifie pas assez, ça file trop vite dans la gorge et il tousse. Si on gélifie trop, ça lui colle dans la gorge et il tousse. Pour son alimentation, même galère. Il hésite à avaler. Il finit par avaler ou pas. Il avale. La moitié du temps ça se passe à peu près correctement. L'’autre moitié du temps il tousse. Et assez souvent ça part en live. Il produit énormément de salive. Des paquets de salive grasse qui s’accumule dans sa bouche et qui se mêle au reste. Combien de fois sommes-nous contraints de lui enlever ses bouchons de salive avec les doigts. On le fait aussi avec un appareil, un aspirateur buccal. Mais l’urgence commande souvent dans ces cas, et ce sont nos doigts que nous avons tout de suite sous la main (gantés bien sûr)…

Et pendant ce temps, un/e résident/e, assis dans son fauteuil, à l’écart de la table, de ces résident/es qui se trouvent nourris par gastrostomie, part dans une crise normale et ou sévère d’épilepsie. Crise normale, on s’approche, on tapote, on fait réagir et ça revient. Crise sévère, on perçoit rapidement qu’on n’arrivera à rien. On passe un appel d’urgence à l’infirmerie se trouvant non loin. On fait rouler le fauteuil de la personne en crise jusqu’à sa chambre. Si le résident est manipulable à la main, on l’extrait de son fauteuil et on l’installe dans le lit. S’il ne l’est pas, on le prend en charge avec des sangles et le lève-personne pour l’installer dans le lit. L’infirmière fait une injection et surveille ; il nous est demandé aussi de surveiller. En général le résident est KO pour un moment…

Et pendant ce temps-là, nous ne sommes toujours que trois pour poursuivre les tâches de prises de repas. Tout en mangeant nous-mêmes. C’est chaud. Et souvent, l’habitude aidant, ça se passe bien.

Une question que je me pose ?…. Qu’ont-ils en tête ces quelques résidents, nourris par gastrostomie, assis sur leur fauteuil à quelques mètres de la table de repas où les autres mangent de la vraie nourriture, alors que pas eux ? Certes, leur système de pensée tout comme leur système de fonctionnement est déficient. Mais quand même ! Pas besoin de réfléchir ou de savoir réfléchir pour avoir faim ! À vrai dire, ils ne doivent normalement pas avoir faim… puisqu’ils ont été alimentés par sonde. Alors plus faim, plus envie ? Mais il y a quand même la vue de ces mets que pour certains ils ont mangés quand ils n’étaient pas diminués à ce point. Encore que, pour beaucoup, ils sont diminués à ce point depuis le début ; avec le processus de vieillissement et de dégradation en plus. Pour un des résidents notamment, Charly-le-clown, il a mangé presque normalement avant, et maintenant plus du tout par aliments solides. Charly est expressif, par son visage, ses gestes, les onomatopées qu’il lance, et je me prends à l’observer pendant qu’on mange. Il est attentif à ce qu’on fait, en silence, un petit sourire sur les lèvres. Je ne discerne pas d’expression négative dans ses yeux et sur son visage. Je ne discerne pas d’expression envieuse. Il est serein. Il est là à nous regarder, et ça lui va. Quand il voit qu’on le regarde avec insistance, il fait comme à son habitude, il fait le clown. Il y a des collègues qui ont acheté des trucs magiques pour Charly. Parfois à table, on l’interpelle et en lui montrant on lui dit : « T’en veux ? ». Il fait « Hein ! » grand sourire aux lèvres, sans dents, juste les gencives. Alors, on se lève, on s’approche, il ouvre la bouche… et on lui vaporise sur la langue un ou deux ou trois pschits de spray de ces produits aux délicieux goûts de bonbons. Grand bonheur de Charly qui parfois grimace quand c’est trop acidulé et qui manifeste son pseudo-mécontentement. On lui demande : « Alors tu aimes ? » et souvent sa réponse est un geste de la main très incertain, un semblant de pouce en l’air voulant signifier 'J’aime' à la sauce Facebook. On le lui a appris, il retient et il tente de faire. Il sait que ça nous fait rire, et il est toujours prêt à tout pour la rigolade. Charly, on t’aime.

| Les couchers, l’heure de la sieste |

Pour la plupart, ils sont debout (si je puis dire) depuis de très bonne heure. La fatigue (naturelle, plus celle produite par leurs pathologies), le poids de la digestion, le besoin de se détendre les muscles compressés depuis dans leurs chaises roulantes depuis ce matin, font qu’ils ont grand besoin et qu’ils apprécient ce temps de sieste. On va donc les installer en position détente.

Je fais un aparté pour bien vous faire percevoir les choses. Être longtemps assis. Lors d’un temps de vacances, je fais pas mal de route pour me rendre dans une région lointaine. Je conduis longtemps et fait exprès de ne pas m’arrêter au bout de quelque temps de conduite, de sorte à me retrouver dans la même situation que celle de nos résidents assis longtemps en fauteuil. Moi je suis assis sur le fauteuil conducteur de ma voiture, et à la fin… J’ai les fesses aplaties de chez aplati, rouges ou blanches je ne sais pas, je ne regarde pas, mais en tout cas hyperdouloureuses. J’ai les muscles de contact des cuisses avec le siège complètement durs, vrillés et en crampes. Les mollets anesthésiés. Les coups de pied et les pieds en vrac. Plus haut, j’ai le dos en compote…

Voilà pourquoi ces 'siestes de confort', comme les qualifie une collègue, sont nécessaires.

Mais avant, une séance de gym et muscu supplémentaire s’impose à nous qui en ont déjà plein le dos… Les résidents sont emmenés un à un dans la salle de bains, levés de leur fauteuil, à la main ou via le lève-personne, sont déposés sur les lits douche, sont déculottés, démunis de leur protection (couche), nettoyés séchés, munis d’une nouvelle protection, rhabillés, et emmenés dans leurs chambres via le lève-personne, ou via leurs fauteuils sur lesquels on vient de les réinstaller. Arrivés sur place, nouvelle manipulation pour les mettre au lit. Épuisant !!!

Selon les situations et les saisons il y a des résidents qui ne sont pas mis au lit et que l'on fait se reposer et se détendre d’autres manières…

d'Jamal-du-chaud-soleil, à certains moments, pas tout le temps, mais en ce moment, fait de la résistance pour aller à la sieste : énervement, semblant de pleurs sans larmes, on n’identifie pas vraiment, il s’accroche à son fauteuil et à tout ce qu’il peut pour ne pas être transféré dans le lit,... Que veut-il nous signifier exactement ? On met du temps à comprendre. Et on finit par en tirer des conclusions. Discussion en équipe. Avec le cadre. Avec les psychologues. La psychiatre sans doute en est-elle informée. Toujours est-il qu’étant donné la prédilection de d'Jamal pour le soleil (« Ce n’est pas un Arabe pour rien » dixit sa sœur), il est décidé l’été de lui installer une petite tente dehors, avec un matelas à l'intérieur, et on l’y allonge. d'Jamal devient le plus heureux des 'Arabes' et se calme, se repose et apprécie.

De fait, ça donne des idées à Martin-qui-roule-à-l’envers. Il se trouve Interpelé, regarde d'Jamal et la tente, les montre du doigt et nous fait des appels aux phares d’envie avec ses yeux. Rediscussion collective, et il est décidé de l’installer dehors l’été sur un transat capitonné. Martin est heureux, mais quelle galère pour l’installer, car si d'Jamal est un petit bonhomme léger, Martin lui est plus âgé, plus lourd, et de corps distordu.

Pour distraire occuper et faire se reposer Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves, on l’installe à terre sur un matelas mousse, dans la salle de vie, près d’un mur le long duquel nous plaquons une plaque de bois équipée de mobiles. Jean-Yves se positionne comme il peut sur un bras et tire pousse brasse les mobiles en émettant des sons de contentement. Quand il en a marre, il s’étend et rêvasse.

On installe également Francis-le-voyageur-des-couloirs sur un matelas de mousse dans la salle de vie. Lui, c’est parce qu’il est curieux. On a remarqué que lorsqu’il était dans son lit en sieste, il avait toujours le cou tendu pour voir ce qui se passait dans la salle de vie. Alors l’idée est venue de l’installer directement au cœur de l’action. Parfois il bavasse et lève les bras quand il aperçoit quelque chose ou quelqu’un qui l’interpelle.

Tout ceci c’est souvent l’été ou quand il fait bon. En d’autres saisons et d’autres temps, les résidents sont installés au lit. Certains dorment tout de suite, d’autres somnolent, d’autres s’occupent. À chacun son occupation dans le lit…

Martin-qui-roule-à-l’envers, ne va jamais à la sieste au lit, sans nous 'commander' par mimiques et signes d’allumer sa télé accrochée au mur face à lui. Comme pratiquement tous les autres, il a une télé et ou un radiocassette dans sa chambre ; c’est selon qui est en capacité de voir, de s’intéresser, et ou juste d’entendre. Martin nous fait signe de sélectionner les programmes. Il a une zapette avec des gros boutons, mais il y parvient mal. Alors il demande. On sait ce qu’il veut, je sais ce qu’il veut. Martin est accro aux feuilletons sentimentaux. Il suit cela de très près, et a les yeux scotchés à l’écran quand il y a des scènes d’amour : des prises dans les bras, des baisers, et parfois plus, ça arrive à la télé, l’après-midi. L’actrice fétiche de Martin, celle qui le rend dingue, c’est Ingrid Chauvin. « Ingrid si tu nous lis !? Sache que Martin est en amour ! ». Sans que ce que je vais écrire soit en lien direct avec ce que je viens de dire, quand on vient jeter un œil dans la chambre des uns et autres pour vérifier que tout se passe bien pour eux à la sieste, il arrive de voir Martin endormi, ou somnolent comme ci comme ça, le drap rejeté sur ses cuisses et à faire joujou gentiment avec son zizi mou. « Oui, très bien, tu fais ce que tu veux de ton corps quand tu es dans ta chambre, mon garçon ! » On passe notre chemin, on reviendra tout à l’heure pour le lever.

Un autre qui fait cela aussi quand on lui retire sa protection. C’est Francis-le-voyageur-des couloirs. Lui, il se tire dessus comme un malade. Au point que ça inquiète quelques jeunes collègues. « Faut pas, les filles, s’il fait ça, c’est que ça lui fait pas mal ! » « Et que c’est sans doute sa façon de se toucher ! »

Il arrive aussi parfois à d'Jamal-du-chaud-soleil de se passer la main dans la protection. On a l’habitude de cela et de laisser faire, en chambre, ç’a été précisé. Mais cela peut surprendre les nouveaux agents et professionnels recrutés. Un jour que je mets d'Jamal au lit pour que le nouveau jeune kiné espagnol vienne faire un acte musculaire chez le résident, d'Jamal se met la main dans la protection. Je vois alors le kiné faisant pratiquement un pas en arrière, revenant en avant et lui enlevant immédiatement la main de la protection. Surpris et choqué, le kiné ! Il est jeune et débutant. Il apprendra…

Puis que nous en sommes aux autocaresses, sans développer, voici quelques autres comportements féminins ceux-là. La petite Marylise-aux-os-de-verre positionne souvent tant bien que mal ses mains et ses doigts sur la toison de son pubis et sur le haut de son sexe, sans pouvoir aller plus loin. Il y a ici de l’innocence, le naturel de parcourir cette partie de son corps, et ça ne va pas plus loin…

Mais ça peut aller plus, loin, quand le handicap mental est moindre et que l’on a une conscience, une certaine conscience de ce qui est bien ou mal, de ce qui peut être bien ou mal. Et cela peut conduire à une peur et une souffrance. Je remarque qu’une des filles 'évoluées' du groupe, je ne dis pas le nom, vous entreverrez qui, a du noir sous les ongles parfois le matin au moment de la douche. Anormal, elle ne touche à rien de spécial ! Interrogation. Ça perdure de loin en loin. Je remarque aussi que le haut de sa protection au niveau de son ventre est distendu. Les jours passant et la réflexion évoluant, j’entrevois de quoi il est question. J’évoque le sujet avec l’intéressée, avec extrême précaution, en banalisant la chose, en l’identifiant auprès d’elle comme normale, et après avoir rougi comme une pivoine, s’être mis en souffrance, elle me dit que « Oui ! ». Masturbation nocturne. Je lui dis qu’elle peut parler avec la psychologue si elle veut. Elle ne répond pas. La psychologue lui en parlera donc, au détour d’un rendez-vous pour autre chose. Discussion en équipe, avec le cadre… C’est d’autant plus important, qu’à l’acte lui-même s’en adjoint un autre, grave pour la santé mentale. Tellement peur d’être découverte, qu’après avoir glissé sa main et ses doigts dans sa protection, dans laquelle se logent souvent des selles qui remontent vers le pubis du fait d’être couchée sur le dos, elle ressort ses doigts maculés de sa protection, et se les nettoie par insertion de ses doigts dans la bouche !!! Après considération, une solution est trouvée. Il est accroché une petite serviette à une barrière de son lit. Elle a compris, soulagée, elle s’en sert.

Pour en finir avec le sexe, cette anecdote, risible celle-là puisqu’elle met en cause une ou deux de mes jeunes collègues. Un certain jeune résident 'coincé'  de partout dans son corps, dormant sur le dos, les deux bras en position d’équerre sans qu’il ne puisse vraiment les déplier et les poser, est pris en charge par les uns ou les autres. Comme aux autres, on lui change régulièrement sa protection. Apparait alors son petit kiki très fin et au prépuce très tendu. Décallotage avec précaution pour nettoiement. La jeune collègue se retourne pour mettre et prendre des trucs sur le charriot de soin, revient au résident… Et là c’est le drame !!! Elle sort de la chambre, en ayant pris soin de remettre la barrière de protection, vient trouver son autre jeune collègue de service, et amie dans la vie. Elles entrent dans la chambre et ressortent aussi sec. Et prennent le téléphone pour faire venir d’urgence l’infirmière. « Que se passe-t-il ? » m’enquiers-je ? Il fait un œdème. Je vais voir. Effectivement ! L’infirmière arrive. Et ressort en riant. De même que moi… C’est une belle érection, une formidable érection, du style 'Badibalo dans son berceau' ! « Bravo mon garçon ! » Les deux jeunes collègues ne peuvent s’empêcher de rire et ne savent plus où se mettre. « C’est pas grave les filles, vous en verrez d’autres ! ». Elles ne prennent pas la mouche…

À ce sujet, nous avons des grille-mouches dans la salle de vie, et il nous arrive de mettre des collants de glue-mouches dans les chambres à certaines saisons. Les mouches dont Suzy-coquette-pipelette dit : « Elles m’énervent les mouches, c’est pas malin, c’est pas intelligent, c’est pas mes copines. » Je les chasse avec une serviette et souvent j’en descends pas mal. Je suis pour la vie animale, (comme dit le Dalaï-Lama « Je laisse le moustique me piquer une fois mais pas deux », et moi aussi je ne tue pas les animaux, les insectes, souvent je les déplace. Mais là, obligé, car c’est une souffrance pour ces résidents n’ayant la maitrise de leurs mains et que se font torturer parfois par des pattes chatouillantes de mouches sur leurs visages. Pour bien prendre la mesure du supplice, je vous encourage à faire cette expérience que moi-même j’ai faite… En me mettant au lit, un soir chez moi, sans préméditation je m’allonge sur le dos et d’un coup je ressens un chatouillis sur le lobe de l’oreille. Je m’identifie alors en tant que résident paralysé ou semi-paralysé des membres supérieurs. Je décide de ne pas me gratter pour voir ce qu’on peut ressentir dans de tels instants. Je laisse faire et voici ensuite les notes que j’ai écrites…

'Le lobe de l’oreille me chatouille, je reste les bras le long du corps, et ce chatouillis me démange et me crispe, et plus c’est le cas et plus je le ressens me démanger. La nervosité procurée par l’éruption de ce chatouillis, sans doute, un deuxième chatouillis émerge un peu en dessous du lobe de l’oreille, à proximité sur le cou. Double chatouillis, et énervement croissant. Puis il m’en apparaît un autre sur la pommette de la joue. C’est peut-être une bonne chose car mon attention ne sachant plus où se porter exactement, je finis par lâcher prise et à force les chatouillis se délitent et disparaissent. N’empêche que ça m’a bien parasité la vie pendant un bon quart d’heure'…

Quand Benjamin-prisonnier-de-son-corps se met à trembler, sans qu’on ne sache pourquoi, ça peut être pour ça, ou un vent qu’il ne peut dégager, ou une douleur passagère anodine. Finalement, il est très enrichissant de se mettre en position d'appréhender quelle ampleur peut prendre un truc anodin sur un résident ne pouvant interagir. Ça fait avancer le schmilblick !

| « Bonjour tout le monde ! Comment ça va ? » |

La nouvelle équipe vient d'arriver. Les ultimes tâches de service du matin se terminent. Le calme s’immisce, s’affirme et vient nous amollir. Il n’a pas de mal à y parvenir. On se prépare aux Transmissions. De la chambre de Nelly-comme-un-volcan, on entend le fond musical du CD que nous lui avons mis. C’est apaisant. Pour elle et pour nous. Nous l’avons installée dans son fauteuil relax face à son lit. Bien calée avec des oreillers, les jambes allongées, les chaussures enlevées, avec une couverture sur les genoux parce qu’elle a facilement froid et qu’elle le dit. Nous lui avons allumé son radiocassette avec les chansons qu’elle aime, qu’on tend sur radio Nostalgie. De part et d’autre de son fauteuil relax, nous avons mis des tapis de sol par terre, pour le cas où il prendrait l’envie à la demoiselle de difficilement se lever et de se fiche par terre. C’est arrivé une fois. On l’a retrouvée assez bien assise et en position en avant, prêt à tomber. Elle voulait soi-disant se lever pour faire on ne sait quoi !? « Tu appelles si t’as besoin » lui a-t-on dit. Et on a mis des tapis par terre. Pas question de la contraindre avec des sangles ou autres processus d’attachements. Pour les décisions de 'contention' il faut une gravité, une urgence, et c’est prescrit sur avis médical par le médecin et ou le psy. À ce jour, Nelly n’a jamais retenté de se lever d’elle-même, et c’est tant mieux. Elle rêvasse à on ne sait à qui ou on ne sait quoi sur de belles mélodies… « À quoi tu penses ? » lui demande-t-on parfois. « À toi » se plaît-elle parfois de dire. « Trop aimable, Nelly, merci ». Poursuivons par…

| Les transmissions |

L’équipe du matin se pose, épuisée. Celle de l’après-midi s’assied de même, avant sa demi-journée à venir jusqu’à 21h. Ce sera physique mais moins harassant, les douches et toilettes énergivores se faisant le matin. Pour la poursuite de la journée par les collègues, nous faisons le point détaillé des faits et informations qu’elles doivent connaitre. Parfois le cadre socio-éducatif passe donner des directives, régler des problèmes. Et parfois la psy participe, à notre demande ou à son initiative pour traiter de tels ou tels sujets concernant des résidents et ou également pour nous entretenir de nous. Nous avons aussi des réunions avec des professionnels intervenants extérieurs et des psychologues. C’est très explicatif, nous fait prendre conscience de…, nous fait parfois déculpabiliser, nous ramène à ce que nous sommes, des humains, et non des surhumains… Et ça fait du bien.

De la bouche de la psy qui nous visite, ou de ceux et celles qui animent nos réunions périodiques, j’entends par exemple que nous faisons un travail mortifère, difficile ! À y réfléchir, c’est vrai que nous sommes en assistance permanente de personnes touchées dans leurs esprits et dans leurs corps, en progression rapide vers la mort. Du fait de leur pathologie, ces personnes ont une vie plus courte.

Le manque de compréhension suffisante d’un phénomène, l’état de fatigue, l’énervement, peuvent facilement conduire à du négatif si l’on s’obstine à vouloir régler coûte que coûte un problème qui nous échappe. Un surcroit de réflexion et de l’humilité est alors nécessaire pour décrocher (sans culpabiliser) et demander à la collègue de prendre le relai. Une résidente disjoncte complètement et pousse à bout la collègue qui s’occupe d’elle. La tension monte. La collègue va exploser !? La réaction normale d’un humain normal pourrait être la colère, les mots, les menaces, ce genre de pensée : « Elle commence à m’emmerder celle-là ! ». Humain, n’est ce pas !? Le métier et la maitrise de soi veulent que le professionnel soit assez fort pour se dire : « Quand je n’y arrive pas, qu’il n’y a pas de solution pour moi, je décroche, je transmets, c’est de pas de la faute de la résidente si sa pathologie l’amène à cet excès ! » Ceci dit, il y a toujours des solutions. Et dans ce cas présent, c’est le collègue témoin qui va la trouver et l’appliquer. Pour ce qui me concerne, un matin que j’étais fatigué, et encore plus est en milieu de matinée alors qu’on terminait les toilettes, une collègue m’apostrophe alors que je transportais un résident via un lève-personne et que sans que cela ne soit pas vraiment dangereux pour le résident, une attache des sangles n’avait pas été faite règlementairement. On me le signale, je le découvre, je ne m’en suis même pas rendu compte. Je suis en coup de chaud. Je demande à ma collègue de prendre le relai et je vais marcher et m’oxygéner un quart d’heure dehors. En revenant, elle me demande si je vais bien. Je dis que oui, que j’avais besoin de ce temps de respiration pour me refaire.

Travail mortifère dit la psy !? Oui, certainement. Des difficultés, une difficulté, se percevant dans les moments de fatigue, de façon consciente et ou inconsciente. Et ayant une incidence sur nous-mêmes de façon beaucoup plus importante que nous le pensons. Témoin, cette collègue qui nous fait part de son rêve de cette nuit. Rêve !? Cauchemar ? Elle se voit en situation et en charge chez elle de tous les résidents du pavillon. Et ne sait pas comment faire pour s’en occuper. D’autant qu’elle a une maison à étages !!!

Un jour de formation, une psy nous fait faire un jeu de rôle pour notre prise de conscience vu de l’intérieur (acteurs) et extérieur (spectateur) de la particularité et de la difficulté de notre travail. Nous sommes avec les collègues du pavillon des autistes. Cette séance m’a bien fait rire et m’a marqué. Une des collègues doit jouer son propre rôle de professionnelle en train de délivrer des informations à ses autres collègues lors d’une séance de transmission. Trois de ses collègues sont désignées par la psy pour jouer le rôle de résidents autistes (turbulents). La psy les fait sortir de la pièce. Ils rentreront en cours de l’intervention. Et c’est parti… La collègue dit tranquillement ses transmissions… Entre une première pseudo-autiste qui fonce sur elle et lui demande « À boire, à boire, à boire »… La collègue en transmission gère l’intrusion comme elle sait le faire, sans pour autant perdre le fils de ses transmissions. Sortie de la soiffarde. Et entrée de deux autres pseudo-autistes qui se chamaillent sévère… La collègue en transmission gère l’intrusion comme elle sait le faire, sans pour autant perdre le fils de ses transmissions. Sortie des bagarreuses. Et entrée tonitruante de cet autre très nerveux pseudo-autiste mimant, pantalon baissé, une très sévère masturbation. La collègue en transmission gère l’intrusion comme elle sait le faire, sans pour autant perdre le fils de ses transmissions !!! Voilà donc quel peut-être et quel est le quotidien de certains agents, et si t’es pas fort et un minimum zen, c’est tout simplement pas possible. Bravo à cette séance qui dédramatise et qui fait donc prendre conscience.

Lors de nos transmissions, il est à remarquer que nous en venons à parler très librement des parties du corps et de leurs fonctions. Comme on n’oserait pas le faire dans la vie. C’est notre métier, penserez-vous ? Oui mais quand même ! Le pénis, le gland, les bourses, la vulve, les règles, les urines, les selles… On explique, explicite tout, dans les moindres détails. Combien a-t-il ou a-t-elle pissé ? L’état des selles : quantité, dures, molles, liquides… Un de nos résidents a un double sexe, kiki et début de fente. Une de nos jeunes collègues nous confie qu’elle se renseignait sur Internet, en lisant et en visualisant des photos…, quand son copain est entré… et qu’il l'a crue en train de regarder du cul. Bon, d’accord, rien de grave, c’est plutôt marrant, mais c’est pour dire !

Lors de ces transmissions, moi, homme, déjà vieux, en apprend encore sur le sexe féminin. Et moi, homme, d’expérience, en apprends à mes collègues femmes, jeunes et même moins jeunes, sur le bon geste à effectuer pour mettre une capote. Non pas que nous mettions des préservatifs à nos résidents homme, mais il arrive qu’à un ou deux, nous soyons contraints parfois de leur enfiler un Pénilex, pendant quelques jours, du fait que le surcroit d’urine dans leur protection leur a attaqué la peau, sans que les pommades ne soient assez puissantes pour assainir l'irritation. Alors, on leur enfile un Pénilex sur le sexe, qui ressemble à un préservatif avec un tuyau conduisant à une poche d’urine que l’on attache à la jambe si le résident est en fauteuil, ou à un endroit plus bas que la jambe s’il est au lit ; ou à une barrière du lit, la poche pendante. Eh bien, enfiler un préservatif sur un sexe au repos, ce n'est déjà pas facile pour un homme pratiquant, et assurément l'est-ce moins pour la femme que l'on pense moins exercée. Le fait que ça soit mou rend la chose dure, ce n'est pas pour autant qu'il faut laisser tomber. Il faut reprendre les choses en main, et enfiler dérouler le Pénilex, du bout jusqu’à la garde. Un truc (je suis droitier) ! De la main droite, accoler le bout du Pénilex non déplié, au bout du sexe tenu par la main gauche. Du bout des doigts droits, pincer ensemble le bout du Pénilex et le prépuce en dessous. (« Ça fait pas mal ? » m'est-il demandé. « Si tu pinces pas comme une malade, non ! »). Puis tirer sur le zizi pour qu’il s’étende (« Ça fait pas mal ? » m'est-il redemandé. « Si tu tires pas comme une malade, non ! »). Enfin, dérouler le Pénilex sur le sexe bien étiré, en faisant attention de ne pas pincer les poils à la garde, parce que, là, ça fait mal. Et c’est bon !... On viendra relever plus tard.

Lors de nos transmissions, il est aussi noté des informations, des observations devant servir à étayer le dossier des personnes en charge. Chaque résident a un agent de l’équipe, qui le suit et qui tient à jour son dossier avec de principales et menues informations devant contribuer au bien-être. 'Comment il doit être installé au lit', 'à table', 'ce qu’il faut faire', 'ce vers quoi il faut tendre', etc. ; la liste est longue. Dans notre institution, ces agents responsables sont des 'référents' et les dossiers de vie des résidents sont nommés 'P.P.', 'Projets Personnalisés'. Tous les ans, le référent d’Untel ou d’Unetelle présente son P.P. à ses autres collègues, puis au cadre socio-éducatif, et ensuite à la direction, infirmières, et psys. Il peut être discuté. Et enfin validé pour un an. Ce sera le 'code de la route' fixant les règles.

| Les levers |

Fin de la sieste de confort, une heure environ, pour se reposer les muscles et l’esprit...

Dans cette seconde partie de journée, où forcément je n’ai pas travaillé ce matin, puisque je suis là en après-midi, avec mes collègues frais et dispos comme moi, nous nous mettons en quête de lever les résidents en sieste. Il y en a que nous réveillons, d’autres que nous tirons de leurs rêvasseries, d’autres que nous venons sauver… (!?) De quoi ? D’un moment de spleen par exemple. Éliane-qui-se-jette-du-lit pleure dans son lit… Ça ne lui arrive pas souvent, mais ce jour-là, oui. Pourquoi ? On ne le saura pas. Sans parole et un esprit très animal sauvage, au sens noble. Nous lui disons alors des mots, lui prenons la main, nous faisons très empathique. Est-ce que ça l’aide et l’apaise ? On peut penser que oui. Ce qui contribue à lui faire reprendre le dessus, c’est qu’on l’aide à se lever, à se mettre dans son fauteuil… et la voilà qui donne des coups de mains sur ses roues, plus quelques coups de pieds au sol, et c'est l'échappée ! D'Jamal-du-chaud-soleil pleure aussi parfois. Lui quand il pleure il vous tirerait les larmes, tant son visage se fait implorant et suppliant. Lui aussi on le console, on lui parle. Ce jour où je suis très connecté, je me dis que c'est peut-être lui qui me parle plus que moi qui lui parle, et qu'il pleure sur mon sort ; ça me fout les jetons. Une jeune collègue qui l’aime bien et qui connait son jeune frère dans la vie, s’assied sur le rebord du lit, le saisit sous les bras et le prend contre elle en le berçant. Magnifique ! Il s’apaise et la regarde comme si c’était sa mère. Je ne sais pas si ce genre de geste appuyé est vraiment autorisé, mais elle le fait et l’un et l’autre s’en trouvent mieux. Il arrive à d’autres résidents de pleurer. Benjamin-prisonnier-de-son-corps lui aussi est émouvant. Charly-le-clown pleure et gémit fort. Ce jour de pleurs où je suis auprès, veut-il m'alerter, mais de quoi, Joëlle-femme-fine-agitée à proximité interagit anormalement, va-t-il se produire un évènement ? Mais comme le gars est comédien, il lui arrive de forcer le trait. Il épie de côté ou par en dessous pour voir si on le regarde. Sur sa tablette de fauteuil, il a une feuille plastifiée avec des pictogrammes. Et parfois il lui arrive de rire aux éclats, de nous appeler et de nous montrer un picto : 'Le picto sourire' qui signifie 'Je suis heureux'. Suzy-coquette-pipelette pleure aussi parfois. Et comme elle s’exprime, on lui parle et elle finit par s'ouvrir. Ses sources de pleurs sont sa famille qui lui manque, chez qui elle aimerait aller plus souvent, et y rester... Quand les raisons des pleurs semblent profondes, qu’on perçoit de la détresse, on prévient la psy qui la prend dans son bureau pour échanger. Elle se sent mieux quand elle ressort… jusqu’à la prochaine fois. Deux trois autres résidents pleurent un peu. D’autres ne pleurent jamais. Comment souffrent-ils, alors ? Je n’en sais rien vraiment. Avec des réactions corporelles ? Dermiques ? Des dysfonctionnements nerveux ? Des crises d’épilepsie ? Et tous ces autres obscurs ratés moteur ?… Je me suis attardé sur les pleurs et regroupés les cas ici, mais ça n’arrive pas si souvent. Nos résidents sont bien pris en charge, appréciés et bien aimés, et il se perçoit qu’ils le ressentent.

Nous poursuivons les levers. Tout à l’heure, juste après les mises en sieste, Martin-qui-roule-à-l’envers s’est affirmé. Alors qu’il était au lit, très attentionné à une scène sentimentale, deux collègues étaient en train d’échanger devant sa porte. Il lança un sonore « Euh », accompagné d’un geste. Mes collègues ont regardé et demandé « Qu’est-ce qu’il y a ? » Il a fait de la main 'Allez plus loin'. Ce qu'elles ont fait en souriant. Et Martin s’est replongé silencieusement dans cette sentimentale scène de la télé. Bien joué mon garçon ! Pour l’heure, c’est le temps du lever et en approchant de la chambre de Martin, on entend que ça parle germanique. L’homme est endormi dans son lit. Et sa télé parle allemand. Il a hyperzappé avec sa zapette sans s’en sortir. On lui règle sa télé et on l’éteint. On réveille Martin qui émerge du brouillard, tout sourire, et on le lève. Pour d'Jamal-du-chaud-soleil, on serait presque réticent à vouloir le réveiller, tant il semble bien heureux dans son sommeil. Il est apaisé et suce son pouce. Mais il le faut. Car trop dormir maintenant va nuire à son sommeil ce soir. Il nous balance un sourire craquant à son réveil.

Les levers s’accompagnent de collations pour certains. Francis-le-voyageur-des-couloirs doit impérativement se nourrir d’une crème médicale de nourrissement. D’autres ont des yaourts. Tous sont hydratés, avec des eaux, des jus de fruits, du Coca, des cafés, des thés, comme ça, nature et-ou gélifiés. On fait en fonction des goûts et des pathologies de chacune chacun.

L’après-midi se déroule ensuite pour les résidents entre : rien de spécial, regarder la télé, écouter de la musique, participer à des jeux, à des occupations diverses, à recevoir des visites de famille. Nous, agents, nous serons animateurs et acteurs de tout cela. Mais nous commençons aussi, désormais, vers les 15:00 - 15:30, à coucher des résidents restés dans la salle de vie sur leurs fauteuils allongés, semi-allongés, le temps que les autres siestaient. Ces résidents, plus handicapés que les autres, ont besoin d’aller s’allonger de façon durable ; de même qu’ils ont besoin de soins. De plus, l’organisation du service oblige que nous nous en occupions maintenant, du fait de la relative accalmie s’offrant à nous pendant cette heure et demi à deux heures, avant l’arrivée des personnels de la cuisine venant livrer les plats.

Parmi les trois quatre résidents que nous allons coucher, nous n’allons pas tout décrire, mais il faut que nous vous narrions le coucher de Charly-le-clown, ça vaut son pesant de cacahouètes.

Le coucher de Charly, sur son fauteuil électrique qu’il manie comme il peut avec sa main et ses doigts à moitié paralysés qu’il parvient difficilement à bouger. Charly la plupart du temps relié à un appareil de respiration, avec ses tuyaux dans le nez pour lui insuffler de l’air. Charly, sans dents, et avec sa grosse langue qui pend souvent, et dont la bouche produit tant de salivation que nous mettons souvent des serviettes sur son cou poitrine et que nous l’épongeons très souvent. Charly, la peau claire et fine, très régulièrement attaquée par l’urine et les selles dans sa protection, malgré notre attention et les nombreux soins de crèmes et de pommades ; il ne plaint pas plus que ça ; alors qu’il y aurait matière (si je puis dire)...

Bref ! « Charly, on va s’occuper de toi. T’es prêt ? ». « Hein ». Je m’approche, lui enlève ses 'lunettes' du nez (c’est le nom donné aux tuyaux dans le nez, attachés derrière la tête, d’où le nom de 'lunettes'). J'éteins l’appareil de respiration, le débranche. Et le fait rouler jusque dans la chambre et le rebranche, prêt pour la remise des 'lunettes', une fois l'occupant au lit. Je reviens vers Charly dans la salle de vie et lui dit qu’il peut venir. Ce moment, Charly l’aime particulièrement. En insistant, il parvient à bien appuyer sur la commande de connexion électrique du bras de son fauteuil. Sourire de fierté, en nous regardant. Du pouce, je fais 'Super'. Il met deux plombes à faire pareil. « Allez vas-y », je lui lance. Il saisit tant bien que mal, la petite balle de tennis fichée sur la tigelle de commande du fauteuil, il l’actionne vers l’avant et son fauteuil part en marche avant. Ensuite il entreprend de faire un large virage à droite pour se dégager de sa position et prendre la direction de sa chambre. Va-t-il louper la porte ou passer sans encombre ? Parce qu’il en a défoncé des portes par le passé ! À commencer par celle du bureau de la directrice, de ces jours où il était un peu plus jeune, plus vaillant et qu’il se trouvait en balade dans les couloirs. C’est elle qui me l’a dit, alors que je lui faisais remarquer que Charly conduisait bien. Elle m’a répondu, en sourire : « Ça se voit que vous l’avez pas connu du temps où il a défoncé ma porte.  » J’aurais bien voulu voir. Petit aparté, maintenant qu’il faut en permanence de l’air insufflé à Charly, il arrive qu’on l’équipe d’un processus léger qu’on accroche à l’arrière de son fauteuil quand il fait la demande d’aller voir un de ces anciens copains se trouvant dans un autre pavillon au fond du couloir. On lui installe, et il se barre avec tout le barda. On surveille de derrière, et les collègues du pavillon de destination préviennent quand il est arrivé… Bon ! Retournons à Charly, qui apprécie de son coup d’œil l’espacement des deux montants de la porte entre lesquels il doit se faire passer assis sur son gros fauteuil de circulation. « Oh nom de Dieu, il part à fond !?! » Frayeur. Et soulagement. Ça passe. Il stoppe dans le milieu de sa chambre et jette un œil de côté vers moi, pour me montrer de quoi il a été capable et pour venir quérir ma mimique d’admiration. Je lui fais une très grande mimique et lui lance un « Bravo ». Il se marre à s’en étouffer. Et ce n’est pas fini. « Au boulot, Charly, la suite. » « Hein » me retourne-t-il. Il fait quelques courtes manœuvres avec son fauteuil pour se trouver droit, en marche arrière, face à un petit renfoncement où il va pouvoir loger son fauteuil. L’intérêt pour nous est qu’ainsi stationné dans cet espace adéquat, cela nous dégage de la place devant pour positionner le lève-personne devant servir à extraire Charly de son fauteuil. « Vas-y Charly. » Inutile de lui conseiller de faire gaffe, il nous pilote ça aux petits oignons, en s’aidant de coups d’yeux à droite, à gauche, derrière, comme il peut, et il peut peu, mais le talent aidant il y parvient. « Là, voilà c’est fait, et bien fait, comme d’habitude » semble-t-il dire de l’éclat de ses yeux et de ses mimiques appuyés. « Super, Charly, t’es un très bon conducteur. » Sourire, rires. Et puis : « Hein. » « Oui, quoi, Hein ? » je lui retourne en sachant de quoi il est question. « Hein, hein » insiste-t-il en montrant le lève-personne et ses habits sur le haut du corps. « Ok chef. » Il faut que j’explique… Charly est lourd, massif, difficilement manipulable. Alors quand on sait la difficulté à habiller et déshabiller une personne (lourde) allongée dans le lit, on procède à une partie de son déshabillage habillage alors qu’il se trouve en position assise sur son fauteuil. Mission : lui enlever son pull, son teeshirt, lui mettre son haut de nuit. Enlever ses chaussures spéciales, ses chaussettes-bas-de-contention, lui glisser les sangles de levage dans le dos, sous les fesses, les arrières de jambes, vérifier tout cela, approcher l’appareil de levage, attacher les sangles aux crochets, vérifier tout ça, et hop, en l’air ; comme dans un balluchon de cigogne quand elles apportent leurs enfants nouveaux nés à leurs mères. Sauf qu’avant d’en arriver là, avec Charly-e-clown, nous en passons bien sûr par un cérémonial de déconne. Un : le pull et le teeshirt. On lui attrape les bas du pull avec les mains et on le remonte vers le haut comme pour dépecer un lapin… « Allez Charly, lève les bras qu’on passe la tête. » Bien sûr ça passe mal, parce qu’on ne fait rien pour et on tire le pull qui coince à la tête et qui lui emprisonne les bras en l’air. On fait part de notre difficulté à Charly : « Bon Charly, fais un effort, aide-nous, t’as une trop grosse tête. ». « Hein, hein, hein. » Et il gesticule. On fait mine de faire ce qu’on peut pour tirer un maximum, sans pour autant y arriver. « T’es toujours là Charly ? « Hein, hein, hein. » Et d’un seul coup, 'PLOC !', l’encolure du pull se distend suffisamment et libère la goule de Charly qui se marre comme une baleine. Même délire avec le teeshirt. Des éclats de rire encore. On se marre de part et d’autre. Mais il y a encore plus de malice et d'inattendu de ce comique de Charly. Deux : le déchaussage et le déchaussettage. On défait laborieusement les longs lacets de ses chaussures orthopédiques, on lui ôte ses pompes. On lui enlève sa première chaussette de contention arrivant sous le genou. Et on lui met dans la main. (!?) D’un mouvement lent et gourd, il la porte à hauteur de son nez. Sent. Marque un temps. Fait une horrible expressive grimace, accompagnée d’un cri : « Pouah », avant de balancer la chaussette à un mètre maxi. Cascade de rires à n’en plus finir. Et quand c’est sur le point de se terminer… Reconcentration de Charly, l’air sérieux mais pas tant que ça, une petite mimique malicieuse au bord des lèvres, un fond d’éclat d’œil déconnant, il entrevoit la suite, la suite de la déconne… On lui enlève la seconde chaussette, qu'on lui projette ou lui met sur le nez où elle reste accrochée. Il l’attrape comme une queue de Mickey et bis repetita du coup du 'Pouah' et du jeté à un mètre… Après ça, il nous faut bien quelques secondes, voire une minute pour nous remettre et pour nous concentrer, nous reconcentrer sur la suite et fin de la mise au lit. Alors, pour Charly, comme pour presque tous, il est calé de toutes parts dans son lit. Coussins sur le haut du dos. Ailleurs dans le lit. Un coussin spécial microbilles entre les jambes pour éviter le contact et les lésions par appui prolongé. Relevage légèrement des jambes pour raison de bonne de circulation sanguine. Remise des 'lunettes' avec impulsion de l’air. Après ça, Charly tend la main vers le mur et fait « Hein ». La télé. Il veut qu’on lui allume la télé. Ce qu’on fait. Et avant de lui donner la zapette spéciale à gros boutons, on lui cherche un programme qu’il aime. Ce qu’il aime Charly, c’est le foot et le sport. Principalement où il y a de l’action corporelle très expressive. Un jour que nous sommes occupés dans la salle de vie et qu’il est dans son lit, on perçoit des « Hein, hein,  hein » venant de sa chambre. On va voir. Et on découvre l’Oiseau qui a zappé sur une chaine où il y a de la boxe. Et il boxe dans son lit. Un autre jour du tennis. Et il smashe dans son lit. Une autre fois, il nous interpelle parce qu’il y a des couples qui dansent le rock and roll, et il fait les gestes…

Avec Charly, il se passe toujours quelque chose. L’autre jour un ouvrier vient faire des travaux dans la salle de bains. Il utilise une perceuse. Charly est assis sur son fauteuil dans la salle de vie et jubile comme pas possible. Alors, cette idée me vient. Je vais voir l’ouvrier dans la salle de bains, lui parle, lui demande. Il me dit « oui ». Je reviens dans la salle de vie, allume le fauteuil de Charly, et le conduit avec lui dessus, jusque dans la salle de bains. Charly est sur le cul, si je puis dire. La perceuse est un monstre, une espèce de gros truc avec une mèche hyperlongue. Je demande à l’ouvrier de continuer de percer, ce qu’il fait. Charly est scotché, interloqué, hyperheureux. Ça fait un bruit épouvantable, ça vibre, ça résonne. Et la surprise pour Charly n’est pas finie. Je demande à l’ouvrier qui accepte... L’ouvrier s’approche de Charly avec sa perceuse et lui met en main tout en la maintenant avec assurance et sécurité. On dit à Charly de mettre son doigt sur la gâchette. L’ouvrier lui appuie sur le doigt. La perceuse se met en marche dans un vacarme qui impressionne et transporte Charly vers ailleurs. J’imagine qu’il n’a jamais été amené à vivre un tel truc. Après quelques secondes, fin du job. Je remercie l’ouvrier qui nous gratifie d'un « Y'a pas de quoi », et Charly lui fait ses personnels et vifs remerciements en « Hein, hein, hein ». Retour de Charly dans la salle de vie… où il s’emploie un long moment, un bras à peu près tendu et l’autre à peu près plié, à mimer le taff de la perceuse, tout en émettant le son qui va avec. À un moment, il s’excite tellement qu’on est obligé de l’arrêter. Et le soir, alors qu’on l’a couché, et que nous sommes affairés dans la salle de vie, on l’entend faire la perceuse, devant sa télé. C’est que Charly a aussi ce talent qu’ont les femmes, de faire deux choses en même temps : regarder la télé et faire de la perceuse ! Je ferme mon poing et je te lève mon pouce...  

L’après-midi, après le lever des résidents, et ou après et entre le coucher des résidents qu’il est judicieux de coucher, on s’adonne à des occupations.

| Les occupations |

Périodiquement nous avons la visite et la prestation d’une musicienne professionnelle, agréée par les institutions handicap. Nous réunissons les résidents inscrits à ces cessions, d’autres venant des autres pavillons sont aussi inscrits, et c’est parti pour une heure de musique participative, ici dans notre pavillon, là dans un autre pavillon, ou encore ailleurs à l’accueil dans le couloir. La musicienne enfile des bracelets musicaux (genre grelots) aux poignets de résidents, confie des maracas à ceux en capacité de les tenir, et les équipe de toutes sortes de trucs et de bidules sonores et musicaux dont je ne soupçonnais pas l’existence. La musicienne branche sa boite à rythme, prend son violon… et c’est parti pour de la musique. Elle fait chef d'orchestre, tout en en violonant et en guidant les résidents sur les bons gestes pour produire de la musique mélodieuse. Et ce n’est pas tout. Ça chante. Et il faut chanter. Les agents accompagnants sont priés de chanter. Et si en plus, tu tapes dans tes mains et tu te balances le popotin, c’est super. C’est que je fais. Tout en observant les résidents. Il y a du sourire, il y a des sourires. Ça leur plait.

Les autres occupations de l’après-midi sont plus silencieuses et tranquilles. Ça peut-être une balade dans le parc. L’été, se tenir sur la terrasse et passer du temps avec les résidents ; ils aiment qu’on se pose avec eux à ne rien faire. Ça peut être des jeux : pour Nelly qui n’y voit guère, voire rien, le jeu des senteurs est parfait ; nous avons des fioles, avec des mouillettes, et nous lui demandons de reconnaitre les odeurs : muguet, rose... À certains nous faisons faire des coloriages. D’autres s’agglutinent et nous observent en train de faire de la couture de service ; c’est-à-dire coudre des étiquettes nominatives sur les vêtements ; je couds aussi, j’ai fait l’armée. Avec Suzy-coquette-pipelette, on bavarde. « Qu’est-ce que t’aurais aimé faire comme métier Suzy ? » Long temps de réflexion… et cette réponse : « Coiffeuse ». Une jeune collègue, encore sans enfant, fait part qu’elle aimerait en avoir. Suzy dit qu’elle aussi (aurait aimé en avoir). La collègue la questionne sur le sujet. Suzy dit qu’elle aime les enfants. D’ailleurs sa sœur vient d’avoir un bébé, il y a un ou deux ans, et quand elle vient voir Suzy au foyer, elle assied la petite Zoé sur les genoux de Suzy, qui rit et rougit. La petiote lui tire les cheveux, et ça finit souvent en « Oh elle est chiante ». On sent qu’il y a un peu d’envie et de jalousie. Parfois quand Suzy et Nelly-comme-un-volcan sont à proximité, on s’amuse un peu. C’est souvent du 'Je t’aime moi non plus' entre ces deux femmes. Elles ont occupé la même chambre dans un autre pavillon du foyer, et à ce qu’on en sait, il y a eu du frittage. Et comme Nelly qui ne parle pas beaucoup, envoie parfois des vérités ou des vannes (en pince-sans-rire), Suzy souvent les prend au premier degré et se vexe et se fâche. Un jour, je suis à l’origine de cela, je demande « Miroir, oh miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Mademoiselle Suzy ou Mademoiselle Nelly ? ». Suzy prend le temps de glousser et de rire, alors que Nelly qui semblait à moitié endormie sur fauteuil, balance d'un coup : « La plus belle c’est moi, parce que Suzy elle est moche », cela dit sans rire. Suzy interloquée, soulève (un peu ses bras), rougit, semble chercher sa respiration, pour enfin lâcher énervée : « Ah béee Nelly ». J’équilibre rapidement le jeu, en informant que le miroir n’a pas pu les départager. Suzy retrouve la paix et le sourire. Nelly rebaisse le nez vers sa quiétude et sa léthargie permanente, avec un coin de sourire aux lèvres.

Parfois, la semaine en après-midi, des parents et des membres des familles viennent rendre visite. Plus le weekend que la semaine, mais il en vient quand même un peu toujours. Et parfois il y a de l’incompréhension de la part des visiteurs. Ils doivent prévenir et venir dans des créneaux horaires. On pensera que c'est anormal. Qu’ils peuvent venir comme ils veulent, vu ce que ce sont leurs enfants, un membre de leur famille. Sauf qu'il se trouve que les résidents vivent dans un espace communautaire, où il y a des prises en charges, où les uns et les autres ont besoin de tranquillité, et si l’on ne règlemente pas, le pavillon peut vite devenir un lieu de circulation. Les résidents ont besoin de calme et d’une vie réglée, ça les rassure. Ceci est expliqué aux familles. Elles le comprennent. Mais il arrive que certains n’en fassent qu’à leur tête. J’ai à l'esprit cet épisode comique de ce père âgé d’une résidente, d’origine espagnole. Il est déjà âgé, pas très grand, un peu enveloppé, marche mal, pas très stable… Un jour, il doit être dans le coin, sa fille valide a dû l’emmener et le laisser là pendant qu’elle fait des courses, je n’en sais rien. Toujours est-il qu'il n'est pas attendu et qu'on n'est pas en heure de visite. Il sonne à la porte du pavillon, ouvre, et je le vois filer tout droit, le pas hâté, évitant de regarder à droite à gauche, de peur de croiser nos regards et de se faire stopper et réprimander, tout en appuyant son sprint final bancal jusque dans la chambre de sa fille. Je le regarde faire, amusé, en me disant : « Mon bonhomme, il me suffisait de tendre le pied, ou de pratiquer un plaquage de rugby (je me serai sans doute fait mal), et de vous rappeler la règle, tous les deux au sol enlacés : « Il faut téléphoner avant de venir, cher Monsieur (lol) ». Maintenant qu’il est dans la chambre, on laisse faire… Mais il va falloir intervenir, car assis sur sa chaise qu’il a rapprochée du lit pour tenir la main de sa fille, il y a un petit moment maintenant qu’il a piqué du nez et qu’il dort. C’est mignon à voir. Finalement, il se réveillera tout seul et repartira en nous saluant. Après le passage de son rebelle de père, Carmen-qui-dort-et-qui-vocalise fait des séries de « Ahhhh Ahhhh… » chantants et mélodieux, les yeux qui roulent et le sourire aux lèvres.

D’autres parents viennent, plus ou moins régulièrement. De temps en temps, Francis-le-voyageur-des-couloirs a la visite de sa mère. Grande, altière, stylée, lointaine, elle vient souvent avec une amie, et ces deux-là ont l’air de bien s’entendre et de bien s’amuser ; au sens où on les sent joyeuses ensemble. La mère de Francis se fait parfois autoritaire, surtout avec les jeunes collègues : « Allez me chercher un habit supplémentaire pour Francis, je vais lui faire faire un tour dehors », « Faites-moi ci », « Faites-moi ça »… D’accord, d’accord… mais… « Oh hein, bon, Madame, nous ne sommes pas vos domestiques. Sa chambre est au fond sur la gauche. Et son armoire à gauche du lit »… « Sinon, si vous avez besoin d'un coup de main, on peut vous aider, Madame »... Une grande dame face à qui il faut prendre de l'altitude, sinon elle aime considérer de haut. Remarquez, il lui arrive parfois d’être marrante. Cet épisode m’a été rapporté. Un jour qu’elle vient voir son fils avec son amie, une de mes collègues un peu rigolote est de service. La mère de Francis semble en joie (et peut-être un peu gaie, mais ce n’est pas sûr). Elle apporte des habits neuf pour son fils. La collègue lui dit : « C’est beau » « Eh bien oui, répond la mère, vous savez pourquoi ? » Pas de réponse de la collègue qui sèche. « On est le combien aujourd’hui ? » interroge la mère très investigatrice. « Le 6 août » dit la collègue. « Oui, et c’est quoi ce jour ? » insiste la mère... Avant de lâcher : « Celui de l’anniversaire de Francis, ah ah ah ». Et de rajouter : « Remarquez, que c’est pas lui qui ira porter plainte, n’est-ce pas, ah ah ah ! » « Ah ah ah » d’accompagnement de ma collègue... Un autre jour, elle lâche à son amie : « Eh oui, il est beau mon fils (des airs de d’Ormesson), j’aurais aimé qu’il soit autrement ». Oui, tout à fait, Madame, nous comprenons en toute sincérité. Cette dame n’est pas très proche de son fils qui, de son côté ne lui manifeste rien (il est au-delà et ailleurs). Et j’en comprends que la douleur de cette dame est si forte qu’elle préfère s’en tenir éloignée.

La mère, la sœur et les frères d'Jamal-du-chaud-soleil viennent le voir assez souvent. La sœur vient de loin ; une centaine de kilomètres. Quand ils viennent ils amènent le soleil, ils sont agréables et joyeux. Je les salue malicieusement d’un « As salam alikoum », ils me répondent de leur « Wa alikoum salam ». D'Jamal est aux anges quand il les voit, sourires, larmes, regards énamourés. La sœur lui fait manger un yaourt, une crème, en l’appelant « Mon chéri ». Le grand frère prend soin de lui, demande des précisions. Le petit frère vient lui couper les cheveux. La mère le prend contre elle. Parfois elle le prend chez elle, la journée, en HLM, pour des fêtes et des anniversaires. Un jour qu’elle est fatiguée et qu’elle ne peut pas venir le chercher et le monter chez elle, pour une fête, c’est sa fille qui téléphone et qui annonce qu’elle passera prendre son frère pour faire la surprise. Nous savons, en retour, que la mère a été hyperheureuse.

La mère âgée de Joëlle-femme-fine-agitée vient assez souvent, quand elle le peut. Elle se fait emmener en voiture. Elle fait des risettes à sa fille, comme une enfant, en l’appelant du diminutif de son prénom 'Jojo'. Jojo perçoit bien sa présence et le manifeste par des sourires. Les deux passent du temps de présence ensemble dans la chambre. Par désir et aussi parfois par délai d'attente pour la mère. Ce jour, elle a été conduite ici par une amie qui vient visiter son mari hospitalisé à l’hôpital d’à-côté ; « mari perdu » comme elle dit. Elle reste de 16:00 à 18:30 dans la chambre, à finir par s’ennuyer et se faire du mouron. Une collègue propose de lui porter à boire si elle veut. Elle s’en trouve gênée et contentée. La collègue lui apporte une tisane et un gâteau. Quelques échanges de paroles. Comme elle a déjà été amenée à le confier, elle redit que Joëlle est née aux forceps et que l’emprise sur le cerveau a été trop forte. Sans doute, certainement, peut-être… Et ces mots définitifs : « J’aimerais que ma fille parte avant moi », sous entendu « pour pouvoir partir tranquille »…

Au rang de ceux qui discutent, il y a aussi les parents de la petite Marylise-aux-os-de-verre. Ils viennent tous les dimanches soir, et alors qu’elle est nourrie essentiellement par gastrostomie, lui font manger des aliments liquides par la bouche. Ils se sont longtemps opposés à une gastrostomie pour Marylise qui ne voulait plus se nourrir. Les médecins et l’Administration ont su se montrer raisonnables et convaincants. Ceci étant, les parents continuent ce rituel du manger par la bouche, le dimanche soir. Marylise se fait un peu complice en ouvrant la bouche et en avalant, même s’ils la forcent parfois un peu. Tout le monde est content et c’est tant mieux. Ils sont marrants ces parents, déjà assez âgés, bien au-delà des soixante-dix ans. La mère est un peu sur la réserve, et le père sait se faire bavard et faire dans l’humour. Un soir il me branche sur la Résistance dans la région pendant la guerre. On y passe une heure, parce qu’il est dur d'oreille et qu’il faut souvent répéter... alors que j’ai du boulot. Il appelle sa femme « Mémée ». Mémée, comme il dit, s’inquiète du déclin de son mari : « Avant, du temps de l’entreprise, il montait sur le toit. Maintenant il a du mal à surmonter sa maladie et se fatigue dans la journée », « Le matin, il se lève à 11 heures » précise-t-elle. Ces derniers temps, le père n’est pas là. Il est à l’hôpital. Quand il revient, il est amaigri. Mais n’a pas perdu son sens de l’humour. Un soir qu’il a besoin d’une protection (couche) pour changer sa fille avant la nuit, il m’interpelle. Je lui en donne une à la bonne taille, il me remercie, et en la brandissant y va d’un joyeux et sonore : « Moi aussi j’en ai mis des couches à l’hôpital… Mais j’en mets plus  ». Mémée entend, moi aussi forcément, et on ne sait exactement quoi faire : sourire ? Rire franchement ? Alors on sous rit…

On sourit, on rit, et on se trouve attendri quand la vieille mère de Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves vient rendre visite à son fils. Elle vient tous les weekends. Ce sont ses enfants qui l’emmènent. Elle est très âgée cette dame, et s’aide d’un déambulateur pour marcher. Toujours bien mise, elle est toujours d’une agréable humeur. « Bonjour, mes gamins », lance-t-elle à l’intention de tout le monde quand elle entre. Je la salue. Elle m’aime bien. Tout le monde l’aime bien. Et elle aime tout le monde. « Vous savez, ce sont tous mes gamins », insiste-t-elle. Que répondre à cela ? Que ce ne sont pas des gamins. Que ce sont des adultes. Différents des autres. Et avec lesquels il ne faut nous comporter comme s’ils étaient des enfants ! D’ailleurs, sa fille l’accompagnant lui dit : « Ce ne sont pas tes gamins ». Ce à quoi elle répond, les yeux rougissants : « Oui mais quand je suis chez moi et que je pense à eux, je me dis que ce sont mes petits gamins, et vous… » Elle marque un temps d’arrêt. Je comprends bien par quoi elle a manqué de poursuivre… Alors je le fais pour elle : « Et nous aussi, on est vos gamins ! Préparez les chambres pour qu’on aille s’installer chez vous. Et aussi du vin rouge ». Éclats de rire… Bon bref ! Aujourd’hui Jean-Yves a été habillé par une collègue avec des habits neufs que la mère avait apportés l’autre fois. Et comme la collègue est une djeune elle lui a ramené les cheveux en crête sur la tête et les a fixés avec de gel. La sœur de Jean-Yves et sa mère s’esclaffent et le trouvent très beau et très élégant. Leur bonheur et leurs sourires font plaisir à voir. En ce moment, Jean-Yves qui souvent ne manifeste rien, a quelques gestes d’attention envers sa mère : regards, et la touche maladroitement de la main… La mère en est heureuse et le manifeste étonnamment de par les mots et la question qu’elle me pose. À moi qui suis près d’eux à ce moment-là, elle demande : « Est-ce que vous croyez qu’il est comme ça avec moi parce qu’il sent que je vais mourir bientôt ? » À question sérieuse, réponse sérieuse évidemment : « Parce que c’est prévu pour quand ? », je lui retourne en humour pince-sans-rire. Esclaffements de la mère, de fille et de moi. Pas de réaction de Jean-Yves bien sûr, qui poursuit de vivre sa vie dans sa tête.

Comme la mère de Jean-Yves, celle de Nelly-comme-un volcan considère sa fille et les autres résidents comme des oisillons tombés du nid. Les oisillons ont grandi, mais pas pour elles ; ce sont toujours des oisillons. La mère de Nelly est une belle femme âgée, douce et charmante. Elle parle doucement et toujours avec une attention très présente, palpable, aimable, envers ses interlocuteurs ; et aussi sa fille bien sûr. Nelly le perçoit, recherche ce contact, et fait sans doute 'payer' à sa famille et à nous le fait qu’elle ne puisse vivre chez elle, mais désormais ici, en institution, du fait de l’attention et des soins que requiert son état de santé. Je remarque que lorsqu’elle parle de sa maman avec nous, elle dit « Ma mère ». Et que lorsqu’elle l’évoque, parfois, en état de crise d’épilepsie, elle crie « Maman ». Nelly est toujours en posture de petite fille quand sa mère est là. Et sa mère est toujours en posture de petite maman quand elle visite régulièrement sa fille. Un jour, en état d’épilepsie, j'entends la fille dire : « Arrête maintenant maman, t’es chiante ». De la difficulté d’être mère et fille dans la vie. Et qui plus est quand des handicaps physiques et d’esprit se surajoutent. En tout cas elles s’aiment ces deux-là. Le père !? Âgé aussi bien sûr, grand, massif, le visage fermé, distant. Il est pourvu d’un petit handicap, il se meut mal. Quand il vient parfois accompagner sa femme, il reste souvent à distance. Nelly n’en parle pas. Un jour, il lui est demandé : « Il est gentil ton père ? » Elle répond : « Oui il est gentil mon père ». N’empêche qu’il reste à distance. De Nelly. Et aussi de sa femme. Réalité psychologique ou posture !? Un jour il entre dans le pavillon avec sa femme et le couple se dirige vers la chambre de Nelly. La mère ressort et tombant sur moi me demande si je pourrais venir lever Nelly qui est allongée sur son lit à se reposer. J’y vais. Le couple me regarde faire. Je dis un mot à Nelly qui n’est pas très réveillée. Pas de réponse, rien. Je regarde les parents et fais signe des lèvres et du menton, d’un air de dire « Elle est dans le gaz ». La mère lâche un mi-sourire de contrition, le père impassible. Je prends Nelly par une épaule, et de l’autre main je la saisis au bassin pour la faire pivoter tout en l’asseyant sur le bord du lit. Le fauteuil roulant est en position près du lit. Je me place devant Nelly. Plie les genoux. L’attrape sous les aisselles. Et la lève. Elle se trouve debout tout contre moi. Je lui demande : « Ça va Nelly ? » Elle me répond : « Ouais ». Un petit 'ouais' que je répercute sur le ton de la moquerie et en un tout fort « OUAIS !? » Alors que mes yeux croisent les yeux du père à ce moment-là, le voilà qui part dans un éclat de rire communicatif. C’est ainsi que je pars à me marrer avec lui, tout en pliant les genoux pour la dépose assise de Nelly sur son fauteuil. C’est la seule fois où j’ai vu le père joyeux. Comme une connivence entre lui et l’homme mûr que je suis, avec ce rire ayant peut-être valeur de… 'Pas toujours facile la fille, n’est-ce pas !?, auquel je n'ai pas répondu... « À qui le dites-vous »... Et juste ainsi, sans les mots, on s’est compris.

Les parents du jeune Benjamin-prisonnier-de-son-corps viennent très souvent le voir, et le prennent chez eux certains weekends. Ces parents sont encore assez jeunes. Ils sont agréables et causants. Le père, aux allures un peu mâles, est papa poule. Il appelle son fils « Kiki », « Mon Kiki », « Pupuce ». Il lui parle, lui donne à manger des crèmes au chocolat (qu’aime Kiki). Quant à la mère, bis repetita, c’est une mère poule. Elle l’appelle « Ma Beauté » (c’est vrai que son fils est beau, beau visage (déformé certes, mais beau ; et des yeux verts). Elle ne fait que le bisouiller. Elle dit parfois, en souriant : « Il va finir par en avoir marre ». Mais Benjamin aime. Il sourit et rit, de sa bouche toujours ouverte. Quand Benjamin se trouve avec nous, en journées, il lui arrive aussi de rire franchement, sans qu’on ne sache pourquoi. Impossible de se mettre dans sa tête et de savoir. Peut-être pense-t-il à ses parents ? À son frère jumeau (que je n’ai vu qu’une fois en visite au pavillon ; il me semble, sans que j'en sois certain, qu’il réside au loin). Quand il ne rit pas, Benjamin repose et vit tranquille en position semi-allongée sur son fauteuil confort. Parfois on le voit réfléchir via ses yeux qui oscillent dans ses orbites. Comme lorsque la pluie frappe sur la verrière. Ça l’interpelle, il se demande ce que sait, et finalement semble apprécier. Ce qui nous interpelle, nous, et depuis longtemps, c’est que lorsqu’on vient le lever le matin, avec force précaution, Benjamin tremble dans son lit. Pourquoi ? Que ressent-il ? Une collègue dit : « Benjamin est un petit gâté. Au premier signe de contrariété il s’énerve ». Je me trouve un peu surpris de cette constatation réflexion. À ne considérer Benjamin, avec mansuétude, que comme un 'être handicapé', on en oublie qu’il est avant tout un 'être tout court', avec les mêmes traits de caractère de tout un chacun. Assurément ! D’ailleurs son père énonce : « Vous savez il a son petit caractère. Hein Pupuce !? » Il rit. Pas pour la phrase bien sûr, mais d’avoir été Interpelé par son père. Un dimanche soir que les parents de Benjamin le ramène au foyer après qu’il a passé le weekend chez eux, le père discute avec moi. « Il va bien dormir ce soir, il a été occupé toute la journée, et ce matin il s’est réveillé tôt, il appelait ». Surprise de ma part : « Qu’est-ce qu’il faisait ? » Réponse : « Il riait. Et comme il était tôt et qu’on ne se levait pas, il était 04:30, il s’est mis en colère ». Tilt dans ma tête, et cette question que je pose : « Comment ça, de quelle manière ? » Le père : « Il se met à trembler jusqu’à ce qu’on vienne s’occuper de lui. » Voilà donc ! On ne l’a pas trouvé de nous-mêmes, ni les psys exactement, mais l’explication était simple. Benjamin, d’âge mental d'un an, avec ses tremblements à assimiler à des pleurs, cris, gesticulations d’un enfant contrarié, ne pouvant rien bouger, ni le visage, ni les membres, ni le corps, ne pouvant à peine émettre de sons, Benjamin 'gueule' par crispations et tremblements ! Merci pour cette leçon de vie…

La vie se poursuit pour lui et pour nous, en cette fin de soirée de dimanche. Terminons ce weekend avec deux trois anecdotes signifiantes. Les parents de Benjamin me donnent de l’argent pour des achats à faire concernant leurs fils. Je leur fais un bon de réception et, pour plaisanter, je tends les billets au résident présent tout près de moi, que ça distrait et intéresse. Dès lors, retrait arrière de Martin-qui-roule-à-l'envers, horrifié effrayé, qui ne veut surtout pas y toucher ! Tiens donc, pourquoi ? Que représente donc au juste cet argent pour Martin ? Quelque chose de l’ordre de l’Autorité, qui a la bienveillance de veiller à sa survie, sa vie, et son confort ?! Peut-être !... Et puis, l’autre jour que Martin était encore dans les parages alors que les parents de Benjamin venaient le voir, le père salue Martin en lançant sans réfléchir : « Alors, tu me tires la langue ? »... « Non ! » je dis. En y regardant de près, le père se rend compte qu’il s’agit du bout de langue de Martin qui pointe dans le trou de sa dent de devant manquante. Il s’en trouve gêné. Martin, pas du tout, évidemment. Il rit de nous voir groupés ici, de s'être fait gentiment interpeler, et ça nous fait rire aussi. Enfin, l’autre après-midi, cet après-midi d’été, une collègue jeune et fraîche, en soutien, débauche dans le milieu de journée. Elle a quitté sa blouse et se trouve vêtue en petit haut léger. Elle nous dit au revoir, et se penche un peu vers Martin se trouvant là de nouveau (remarquez, qu’il est chez lui), pour le saluer d’un geste amical. Le décolleté s’échancre, Martin y plonge le regard. Il l'en ressort, les yeux roulant comme des billes dans les orbites. Tant mieux, il y a de la vie ! Ainsi va la vie, ici aussi, de naturelle façon…

⑤ LES TEMPS DES VOMISSEMENTS S'INSTALLENT
– L'emmaillotage, la cuvette...

Pareil à une série télé. Les vomissements de Nelly-comme-un-volcan se poursuivent. Présent épisode. Avec une montée en puissance de l'action...

On était contents de notre parfaite maitrise. Souvenirs : on lui parlait. On la prévenait. « On ne vomit pas ici, Nelly, t'es d'accord ! » Et, personnellement, très fier de mon idée de lui faire répéter. Elle le répétait : « Oui c'est d'accord, on ne vomit pas ici ». Suivi de « Si t'as vraiment envie, tu demandes la bassine, c'est d'accord ? »... « Répète ! » « Si j'ai envie je demande la bassine ». Super ! On est quand même des bons, quand on veut !

Alors, on poursuit comme ça. On la met à table. Avec la serviette autour du cou. La bassine aux pieds. Tout se passe bien. On surveille. Impeccable. Et au milieu du repas, sans signe annonciateur, elle envoiiie la sauceee !!! Ah non, y'en a partout. La serviette s'est fait déborder, la table, l'assiette, ses vêtements ont pris. C'est dégueulasse, ça pue, en plein repas avec les autres dont on s'occupe, il va falloir gérer maintenant. Je ne m'éternise pas sur les descriptions... On en reparle en réunion. Entre collègues. Avec le cadre. Au plus vite, dès ce soir, on va lui mettre : une blouse, plus une serviette, plus une bassine. Moi je proposerai bien qu'on l'équipe d'un Kway, mais je ne suis pas sûr que ce soit accepté ! Toujours est-il qu'un jour qu'une collègue, dépitée, geint haut « Fouhou, Nelly, pourquoi tu fais ça, ? », à la surprise générale, elle retourne : « Pour faire parler ». Bon d'accord ! M'est avis, qu’on n'en a pas fini avec cette satanée Nelly !

| Évènement malheureux au foyer |

Ainsi va la vie avec son lot de gens qui vieillissent. Le père Éliane-qui-se-jette-du-lit est très âgé et finit ses jours en maison de retraite. Il ne peut pas venir. Ne voit plus guère sa fille. Et ça fait d’ailleurs un moment qu’il semble se détacher d’elle. Ma jeune collègue, nouvellement référente d'Éliane, émet l’idée de lui emmener périodiquement Éliane en visite. Des anciennes collègues lui font part de la difficulté de la situation. Elle insiste. Alors oui, bien sûr. Il lui faut téléphoner aux instances de la maison de retraite, assez éloignée de notre foyer. Elle le fait. On lui dit qu’on va aller demander au père. Et reçoit en réponse : que le père n’y tient pas, qu’il veut être tranquille. Ma jeune collègue insiste ; et finit par convaincre son interlocutrice... de bien vouloir convaincre le père. Elle s’en chargera, c’est d’accord. Une date est fixée… Le jour venu, ma collègue et Éliane font la route en voiture. Elles sont aimablement accueillies par le cadre et les agents référents. Elles rencontrent le père. Éliane rencontre son père. Elle demeure calme près de lui, et rapidement cherche à partir un peu partout, aux commandes de son fauteuil manuel qu’elle manie énergiquement. Discussion de tout et de rien, de la vie du Monsieur, et de la vie d'Éliane, entre ma collègue et le père. Et puis l’heure de partir approche. Ma collègue propose au père de revenir lui emmener sa fille. Fatigué, usé, à bout, ému, il dit qu’il ne préfère pas, qu’il s’est beaucoup occupé d’elle, et que maintenant il ne peut plus, que ça lui est trop difficile, et pour quel résultat ? « Voyez-vous même. » Dont acte. Ma jeune collègue revient à l’institution et nous fait le compte rendu. Pendant ce temps-là, Éliane part en vadrouille dans les couloirs. Et quand elle en a marre elle revient dans sa chambre, positionne son fauteuil tant bien que mal près du lit, prend appui sur les accoudoirs, et se jette sur le matelas où elle se repose, allongée.

Ce jour, une triste nouvelle est annoncée. À nous d’abord. À Éliane ensuite. C’est la psy qui va le lui dire. Son père est mort… La psy lui annonce le décès de son père. Aucune réaction… Le jour de la sépulture, Éliane est conduite sur les lieux. Comme les circonstances font qu’elle n’assiste pas à la mise en bière (nous sommes loin, il faut la préparer, se préparer, prévoir la logistique, faire le trajet), elle se trouve moins en situation de percevoir très précisément qui on enterre. La collègue accompagnatrice attend avec Éliane en fauteuil, devant l’église. La famille arrive, entoure Éliane, lui explique que le papa est mort. La sœur pleure, dit « Papa est parti, il est soulagé ». Elle ne réagit pas. Lors du décès de sa mère, il y a plus de cinq ans, elle avait pleuré. Elle voyait plus sa famille à cette époque. Éliane est près de sa sœur, elles se tiennent la main. Le frère a une fille handicapée de quinze ans. La sœur a eu aussi une fille handicapée, décédée il n’y a pas si longtemps. « Je suis désolée, j’ai perdu ma fille et, depuis, je ne peux pas voir Éliane », dixit la sœur. Ensuite, la cérémonie se déroule quelque peu en négation d'Éliane. À moins que la famille ne veuille pas, par déférence, se substituer à notre rôle, au rôle de ma collègue accompagnante, représentante de l’Institution qui est un peu maintenant la famille d'Éliane !? À l’entrée de l’église, il y a trois marches à descendre ; et à remonter. La famille ne se propose pas. Ce sont les Pompes Funèbres qui se proposent. Dans l’église, Éliane à qui il a été mis les freins de fauteuil, tente d’avancer un peu. La sœur dit : « Elle n’est pas très patiente ». Oui. « Venez donc au foyer et vous verrez comme elle est patiente !? » ne lui est-il pas répondu, mais est-il très fortement pensé. Éliane demeure tout de même une heure à peu près tranquille à l’église. Par la suite, direction le cimetière en voiture, et arrivée sur place. La collègue aimerait alors qu'Éliane progresse juste derrière le cercueil, avec les proches. Elle propose : « Je vous la laisse, prenez-la ». Ce à quoi il est retourné : « Oh non ». La collègue poursuit la prise en charge et pousse le fauteuil d’Éliane dans l’allée jonchée de petits cailloux. À un moment, ça bourre et ça bloque. Personne ne vient aider. Les Pompes Funèbres sont occupées au transport du cercueil. C’est un neveu qui vient donner un coup de main, au final… Quelque temps plus tard, la cérémonie se termine. Les personnes présentes et les proches quittent le cimetière. Devant la porte d’entrée, la famille vient remercier la collègue et dit au revoir à Éliane. Il y a de la distance. Et aussi des paroles ; de culpabilité : « On est désolés de ne pas venir » se justifie la sœur. Plus de mère. Plus de père. Quatre sœurs. Un frère (qui est tuteur). Ils sont tristes. Et se trouvent bousculés dans leurs habitudes de vie. Le père, ultime lien parental, disparait. Devant eux désormais un vide, et un questionnement lié à cette sœur dont le père était jusque-là le responsable moral. Qu’entrevoir de faire ? Se désintéresser d’elle, et c’est dur. S’en occuper désormais et ce sera pareillement difficile. À moins d’opter pour un comportement de compromis : s’en occuper tout en s’en désintéressant, ou l’inverse, s’en désintéresser tout en s’en occupant, de loin en loin…

| Les anniversaires |

C’est le rituel. À chaque anniversaire, il est passé commande aux cuisines d’un bon gros gâteau moelleux crémeux, facilement mangeable de la plupart des résidents. Il est demandé au résident dont c’est l’anniversaire qui il veut inviter, ou on invite pour lui les résidents d’autres pavillons qu’il apprécie. Le jour J, à l’heure de la collation, après la sieste, c’est la fête. Tous les résidents du pavillon sont réunis autour de la table, y compris ceux étant nourris en gastrostomie qu’on positionne un peu en arrière. Les résidents des autres pavillons sont amenés par leurs éducateurs. Le plus souvent, la directrice, le cadre socio-éducatif, la comptable DRH, la secrétaire, le psychomotricien, les infirmières viennent fêter l'évènement. Il y a du monde et de la joyeuse ambiance. Ensuite c’est comme dans tous les anniversaires. Lever des verres (Champomy, boissons autres, cidre), « Bonne anniversaire, nos vœux les plus sincères », coupage du gâteau, et dégustation. Nous les agents faisons manger les résidents et ou les aidons. À Charly-le-clown qui regarde avec envie, un petit plaisir ; que dis-je ? un gros. Ne pouvant manger par la voie normale, nourri par gastrostomie, l’un de nous s’enfile un gant sur une main, trempe le doigt dans la chantilly, et lui en dépose une noisette sur la langue. Ses yeux flashent de plus bel, il tord le nez, étire un max ses commissures de lèvres sur le côté, et tout sourire XXL2 il lance un « Ouhinnn !!! ». La fête dure un moment…

Il arrive aussi que des familles, que nous voyons régulièrement, et que nous prévenons de l’anniversaire, se déplacent et viennent. Ce jour-là la mère de Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves, cette dame joyeuse se déplaçant en déambulateur est de l’anniversaire avec sa fille et d’autres personnes. Son fils fête ses cinquante ans, et elle veut marquer le coup, « Comme pour ses autres enfants » insiste-t-elle. Pour bien faire les choses, elle a emporté du champagne, et me demande de déboucher les bouteilles. C’est un weekend, et bien que la Direction ne soit pas présente, je m’en trouve un peu gêné. Je m’en ouvre à la mère, avec humour. « Dites, Madame P., Vous voulez nous faire virer, il est interdit de boire de l’alcool ici ». Elle dévie, en riant : « Mais c’est pas de l’alcool, c’est du champagne ! » Ma réponse d'homme distrait réfléchi : « Ah oui, que bête je suis ! Mais n'est-il pas un peu alcoolisé ? ». La vieille dame, en bonne célébrante de la vie : « Vous ouvrez quand même », appuyée par sa fille qui dit : « On vous défendra auprès de la Direction. » Dans ma tête : « Dans ces conditions alors… ! J’ouvre une bouteille. Mais cette dame est une cave ambulante, elle en a apporté trois. « Vous remporterez les autres, Madame P. ». Retour de regard qui tue : « Pas question, vous les gardez, vous les boirez avec vos collègues ». Rapide réflexion. C'est pas conseillé. Mais pas encore interdit. « D’accord, mais en dehors des heures de boulot ». « Ben oui » retourne la dame. Et tout le monde est content. Madame P. me demande de lui remplir un fond de verre. Elle attrape son fils qui résiste et lui met dans la bouche : « Bon anniversaire, mon gamin ». Le gamin tord sérieusement le nez. Il y a Charly-le-clown qui rit. Elle lui demande s’il en veut. Elle est terrible cette Madame P. ! Il fait : « Hein ». Alors c’est à nous de jouer. On lui fait tirer la langue et on lui dépose quelques gouttes. Il avale, grimace, fait « Hein », se pince le nez, et suinte sérieusement des yeux. On lui demande s’il a aimé. Il fait « Hein » en partant dans un éclat de rire.

Un autre weekend, un anniversaire émouvant. Celui de Martin-qui-roule-à-l’envers. Le matin, au réveil, on lui dit que son frère viendra à son anniversaire cet après-midi. Alors qu’on le lève tous les jours difficilement, ce matin il fait le maximum pour nous faciliter le lever, et il est heureux et rigolard. Il y a longtemps qu’on n’a pas vu son frère, atteint de graves ennuis de santé, à ce qu’on sait. L’heure H arrive. Le gâteau est là, les invités, des agents. Et le frère. Petit homme très sympathique, un peu taiseux, attachant. Il est assis à table, et Martin a voulu s’assoir à ses côtés. Il se colle à lui et ne fait que le regarder. Lui aussi le regarde. Nous levons nos verres, trinquons, chantons, mangeons le gâteau… L’ambiance se crée. Au détour d’une discussion, le frère dit qu’il ne s’est pas occupé de Martin, ces derniers temps, du fait de sa maladie, mais que maintenant ça va mieux et qu’il viendra le voir, sinon le chercher de temps en temps. Évoquant Martin et ses plaisirs, les plaisirs gourmands, le fait qu’il aime bien se positionner au fond du couloir, près de la baie vitrée à observer dehors, le frère confie que lorsqu’il était enfant, ses parents installaient son fauteuil sur la terrasse de la maison, surplombant la route, et qu’il passait des heures à regarder passer les voitures. Éclairante et attendrissante révélation : telle occupation d’enfant et même occupation d’adulte. Alors que l’anniversaire se poursuit, que ça discute, que ça parle fort, que ça échange et rit entre résidents et nous, entre agents et agents, mon regard tombe sur le visage du frère qui semble avoir décroché et être dans les nuages. Je vois alors en lui qu’il est en fête de famille, avec sa famille et Martin, autrefois..., tout en étant en fête de famille, ici maintenant, avec Martin, ses amis et nous. Ses yeux sont luisants et rougis. Déjà dit, mais une nouvelle fois ici : ainsi va la vie…

| Les sorties extérieures |

De grandes sorties sont périodiquement organisées. Des résidents, en capacité, vont passer la journée ici ou là. En général, nous partons à deux véhicules minibus avec des résidents multipavillons. C’est du taff et de l’organisation. Je participe à deux sorties, en accompagnant.

Nous faisons une échappée belle lointaine dans un parc des oiseaux. Parmi nos résidents aptes à métaboliser un tel aller et retour éloigné, plus visite, en été, Suzy-coquette-pipelette et Martin-qui-roule-à-l’envers. La première s’est faite toute belle pour la circonstance, et va vite se défaire tant il fait chaud et qu'il est plombant de parcourir les allées du parc. Quant à notre homme, comme sa collègue de foyer, il observe avec curiosité au début, puis se désintéresse rapidement. Quand un bel oiseau se présente au fil de la visite, tout en poussant son fauteuil je l’interpelle,, d’un « Regarde celui-là, comme il est beau, ou rigolo. » Il regarde, sourit, et fuit du regard ailleurs. Parfois j’insiste : « Regarde Martin, etc. ». Alors, il pointe l’oiseau du doigt puis regarde ailleurs, d’un air de signifier « Oui je le vois ton piaf, pour te faire plaisir, maintenant lâche-moi. » Pour les autres résidents de l’institution, c’est un peu pareil, ça ne les intéresse pas vraiment. Très bien, c’est comme ça ! La balade présente l’intérêt et l’avantage de faire sortir des résidents, des accompagnants, et d’emmener balader tout son monde dans un bel endroit. Superbe journée, il fait beau, ça ramollit positivement les organismes, la nuit sera bonne. Assurément, ça fera des souvenirs. La preuve…

Autre sortie lointaine, un hiver cette fois, à la montagne. Même organisation que d’habitude. La circonstance veut que je sois de nouveau accompagnant de Martin-qui-roule-l’envers.

Grand emmitouflage des résidents, on va monter en altitude de cette station alpine où, ce jour, sont conviées des institutions de la région pour une activité de luge de moto et ou de luge de chiens de traineaux. Départ. Long temps de voyage... ça monte, ça tourne. On arrive. Tout le monde descend ; ou plus exactement, on fait descendre tout le monde. Attention au froid, ça pique. Les anoraks sur les corps rendent les attaches des résidents sur leurs fauteuils beaucoup plus problématiques. Le bonnet bien sûr. Et les gants évidemment, mais pas évident, parce que lorsqu’il faut mettre des gants sur des mains tordues, ça coince. La solution : des moufles, encore que s'il y a pouce tordu ou ne décollant pas ou mal du reste des doigts, ce n'est pas gagné. Ou alors, la solution bis, décalée, interpellante pour qui voit et ne sait pas : des grosses chaussettes.

Une fois tout le monde équipé, direction le lieu de loisirs à quelques cent deux cents mètres. Beau temps, soleil, ciel bleu, vent froid. Décor majestueux, plateau vaste, profond, enneigé, de grandes et larges pistes de ski de fond, encerclé de montagne et de forêts de sapins blancs. Magnifique ! Mais pour nous accompagnants, belle difficulté de pousser les fauteuils roulants avec leur résident dans la neige. D’ailleurs mieux vaux les tirer en arrière de nous. À force, ça tire sur les bras, sur les cuisses et ça essouffle : belle séance de muscu et de cardio. De bonnes volontés nous remarquent et nous aident… Nous voilà sur place, il y a du monde. La majorité est en fauteuil. Des jeunes, des moins jeunes, des vieux (pas trop quand même). Des semi-valides, debout avec déambulateurs. Des valides à l’allure heurtée, d’autres plus fluides de mouvements, des raquettes de neige aux pieds. Une centaine de participants avec leurs accompagnateurs. Il est difficile parfois de discerner qui est accompagnateur. Il faut regarder de près et naturellement amorcer une conversation, dire un petit mot, pour se rendre compte de qui est qui en fonction de la réaction et de la réponse apportée. Là on sait ! Ou alors on se fait surprendre. Par exemple cette élégante jeune femme en fauteuil, belle, brune, cheveux ondulés, qui parle à une autre femme debout près d’elle, a l’air d’être comme vous et moi, si elle n’était assise en fauteuil roulant. Une personne handicapée avec son accompagnatrice ? Non, deux accompagnatrices qui discutent ! C’est ce qu’il apparait quand la femme assise se lève du fauteuil où elle s’est reposée. Perso, je ne suis jamais assis sur un fauteuil. J’ai vu de jeunes collègues le faire et rouler vite, à la pilote de course, ou alors en fauteuil électrique et avancer en riant... Insouciance ! Après tout, peut-être n'est-ce pas si mal...

Revenons à Martin-qui-roule-à-l'envers. Un temps excité de l’aventure, à regarder partout autour de lui, il se montre maintenant peu sensible à cette majesté ambiante. Bof, à présent il s’ennuie, assis sur son fauteuil à attendre son tour. Il tapote, de la main, son genou et puis sa bouche. Il est blanc, ses yeux bleus se délavent. Ses habitudes sont bousculées, lui qui à cette heure-là se positionne au fond du couloir face à la baie vitrée donnant sur le parking. Martin qui me voit toujours vêtu d’une blouse blanche se montre surpris de me voir en parka, avec bonnet et des lunettes de soleil. Il m’observe, interrogatif, dubitatif, amusé et souriant…

C’est son tour. On installe Martin sur le Tandemski, une luge aménagée tractée par une motoneige. Il lui est mis un casque, un masque de ski. Il grogne un peu, veut l’enlever, on lui explique, on le rassure. Je demande au pilote de ne pas aller trop vite car Martin est d’une grande sensibilité et éprouve vite de la crainte et de la peur. C’est d’accord. Ce qui ne l’empêchera pas d’aller à bonne allure. La motoneige démarre et tire la luge sur deux cents mètres jusqu’en haut d'une piste douce de descente. Là, la motoneige s'arrête, le pilote descend, détache la luge, remonte sur sa motoneige, redémarre, et va se positionner quelques centaines de mètres plus loin en contrebas. En haut, la monitrice, debout en arrière de la luge, donne l'impulsion et entame alors la longue descente avec Martin en dessinant des lacets. Une fois arrivée en bas, rattachement de la luge au scout et remontée jusqu’en haut par un circuit ramenant au point de départ. La balade a duré quelques minutes. Martin revient, son bout de langue coincé dans son trou d’absence de dent de façade. Il a un large sourire, il est content. Il est ensuite réinstallé sur son fauteuil... et il s’ennuie. Il y a des ateliers avec des jeux de neige, des quilles à dégommer, pour qui peut, des petites descentes en petites luges avec des accompagnateurs... Mais pour Martin, maintenant, l’essentiel est ailleurs. Il est dans les midi, et c’est l’heure du déjeuner…

Martin se montre toujours enthousiaste au moment du repas, on le sait. C’est sa jouissance de tous les jours. Désormais le soleil donne. Des accompagnatrices sortent des repas en plein air, souvent des barquettes avec des cuillères adaptées, et s’emploient à alimenter les résidents en nécessité. Nous, avec les nôtres, nous allons nous poser à l’intérieur du chalet bâtiment d’accueil. Nous y serons à l’ombre, il y a des tables, des bancs et aussi… du monde. On parvient néanmoins à se placer. Martin est à fond et il y a de quoi. Les cuisines ont été généreuses et nous ont prévus trop de bouffe. Par exemple, pour nous en l’occurrence, nous avons beaucoup trop de paquets de chips. Près de nous, une tablée de jeunes sportifs de dix à onze douze treize ans, en stage de ski. Ma collègue se lève et va leur offrir nos paquets en trop. Ils sont contents et les massacrent en un rien de temps… Un peu plus tard, au moment du café, le responsable du groupe vient nous voir et nous fait part de son désir de nous payer le café. On en a avec nous, mais on va faire autrement. Je me lève, me saisis des anses du fauteuil de Martin, je prends du matos, et je dis au responsable que je vais avec lui et Martin à la machine à café. Il met une pièce, un café tombe. Pour moi ; je le prends. Une autre pièce, un café tombe. Pour Martin ; l'animateur ne sait qu'en faire... Je le prends, le verse dans le verre plastique à pipette de Martin, la capsule de son dôme plastique, et le tend à Martin. Une troisième pièce, un café tombe. Pour l'animateur ; il s'en saisit et marque un temps, ne sachant que faire. Et c’est Martin qui débloque la situation, en tendant son verre de café vers la tasse du gars et de la mienne, pour trinquer. Ensuite on boit tous les trois. Notre hôte, visiblement, est ému. Puis nous apportons d’autres cafés pour ceux restés à table. Nous remercions joyeusement et bruyamment tous ces jeunes et leurs encadrants, qui nous le rendent tous aussi bruyamment, sinon plus. Il y a de la fraternité et de la joie, et ça fait du bien… À une table, non loin, une maman et sa charmante petite fille vacancière, elle vient guetter sans arrêt pour voir qui est ce 'drôle de Monsieur' (Martin) assis dans un drôle de fauteuil (roulant).

Treize heures. Retour sur les pistes. Un groupe, d'organisateurs et d'amis, casse la croute debout près de tables installées sur la neige. La sono balance du Brassens à tue-tête. Ma collègue esquisse quelques pas de danse, je chante fort, ce qui fait rire Martin de toutes ses dents moins une sur le devant. Martin semble aimer Brassens : il tape de la main sur son genou et sourit… Le soir, retour vers le foyer, arrivée à 16:00. Martin est cassé, crevé, je débauche de ma journée d'accompagnant. J’apprendrai de mes collègues, le lendemain, que Martin a été mis au lit et qu’il a eu du mal à se réveiller pour le diner. Après le diner, retour au lit où il a dormi comme une souche...

⑥ LES VOMISSEMENTS SE RENFORCENT ET PERCENT SÉVÈRES
– 'Si maman si, si maman si...' | France Gall.

Nelly-comme-un-volcan sélectionne ses victimes et fait son numéro. Dans l'équipe, il y a au moins deux collègues anciennes, à l'esprit maternel, qui la rapprochent certainement de la relation qu'elle entretient avec sa mère tendre et très culpabilisée. Petite tentative psycho de compréhension : « Maman, pourquoi m''abandonnes'-tu ici ? Je vais mal, la preuve je vomis tout le temps, viens me rechercher ! ».

Pour limiter, voire juguler ces actes vomitoires, tous les agents ayant une personnalité proche de celle de sa mère, ou plutôt proche de celle que Nelly identifie comme étant proche de celle de sa mère, auront à surveiller leurs paroles employées et aussi et surtout leurs intonations de voix. Qu’elle ne perçoive pas en elles, de la crainte et de l’émotion. Si c’est le cas, elle leur enverra une balle de smash, un service gagnant, un vomi. Il faut bien comprendre qu’il ne faut pas se laisser aller à jouer au pingpong avec elle. Tout le monde a une bonne approche du traitement de ce vomissement, des procédures, ce n’est qu’une question de personnalités. Ne pas avoir de réaction empreinte de charge émotionnelle, prendre un ton neutre...

Je pense l'avoir bien compris, pour ma part, et de plus je suis un homme d'âge déjà avancé, alors peut-être perçoit-elle chez moi une dimension paternelle, une personne aimante mais avec qui parfois il ne faut pas plaisanter. Qu'est-ce qui me fait penser cela ? Cet évènement, par exemple... Nelly a vomi à table avec ma jeune collègue (maternelle) qui l'a emmenée dans sa chambre, comme prévu par la procédure. On l'entend continuer de se faire bruyamment vomir, incitant par là ma jeune collègue à revenir la chercher. Après un moment, c'est moi qui me déplace. Je m’approche, elle entend mon pas, me reconnait. Je lui dis : « Je viens te chercher ». Elle se trouve surprise, et dit en perdant pied : « Attends, j’ai envie de... d’habitude elle dit : vomir... dormir... autre chose ». Je l'informe que je l’emmène dans la salle de bains pour le change. Elle se calme. Dans la salle de bains, elle tente encore de se faire vomir. Silence de ma part. Je lui demande de se lever en accrochant ses mains à une barre latérale installée sur le mur face à elle. Je lui redemande de se lever, « d’accord ? ». Elle répond d’un ton sec, déterminé et peu habituel dans ce genre de situation : « Pas d’accord ». Ce à quoi je réponds « Eh bien, tu te lèves quand même ». Elle ne dit rien et se lève. Ensuite elle se calme, ne tente plus de se faire vomir, et coopère.

Loin d'être bête, cette Nelly !
Petite conversation du matin : « Comment ça va, Nelly ? » « Bien, j’ai bien dormi. » « Et tes vomissements ? » « Comme d’habitude. » « Tu crois que ça peut s’arranger ? » « Oui. »
Au déjeuner : « Tu sais pourquoi je te mets une blouse ? » « Non. » « À ton avis ? » « Pour pas salir !? » « D'après toi, il y a une autre raison ? » « Non. ».
Toujours au déjeuner : Alors que je l'entends entamer une poussée vomitoire, dans mon dos, je m'active à lui glisser la bassine entre les mains. Prise de court, elle me dit : « ...Merci. »
Loin d'être bête, cette Nelly !... Et dès qu'elle a du champ, elle gicle à cœur joie.

Dans l'équipe, parfois, viennent s'incorporer de nouveaux agents au cours des vacances et au fil des démissions, des maladies... Deux jeunes gens rejoignent l'équipe. Deux garçons sympas, gentils, dont un au comportement très proche des comportements féminins (assumé et revendiqué, d'ailleurs). Alors, pour ce qui est de ces deux jeunes gens, ils dégustent les pauvres ! Ils sont bien tenus informés et 'formés' pour juguler les attaques de Nelly, mais ils sont encore trop tendres face à la redoutable Nelly, dont le cadre socio-éducatif lui-même dit avec humour « Nelly, elle est trop forte pour moi ». Voici quelques mésaventures qui me font rire, qu'on me pardonne, et pour lesquelles pour certaines, je suis partie prenante...

Par exemple, le jeune agréable collègue G. lui demande de boire son verre (consigne pour qu'elle s'hydrate). Pas de réaction. Il la resollicite. Rien. De nouveau. Elle s'exécute... Satisfaction, il passe à un/e autre résident/e dont il s'occupe simultanément. Quand soudain... il entend, dans son dos, ce son reconnaissable de jerk et cette réflexion d'accompagnement : « Voilà, j'ai tout bu et j'ai vomi ». G. se montre dépité et l'a sur l'estomac.

Mais le plus fort et le plus drolatique, si je puis me permettre c'est cet épisode avec ce jeune collègue très attentionné, à l'approche féminine bienveillante...

Nous sommes deux agents et deux résidents en toilette dans la salle de bains. Il y a un résident et moi, dans l'espace lit-douche du fond, masqué par un rideau. Et il y a ce jeune collègue, L., voulant très bien faire, dans l'espace lit-douche de devant, avec Nelly. Il lui parle comme un coiffeur le ferait avec une cliente lors d'un forfait shampoing, coupe, soin, brushing finishing, c'est-à-dire très z'aimablement, c'est tout juste s'il ne lui demanderait pas comment ça va chez elle et si elle veut un café ? J'entends tout derrière le rideau, et ô lâche collègue manquant à sa mission de soutien aux nouveaux arrivés, que je suis, je ne dis rien. Pire, je commence à m'abandonner mentalement sur les voies de la montée en puissance du plaisir et de la jouissance... Tout s'est bien passé, Nelly s'est faite coopérante et charmante pendant la douche, L. papote, papote... Habillage. Elle se montre toujours réactive, si ce n'est qu'elle émet quelques petits bruits (toussotements) que L. n'identifie pas. Voilà Nelly sur son fauteuil, pour la fin de préparation : ajustement vestimentaire, séchage des cheveux, léger maquillage (parce que L. adore ça) (et léger, parce qu'un jour, il a si bien peint Suzy-coquette-pipelette, elle, satisfaite, que la femme d'entretien la voyant lui a dit « Dis donc, L., Suzy n'est pas une drag-queen !? Bref.) Là, maintenant, Nelly est presque prête, bien habillée, coiffée, maquillée, élégante et belle. Elle est aussi presque prête à prendre le devant de la scène et à jouer son acte. Ultime concentration, trois coups de levé de rideau dans sa tête, et ça y est... Nelly envoie la sauce, sous vos applaudissements !!!... J'épie. L. fais un saut de survie en arrière, tout en en criant son déchirement : « Aaaah nooon, Nelly, qu’est-ce que tu fais, je te lave, je te prépare, et tu t’en mets partout !!! » « Etc. » Et le festival continue. Il la change deux fois, et elle renvoie deux fois, sous les interventions permanentes de L. toujours bienveillant malgré cela. C'est du pain béni pour l'actrice Nelly. Ça vaut ovation, la salle debout ! Moi, derrière mon rideau, je suis agité de spasmes déflagrant de ce va-et-vient 'intellectuel' entre L. et Nelly. Ce fut bien. Chapeau l'actrice principale, très très forte !... Bon d'accord, on vient de s'amuser, mais finalement quelles solutions pérennes pour faire cesser. Nelly vomit, et elle connait des périodes où elle ne mange pas. Ce qui lui vaut des séjours à l'hôpital. Où elle donne du mal au personnel. Et où elle ne se plait pas. « Comment c'était à l'hôpital, Nelly ? » « Très moche ! » Les médecins se déclarent dans l'expectative. Lui pratiquer une gastrostomie ou pas ? Maintenant ? Peut-être plus tard ? Peut-être !? Bien sûr, la mère ne veut pas en entendre parler... Wait and see...

| Au Foyer, en temps ordinaires, le fil de l’après-midi se déroule |

Éliane-qui-se-jette-du-lit vient parfois faire des câlins, si nous sommes assis. Elle s’approche, prend la main, approche la tête de la nôtre… Mais elle ne fait pas de bisous, cela lui est étranger.

La petite Marylise-aux-os-de-verre est en position assise couchée dans son fauteuil que nous positionnons toujours près de celui de Charly-le-clown. Parce que ces deux-là sont en sentiments. Charly affectionne particulièrement cette belle petite jeune femme. Il la couve des yeux et la protège. Si un résident turbulent s’approche, par exemple Francis-le-voyageur-des-couloirs qui, par gestes brusques, risque de heurter son fauteuil sur le sien, alors Charly intervient. Il s’énerve, rougit, fait des gestes, crie des « Hein, hein hein » pour éloigner l’intrus et aussi pour nous prévenir. Si des résidents, plus ou moins valides, venant d’autres pavillons, s’approchent et s’intéressent de trop près à Marylise : idem, grosse colère. Cela interpelle une jeune collègue qui énonce « Il va falloir intervenir auprès de Charly pour lui faire comprendre que Marylise n’est pas à lui ». C’est mignon ce comportement, et cette façon qu’a ma jeune collègue d’aborder les choses. Mais bon, tant que ce n'est que cela, est-ce nécessaire !? Marylise semble heureuse près de Charly, et Charly est aux anges près de Marylise. Pratiquement, on s’arrange pour accoler leurs fauteuils, dans une proximité ergonomique spécifique. Parce qu’en pratiquant ainsi, cela permet à l'un et l'autre de plus ou moins allonger le bras pour aller toucher la main de l'autre. Et là, ça devient franchement craquant. Regard bleu et sourire de Marylise, le visage penché vers celui de Charly, au regard bleu de même, contemplant la main de Marylise posée sur la sienne. Ses yeux sont explosés de tendresse, son sourire et le relâchement détente de tout son corps se perçoivent nettement en ces instants. Il la regarde et ne manque pas de nous regarder nous aussi pour nous Montrer… Il est heureux, elle est heureuse, nous en sommes heureux…

D'Jamal-du-chaud-soleil, ce jour d’été, est dehors sur la terrasse, sous l'astre bien sûr. Nous lui avons enduit le visage de crème solaire, nous lui avons mis une casquette, et nous avons fixé un petit parasol adapté sur son fauteuil. Avec ça, il est paré pour un moment. Mais on a l’habitude et on le surveille pour lui éviter la surchauffe. On l’hydrate et quand il a pris assez de temps de soleil, on le fait rentrer.

Ce jour, le jeune Benjamin-prisonnier-de-son-corps se détend dehors, allongé comme toujours sur son fauteuil confort. Il fait bon, chaud, orageux. À un moment, commencent à tomber quelques gouttes de pluie. Je le vois Interpelé : par le bruit que font ces gouttes en tombant ci et là, et par le fait qu’il sent ces gouttes venant mouiller son visage. Sensations ! Il sourit. Je laisse faire un peu, sous l’incompréhension immédiate d’une collègue. « Il faut le rentrer » s’empresse-t-elle. « Oui, mais laisse faire un peu » je lui retourne sous ma mine incrédule… Et puis je rentre Benjamin, assez vite tout de même, lui essuie le visage et installe son fauteuil dans la salle de vie. Le pourquoi de cet épisode !? Pour le plaisir de la pluie d’été sur le corps, et ensuite du séchage, et du repli bien au sec, à l’intérieur, pendant qu’il pleut abondamment dehors. Ça me fait penser à une réflexion que m’a faite, un jour, un vieux sage de ma connaissance. Il m’a demandé : « Tu connais une des définitions du bonheur ? » Devant mon silence interrogateur, il a poursuivi : « C’est quand il est cinq heures du matin, qu’il pleut à torrent, que tu es dans ton lit, et que tu entends la mobylette du livreur de journaux qui vient te livrer le canard ». Moi j’aime beaucoup, c’est imagé. Peut-être vient-on là, dans cette autre configuration, de procurer un petit moment de bonheur à Benjamin…

Plus tard ça commence à gronder. Suzy-coquette-pipelette lâche « Ça va péter » et n’en mène pas bien large. Je m’approche et lui demande : « T’as peur de l’orage ? » Elle dit « oui ». « De quoi t’as peur exactement ? » Elle biaise : « J’ai peur pour la télé  ». Je pousse le questionnement pour parler de l’orage, de la foudre, et les décharger ainsi de leurs pouvoirs psychologiques agressifs. « Et tu as aussi peur aussi que la foudre nous tombe dessus ? » Elle précise : « J’ai peur qu’elle tombe sur mon lit ». Je lui explique ce que je sais de l’orage et de la foudre. Elle se calme. Et l’orage aussi… Suzy actionne la commande de son fauteuil électrique et se dirige vers sa chambre en me demandant de la suivre. Elle veut que je lui mette un film. Elle a des cassettes vidéo et veut voir 'Camping', avec Franck Dubosc et Gérard Lanvin. Je lui mets et lance le film. « Tu aimes bien cet acteur ? » je lui demande en évoquant Dubosc ? « Oui, il est marrant »… Quand elle aura terminé avec son film, ou avant, car elle l’a déjà vu, Suzy viendra trainer dans nos jambes. Elle nous parlera. Par exemple, ce matin, une jeune collègue au langage fleuri, lui a dit « Je vais changer et mettre ton filet de levage du lève-personne, car il sent le poisson ». Cet après-midi, elle l’a encore sur le cœur, et me dit « C’est pas très gentil ». « De quoi Suzy ? ». De me dire que je sens le poisson ». Mais non Suzy, tu sens très bon, ce n’est pas de toi dont elle a parlé. Sa préoccupation s’évapore et son humeur positive revient.

Un peu plus tard, Suzy me demande si je travaille demain ? Au moins trois ou quatre fois qu’elle me le demande depuis que j’ai pris mon service. Que je lui réponds. Et c’est comme ça tous les jours. À un moment, son visage s’éclaire : « Ce weekend, je vais faire la fête chez ma sœur ». « Elle vient te chercher ? ». « Oui et je vais manger du chocolat, je vais faire la fête »… Sacrée Suzy, très souvent très sollicitante… « Je suis fatiguée, je veux me coucher », « Je veux être changée », « Change ma protection, ça me pique », « Mets-moi mes bijoux », « Enlève-les moi », « J’ai mal aux pieds, défais mes lacets », « J’ai chaud aux pieds », « Enlève mes chaussures », « Et aussi les chaussettes », « J’ai soif », « Allume-moi la télé », « T’as mis ma zapette trop loin sur la tablette », « J’ai fait tomber ma zapette », « Elle est encore retombée » (« Suzy, la prochaine fois, je ne te la ramasse pas ! »)…

Éliane-qui-se-jette-du-lit est à rêvasser sur son lit. Fin d’après-midi, Charly-le-clown a été couché. Francis-le-voyageur-des-couloirs ouvre toutes les portes qu’il trouve à ouvrir et les referme bruyamment. Francis et d'Jamal-du-chaud-soleil s'accrochent leurs fauteuils ensemble dans un coin. Obligé de manipuler les fauteuils pour les libérer. Martin-qui-roule-à-l’envers s’ennuie. Il se transporte lentement vers la chambre de Charly-le-clown, entre, manœuvre près du lit, et Charly et lui regardent la télé entre potes. Charly est content. Martin aussi…

En fin de journée comme ça, le relâchement, la lassitude et la fatigue faisant, il y a parfois du déconnage. Du côté des résidents. Et aussi des agents… pour le grand plaisir des résidents.

Suzy-coquette-pipelette est très respectueuse de l’Autorité, la directrice, le cadre, et se trouve dans la crainte s'ils élèvent la voix ; ce qui arrive parfois quand Suzy part en crise et qu’elle a besoin de se faire remonter les bretelles. Alors quand, dans des plaisanteries, je fais intervenir le cadre, la directrice, les mettant en scène dans des situations de la vie farfelues pour elle, ça l’interpelle, ça l’amuse, et elle se désolidarise des propos que je tiens et dans lesquelles je l’incorpore, tout en s’en amusant.

L’autre jour, alors que je l’emmène en voiture handicap chez le kiné, nous passons devant une discothèque. Je lui montre et lui dis : « Tu vois, là, c’est un endroit où on se tortille du cul. » Déjà le mot employé l’interpelle et la fait rire. Et encore plus quand je lui révèle : « Je dirais à la directrice que c’est toi qui m’a dit ça ». Rire rire et rire, et... « Non c’est pas vrai, c’est toi qui l’a dit, c’est toi qui l’a dit, c’est toi qui l’a dit »…

En soirée, ce jour, je donne une crème au chocolat à Suzy qui l’a demandée. Je lui dis qu’elle va être bonne et qu’elle va aimer. Je lui raconte que si cette crème est si bonne et rare c'est parce qu’on l’a fait venir de l’étranger par avion, qu’elle vient d'arriver à l’aéroport voisin, et qu’elle vient d'être transportée ici en carriole tirée par un âne. Que c'est Monsieur le cadre lui-même qui conduisait la carriole, et que lorsque l’âne ne voulait pas avancer, c’est Madame la directrice qui poussait derrière, et qu’à force elle était toute transpirante et qu’elle en avait marre. Elle, de rire et de devenir toute rouge. Je lui dis que je dirais que c’est elle qui a dit ça. Elle dit que non, que c’est pas elle, que c’est moi, que c’est moi, que c’est moi »…

Un jour qu’elle est dans les couloirs, vers les bureaux, c’est un dimanche, la Direction est en weekend, je m’approche et lui chuchote : « T’es déjà rentrée dans le bureau de Madame la directrice quand elle n’est pas là ? » Elle sursaute sur son fauteuil, rougit, prend peur et dit : « Non ». Je lui dis, sans savoir : « Si ça se trouve la porte est ouverte. On entre et on va mettre le bazar ». Elle rigole s’affole et se défend vaillamment : « Non non non ». Je lui dis « Si si si ». Je presse doucement la poignée de la porte, sous ses yeux rieurs et horrifiés… C’est fermé. Elle souffle en lâchant soulagée : « Eh ben tu vois ». Je lui dis que je vais essayer avec un trousseau de clés passepartout que j’ai sur moi pour entrer ici ou là dans des pièces toujours fermées (la lingerie, etc.). Je glisse ma clé, je tourne, et à notre grande surprise, à ma grande surprise, la serrure se déverrouille… J’ouvre… Suzy est proche de la crise cardiaque (humour). Je lui dis : « Maintenant, tu vas entrer avec moi » et, manipulant son levier de commande de fauteuil, je la fais pénétrer jusqu’au milieu du bureau de la directrice. Suzy a diminué de moitié sur son fauteuil tellement elle a la pétoche, ses yeux guettent l'entrée... On ressort ensuite, et j’informe Suzy que je dirai à la directrice, demain, qu’elle est entrée dans son bureau. « Non c’est toi. Non c’est toi. Non c’est toi » répète-elle au moins dix fois, si ce n’est plus. Rires rires rires et Suzy qui raconte l’histoire à sa grande complice, la maitresse de maison, en disant : « C’est lui qui l’a fait. C’est pas moi, c’est pas moi, c’est lui qui l’a fait, c’est lui »…

Il y a de la proximité entre les agents et les résidents. On est censé les vouvoyer, mais pour ceux qui parlent ou parlotent, ils nous tutoient aussi. Et de toute façon, on n’est pas copains copains, mais partenaires partenaires… de proximité. Un jour, la directrice a dit que s’il y avait des remontrances des autorités de tutelle sur ces tutoiements, elle nous défendrait. Merci Madame, vous avez complètement raison (parole d’un humain, touriste de la profession, avec humanité et application). Par contre la directrice comme le cadre font la chasse aux petits noms que parfois, nous pouvons donner aux résidents. Normal ! Sauf que parfois, ils viennent naturellement, comme dans la vie, nous sommes dans la vie d’ailleurs, et ils nous échappent.

En aide-infirmière, nous avons une ex-agente très sympa, très rigolarde et très spécialiste dans le genre. Pour elle, parfois, Joëlle c’est 'Jo la Frite'. De Martin sortant tout beau tout neuf de la salle de bains, elle dit : « Tiens, le Martin nouveau est arrivé ». Sinon, pour d'Jamal, ça peut-être 'd'Jam', pour Éliane 'Duchesse' (elle en a des allures), pour Martin 'Martinou', pour Charly ça va jusqu’à 'Charloune'… Suite aux réitérations des consignes directoriales, on finit par se surveiller entre agents et à plaisanter. Quand on entend l’un de nous affubler un résident d’un petit nom, on le pointe du doigt et on lui dit : « Viré/e ». On a aussi lancé un concours de championnat du Monde du petit nom. Il consiste à repérer un petit nom affublé spontanément à un résident, sans qu’il n’y ait de préméditation. Le record est détenu jusque-là par une infirmière qui a appelé Charly : 'Charloune Pataloune'. D’où ça lui vient ? Elle n’en sait rien. Mais ce matin, cette collègue du service infirmerie (il faudra toutes les virer celles-là ) vient de battre allègrement deux fois le record du monde en appelant Marylise-aux-os-de-verre : 'Ma petite grenouille verte aux pattes jaunes' !!! Et 'Ma petite grenouille verte à roulette' !!! Magnifique, extraordinaire, sublime, ça sera difficile de faire mieux ! Éclats de rire dans l’équipe. Nous lui disons : « Virée. Pas la peine de passer par le bureau de la directrice, tu prends tes affaires et tu pars direct ». Elle se défend en arguant qu'… elle a été inspirée par cette peluche grenouille verte aux pattes jaunes près du lit de Marylise. Et par le fait que Marylise est en fauteuil. Ce à quoi nous répliquons, très pro règlement : « Qu’est-ce que tu nous coasses ? Maintenant, va manger la grenouille sans retraite et sans indemnités »…

Ça nous crée une ambiance de fête. Et puis parfois pas besoin de créer d’ambiance de fête… puisque ce sont carrément des fêtes programmées. Chaque année, il y a la Fête des familles, la Fête de Noël, la Fête de la musique.

La Fête annuelle des familles est assez traditionnelle et sage. Comme son nom le prête à penser, les membres des familles viennent, tout du moins ceux et celles ayant l’habitude de visiter les résidents. Les dits résidents sont contents de voir des proches pour certains, et plus généralement assez contents de voir du monde et de l’animation. En éveil et en sollicitations plus longtemps, en fin de fête c’est pour eux la grande fatigue.

Ah, Noël est toujours spécial ! Le sapin, le père Noël, des cadeaux, une animation spectacle. Une immuable ambiance d’enfants flotte dans l’air. Et comme nos résidents ont un esprit en rapport, alors le plus souvent ils aiment particulièrement. Ce Noël, un conteur d’histoires fantastiques prend place, avec ses atours et ses bons tours qu’il va jouer au public. Lui est au centre, son public tout autour. Et il commence à raconter des histoires abracadabrantesques, avec des mots, des chansons, des gestuels, des matériels, tout en prenant à partie les plus réceptifs des résidents. Parmi ceux de notre pavillon, Suzy-coquette-pipelette est réceptive, Francis-le-voyageur-des-couloirs rit aux grimaces, et Charly-le-clown est à fond comme d’habitude : rires, grands gestes et tout le reste... Tellement bon public notre Charly, que le conteur s’appuie souvent sur lui et ses réactions pour booster ses histoires. Du coup, ça fait rire tout le monde…

Tous les ans en juin, la Fête de la musique est sacrée. Elle nécessite une grande préparation des équipes. Parce que nous l’organisons dans notre parc, derrière les bâtiments. Parce que tous les résidents sont déplacés là le temps de la fête, c’est-à-dire entre 11:00 et 16:00, en gros. Et qu’en plus, nous accueillons des membres d’autres institutions à notre fête de la musique. Il nous faut installer dehors, une immense tente d’abri avec de grandes tables, des bancs, des chaises pour le déjeuner. Une autre tente d’abris devant servir à s’isoler des regards pour faire des changes. Une autre tente d’abri pour du matériel de musique, etc. Cette année, comme les autres, tout le monde est dehors à 11:00, visages crémés, les chapeaux. Les accompagnants que nous sommes s'occupent de nos résidents, mais aussi de ceux des autres. C’est la grande solidarité. Un DJ, le père d’une collègue, fait tourner la sono. On déambule dans l’espace parc, on déambule, on stationne, on papote, on ânonne, on onomatopète… C’est joyeux. Les aiguilles de l’horloge progressent. À un stand, la dirlo et le cadre s’occupent des boissons : des jus de fruits, du coca, de l’eau, et idem en version gélifiée. Midi pointe à l'horloge. Les agents que nous sommes retournent aux cuisines de nos pavillons pour aller chercher les charriots de nourritures préparées. Les infirmières arrivent avec les médicaments. On installe tout le monde sous le grand espace tente. Médocs, boissons, et piquenique champêtre. On fait manger nos résidents, nous mangeons, la directrice et le cadre sont là qui se restaurent aussi avec nous. Le soleil tape, il fait chaud, bien qu'un peu moins sous les tentes. Ça fatigue les organismes...

Et c’est loin d’être fini. Le café pris, il faut changer les résidents, culottés de leurs protections depuis ce matin. Direction la petite tente d’isolement, un par un, ou plutôt deux par deux, puisque nous avons aménagé une séparation visuelle. Eh bien, voulez-vous que je vous dise ? Ce n’est facile, quand on termine juste de manger, de saisir les résidents, de les extraire des fauteuils, de les déposer à terre, de se mettre à quatre pattes, et de le déshabiller rhabiller, et de les remettre au fauteuil. D’accord, on s’aide les uns les autres, mais quand même…

Au programme, en ce début d’après-midi, le concert d’un guitariste chanteur exubérant nommé Bob dit-l’âne. C’est un copain d’un agent travaillant dans un des pavillons du foyer. Il l’a invité, avec l’accord de la direction, pour qu’il fasse son show… mais trop chaud ! Parce que l’artiste est connu dans le coin pour faire des pastiches de chansons françaises avec des paroles grivoises. J’entends son copain, agent de l'institution, lui dire : « T’y va mollo car ici c’est quand même mon boulot ». D’accord. Ce sera effectivement très entrainant et très correct. Des résidents et des agents se sont agglutinés en arc de cercle devant lui, et il y a de l’ambiance. Des résidents en capacité et des agents swinguent de la hanche. On actionne les fauteuils des résidents en incapacité et on les moove aux tempos des rythmes et chansons. Perso, je fais faire le moove à Suzy-coquette-pipelette. La pauvre a chaud et moi aussi. Il va falloir aller s'en jeter un au stand de la dirlo et du cadre. On en prend le chemin. Ce faisant, on passe devant la tente-abri de la sono. Le responsable de la sono a laissé place à… « Oh surprise, elle est là »..., la musicienne violoniste qui vient faire ses ateliers musique au foyer. Elle est accompagnée d’un groupe de jeunes, surtout des filles, quelques garçons… dont on ne reconnait pas exactement, pour deux filles en tout cas, si elles sont en situation de handicap. Handicap physique non. Déficience mentale, franchement je ne sais pas. À creuser... Ils sont en train de se préparer avec des micros. En attendant, avec Suzy, on va boire…

Les premières notes du groupe d’artistes de la prof de musique retentissent dans le parc. Et ça s’annonce tout de suite, ça ne va pas être du mou, ça va être du pêchu. Techniquement, il y a les bandes-son, enrichies parfois des riffs de violon électrique de la prof cheffe d’orchestre. En arrière-plan, quelques artistes valides (dont on perçoit qu’ils sont quelque peu ou beaucoup (je ne sais pas) en situation de handicap mental. Et en devant de scène, deux jeunes nanas, la petite vingtaine, pas très grandes, mignonnes, sexy, souriantes, et avec une pêche d’enfer. Les chansons qu’elles vont chanter et dont elles ont entamé la première sont du genre... 'Alexandrie Alexandra' de Cloclo, 'Femme libérée' de Cookie Dingler, 'Born to be alive' de Patrick Hernandez… Et c’est bien parti, elles se trémoussent, dansent parfaitement, manient le micro et la voix avec professionnalisme. On peut dire qu’elles mettent le feu. Les résidents font arc de cercle devant le groupe, scotchés à leurs prestations. Je suis avec Charly-le-clown qui vit le show de l’intérieur... Sourires, rires, gestes gauches des bras et des mains, il fait des appels oculaires aux deux chanteuses, dont la meneuse qui le remarque et vient chanter pour lui devant son fauteuil. Voyant cela, en semi-transe moi-même (je jerk avec d’autres), j’actionne la commande du fauteuil de Charly et le fais avancer doucement jusqu’aux abords du groupe où Charly donne l’impression maintenant d’en faire partie. Les enceintes tapent et vibrent. C''est l'ambiance concert. Ça chante, ça danse de part et d’autre de lui. Il en exulte de bonheur. Les deux chanteuses jouent le jeu et s’appuient sur lui sur certaines de leurs chansons en lui tendant le micro pour qu’il pousse une onomatopée au bon moment sur une partie de chanson adaptée. Ce qu’il fait parfaitement ; tout en poursuivant notre jerk d’enfer, lui et moi, chacun à notre manière… Le show dure un bon moment… et finit par se terminer. Parce qu’il faut une fin à tout, et parce que tout le monde est épuisé.

Un pot bien mérité est servi ensuite au stand de la dirlo et du cadre. Charly-le-clown se fait féliciter et prolonge avec d’autres accompagnants qui lui parlent. De mon côté, je retourne là où les deux filles ont fait leur show, accompagnées des quelques autres chanteuses chanteurs d'arrière-plan. Les deux filles récupèrent, encore toutes excitées de leur belle prestation. J’entame la conversation avec elles. Elles sont bizarres ces filles. À bien les dévisager, elles ont comme des petits airs de personnes atteintes de mongolisme, mais très peu. De plus, l’aplomb de la chanteuse principale, son discours, conduisent à penser qu’elle a certes ces infimes stigmates, mais sans qu'elle n'en ait la pathologie. Je la complimente de sa belle prestation, très pro. Ce sur quoi elle précise qu’ils ont beaucoup répété... Pour ce show de la fête de la musique... Mais aussi, tout le temps, pour les autres shows qu’ils (elles) donnent régulièrement. Je m’en trouve surpris. Et je ne suis pas au bout de mes surprises. L’artiste m’apprend qu’elle chante dans des fêtes. Et aussi dans des clubs. Elle précise que maintenant elle chante en solo (enfin tout du moins avec sa copine), mais qu’avant elle chantait dans un groupe… duquel elle-même et son mec le guitariste étaient les leaders. Ça a duré un certain temps. Jusqu’au jour où le guitariste et elle se sont séparés. Je l’écoute raconter son histoire, un peu abasourdi. C’est sa vie, sa surprenante vie, et je la trouve charmante… On discute encore un peu et on prend congé. Elle retourne à ses amis qui rangent leur matériel, et moi à mes occupations. La fête se termine et il va falloir s’employer à rentrer dans notre pavillon attenant au parc. Au hasard des croisements des uns et des autres dans nos replis, je me trouve en proximité de la prof de musique. Je la félicite, elle s’en trouve heureuse… et je lui fais part des dires que m’a confiés la petite… Je laisse ma phrase en suspend, dans l’attente silencieuse d’une confirmation. Elle marque un blanc, me regarde intensément dans les yeux. Moi de même. Je la sens gênée et dans un désir de silence. Tout à votre honneur, Madame ! Et elle finit par lâcher très doucement : «… Non, elle fabule ». On ne s’en dira plus, on se saluera, et je lui réitèrerai mes félicitations sincères d’avoir conduit ce groupe à ce degré d’excellence. Quant à la petite qui m’a embarqué avec dans cet univers de vie rêvée, eh bien je lui dis sincèrement : « Quel talent, Petite ! »…

Il est aussi au foyer des soirées, improvisées, qui sont fun and sport. Il existe une grande salle haute, style petit gymnase, jouant le rôle de salle multifonctions, dans laquelle sont organisées diverses activités : des réunions générales, le spectacle de Noël, etc. Accroché au mur du fond, un immense écran télé, encastré dans un cadre de bois et protégé en façade par une épaisse plaque de verre. Parmi les personnels du foyer, nous avons un aide-soignant veilleur, ex-éducateur de rue. Il y a en ce moment des matchs de l’équipe de France de foot, et il lui vient l’idée de faire une soirée 'Allez les Bleus' dans le 'gymnase'. Demande d’accord au cadre, qui consent et encourage. Maintenant à nous de jouer. Les fans de foot, dans les pavillons, sont conviés. Dans le nôtre, ce sera Martin-qui-roule-à-l’envers et Charly-le-clown. Il y a aussi plusieurs résidents résidentes dans d’autres pavillons, y compris certains certaines qui ne s’intéressent pas au foot, mais qui vont venir pour l’ambiance. On a demandé à Suzy-coquette-pipelette, qui nous a envoyés balader d’un très féminin « Ah non, pas le foot, y’en a marre ». Dont acte. En attendant, ce n'est pas si simple de rendre possible ce bon plan soirée foot, qui va commencer à 21:00 pour finir vers 23:00. Parce que tous les agents d’après-midi débauchent à 21:00, et que seuls ne seront là, à 23:00 et après, que deux veilleurs de nuit pour prendre en charge tout le monde et mettre les résidents au lit. Pour ceux qui marchent, pas de problème, ils sont en pyjamas robes de chambre et le coucher se fera rapidement. Mais c’est une autre histoire pour les résidents plus lourdement handicapés que nous ne pouvons pas installer, en fauteuil, dans le gymnase, pour voir le foot. Cela induirait que les veilleurs les ramènent au pavillon, les transfèrent sur les lits douches (manuellement ou via le lève-personne), les déshabillent, les changent, les habillent pour la nuit, les transfèrent dans leurs lits. Impossible, et surtout imprudent, car les deux veilleurs de nuit ont la charge de quatre pavillons avec leurs résidents, et cela nécessite une présence, un peu partout, un peu tout le temps. Dans ces conditions, une seule solution... Que nous, les agents d’après-midi, nous préparions les résidents pour la nuit, que nous les mettions au lit… Et qu’avant de débaucher, nous les transférions, sur leurs lits à roulettes, jusque dans la salle de retransmission du foot… Épique ! Mais c’est ce que nous faisons. Au départ, quand nous faisons part à Martin-qui-roule-à-l’envers que ce soir, il va aller voir le match de foot là-bas, il ne veut pas. Lui, ce qu’il veut, après-diner, il nous le montre du doigt... c’est aller se coucher dans son lit. Quand on lui explique qu’il va aller voir le foot, là-bas, couché dans son lit : il souscrit. Transfèrement du lit de Martin, avec Martin dedans, hilare. Quant à Charly-le-clown, comme à son habitude il fait le pitre quand nous trimons à le transférer là-bas, avec tout son bazar : ses 'lunettes' à oxygène dans les narines, les tuyaux, et le gros appareil à roulettes à pulser de l’oxygène. Quand on arrive dans le gymnase, tout finit de se mettre en place. Presque tout le monde est là. Certains sont debout avant de s’assoir quand mal aux canes, d’autres sont assis sur des chaises, des résidents sont au lit. La télé crache du gros son. Impossible de regarder un match en public avec un petit son, n’est-ce pas !? Des boissons sont prêtes pour la mi-temps. Une ambiance se crée, monte et prend comme une crème chantilly ; comme dans nos vies…

Pour nous, fin de soirée, on débauche et on rentre… Le lendemain, on demande des nouvelles à nos deux supporteurs footeux du pavillon qui, finalement, ont passé une petite nuit. Fatigués les gars ! Ils ont encore les actions et les buts dans les yeux. C’était le but. À refaire…

Palpitants instants heureux. Suivis d’attristants moments... Ou quand le robinet de la vie produit du débit d’existence chaud et froid…

Triste nouvelle...
| UNE RÉSIDENTE SE FAIT MOURANTE |
JOËLLE

Joëlle-femme-fine-agitée est de retour de son hospitalisation où son état de santé ne s’est pas amélioré ; ou si peu. Déjà d’une extrême minceur, elle a perdu deux kilos. Sa peau blanche est flasque. Sa bouche sèche est en mauvais état, des dépôts se sont collés au palais. Je passe plus de dix minutes à lui nettoyer la bouche. Je lui enlève la valeur d’un gros chewing-gum, sauf que ce n’est pas du chewing-gum. Réunions de crise dans notre pavillon. Joëlle, jusque-là installée en chambre double, est transférée dans une chambre seule, celle de Carmen-qui-dort-et-qui-vocalise, laquelle prend la place de Joëlle. Elle se retrouve près de la fenêtre. Sans trop bouger la tête, elle donne des coups d’yeux baladeurs à droite à gauche, et se dessine sur ses lèvres, un léger sourire. Elle semble contente. Joëlle s’est sortie par le passé de situations très difficiles. Cette femme possède un instinct de vie extraordinaire. Sera-ce le cas encore cette fois. Une infirmière spécialisée de 'l’Hôpital de jour' est dépêchée pour lui rendre visite, apporter les soins spécifiques, et donner des instructions. Joëlle est branchée d’un tuyau dans le nez qui lui insuffle de l’air, et d’une perfusion dans la cuisse pour des liquides de survie. Nos instructions sont de la manipuler le moins possible : toilette, change et habillage au lit, en douche seulement tous les trois jours, mise au fauteuil… et assez vite au lit. À la difficulté pour nous de voir Joëlle ainsi, s’ajoute celle de la prendre en charge avec ses tuyaux et ses branchements de partout. Ceci étant, je ne trouve pas Joëlle plus agitée ou plus en souffrance que d’ordinaire. Tant mieux ! Les médicaments sans doute…

… Ce soir, à l’heure de quitter mon travail, après les transmissions à la veilleuse de nuit, nous allons avec elle jusque dans la chambre de Joëlle. Elle respire difficilement, de plus en plus difficilement… Je reconnais là une situation que la vie m’a malheureusement fait connaitre plusieurs fois. Je m’en ouvre à la veilleuse qui ne dit rien. Nous sommes émus. Je pose ma main sur celle de Joëlle et je la lui presse…

L’annonce du décès de Joëlle est faite aux résidents... Au moment du petit-déjeuner. Il y a comme une fatalité. Certains se trouvent émus, mais pas dans l’excès, et les autres qu’en comprennent-ils ? Elle n’a pas là aujourd’hui. Et ne sera pas là demain. Et après-demain. Et toujours... Mais ce sont-là des constructions intellectuelles sophistiquées inaccessibles. Dans la matinée, nous mettons une photo de Joëlle dans un cadre et nous plaçons le cadre sur un buffet, avec une bougie allumée. À force, beaucoup finissent par entrevoir ou comprendre un peu. Au changement d’équipe, après le déjeuner, Martin-qui-roule-à-l’envers patiente près du buffet et semble attendre. Effectivement. Quand les deux collègues de relève arrivent, il les interpelle d’une onomatopée, et leur pointe vivement du doigt la photo de Joëlle avec la bougie….

Le médecin passe constater le décès. Deux collègues, formées pour cela, s’occupent de la préparation et de la toilette mortuaire. La plus jeune des collègues dit qu’elle s’est effondrée pendant cette toilette, qu’elle a parlé à Joëlle, qu’elle l’a embrassée, et qu’ensuite ça allait mieux. La seconde collègue plus expérimentée dit aussi qu’elle l’a embrassée. L’humain est là, qui prime sur le professionnel. La mère vient, avec de la famille, évidemment. Du noir, des larmes…, nous disons quelques mots de réconfort.

Quand les Pompes Funèbres viennent chercher le corps, les résidents sont mis en chambre pour ne pas en ajouter pour eux, tout du moins pour certains très sensibles, je pense à Martin-qui-roule-à-l’envers.

La directrice organise la participation à la sépulture des personnels volontaires. Des collègues veulent assister. Et c’est bien normal. La question m’est posée. Et je dis que je préfère la garder de son vivant dans mon esprit. Précision, je suis athée, fait acte de professionnalisme ici, j’ai mon lot de douleurs comme tout le monde dans la vie, et je ne veux pas me rajouter un épisode de chagrin supplémentaire via cette cérémonie mortuaire. C’est mon positionnement, il ne vaut que pour moi, chacun fait comme il lui plait, et surtout comme il peut. Joëlle, je t’aimais bien, et je continue de bien t’aimer et de penser à toi, sincèrement, même si je n’étais pas là lors de ta disparition physique. De toute façon tu n’étais plus là par l’esprit. Disparition physique par crémation, m’a-t-on dit.

Rapidement, la chambre de Joëlle a été débarrassée de ses affaires, la famille est venue chercher les cartons, la chambre a été réaménagée… prête à accueillir quelqu’un d’autre. En passant devant cette chambre vide, le lendemain, je me sens m’affaisser, je perçois un grand coup de blues, et je me dis texto : « Tout ça pour ça !? ». Cependant chez moi, l’âge aidant et le désir de positif permanent étant, je me dis rapidement que cette non-Joëlle de maintenant vaut certainement mille fois cette Joëlle mal vivante qu’elle a été ; même si dans sa condition, elle a eu des moments de joie.

⑦ MÊME LES CHEVRONNÉS Y ONT DROIT, LE JOUR ET LA NUIT
– Je ne sais pas si je fais bien de publier cette citation, dans ce cadre et avec cette chute. Je trouve qu'elle s'applique bien à Nelly, seule contre tous, et qu'humainement je loue (je vous abandonne ces mots pour les interpréter à votre façon)...
– Nelly « Tu es un volcan. Tu fais la gentille fille, mais ce n'est qu'un masque. Et quand tu ne le supporteras plus, tu exploseras et ce sera fantastique. » | 90210 – Liam à Annie, citation d'un personnage de fiction, film, série.

Nelly-comme-un-volcan et ses éruptions ! Il est encore loin le temps de l'apaisement ; s'il doit y en avoir un. Maintenant qu'elle a usé des petits jeunes employés, Nelly, semblant suivre un plan structuré labellisé... 'Je te fais tourner en bourrique', s'attaque à plus résistant : les vielleuses, qui ont une grande l'expérience, via tout ce qui peut arriver la nuit. Pour cela, elle semble s'être fort bien préparée. Alors qu'elles ne s'y attendent pas forcément, les méfaits se produisant surtout de jour, Nelly les surprend par de premiers puissants jets lointains dans le lit. Ils n'ont pas été mesurés pour les statistiques et les records, mais à leurs dires, c'est quelque chose. Mécontentement bien sûr. Obligées de la lever et l'assoir dans son fauteuil, le temps de laver changer le lit. De la laver, elle, et de la changer. Sitôt fait, re-jets puissants, de sa position assise sur le fauteuil. Et comme elle baisse la tête, l'odorant et coloré liquide s'expulse coule et s'immisce sur les armatures du fauteuil, les housses, les coutures... « Les boules », n'extériorisent pas les veilleuses, contraintes de relaver Nelly, de la revêtir d'un nouveau pyjama et de la remettre au lit, avec le risque que ça recommence ; mais après deux jets, ça présente moins de risques. Ce n'est pas terminé pour elles, les voilà emmenant le fauteuil dans la salle de bains, pour le déhousser et le passer sous la douche. Quand on sait, qu'elles ont une multitudes d'autres tâches à accomplir dans le foyer, on les plaint et on les soutient. Quant à Nelly, elle se replonge dans une de ses activités favorites : le sommeil. Sa mission accomplie, elle s'oublie dans les bras de Morphée. Au matin, celui de demain ou d'un autre, elle finira par accepter les médicaments tendus par l'infirmière, et aussitôt le dos tourné balancera une salve. Mais comment fait-elle ? Mécontentement de l'infirmière qui préviendra l'équipe pour qu'on vienne prendre Nelly en charge. Ce jour, ce sera une de mes collègues, un jeune collègue, ou moi. Difficulté bien sûr, mais il est toujours de bons moments succédants.

| Charly-le-clown, la bonne surprise |

Pas besoin de choses heureuses pour rendre heureux Charly-le-clown ! Même en situations d'adversité, il sait se faire heureux. D'accord, parfois il grogne, et parfois il pleure ; pour de vrai souvent, et souvent aussi pour de faux, en épiant si on le regarde. On ne peut pas dire si Charly se montre franchement heureux quand il voit débarquer cette petite jeune fille dans sa vie. Elle a dix-huit ans, est blonde aux yeux bleus, un joli petit minois. Et aussi très joyeuse. À défaut de se montrer très joyeux, on le voit assurément très curieux, et même un peu intimidé. Qui est cette belle jeune fille ? C'est sa nièce, devenant majeure, à qui l'on vient d'apprendre l'existence de cet oncle sérieusement handicapé, vivant en foyer ici. On n'a pas voulu la traumatiser quand elle était petite, argue-t-on. Une partie de la famille que je vois pour la première fois débarque joyeusement avec la Miss, un dimanche après-midi pour visiter Charly et faire les présentations. L'ambiance est familiale rigolarde, comme s'ils s'étaient tous réunis, Charly y compris, la semaine dernière. La fille est aux anges, et ce, d'autant qu'elle envisage un travail dans le milieu du handicap. Elle a apporté une peluche à Charly, qui s'en trouve très heureux, et déclare qu'elle viendra le voir, maintenant qu'elle a le permis de conduire. Voilà une affaire qui se présente bien. Quand du positif vous arrive il faut l'accueillir. C'est ce que fait très naturellement Charly-le-clown, Charly-le-séducteur envers cette petite qui s'intéresse à lui. Il lui fait les yeux doux, il l'aime déjà.

Avec cette formulation allusive, sans doute comprendrez-vous !?
| LE RENDEZ-VOUS D'JAMAL À LA... |
D'JAMAL

Après cet instant de bonheur, un autre lui fait suite, malheureux lui, très affectant. D'Jamal-du-chaud-soleil est mort. Pas au foyer. À l'hôpital où il avait admis pour ses éternels problèmes respiratoires et épileptiques. Des membres de l'équipe, dans le cadre du suivi et du bien-être des résidents lui rendaient visite, et sa famille très aimante et très soudée était là pour l'assister et pour lui tenir la main. Ah, petit d'Jamal, au sourire ravageur, au regard trouble et sans fond, bizarre, très bizarre, presque d'extraterrestre, bien plus expressif que nos regards de simples humains normalisés. À tel point que ce petit bonhomme de 1,00 m, 35 kg, calé en fauteuil, m'avait déstabilisé et même fait un peu peur, à moi, grand gaillard d'expérience de 1,82 m, la première fois que je l'avais vu dans le couloir près d'une porte vitrée. Ces intenses regards et torsion des lèvres, traduisant soit un bonheur pleurant, soit un pleurement riant (va déchiffrer et comprendre), sourire-grimace de bienvenue, sans doute, lorsque j'étais passé près de lui et lui avais touché l'épaule, étaient alors en marge de mes repères, et m'avaient quelque peu fait perdre mes esprits. Je les avais vite retrouvés, à son contact, en le découvrant, et en le servant. IL s'en est allé aujourd'hui, et même les résidents en sont surpris. En couchant Martin-qui-roule-à-l'envers ce soir, son voisin de chambrée, celui-ci me montre du doigt le lit de d'Jamal, en interjectant « Hein !? », le regard empli d'interrogation. Je lui ai dit... ; de même que la traditionnelle photo exposée sur le buffet de la salle de vie, avec la bougie, disent à tous qu'il est parti et ne reviendra plus. Il y a de la tristesse, assurément, mais bien souvent comme dans nos vies de gens normaux, le désir de vie prend le dessus et la gaité revient... « Rendons-nous compte, ça aurait pu être nous ». Toujours est-il que je me dis, à cet instant-là... « Que le rendez-vous d'Jamal Allah, soit empreint de d'amour et de délivrance, je le souhaite tant pour lui ».

| Les troubles, les incidents, les accidents |

Autant est-il difficile, à nous à humains standards cérébralement connectés, de se poser et se dire parfois « Là, tu déconnes, il va falloir faire différemment », autant cela s'avère (presque) toujours impossible pour eux. Pour nos ami/es de cette autre dimension, c'est... « Je ressens » « Je réagis » à Ma manière. Le handicap, physique, mental, la construction psychologique, les pathologies et leurs troubles sismiques de 50 à 1cent-fin sur l'échelle des souffrances (le 0 et suivants n'existant pas sur cette échelle), le stress, les traitements, la proximité des autres, les moments de moins bien, de mal, de très mal... mènent implacablement la danse et secouent nos résidents.

Je ne liste pas tout, ce serait long, j'égrène seulement ce chapelet de comportements...

Quand ce jeune homme tambourine sur la desserte métallique de linge stationnée dans le couloir et que ça résonne : ça dure à en rendre fou les résidents et les agents. Obligé de le déloger. Il ne marche pas ou très mal, souvent il se traine, il faut le lever (difficilement) et l'aider à aller ailleurs. Pourquoi fait-il cela ? Manifestement, ça l'amuse. Mais à y réfléchir, peut-être est-il plus joyeux pour lui, et oublieux, de faire hurler l'armoire, que de hurler lui-même de l'intérieur.

Quand cette jeune fille, tranquille, toute douce, pète complètement les plombs et griffe sévèrement notre collègue psychomotricien se chargeant de la contenir avec précaution. On le croirait sorti d'une cage de panthère : griffures sanguinolentes au visage, dans le cou, sur les bras. Son esprit l'avait-elle pathologiquement transportée dans un univers de monstres terrifiants ? Et notre collègue, la prenant en charge, en était-il un aussi pour elle !?

Quand ce même psychomotricien, s'en sort mieux cette fois, avec ce résident charmant au calme, et violent malheureusement souvent (en traitement quasi-permanent pour cela), qui tente de lui balancer une série de coups de pied, sans réussir, du fait que le collègue le tient à distance avec ses bras. Le résident continue de savater terrible, mais dans le vide. À force, il abandonne. Mais qu'a-t-il dans la tête à ces instants-là ? De la frustration et de la colère parce qu'il lui faut faire des exercices qu'il ne veut pas pratiquer. Et puis quoi d'autre !? De fait, il frappe, frappe, frappe. Parfois c'est sur d'autres résidents. Faut faire gaffe.

Quand ce même résident, en extérieur dans le parc, ne veut pas se conformer à la sollicitation gentiment formulée de cette douce éducatrice, et qu'il grogne de loin. Se faisant gentiment insistante auprès de lui, il tape du pied. Réinsistant toujours gentiment, alors ça dégénère... Il arrache une touffe d'herbe du sol et le lui balance. Elle reformule sa sollicitation, tout sourire, quand même amusée, et il lui ramasse une fleur et la lui donne. « Je te remercie, R., lui retourne-t-elle, mais il faut que tu fasses quand même ce que je te demande ». Et il le fait. Ce jour, il n'est pas en situation de violence, juste de contestation. Un autre résident est en charge de l'éducatrice lors de cet épisode. Il est assez jeune, est allongé en fauteuil, a un degré de conscience, et se veut très sensible ; il pleure facilement, il parle un peu, très mal. Et là on comprend qu'il dit de R. : « Il est pénible ». Il le connait bien pour vivre avec lui dans le même pavillon. Et il s'est déjà fait taper dessus... avec la main, une cuillère, autre chose. Ce n'est pas toujours, juste parfois. Les médicaments et les agents font leurs effets.

Quand ce jeune homme du pavillon d'à côté, se mouvant principalement à terre, faute de pouvoir faire autrement, équilibre debout très instable, vient se mêler au petit groupe que nous formons ce dimanche à l'entrée de notre pavillon. Il y a là les deux agents de service du jour, en train de discuter avec un couple de parents venus voir leur enfant. Nous l'avons remarqué, nous sommes intéressés, les parents l'ont salué, lui ont dit quelques mots, et retour à notre conversation. Le jeune homme poursuit seul sa vie à terre, près de nous, en désintérêt de lui. Alors, tout en riant innocemment, il vient requérir de l'attention en étendant le bras et en attrapant serrant les couilles du Monsieur. Faut intervenir pour le faire lâcher, pour éloigner le jeune homme et pour parler à Monsieur Madame. L'homme confesse, les traits encore défaits : « La prochaine fois, je me laisserai pas surprendre ». Sa femme ne sait quelle attitude adopter. En ce qui nous concerne, ce n'est ni la plaisanterie, ni la fâcherie qui priment, c'est le geste et les paroles techniques, l'éloignement du jeune homme et la demande par téléphone à ses éducatrices qu'elles viennent le chercher et travaillent avec lui sur ce geste. Qu'y a-t-il eu dans la tête du jeune homme, de sa position assise sur le sol ? Vision altière de ces grandes, très grandes personnes que nous étions debout près de lui, sans qu'il ne puisse se hisser à notre niveau et participer ! Tout défavorisé qu'il est, il a quand même su repérer l'homme et en tirer parti en lui tirant les siennes. Il l'a fait.

Quand cette petite jeune femme trisomique, pas très haute, en fauteuil, rieuse, rigolote, roublarde, s'approche de gens qu'elle aime bien, la goule enfarinée, en levant les bras et en réclamant : « Un câlin ». Alors, on se penche et on le lui fait. Sauf que ça dure, et que souvent on a du mal à s'en défaire. Et puis... le reste. Un jour, une charmante dame vient avec une copine visiter un résident. Notre jeune femme trisomique entre en fauteuil dans le pavillon et se dirige, rieuse et bras levés, vers la dame en quête d'un câlin. « Ah, elle est trop », fait la femme, surprise, séduite et finalement en amour. Elle se penche, à se casser le dos, pour le câlin. Se fait enlacer à forte emprise, prisonnière... Et quand ça se termine se retrouve enfin en position debout, un peu étourdie, tout en poussant un douloureux sonore « Aïe », du fait que É. vient de lui pincer la cuisse, tout en sauvant en fauteuil, rigolarde, et en se retournant pour voir l'effet produit. Pourquoi fait-elle cela ? On ne le sait pas vraiment. Les câlins, elle les aime, certes, mais les pincements de cuisse !? Certainement parce que c'est à portée, qu'elle prend par surprise, et que peut-être jouit-elle du sentiment de prendre l'avantage, de décider de ses actes, d'avoir le dernier mot et de le montrer, le démontrer, dans cet univers très encadré où on l'assiste et on lui dit en permanence ce qu'elle doit faire. Oui mais, désolée, É., travail et éducatif obligent, on va devoir en informer tes éducatrices.

Parenthèse. Cette résidente valide qui vient très régulièrement nous voir et nous demander un verre de sirop. On vous l'a déjà écrit, on le sait, il y a peu, un plus haut. Mais c'était, il y a peu, un plus haut. Et, elle, elle revient à la charge. Alors, on vous le redécrit pour vous montrer combien la répétition permanente peut être usante... tout en nous efforçant de conserver le contrôle... de nous-même et de la fille. Elle arrive nous demander un verre de sirop. On lui demande si elle a son ticket de permission ? Parce qu'elle est dépourvue du sens de satiété et qu'elle a du diabète. Si pas de ticket, pas de coup. Elle nous le tend. On lui fait choisir le parfum. On lui sert, on trinque et on boit. Mais c'est pas le tout, la jacasserie. Ça aussi, on vous l'a dit. Mais, il n'y a pas de raison, vous allez encore y avoir droit, comme nous. Sauf que vous, vous êtes confortablement installé/e, en détente, à lire ce livre, alors que nous, nous sommes présentement en plein coup de feu. Allez c'est parti... « Est-ce que t'es marié/e ? » « Est-ce que t'as des enfants ? » «  Comment s'appelle ta femme / ton mari ? » « Et tes enfants ils s'appellent comment ? » « Et puis aussi, je voudrais savoir... ? » Vous vous souvenez, ne jamais lui demander : « Quoi ? » Parce qu'ensuite c'est le déluge de questions sur son obsession : « Comment il est mort Claude François ? » « Dis-le moi... » « Allez, dis-le moi... » « Dis le moi... » « Dis-le mois... » « Allez, dis-le moi... »... Jusqu'à en terminer par un frottement de mains et un petit sourire si tu rentres dans son jeu... Et une autre série de questions, juste derrière, sur Claude François... Et des larmes si tu bloques sur ces questions et que tu ne lui réponds rien. Dans les deux cas, t'en as pour un quart d'heure minimum. Ce qu'il nous faut dire... « A.M., tu sais bien, tu en parleras avec tes éducateurs, ce soir, lors de ton temps de paroles »... Ça, elle a fini par l'intégrer. Mais ce qu'elle a aussi intégré, c'est que lorsqu'un nouvel agent arrive, elle peut le faire tourner en bourrique. Quel est son moteur ? La manipulation, le chantage aux larmes, la recherche d'attention, oui ; et, surtout en dessous, des dérèglements psychologiques, assurément. En surface, nous en voyons un comportement de petite fille... qu'elle est demeurée dans sa tête. Elle a trouvé ce truc sous forme de lubie ludique (d'apparence) qu'elle répète, peaufine et adapte en fonction de ses interlocuteurs. Son ressort mental la pousse à... Le sachant, il est de notre ressort de ne pas contribuer à actionner avec elle ce ressort. Ses éducateurs s'emploient avec les psys de la libérer de cette lubie ludique... mais aussi fatigante, harassante pour elle... qui la mène souvent jusqu'aux larmes.

Quand Charly-le-clown ne peut rien contre le grand trouble qui le submerge ! Il lui arrive parfois de pleurer et geindre, le matin au réveil. On lui met de la musique douce pour accompagner son réveil et pommader son chagrin profond (sans doute) (celui qu'on ne peut atteindre) et on le laisse tranquille, on s'en occupe en dernier. Cependant, il est des fois où l'on ne peut différer ce qu'il y a à faire. Ajouté au reste, il a de gros ennuis respiratoires. Ce matin, il se réveille d'un très très mauvais œil. Lui, toujours d'ordinaire dans la séduction, rejette la présence de cette infirmière remplaçante qui vient lui apposer sur le nez le masque à oxygène. Il refuse. Elle insiste. Il la frappe (comme il peut le faire avec ses mouvements désordonnés et empêchée par le handicap physique). Elle se met en retrait, essaie de négocier. Il frappe le drap de sa main et grogne et crie. Une autre infirmière, qu'il connait, est appelée, et arrive. Il continue de grogner et de frapper le drap. Une collègue de notre équipe, qu'il aime bien, s'approche et lui explique. Il finit par se laisser convaincre et à se laisser mettre le masque. Tout le monde se retire, avec charge de l'un de nous de surveiller s'il l'enlève le masque. Non. Il se calme. Le début de matinée se poursuit. Au moment de la douche, un peu plus tard, il se remet à déconner de plus bel. « L'humour (la déconne) est la politesse du désespoir », comme l'a fait remarqué Georges Duhamel (médecin écrivain, 1884-1966). Bien sûr, Charly, tu ne connais pas Georges Duhamel, sa citation, le processus en question... Mais ton instinct fait le boulot pour toi. Pour te sentir mieux. Et aussi sans filtre pour toi. Fais au mieux, Charly, on t'assiste...

Quand Martin-qui-roule-à-l'envers part dans une frayeur démesurée qu'il faut vite juguler avant qu'elle ne devienne exponentielle ! On se trouve à table, résidents et agents, le déjeuner se déroule normalement dans la bonne humeur. Vers le dessert la conversation en vient sur le carnaval. Suzy-coquette-pipelette rigole rigole, Francis-le-voyageur-des-couloirs rigole, Martin-l'homme-qui roule- l'envers rigole. Pour animer la rigolade, je me saisis d'une serviette en papier, je fais deux trous pour les yeux, un pour le nez, un pour la bouche, et je pose la serviette-masque sur le visage de Suzy qui rit. Francis rit. Et Martin part en grande frayeur live. Yeux exorbités, grimace-pleurs, il fait non des bras et des mains en les agitant. Obligé d'enlever la serviette-masque illico pour qu'il revienne au calme. Qu'a-t-il vu de si terrible avec ce semblant de masque ? L'étouffement ? La disparition fulgurante de ce visage connu devenant d'un coup linceul et trous, sans plus guère de vie, comme il en est question pour lui, bien qu'il s'y accroche sans en avoir conscience ? Les yeux de... La mort qui vient effectuer son prélèvement ?...

Quand Suzy-coquette-pipelette, victime de ses failles, dépressive, soudain au dixième en dessous, à bout, se met à hurler sur un nouvel agent ! Une nouvelle agente plutôt, parce qu'avec les garçons elle est dans la séduction. Une nouvelle agente donc, toujours jeune en l'occurrence, qui lui demande de se conformer à..., qui la brusque un peu, ou alors qui lui annonce qu'elle va s'occuper d'elle (pour la toilette par exemple), alors que Suzy préfèrerait que ce soit quelqu'un d'autre. Parce que Suzy a ses préférences et qu'elle se choisit mentalement par avance par qui elle aimerait être douchée. Sauf que les aléas de services font qu'il faut que ça tourne en alternant les charges de travail entre les agents, en fonction de leur pénibilité. Mais ça, ce n'est pas le problème (le ressenti) de Suzy. Elle ne veut pas de cette nouvelle petite jeune. Et si la nouvelle petite jeune s'y prend mal, ce qui peut être le propre d'une petite jeune, Suzy lui règle son compte. Sur le fond, ça peut se comprendre. Suzy a un degré de conscience, et depuis le temps qu'elle est là, et le temps qu'elle va encore y demeurer, c'est-à-dire toujours, elle a marre de tous ces visages qui défilent, et de ces personnalités qui ne lui conviennent pas toujours. C'est vrai qu'il y a du turnover, mais comment pourrait-il en être autrement dans ces foyers où une présence de personnels est nécessaire, 24 heures sur 24, tout le temps, avec les obligations et aléas de service : RTT, congés, maladies, démissions, etc. ? Il n'empêche que l'être profond de Suzy crie ; et sa voix ici. Or, nous sommes en société, en petite société spéciale, et même si on comprend, il ne le faut pas. Parce qu'on est ici pour cohabiter, pour aider et se faire aider, parce qu'on ne se crie pas dessus. Et pour Suzy, il y aura une réaction de service éducative adaptée. À chaque variante de troubles de handicap mental, sa réaction. Alors que cette femme autiste se voit privée de ramasser de jolis cailloux qu'elle conserve et qu'elle offre, lorsqu'elle dysfonctionne au-delà du raisonnable fixé par ses éducateurs... Alors que ce jeune autiste, grand, sec, hyperfermé, hypernerveux, toujours accompagné quand il est en extérieur de son pavillon (fermé) se voit contenu en souplesse par ses éducateurs quand il part à grands pas dans toutes directions (l'éducateur marchant alors un peu en avant de lui, et se positionnant devant lui à chaque direction à droite à gauche qu'il voudrait prendre, pour l'orienter vers un déplacement central... Pour Suzy, douée d'un assez bon degré de compréhension, ce sera cette méthode, mise au point par le jeune cadre socio-éducatif et la jeune directrice... Obligation aux agents de signaler ses sauts d'humeurs. Deux fois par semaine, Suzy qui aime la reconnaissance et le papotage a l'honneur et l'avantage d'être reçu en courts bavardages individuels par le cadre et la directrice. Elle les apprécie, les aime, les craint, et aime être aimée d'eux. Avez-vous idée de ce dont parlent Suzy et la directrice ? Eh bien, par exemple, de leurs bracelets et de leurs bagues. Elles se les comparent et s'en font des compliments. Mignon, non !? Bien sûr, d'autres sujets divers et variés sont causés. Quand Suzy disjoncte et que cela est rapporté au cadre, comme demandé, il vient alors lui passer une soufflante (de mots appropriés) et lui annule des rendez-vous. Ça porte et ça fonctionne. Et comme le fait observer le cadre : « Jusque-là c'est approprié, quand ça ne le sera plus, on trouvera autre chose ». C'est cela l'éducatif spécialisé... « Trouver des biais », comme le dit le cadre, à la volée...

Effectivement ! Il faut les contenir, les faire cesser, les accompagner vers autre chose... et ce n'est pas toujours facile. Tout cela sans jamais entrer dans la...

| Maltraitance |

Attention prudence ! Ce mot revient sans arrêt... Pas forcément dans la bouche des encadrants qui, le plus souvent, savent plutôt précisément de quoi il est question (au regard des actes, des articles de loi, etc.)... Mais dans celle des personnels directement en proximité avec les résidents (et il est bien normal que ce soit là une de leurs préoccupations majeures). C'est vrai que j'entends souvent ce mot 'maltraitance' balancé de-ci de-là lorsqu’il y a des actes ou des paroles qui pourraient conduire à évoquer ce concept. De mon point de vue c’est un concept. Un mot-valise dans laquelle on range des piles de mots censés caractériser ce qu’est ou devrait être la maltraitance. Comme je l’ai entendu dire d’une éducatrice expérimentée, avec qui j'en ai discuté en extérieur : « Dans les années 1970, 1980, 1990, 2000 et maintenant suivantes, on n'a jamais rangé exactement les mêmes mots caractérisants dans la définition de la maltraitance. » Alors oui, il faut être très fort et très au fait des choses pour dire que tel acte qu’on pose, ou telle parole qu’on prononce est ou peut être de la maltraitance. Pourtant, le mot se trouve souvent jeté dans les échanges quand ça surchauffe parfois. De mon point de vue de néo professionnel embarqué par hasard dans la profession, dans les abords de cette profession que je ne connais pas, que je ne connais pas si bien veux-je dire, je me suis fait une règle personnelle de conduite que j’appuie sur ce questionnement simple lorsqu'il y a matière. Je zappe ce mot-valise de 'maltraitance' et me dis et me demande : « As-tu le sentiment de bien ou de mal traiter ce résident ? » Et c’est tout. Ça s’arrête là. Pour moi c’est éclairant et efficace.

| Humains, nous sommes |
Chez nos collègues, il y a des craintes, des peurs et des accidents...

Lors d'une discussion avec cette collègue en poste depuis longtemps ici, elle me fait part du trouble que lui insufflait ce résident un peu bossu, squelettique quand, de nuit, elle venait surveiller. Elle était nouvelle, jeune, impressionnable certainement, et Francis-le-voyageur-des-couloirs lui faisait peur, « avec ses grands bras décharnés faisant des gestes désordonnés » (en fait, souvent des gestes d’euphorie). Elle était dans la crainte de manipuler Marylise-aux-os-de-verre. Certains de nous sont dans l'appréhension d'alimenter Benjamin-prisonnier-de-son-corps, de peur de l''étouffement. Et ce d'autant plus depuis ce jour pas si lointain où une très jeune collègue s'est proposé d'aller nourrir un autre jeune résident comme Benjamin qui était hospitalisé et que les agents hospitaliers n'arrivaient pas à faire manger. Elle y est allée, et bien qu'habituée, malheureusement ce résident s'est étouffé. Il n'a pas pu être ranimé. La jeune collègue est revenue en pleurs. Il a fallu le soutien de nous, ses collègues, du cadre, de la directrice, de notre service de soutien pour la remettre sur rail. Elle est redevenue joyeuse. Mais elle y pense, je le sais. Et je suis certain que lorsqu'elle aurait des enfants et qu'elle leur fera prendre le repas, cette sourde inquiétude bouillonnera en elle.

| Blessure, blessures |

Malgré toutes les procédures préconisées et enseignée, qu'est-ce qu'on se blesse dans l'assistance permanente de nos ami/es résidents (dans le besoin) ! Je ne vais pas faire la liste. Juste, quelques cas...

Quand cette collègue, en fin de service, assise sur un siège en train d'alimenter un résident, fait un mouvement d'appui en arrière pour s'adosser sur le dossier et aller chercher quelques secondes d'appui-relaxation. Sauf qu'elle est assise sur un tabouret, et qu'elle en a perdu momentanément la conscience. La fatigue. Chute en arrière. Et ça aurait pu se faire plus grave, juste une luxation du coude, que dans un réflexe elle a lancé en arrière pour se protéger et amortir.

Quand plusieur/es collègues, lors d'interventions en hâte où il faut se presser, assurent mal leurs appuis au sol, notamment en situations de virages, et glissent et chutent lourdement. Parfois, parce qu'il y avait un peu de traces humides au sol ou de subsides de résidus (on y fait attention, mais bon). Il faut dire que c'est la mode de se chausser avec des Crocs, et selon moi ce n'est pas l'idéal. Personnellement j'ai opté pour des chaussures de sport, soigneusement choisies, anti-pluie, auto-respirantes, enserrant parfaitement le pied, et avec des semelles fortement antidérapantes. Jamais tombé !

Par contre, il m'en est arrivé d'autres. Je suis plutôt sportif. Un matin, à l'embauche, je relève de sa position couchée une résidente (pas très lourde) afin de l'assoir dans le lit. Je la positionne sur le bord de sorte que ses jambes pendent le long du lit. Son fauteuil est à proximité, prêt à la recevoir. Je me place face à la résidente, lui glisse mes deux avant-bras sous les aisselles, plie les jambes en bandant mes muscles... et la décolle du lit en faisant un mouvement circulaire pour l'assoir dans le fauteuil... « CLAC », elle et moi venons-nous d'entendre. Le claquage d'un de mes muscles de cuisse. Grosse douleur. Je me tiens la cuisse. Me masse. Je demande aux infirmières qu'elle me donne une pommade. Et je continue mon service en tirant la patte. Il faudra trois semaines pour que la douleur disparaisse complètement. Je ne me suis pas arrêté. Je ne sais pas pourquoi !? Pas assez grave sans doute. Et puis je n'en suis pas à mon coup d'essai avec ce genre d'incident. J'ai fait longtemps de la course à pied en compétition, et des blessures j'en ai eues. Un jour de championnat de crosscountry, sur un terrain très accidenté, comme les autres j'ai juste aux pieds des chaussures légères à pointes. Nous sommes une centaine au départ. Coup de feu. La meute s'élance dans la confusion la plus totale, on ne voit pas très bien ce qu'on fait, mon pied vrille sérieusement dans un trou. Grosse douleur. Mais pas question de s'arrêter car en plus de la meilleure place à aller chercher, pour soi-même, il y a un classement par équipe. C'est important. Résultat je me tape des bornes, avec une cheville foulée. Quand c'est chaud ça va. Mais quand ça refroidit après l'arrivée, c'est une autre histoire. Ce n'est plus une cheville, c'est un prolongement de mollet. Pour en revenir à mon claquage du jour, des blessures j'en ai eues, disais-je, alors...

Une autre fois, je m'occupe de Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves, peu grand et peu lourd (1,00 m, 40 kg) (jusqu’à ce qu’il prenne 10 kg et que ce ne soit plus le cas). Pour faire ses transferts, comme précédemment, on se positionne face à lui, qu'on vient d'installer en le maintenant, assis en rebord de lit, on glisse nos avant-bras sous ses aisselles, il se crispe et en s’aidant du point d’appui qu’il a sur l'une de ses jambes et qui nous soulage de l’effort musculaire à produire, nous le hissons-tournons-glissons de son fauteuil sur le lit-douche, son lit ou son fauteuil. Le problème c’est que parfois Jean-Yves fait dans la gesticulation et la contorsion. Ce jour, pour ce qui me concerne, il lève haut l'un de ses deux bras et distord son torse, alors que je suis en pleins mouvements de transfert. Il me glisse d'un côté des bras..., Contraint de sursolliciter d'urgence mon second bras que je n'avais pas programmé pour le soutenir aussi intensément. Tout son poids tombe sur mon bras d'urgence. J'entends « CLAC », sans que cela ne me fasse mal, bizarrement. Je remue l’épaule, tout fonctionne sans réelles douleurs. Le lendemain tout est à peu près bien. À partir du deuxième jour et les jours suivants, des douleurs me viennent dans le trapèze, le cou, la tête. Une semaine de vacances à l’étranger, avec de pénibles douleurs musculaires que je tente d'atténuer avec pommades de fortune. Je consulte une ostéopathe qui me dit : « C’est plutôt rare, vous avez l’omoplate déboitée. » « Allongez-vous et laissez faire ». La petite dame, haute comme trois pommes, mais très forte (professionnellement s'entend), me monte dessus et me pratique. Ça craque, claque de partout, c’est remis en place. Pas d’efforts pendant deux jours, je fais attention au boulot, et ça revient. (Sauf qu'il va me falloir plusieurs années pour me retisser les tissus, avec maints exercices et séances de kiné.) (Avec Jean-Yves, on peut dire qu'on s'est mutuellement épaulé.)

Dernière lamentation de ma part (point trop n'en faut, il se dit, surtout lorsqu'on devient vieux, qu'il ne faut pas se plaindre plus cinq minutes, sinon on entre dans la catégorie des chieurs). Mes autres brèves petites merdes donc ! Plusieurs années après la fin de mon séjour ici, le fait de marcher piétiner sans arrêt (entre 7,5 et 10 kilomètres quotidiens) et aussi et surtout de faire pression sur ses pieds pour Soulever, Retenir, Pousser... m'a occasionné un échauffement permanent des plantes de pieds et un recroquevillement des doigts de pieds... (Les doigts de pieds en griffe, d'avoir été poussés incessamment dans les articulations). Semelles orthopédiques, examens, remise en place (douloureux) des arpions (ça craque), examens plus poussés... C'est terminé pour eux, c'est pour mes pieds ! La couche graisseuse s'est délitée, elle ne se reformera pas, dorénavant ça me chauffe souvent. Je trouve des solutions : semelles molles épaisses, pommades, massages, changement d'appuis... Et toujours en recherches de nouvelles solutions pour avancer. Je pourrais m'essayer parfois à me déplacer sur les mains, mais je ne me sens pas... Bref, poursuivons par cet évènement concernant dangereusement ce duo agent résident...

| Cette chute d'un agent avec un résident dans les bras |

Il a été remarqué que ce résident qui se met en opposition lorsqu'on touche son visage (il se débat quand on tente de le faire) se laissait mieux raser quand il était immergé dans un bain d’eau tiède, parce qu'il a ses sens occupés à autre chose (d'agréable) et qu'il se détend. Alors qu'il a une douche quotidienne dans le lit-douche, il est décidé de lui substituer deux des douches en deux bains par semaine pour le détendre et faire qu’il se familiarise avec l’acte de rasage. Nous avons une salle de bains avec baignoire et autres matériels de bien-être (jacuzzi, etc.) dans une salle attenante à notre pavillon. Il y a un matériel de levage pour immerger Francis-le-voyageur-des-couloirs dans la baignoire, mais sans qu'il soit complètement adapté à Francis qui peut beaucoup bouger et se débattre quand il n’est pas habitué aux choses. D’ici à trouver une solution de transfert la plus adéquate (le psychomotricien et le cadre y travaillent), ledit athlétique psychomotricien, prend Francis dans ses bras, une fois déshabillé sur le charriot non loin, et le porte jusque dans la baignoire. Une fois le bain donné et le rasage effectué, le psychomotricien reprend Francis dans ses bras et le ramène sur le charriot pour les séchage et habillage. Incident ce jour-là ! En portant Francis dans ses bras, de la baignoire au lit douche, le regard bien droit devant, le psychomotricien n'aperçoit pas un objet tombé à terre à ses pieds. Il bute dedans et part en avant. Il prend sur lui et fait en sorte de tomber les bras en avant en protégeant Francis. Francis ne tape pas ou peu. Le choc a été amorti. Et le psychomotricien s’en sort sans réel mal. Juste des muscles endoloris. Le cadre et la direction sont prévenus, comme il est d’usage, et il est redoublé de travail d'imagination dans la recherche de solutions. Le problème se résoudra autrement, puisqu’à force de prendre ce bain rasage, Francis ne s’y est pas habitué, et a fini par s’énerver autant au rasage au bain qu'à celui de la douche. Ne le détendant plus forcément, le bain systématique détente rasage a été abandonné.

| Les cassures |

La petite poupée Marylise-aux-os-de-verre ! Elle a été cassée de partout. En lui enfilant une chaussure, une collègue perçoit un craquement, elle s’en inquiète s’en affole, le signale. Les infirmières ne détectent rien de vraiment anormal. On l’écrit, on surveille. Et sur insistance de la collègue, qui le vit mal et culpabilise, Marylise est envoyée passer une radio, et revient avec un plâtre : jambe cassée. La collègue s'ouvre aux parents quand ils viennent ,en disant qu’elle aussi est maman et qu'elle est désolée. Les parents la soutiennent de ces mots que... « Ce n’est pas la première fois et que ce ne sera certainement pas la dernière ». Personnellement, j’ai entendu parfois des petits craquements lors de prise en charge de Marylise (craquements émis par les doigts de pieds en mettant la chaussette ; quel doigt, je ne sais pas, le pied est dans la chaussette) et je le signale, on l’écrit, on surveille. Ce n’est peut-être rien, juste ce genre de craquement comme le corps ou les articulations en émettent lorsqu'on les manipule.

Nous manipulons ces résidents fragiles avec grandes précautions. Mais qui a cassé le bras de cet ex-jeune résident souffrant aussi de la maladie des os de verre, décédé désormais, alors qu'il était très immobilisé (comme toujours) dans son lit ou sur son fauteuil dans la salle de vie ? Personne n'a rien vu. Après enquête, il s'avèrerait que ce résident d'une autre résidence, souvent brusque et parfois violent, soit venu faire un tour ici, sans que nous le remarquions... ou alors sans que nous remarquions son geste (occupés à autre chose, sans doute, 'dans le jus' comme on dit). Certainement pas de volonté dans le cassement de bras, certainement juste de la brusquerie, mais ce n'est qu'une supposition. On ne saura jamais le fin mot de l'histoire. Le cadre investigue, réfléchit et donne des instructions de renforcement de surveillance.

| 'Une journée qui s'achève : encore une que le néant n'aura pas.' Jean Rostand |

Les secondes s'égrènent, les minutes, les heures, l'après-midi progresse, la soirée s'installe, on se dirige à grandes aiguillées de trotteuse vers la fin du cycle, il va être l'heure. Il est somme toute assez tôt. Vers les dix-huit heures. Mais parce que le degré de résistance des résidents est moindre, qu'ils ont besoin de se restaurer, de se reposer, de reposer leurs appuis endoloris... Parce qu'également on ne peut pas faire autrement, nous ne sommes que deux agents pour œuvrer à terminer la journée... Parce que ceci et cela donc, il est l'heure de s'occuper du diner de celles et ceux demeurant dans la salle de vie, et de celles et ceux mis au lit en milieu d'après-midi pour raisons de fatigabilité et de confort, et devant être nourris par la voie normale.

Les cuisines livrent les plats dans leur grande armoire à roulettes. Comme souvent Martin-qui-roule-à-l'envers, et non moins gourmand, les guettent dans le couloir et fait des signes et des sourires aux livreurs qu'il connait depuis longtemps. Il nous faut du temps pour préparer ensuite les assiettes spécifiques des un/es et des autres. Souvent, d'Jamal-du-chaud-soleil se trouvait là dans nos pattes (l'ambiance cuisine, la chaleur, les odeurs) (on pense à toi), Martin se tient non loin (pour le spectacle, ça fait une occupation), Suzy-coquette-pipelette se radine et bavasse avec nous, en proposant de boire l'apéro. « Oui Suzy, que veux-tu ? » « Un sirop de citron ». On le lui sert, on s'en sert un, et tout en trinquant buvant parlant, on prépare les plats.

Ensuite, tout le petit monde de la salle de vie : « À table ! » On met le couvert. On installe les résidents. On les protège avec des blouses et des grandes serviettes. On apporte les plats. Et c'est parti, « Bon appétit », avec cette méthode indescriptible permettant de se trouver partout à la fois. Si !, finalement, il me vient une description métaphorique : « Nous sommes des tourneurs d'assiettes sur tiges dans un cirque ! »..., dont le talent de l'artiste est d'être partout pour qu'aucune assiette ne tombe. Pendant qu'une collègue œuvre avec les résidents de la table, moi (ou inversement) me dirige vers les chambres pour donner à manger au lit aux résidents en chambre. On en a déjà parlé, ces repas durent trèèès longtemps ; d'où aussi l'obligation de ne pas se laisser prendre par l'heure, car à 21:00, fin de la journée, tout doit être fin prêt pour passer le relai aux veilleuses veilleur (il n'y en a qu'un).

Le diner terminé, des résidents de la salle de vie, en capacité de le faire, ont des réactions différentes. Suzy-coquette-pipelette exprime si elle veut être couchée maintenant ou plus tard. Je dirai pourquoi plus loin. Le petit d'Jamal-du-chaud-soleil traduisait souvent qu'il ne voulait pas aller se coucher. Martin-qui-roule-à-l'envers, lui, sitôt le diner terminé pointe du doigt sa chambre, signifiant qu'il veut qu'on le couche.

« Patience, Martin ! ». Il nous faut débarrasser la table, la nettoyer, balayer le sol, laver la vaisselle au lave-vaisselle, la sortir, la ranger. Il nous faut t'emmener à la salle de bains, les autres aussi, vous laver les dents, un coup sur la figure, faire de même avec ceux ayant mangé au lit, vous emmener au lit, vous qui êtes dans la salle de vie, et entreprendre de vous coucher... « C'est du boulot »...

⑧ LE TOP DU TOP
– Le césar du meilleur rendu, pour l'ensemble de sa carrière, est attribué à...

Nelly-comme-un-volcan ! Ses vomissements à répétition vont-ils cesser, des suites de cette proposition faite par une agente ? Peut-être après tout, car cette jeune collègue diplômée aide-soignante arrivée des régions du Nord, entreprenante, volontaire, remuante, exubérante..., toujours partante pour sauver le monde (elle est ex-caporale des pompiers volontaires, c'est dire !, peut-être l'est-elle toujours, je ne sais pas), cette collègue a donc une idée.

Périodiquement, un séjour vacances a lieu dans une résidence adaptée, à vingt-trente kilomètres. Les personnels des pavillons proposent des résidents susceptibles de pouvoir aller y passer quelques jours de dépaysement. Des agents volontaires accompagnent. Le cadre décide, valide ou non. Notre collègue se propose d'emmener Nelly, en 'un pour un', c'est-à-dire en ne s'occupant que de Nelly. L'argumentation développée : ça lui changerait d'ambiance et ça pourrait la faire s'oublier ('oublier sa mère, ses mères fantasmées') et la distraire. Après réflexion, pourquoi pas !?, le cadre valide.

Le jour J, tous les résidents des pavillons partent, avec leurs accompagnateurs et tout le nécessaire, dans les véhicules utilitaires. Nous, dans notre pavillon du foyer, on poursuit nos activités, avec la charge en moins, il faut le dire, de Nelly qui vomit. Pas de nouvelles du lieu de vacances, on espère et on souhaite que tout se passe bien. Il nous revient cependant aux oreilles que des coups de fil de là-bas ont été passés au cadre. Puis poursuivent d'être passés. On sait qu'ils font des sorties sur de beaux sites environnants... Moins de trois jours après être parti, un des utilitaires des résidents, faisant un détour sur la route d'un lieu de visite du jour, vient déposer... Nelly et son accompagnatrice. La collègue et fatiguée. Nelly, elle, est normale. Et son fauteuil et ses vêtements, eux, sont également normaux, autrement dit maculés de salves de vomis. On nous rapporte, mais on le voit bien, que Nelly n'a eu de cesse de vomir partout et tout le temps, parasitant le séjour, les autres résidents, et les accompagnants. Le cadre a ordonné son retour. Pour les autres. Et pour elle. Qu'elle revienne au calme.

Après coup, à la réflexion, il apparait que l'environnement était trop agité pour elle. Elle a ses habitudes dans le calme. Nelly nous occupe et nous préoccupe. Quand la tension redescend et que je la regarde assise, silencieuse, dans son fauteuil, la tête baissée, je pense à ces vers remarqués sur Internet...

« Quand tout va mal | Tu voudrais crier | Mais tu laisses couler | T’en as marre de te débattre | Tu dis toujours que ça va bien | Alors que tu ne montres jamais ton chagrin | Les grandes douleurs sont muettes | C’est pour cela que tu baisses la tête ! | Tu arrives à être gentille | Malgré la douleur ressentie | Mais tout cela tu le vis ! | Souvent, tu as l’impression de ne pas exister | Et de ne pas être vraiment comprise | Tu as beaucoup de courage | Pour continuer à rester aussi sage »... Malgré tout, ajouterais-je ! (extrait relooké perso d'un poème d'Angélique Compte, merci).

| Coucher et après-diner. Bonne nuit ! ce soir il en manque un... |
– Ce matin : CHARLY-LE-CLOWN.


Ce soir au coucher, il en manque un ! Un résident est mort. Un grand homme, un seigneur, un roi (de lui-même). « Un homme est mort | Un homme est mort qui n'avait pour défense | Que ses bras ouverts à la vie | Un homme est mort qui n'avait d'autre route | Que celle où... » (Paul Éluard)... le destin, la malchance l'avait posé. Handicapé mental et surtout physique comme pas possible, et heureux de vivre et joyeux comme j'ai rarement vu. Il en faut beaucoup pour m'impressionner, mais lui, il avait l'immense talent de maitre donneur de leçons de vie (à son insu). Salut Charly, et une sublime éternité pour toi Là-Haut ! « Un homme est mort dont on se souviendra | En dépit de la mort et de l’oubli » (Paul Éluard retouché)...

J'étais absent quand c'est arrivé...
[Temps mort ! Là, assis devant mon ordinateur à me demander quelle forme donner à la suite de ma narration, je marque ce temps d'arrêt et je réfléchis... Et je me dis que je ne vais pas vous raconter l'histoire de cette mort et de son environnement].
Je vais reproduire, ci après, mes notes prises sur l'instant. Telles quelles. Sans les retoucher. Juste des précisions entre parenthèses pour comprendre)...

« DÉCÈS CHARLY. À l’enterrement de Charly, des résidents : Martin, Suzy, Benoît. Charly a-t-il gémi ou quoi ? Benjamin (co-occupant de la chambre) a fait des crises d’angoisse comme jamais. Le soir où il est mort, Charly pleurait beaucoup. Les collègues se sont dit : Qu’est-ce qu’il a Charly à pleurer comme ça ? Mal au ventre ? Comme souvent pour Charly ? C. (agente très qualifiée, croyante) : Je lui ai dit au revoir, je me suis sentie bien, c’était un moment merveilleux. Je l’ai ressenti comme une délivrance pour lui. Décès de Charly à 04:00, découvert par les veilleurs. Le matin, sont là : C. (expérimentée), V. (expérimentée), S. (jeune). S. déjà pas bien, sera en arrêt le lendemain. En arrivant travailler le matin, V. voit que la directrice est là. Elle se dit que ce n’est pas bon signe. Toilette mortuaire réalisée par C. et V. Protection. Choix des habits. Sera rechangé plus tard car Charly se vide par la bouche. Difficulté à trouver un médecin pour constater le décès. Finalement c’est la directrice qui appellera sa collègue directrice de l’hôpital voisin, qui enverra un médecin. Les pompes funèbres viendront chercher le corps vers les 10-11:00 . Une odeur se dégage. Odeur que C. et V. ont senti déjà pendant la toilette et le second habillage. M.-C. (la maitresse de maison, arrivée au travail) parle « d'ambiance glauque » (émotion). Les résidents sont prévenus : Martin se met à rire. Benjamin (co-occupant de la chambre) est tendu, hypertendu comme jamais, il tremble et se crispe. É. (des câlins et des pincements) qui vient voir souvent Charly... arrive. La directrice lui annonce la mort. Elle crie « Non » et la repousse, s’écarte. C'est V. qui la connait bien, pour s’être occupé d’elle de nombreuses années sur son pavillon qui la prend à part et la calme. Sinon M. (un ex-ami de chambre) est prévenu. Un peu malade, sous médicament, il apprend la nouvelle sans trop de réactions. B. (autre ex-ami de chambre) lui, hyperémotif, se montre très touché. Lorsque V. me raconte cela, les larmes lui montent aux yeux. Elle est affectée. Elle parle de l’enterrement où elle est allée, dit au passage qu’il n’y avait pas grand monde, ce qui est normal pour un homme tel que lui qui vivait dans un milieu fermé et qui n’avait que peu de contacts. Elle précise qu’il aurait mérité d’avoir des milliers de personnes. Elle dit qu’on ne peut que s'en trouver changé après avoir connu un tel homme. Charly ! C’est vrai. « Salut l’Artiste » est l’expression qui m’est venue à l’esprit et que j’ai formulée à la personne qui m’a appris la nouvelle au téléphone. Il semble qu’un drap blanc brodé à ses initiales a été mis sur son corps dans le cercueil. Charly ! Maintenant je rentre dans sa chambre et ressens (fortement) que sa place, son emplacement est bien vide. Charly ! Décès dans la nuit du 20 au 21 juillet. Sépulture. Des collègues y vont systématiquement. Moi non. Certains collègues disent ne pas comprendre, par exemple, que des (les) membres de la direction n’assistent pas. Je crois qu’ils envoient des fleurs. Moi je le comprends. Peut-être leur enseigne-t-on en formation de séparer l’affectif du travail. Je suis certain que comme nous, ils sont touchés. Moi, je tiens à tendre une ligne entre mon travail et mon affect. Je ne la tends pas ou assez peu dans mes relations d'assistance quotidienne : place à l'humain. Mais je la tends, juste derrière mes missions et mes horaires de travail. Ça me semble préférable pour mon équilibre. C'est pourquoi je n'assiste pas aux enterrements. Et puis, Charly et les autres résidents disparus, je préfère les garder en vie à l'esprit. »

Voilà, c'est fini ! [La chanson de Jean-Louis Aubert me vient à l'esprit...]

« Voilà, c'est fini | On va pas s'dire au revoir comme sur le quai d'une gare | J'te dis seulement bonjour et fais gaffe à l'amour | Voilà, c'est fini | Aujourd'hui ou demain c'est l'moment ou jamais | Peut être après-demain je te retrouverai | Mais c'est fini... hum, c'est fini » 

On va pas se dire au revoir sur ce quai de gare de la mort, je te dis bonjour pour Là-Haut où tu vas, où j'irai peut-être, et fais gaffe à l'amour ! Mais je m'inquiète pas pour ça, l'amour tu connais.

On continue de vivre, de réagir et de parler (comme on peut). Carmen-qui-dort-et-qui-vocalise ainsi que Marylise-aux-os-de-verre font des crises d'épilepsie dans le périmètre du décès ; elles ne sont que des épileptiques occasionnelles, si je puis m'autoriser. Francis-le-voyageur-des-couloirs n'a plus de copain de rigolade à l'éclater en lui faisant des grimaces ; il se fait agité et fonce dans tous avec son fauteuil. Ça énerve Suzy-coquette-pipelette qui le verbalise... « Arrête Francis ». Au jeune collègue qui lui demande... « T'es triste Suzy du décès de... ? », pas le temps de finir, qu'elle s'empresse de retourner... « Hof, j’en verrai d’autres ». Oui, Suzy, s'empresse de retourner, tu es retournée, et sur le fond, lucide...

| C'est l'extrême fin de journée, aller au lit endormira et soulagera les esprits |

Mais avant cela, encore quelques tâches, auxquelles quelques rares résidents participent. Avec Martin-qui-roule-à-l'envers ou Suzy-coquette-pipelette, on emporte les plats sales dans le local à vaisselle. Ce n'est pas rien. Car il faut prendre en charge le charriot à plat, et le résident dont il faut pousser le fauteuil (pour Martin) et actionner la commande électrique (pour Suzy). Progression dans le couloir jusqu'au local à vaisselle. Exigüe. Faut y faire entrer le charriot à vaisselle, la personne en fauteuil, et nous. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il faut savoir conduire et faire des créneaux. La mission est de placer la personne en fauteuil bien à côté des grands bacs profonds. On lui passe ensuite les plats de vaisselles qu'elle attrape difficilement et qu'elle présente au-dessus du bac, et qu'elle lâche dans l'eau. Ensuite, on met un peu d'ordre là-dedans, sinon ça encombre. À la fin des opérations, on essuie la main souillée du résident, et on s'en retourne, avec très souvent la banane pour le résident la résidente (pas le fruit, le contentement).

« Le boulot n'est pas fini », comme dit Suzy-coquette-pipelette qui apprécie d'employer ce mot, synonyme d'activités valorisantes pour elle, il y a maintenant à s'occuper du planning du lendemain.

Avant de coucher les derniers résidents devant l'être, un des deux collègues de fin de soirée s'occupe du tableau de planning pour demain, avec un résident en capacité de le faire. Il s'agit d'un tableau cartonné plastifié bricolé fait main, installé dans la salle de vie à hauteur de vue des résidents. Il est visuel. Sur des rectangles de scratch sont positionnés chaque jour : un rectangle plastifié du jour (mardi), de la date (10), du mois (avril). Dessous est collé un pictogramme 'Soleil', avec à côté la photo des deux agents du matin. Dessous est collé un picto « Étoile » avec à côté la photo des deux agents de l’après-midi soir. Dessous est collé un picto 'Lune' avec à côté la photo des deux veilleurs de nuit. Également sur le côté droit de ce tableau planning est scratché la photo de la maitresse de maison, présente en semaine, absente le weekend. Et la photo de l’agent programmé, quand c’est cas, pour des activités avec un ou plusieurs résidents (sorties, activités autres...) Pour en revenir aux résidents, en capacité de le faire, nous faisons le tableau ensemble, pour ce qui est photos, du moins. Nous mettons toutes les photos plastifiées des agents sur la table, et nous annonçons qui travaillent demain matin. Le résident la résidente, doit montrer la photo du doigt et, dans la mesure de ces capacités, la coller scratcher sur le scratch du tableau de planning. Et ainsi de suite pour les autres agents de service demain. En général, très grande satisfaction du résident mis à contribution, des postures d'aise et des sourires de contentement. Ils contribuent et s'en sortent bien.

Sonnerie du téléphone, c'est l'heure. C'est la très âgée dynamique sympathique maman du petit Jean-Yves-doudou-rocking-chair-5-octaves qui appelle. Elle le fait tous les soirs pour lui parler. Le rituel est le suivant. Jean-Yves est dans son lit, couché sur le dos, à faire des gestes et émettre des sons. Nous allons à sa chambre avec le téléphone, nous mettons le son, et nous posons le téléphone sur une chaise près de son lit. Alors la maman parle, lui parle, et souvent nous en trouvons Interpelé/s. Sur son visage, on peut voir... des questionnements, de l'apaisement, des sourires... et il rit parfois bruyamment, ce qui contente sa maman. Nous les laissons entre eux. Nous vaquons à nos occupations. Nous retournons chercher et déconnecter le téléphone cinq minutes plus tard...

Nous en profitons pour lui mettre un CD dans le lecteur que la maman a acheté. De vieilles chansons ('La vie en rose') et quelques chansons des années 80. Jusqu'au jour où une jeune collègue a décidé, pour un cadeau, d'acheter du d'jeune. Elle lui a pris du Garou, du Grégoire, du Christophe Maé... Ce qui m'a fait marrer. Je me suis dit que jamais il n'aimerait ça. Sauf que... il se marre à l'écoute de ces tubes. Bravo, ma collègue.

Parfois, souvent, on entend des appels plaintes de la chambre de Martin-qui-roule-à-l'envers, allongé au lit. Prêt à mourir ? On le dirait bien. Je me déplace en priorité, pour m'apercevoir qu'à force de manipuler sa zapette spécial handicap à grosses touches, il a déréglé la télé. Je lui trouve un programme qu'il aime, 'des séries d'amour' (Ah, Ingrind Chauvin), je souris, repose la zapette, et lui fait 'J'aime', à la Facebook, d'un lever de pouce. C'est la première qu'il me fait ça. Il lève doucement son avant-bras, la main, cherche mentalement ses doigts, et pointe difficilement le pouce. On part dans un fou rire commun.

Un peu plus avant, avant l'extrême fin de soirée, ça toque à la porte. C'est un masseur professionnel spécialisé dans le handicap qui vient faire des massages à certains résidents. Il nous est interdit à nous, agents, de masser. Possibilité d'effectuer parfois des effleurages sur certaines parties du corps (pied, bras, jambes, mains) avec des huiles essentielles, mais pas plus, masser reste du domaine des professionnel/les. Bref, le masseur se pointe. Je mets une petite pointe d'ironie ici, car ce masseur d'âge moyen et sympa donne l'impression d'être dilettante. Il lui arrive de téléphoner une demi-heure avant le rendez-vous du soir pour dire « Je ne viens pas ». C'est quand même gênant, car on a préparé le résident pour ça, en position dans le lit, habillé adéquat, le résident va être bien (nous aussi, ça nous contente), et il annonce qu'il ne vient pas. Le plus original, c'est souvent le motif invoqué pour ne pas venir. Plutôt que dire, comme feraient beaucoup « J'ai un empêchement » « Ma voiture est en panne » « Je suis malade »... lui y va souvent d'un royal : « Je suis fatigué ». Faut oser, faut le faire. Et, comme pour ma part, j'avais établi un certain contact avec cet homme, humour, blagues, à la fin je lui disais : « Et si vous veniez quand même !? ». Et il venait. Drôle d'oiseau ! Ça en valait la peine, car un jeune homme super-hyper nerveux qui tremble comme Benjamin-prisonnier-de-son-corps, après l'effet de surprise de ces mains enduits d'huiles essentielles courant sur son corps, après moi de cinq minutes c'est comme s'il avait fumé un pétard : 'aware' le Benjamin...

Vingt-et-une heures s'approche à grands coups d'aiguilles, et souvent deux résidents ne sont pas au lit. Du temps de son existence, petit d'Jamal-du-chaud-soleil faisait de grandes crises nerveuses et de larmes quand on le mettait au lit le soir, surtout l'été, il s'accrochait aux barres de lit, en résistance... Jusqu'à ce qu'il soit compris qu'il ne voulait pas aller au lit tout de suite. Alors, sur la fin, mise en pyjama, et de nouveau en selle sur son fauteuil pour le laisser poursuivre sa soirée comme bon lui semblait. Ça semblait lui convenir, il était calme, et les veilleurs veilleuses le couchaient bien plus tard.

Et puis il y a Suzy-coquette-pipelette. Sauf exception, quand elle est patraque, fatiguée, pas le moral et où elle demande à aller au lit, très souvent elle reste dans la salle de vie avec nous (pour parler bien sûr), et aussi et surtout parce qu'elle a souvent des rendez-vous avec F., un jeune charmant éducateur chargé maintenant de l'animation. Soit il vient sur place, soit elle va dans son pavillon. Ça dure un quart d'heure. Mais pour ce quart d'heure exciting pour elle, elle se vérifie : sa tenue, ses bracelets, ses bijoux. C'est top. Ça fait plaisir. Comme je suis un homme, elle participe aussi de cela avec moi... « Avec plaisir, Suzy, si ça contribue à te faire vivre de bons moments d'échanges et de bonheur, alors pour moi aussi ça le fait » comme il lui arrive aussi de dire, parfois.

Les aiguilles de la pendule sont ponctuelles. Elles se donnent rendez-vous à exactement 21:00 ; quand il est cette heure-là. Pour nous, les agents du soir, la journée est terminée. Ou presque. On écrit nos informations de transmission sur la fiche de chaque résident. On met un mot sur le gros cahier de transmissions générales. Et on salue le veilleur qui arrive. Ce sont principalement des veilleuses. Mais il y a aussi parfois un homme. Avec les veilleuses on détaille souvent, à leur demande, les évènements de la journée pour untel et unetelle, tous et les résidents résidentes ; elles aiment les détails. Avec l'homme, d'âge moyen, aide-soignant, ex-animateur de rues en quartiers sensibles de la région parisienne, ça va plus vite. Du style « N'y'a personne de mourant ? Non !? Alors ça roule ». Je m'entends bien avec lui. Avec ma collègue de soir, on va jeter un œil de loin à tous les résidents résidentes dans les chambres. On entre quitter notre blouse dans le bureau. On en ressort en habits et chaussures de ville. On marche dans le couloir. D'autres débauchent des autres pavillons voisins. On échange quelques mots. On actionne le bouton d'ouverture des portes coulissantes. Et on sort. Dehors, en saison, il fait noir. J'aspire par le nez un grand coup d'air qui me gonfle les poumons. Je lève les yeux au ciel vers les étoiles...



➒ L'INCROYABLE SUITE DE CETTE HISTOIRE DE VIE QUI ME MARQUE À JAMAIS

… 'On actionne le bouton d'ouverture des portes coulissantes. Et on sort. Dehors, en saison, il fait noir. J'aspire par le nez un grand coup d'air qui me gonfle les poumons. Je lève les yeux au ciel vers les étoiles'... Il y en a, mais pas que...

Avez-vous déjà vu des OVNIS ? Moi oui. À deux reprises... Mais peut-être n'en était-ce pas !?

La première fois, je suis en extérieur nuit, en 1987, vers 22:00, à réfléchir en observant le ciel, ce ciel qui m'a toujours fasciné depuis que je suis enfant, et qui me fascine encore aujourd'hui que je suis âgé. Soudainement, je remarque un point lumineux, de la taille d'une étoile, qui progresse lentement et infiniment irrégulièrement, du milieu des cieux vers le haut, un peu selon le tracé d'une courbe de graphique. Je l'observe, surpris, ahuri, captivé, intéressé... pendant quelques minutes... Et puis j'ai été contraint de l'abandonner pour retourner à cette réunion à laquelle je participais. J'en ai touché deux mots autour de moi, et l'on m'a regardé. J'ai consulté les journaux le lendemain. Et oui, d'autres avaient vu aussi. Mais pas d'explications journalistiques.

La deuxième fois, autour de 2000, un peu avant il me semble, je sors mon chien pour sa vidange vésicale avant la nuit. Comme souvent, j'ai les yeux au ciel, et ce que j'aperçois me fait le même effet que dix ans auparavant, si ce n'est plus. Une étoile avec comme une sorte robe en matière de gaz vaporeux. Je ne sais si c'est mon imagination, ou quoi, mais j'ai alors la sensation que mes yeux se font soudain jumelles télescope, et que je vois l'ensemble en plus grand et me happant...

En rentrant, je téléphone à la permanence de France 3 région, pour signaler le phénomène. Et je téléphone au journal local pour le dire également. Le journaliste m'informe qu'il va sortir voir. Et je raccroche. Le lendemain, il y a un entrefilet dans la presse, dans lequel je suis cité nommément ; car mes écrits font qu'on me connait un peu dans l'Ouest où j'habite à l'époque.

L'article explique qu'il s'agit de la comète C/1996 B2 Hyakutake. « À l'œil nu, Hyakutake est exceptionnelle avec une queue de plusieurs dizaines de degré. Son noyau se trouve à côté de l'étoile Polaire ce qui nous permet de suivre la comète toute la nuit. La queue s'étend en vision décalée jusqu'à la Grande Ourse. » Le journaliste cite un opérateur consulté de Météo France, dont une antenne se trouve dans le coin : « J'ai pu également l'observer au télescope grâce au Newton de 210 mm de J.-R. Gilis, il était environ 21:00. À l'oculaire, la région entourant le noyau était vraiment magnifique avec à l'avant de la comète une structure de jets en forme d'éventail. »

Depuis, je suis allé voir sur Internet, et voilà de quoi il était question. Voici la photo publiée... Hyakutake



Il paraît que Hyakutake est passé dans notre Système solaire interne il y a 17 000 ans environ. Que des interactions gravitationnelles avec les géantes gazeuses durant son passage de 1996 étendirent considérablement son orbite. Et que les modifications des coordonnées barycentriques permettent de prédire qu'elle ne reviendra pas avant 70 000 ans environ...

La preuve que non... ou alors c'est autre chose...
Car en ce soir de troisième trimestre 2014, que je sors du foyer et que j'inspire un max d'O2 à m'imploser les poumons, d'un coup la tête me tourne, comme souvent en pareille circonstance lorsqu'on s'hyper-shoote à l'oxygène, qui plus est, alors qu'on est 'mort' ou pas loin.
Et m'apparait ALORS cette semblable étoile lueur ci-dessus, petite, quasi normale, lointaine au début, et puis très vite plus importante et maintenant très grosse, le bas de sa robe venant se positionner, en basse altitude, au-dessus de ma personne.
Le cou cassé, la tête vers le ciel, mon esprit se déconnectant comme lors d'un départ en coma lisse et soyeux provoqué par la lente injection d'un liquide intraveinal d'anesthésie, je me sens partir... tout en conservant une once de conscience...

Je me sens tout tendu, tout en me sentant détendu, les bras au corps, le cou et la tête pointés vers le haut, l'ensemble de qui je suis comme profilé pour limiter les frottements. Mes pieds se décollent. C'est extra-ordinaire. Je me sens monter, comme il m'arrivait de le percevoir en rêve quand j'étais enfant. Je me concentrais, je me crispais et je me disais « Élève-toi ». Et à force, je décollais du sol de quelques centimètres. Sous l'admiration des gens autour de moi. J'en étais satisfait et fier. 'Désir d'élévation humaine et sociale', ai-je lu ensuite dans une revue psy. Ça, c'était en rêve quand j'étais enfant. Ici et maintenant, je ne dors pas, je ne suis pas crispé, je ne me dis rien... Je me laisse emmener. Le noir de la nuit sur terre, mute au gris, puis au blanc, mes vêtements de couleurs se délavent jusqu'à devenir clairs et blanc, il y a de la lumière, comme un vent tiède de vitesse qui m'est agréable à percevoir sur le visage et le corps. On va... Vite. Vite. Très vite... L'Anesthésiste qui me tient au bout de sa seringue, vient certainement de déverser la suite et fin. Je perds complètement conscience...



⑩ POURQUOI CETTE CITATION DE JULES RENARD ?
– 'Le paradis n'est pas sur la terre, mais il y a des morceaux. Il y a sur la terre un paradis brisé ?'

Je suis allongé, mal nulle part, je ne perçois que très peu mon corps, l'esprit embrumé j'ai, et il me semble revenir très lentement. Je vois un visage se pencher sur moi, trouble, me mettre un coup de faisceau lumineux dans l'œil, aveuglement, et j'entends la voix... « Réveillez-vous. Tu m'entends ? Reste les yeux ouverts », ce que j'essaie de faire. « On repasse tout à l'heure. Garde les yeux ouverts ». Oui, je m'y efforce. Difficilement. Et ça en vient rapidement à devenir plus facile. Je suis dans une vaste pièce blanche, avec d'autres comme moi, sur des lits spéciaux. On se jette des coups d'yeux, de loin, on s'esquisse des semblants de sourires, sans rien se dire ; faudrait pouvoir...

Détection de mouvements à l'entrée, une femme un homme, en blanc, s'avancent dans la vaste salle, visitent deux ou trois lits et s'arrêtent au mien. Ils ont l'air plutôt jeunes, sans qu'on ne sache vraiment les dater. L'homme me dit :
– « Alors Jef, de retour... ! »
'De retour' !?!... De quid exactement ? À la vie ? À la conscience ? Et où ?'. À l'expression supposée interrogative de mes traits, la fille répond, en posant sa main sur la mienne : – « C'est normal. Ça va revenir. On te fait emmener en appartement. »

Sur place, je me laisse le temps de m'éveiller, allongé sur le grand lit, la télécommande à la main, devant l'écran large. J'ai la bouche sèche et un début de faim. Il y a ce qu'il faut, à proximité. Je commence à boire et à manger un bout. Ce faisant, je zappe. Facilité. De nombreux réseaux, avec de multi-programmes multi-langues dont on comprend facilement le sens. Finalement, je passe du temps à regarder distraitement les images, avec le son en sourdine. Je zappe sur des canaux spéciaux et vois défiler des scènes de vie de notre Temps, en rapport avec moi. Scènes anciennes et récentes. Je me concentre sur les récentes. Parmi elles, je vois apparaitre, à l'écran, une vaste salle arrondie, augmenté sur son fond d’un espace rectangulaire, avec tout autour : une cuisinette, des toilettes, une salle de bains, un bureau et sept chambres ; et avec aussi une baie vitrée, une terrasse et un espace vert. Je vois aller et venir des femmes en blouses blanches poussant des fauteuils avec des gens dedans... | Ça y est : J'y suis ! | Un flot d'émotions me gagnent, à la vue de ces images de style webcam. Je suis déjà nostalgique de cet endroit où j'ai œuvré, et heureux de me retrouver, ici, là, maintenant, où je crèche ad vitam æternam, depuis un certain temps. Et, oh, bonheur !, puisque je suis ici, il me vient soudain que j'ai des gens à y voir.. Oh, grand bonheur !, ah ça oui...

Toquement à la porte. Je dis d'entrer. C'est Diego. Grand, mince, petite barbe blanche, un peu dégarni, il sourit, patiente une seconde que je me lève, et l'on s'étreint chaleureusement. Je suis heureux de le revoir et lui de même pour moi. Il me félicite pour ce que j'ai fait, je ne vois pourquoi, j'ai fait un travail normal d'humain, me tapote encore le dos, et me dit que, maintenant tout est OK pour les procédures de retour, je peux y aller. – « Merci Diego ».
– « C'est Nous qui te remercions. Allez va, on se reverra plus tard. »
– « Avec plaisir. Sinon, en quelle localisation est le groupe », je lui demande in fine.
– « Pour l'un d'eux, en Ω 130 807. »
Diego, c'est un des Cadres de l'endroit, proche de Qui vous devinez.

Je ramasse mon sac, quitte l'appartement avec lui, parviens dehors, le salue, et je pars à pied. Plus loin, je prends la voie sol-sol aéroprøpulse et je me laisse emmener jusque chez moi. Pavillon bas en milieu ouvert, arboré, je me dirige vers ma porte d'entrée, presse la poignée, entre... tout y est exactement comme je l'avais laissé. Bien content de revenir au calme et à l'insouciance, finalement !

Quelques jours plus tard certainement, difficile ici de se faire une idée précise du cours du temps, je ressors avec mon sac à dos, et j'emprunte immédiatement la voie sol-sol aéroprøpulse, en direction du carrefour multi-directions. On avance vite sans efforts sur ces voies roulantes, et des voies accolées et des appareillages autorisent de plus grandes vitesses, sans un geste. Diego m'a dit « Ω 130 807 », en secteur Oméga, numéro 130 807, j'y vais. Je n'en ai pas pour très longtemps.

À l'approche, je repère le home et je descends de la voie la voie sol-sol aéroprøpulse. Même type de pavillon bas en milieu ouvert arboré. Je m'approche de la porte et consulte le nom... C'est bien cela. Je presse le bouton de mon doigt et j'attends. Rien. Personne... Un voisin sort et me dit :
– « Il n'est pas loin. Il est à la salle », en me désignant la direction.
Je le remercie et je reprends la voie sol-sol aéroprøpulse, maintenant très excité. En peu de temps pour se faire, la salle m'apparait en point de destination finale, j'abandonne la voie et franchis les dizaines de mètres menant à l'entrée... de cette salle de boxe fréquentée.
Émotion, en pénétrant dans cette grande salle équipée d'une dizaine de rings, en pleine activité, tout le monde, sportifs et supporters, s'agitant dans une belle ambiance. Je me faufile en épiant intensément à la recherche de... Mais sans l'apercevoir. Jusqu'à ce qu'une silhouette me saute aux yeux et s'affirme à moi... En boxing shoes, short large, shirt marcel collant à sa musculature, protège-dents, ce combattant de ring, trapu, dans les 1,70, se montre vivace et pugnace contre son adversaire. Mon regard ne peut s'en détacher... Peut-être parce que le boxeur-bis en a marre et que de remarquer mon regard insistant lui donne ce prétexte, il baisse la garde, se place en retrait, me regarde, et ne reconnaissant personne en moi, fait un signe de tête me désignant, à son partenaire. Les bras et gants de l'homme glissent et s'immobilisent le long du corps, son regard bleu, sous halo de sueur, et pas que, accentué de suintement aqueux, se rive soudain au mien, et nous ne pouvons plus dessouder nos regards. Un sourire certainement se dessine sur ses lèvres épaisses qu'il ouvre pour cracher son protège-dent dans son gant. Et d'un geste rapide derrière, il prend comme une position de haka sur ses jambes, et lance ses bras vers ma direction, en faisant « Aaah », rigolard... tout en lâchant le protège-dent que je reçois sur le visage. Le temps de me frotter la joue, que C. s'est agilement faufilé entre les cordes, a sauté au sol, vient se jeter sur moi ; et réciproquement. Nous nous enlaçons, très émus, ne pouvant prononcer que nos seuls prénoms... « Charly » « JeF » !

'Le paradis n'est pas sur la terre, mais il y a des morceaux. Il y a sur la terre un paradis brisé ?'... Il se révèle à moi que Jules Renard fut, en l'occurrence, fort bien inspiré... Et ce célèbre artiste, pas du tout, à moins qu'il n'ait voulu dire le contraire, quand il chantait : « Charly, Charly, t'iras pas au paradis ». ['Charlie, t'iras pas au paradis', Gilbert Bécaud, Pierre Delanoë, 1964 ]. Car Charly est bel et bien là ; dans les deux sens du terme.

Relâchant notre éteinte et, maintenant à faible distance l'un de l'autre, face à face, nous tenant les coudes, Charly me parle et me glisse des mots sur son heureuse existence intemporelle ici. Je l'écoute, j'écoute le son de sa voix, le langage qu'il utilise, mes yeux suivent le mouvement rythmé de ses lèvres, s'ouvrant parfois sur des esquisses de sourires, des sourires et des rires, découvrant de belles dents. Perdu ! J'ai perdu mon langage. Je ne sais quoi dire. Quoi répondre aux quelques questions qu'il glisse dans sa conversation... Alors, je me tais, et il parle, il parle... Il semble tellement heureux de le faire... Et moi, je souris, intérieurement et physiquement. Je souris, je me souris, je lui souris... Après un moment assez long, je ne sais exactement, du moins suis-je porté à le croire, il interjecte « Bon ! », et prend les choses en mains. Il me dit...
– « Je termine la séance loisir boxe, et je t'emmène manger un morceau à mon home habitat ». Suivi de ce malicieux... « Tu verras, ce sera pas de la poche liquide. » Et de cette condition préalable... « Mais avant, tu montes avec moi sur le ring, et on se fait deux trois rounds »...
– « Tu plaisantes, je ne sais pas faire. »
– «  Si ! En bas on l'a fait. » « Allez monte. »
Ce que je fais. On me file une paire de gants que j'enfile. Et moi en tenue lambda et lui de boxe, il commence à me tourner autour, en sautillant, se déhanchant, les bras et les poings prêts à frapper. Obligé de m’y mettre également. Et obligé de m'appliquer, pour ce que j'en ai vu parfois à la télé, car Charly semble vouloir vraiment boxer. À ma gaucherie et à mon stress technique, s'ajoutent soudain ma déconcertation et ma déconcentration quand Charly fonce sur moi en forme d'attaque aux poings, retient sa charge, sautille d'un pas en arrière, baisse complètement sa garde, bras et points se secouant maintenant le long du corps, et tout en continuant de sautiller et en exorbitant ses yeux, se met à me tirer longuement sa grande langue, à la façon des rugbymen en haka. Résultat : je ne suis plus où j'en suis : surpris, presque envie de rire, si ce n'est que je crains de m'en prendre une, juste derrière. Je m'efforce de rester concentré, et ce n'est pas facile. Charly poursuit le combat sous les regards désormais de gens de la salle qui viennent s'agglutiner le long du ring. Je le sens quand même bienveillant. Il y a longtemps qu'il aura déjà dû me mettre une pêche. Elle arrive. Mais pas dans la face. Un coup lourd sur mon flanc, qui me fait me distordre, suivi d'un second coup lourd en plein direct estomac, qui me coupe assez fort le souffle. Relevant la tête, Charly me lance un clin d'œil, et continue de me tourner autour. Réitérant son coup de l'attaque, du sautillement de retrait, bras et gants le long du corps, et grosse grimace avec tirage de langue... je fonce alors immédiatement sur lui, et je lui balance un grand coup... qui tombe dans le vide, eu égard son pas de côté... et sous les rires des spectateurs (« sous vos applaudissements », comme aurait dit Jacques Martin). Charly jubile, le public jubile, moi je jus bile (je m'inquiète). Je parviens à placer quelques coups et je m'en prends plus que je n'en donne ; mais pas trop. Le gars est affuté et a le bon goût de ne pas pousser plus loin. Il fait 'Temps mort' d'un geste des bras et des gants, 'Temps mort' valant 'Fin de la partie' ; et mimant l'arbitre déclare 'Match nul' en me levant le bras, tout en élevant le sien. L'artiste, accroché à mon bras et saluant maintenant le public d'une très basse courbette, me contraint de fait au même geste... Avec plaisir, ce n'est pas la question,, si ce n'est que de me plier si bas réactive la douleur de ce poing pris dans le buffet. Une fois descendu du ring, Charly s'occupe de moi, tout en me parlant...
– « C'était bien, hein. »
– « Moui. »
– « Rappel de souvenirs, n'est-ce pas », cligne-t-il de l'œil et de la voix, en ajoutant... « Attends, bouge pas, que je te tapote le coin de la lèvre avec mon bout de serviette. Ça saigne un peu, c'est un peu tuméfié. » « Ça va revenir sous peu, ici tout se fait rapidement, tu le sais... »
– « Oui. »
– « T'es là depuis combien de temps, Jef ? »
– « Pas très longtemps, je viens de revenir. »
– « Je le sais. On me l'a dit. Mais, avant. Avant que le Vieux t'envoie en mission dans le foyer où j'étais ? »
– « Oooh ! Comment tu parles de lui, Charly... »
– « Je rigole. On peut rire de tout, non !? Y compris de Lui. Et puis maintenant que je suis là, il ne va pas me virer en enfer. Ça ne serait pas sérieux, ah ah... » «  Alors, t'es là depuis combien de temps ? »
– « Depuis la fin du XXe, de l'ère de son fils. » « Je suis mort à ce moment-là, et j'ai été surpris d'avoir été choisi pour ce retour sur terre en préparation de votre départ. » Puis comme pour moi-même... « Peut-être que le Vieux, comme tu le dis, a voulu parfaire de me mettre du plomb dans la tête. » « Je n'ai pas eu d'explications. Et le plus extra-ordinaire, c'est que lorsqu'on te renvoie, on t'enlève toute notion de ta réalité céleste. Tu vis en bas, comme si t'étais dans le prolongement naturel de ta vie... »
– « Je serai peut-être sélectionné aussi. »
– « Qui sait ? » « Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
  – « On se donne des coups... »
– « Pour moi, c'est fini... »
– « Coup d'eau dans le gosier et sur le corps » « Coup de peigne » « Et on y va... »

Nos sacs sur le dos, nous retournons en voie sol-sol aéroprøpulse vers son home habitat... Il y a de l'animation quand nous arrivons. Ça pulse. On dirait que derrière la porte, il y a comme un concert des Stones, en plein riff de 'I can't get no satisfaction', sauf que là ça semble plutôt être du style 'I get satisfaction'. Charly sourit en s'approchant...
– « C'est Alan, me gueule-t-il à l'oreille. »
Pas le temps de lui poser la question, qu'il ouvre la porte et que je découvre un jeune chevelu en train de se secouer comme un malade sur sa guitare. Charly la joue malin. Il tend la main vers le compteur et le met en Off. Le jeune, surpris, sans plus de son, se retourne soudain stoppé dans son élan, avec une expression de poisson dans son regard bleu. Extraordinaire ! Ce garçon est la réplique ado de Charly.
– « Mon fils », me lance fièrement son père. « Et comme tu sais qu'ici tout est possible rapidement, Alan s'est bien trop vite fait ado à ma guise, mais le temps sans fin d'ici, ce n'est pas si important. Et puis, Alan prend ma trace, ah ah !, en se faisant lui aussi pierre qui roule. Lui en Rolling Stones en musique, après moi qui a été rouling stone en fauteuil. Souvent stone et toujours stone. Souvent dur-dur en moi, et toujours dur en structure de pierre de roc.
– « Ah, joli, Charly. »
– « Merci Jef. Toujours le show, comme tu vois, mais avec des mots maintenant. » « Dis-moi, Alan, tu n'oublies rien ? » lance-t-il au fiston.
– « Quoi ? »
Lui désignant sa joue du doigt, il la lui tend, et attend... Le fils, gêné, l'embrasse. On voit Charly fondre littéralement. Il me présente comme étant un bon pote. Je lui tends la main, et nous nous saluons.
– « Ta mère n'est pas là ? »
– « Non, partie avec sa bande. Faut pas l'attendre. »
Clin d'œil de Charly...
– « Je suis cerné par une bande de filles. Si tu savais comme c'est dur. »
– « Pour ne pas changer. », je retourne sans réfléchir.
– « Que veux-tu, les femmes m'aiment. Je n'y peux rien. » « Installe-toi, je sors des trucs et on mange et on boit. »
Ce qu'il fait. Et ce que nous faisons ensemble ; sans Alan, qu'un copain vient chercher...

Nous passons tout le début d'après-midi à discuter. De nos souvenirs...

« …Ah, Les souvenirs | Qui au fond de nos pensées veillent | Et qui par moment se réveillent | Sont un peu comme ces voyages | Que l’on fait seul ou en partage | Au fil des ans, au cours des âges | Ils sont ces incroyables images | Ils s’expriment fort et nous hantent | Et nous poursuivent et nous tourmentent | Ils nous font mal ou nous caressent | Ils sont les cadeaux d’une mémoire | Qui nous racontent des histoires | Faites de jours roses ou noirs |... » [ Julien Clerc, extrait relooké JFP ]

Du bruit dehors attire notre attention. Des voix, des éclats de rire, des salutations... Charly sourit et me montre symboliquement son annulaire gauche où il n'y a pas d'anneau. Cependant je comprends. Je me trouve surpris, sans l'être. S'il a un fils, c'est donc que ce fils a une mère, et Charly une femme. Et il est bien normal que je finisse par la rencontrer, chez elle. Mais je suis surpris quand même. Charly marié, ou quelque chose de cet ordre. Charly uni, serait plus conforme ! À la flamme de ces souvenirs, que nous venons d'évoquer, et peut-être des canons féminins auxquels je le sais sensible, j'imagine cette femme... 'petite brune, fragile et fine, aux yeux bleus' ; si vous voyez à qui je fais allusion. Sans doute fut-ce, avec Marylise, de l'ordre du premier amour, celui dont on ignore qu'il puisse finir un jour, mais qui est temporel, le plus souvent. Amour d'un jour, n'est pas amour toujours, comme aucun proverbe ne le dit, mais c'est ainsi et, là, les circonstances s'en sont mêlées. Avec cette femme que je vais découvrir, d'ici une seconde, l'amour et l'union seront pour toujours. « Merci à toi, Petite, qui est vivante sur terre, d'avoir contribué à préparer à cela... »

À l'ouverture alerte de la porte, je vois une belle joyeuse jeune femme entrer et sourire. Elle est un peu plus grande que Charly, des cheveux roux mi-longs, une peau blanche piquée de quelques taches de rousseurs, des yeux noisette limite jaune, une dentition donnant l'impression qu'il y a plus de dents qu'il faudrait, et grand sourire qui va avec. C'est un joli brin de femme.
– « Mary », me la présente Charly, en le prononçant à l'anglaise.
Pas le temps de me remettre de ma catalepsie provisoire que 'Méry' est sur moi et m'embrasse sur les joues. J'entrevois Charly, observant du coin de l'œil, fier. Il la prend par la taille et il l'embrasse autant qu'elle l'embrasse. Il y a de l'amour, ça se voit. Il échange quelques mots en anglais, que je comprends, parce que toutes langues se comprennent, et qui parlent de moi.
– « Ah ah », plaisante Charly, heureux de son bon mot à venir, « C'est en bas que je me suis familiarisé avec l'anglais. » « À la télé. »
Sourire de ma part.
– « Et aussi avec l'espagnol, l'italien, l'allemand... » « Et même, des fois, Meuhhh, avec la langue de Vaud, ah ha... » « Le suisse montagneux du bout du lac » «  J'aurai pas dû avaler mes glémeux, je suis tout embardoufflé » « Ça te parle ça, hein ? Ah ah... » « Mes glémeux, mes crachats ; embardoufflé, barbouillé. » « Bref, on ne va pas en faire une maladie, on s'est quand même bien marré... » « On se sert un verre avec Mary ? Ou un café, un thé, un pisse-mémé... ? »
Ce que nous faisons, en poursuivant la conversation.

– « As-tu de temps ? », me demande Charly, « Que je t'emmène avec moi. »
– « En bas, on a trois milliards de secondes programmées. Ici, c'est infini. Où va-t-on ? »
– « Se balader. Prends ton sac, je prends le mien. » « On se retrouve, plus tard, Mary ? Love love...»
Il la réattrape par la taille (j'ai l'impression qu'il aime bien le faire), l'enserre, l'embrasse, lui fait les yeux doux comme il sait le faire, et termine par un « Tschüss », in deustch, natürlich, en me clignant de l'œil. Je salue Mary et nous sortons...

Sur la voie sol-sol aéroprøpulse, nous parlons de choses et d'autres, jusqu'à l'échangeur. Changement de voie et poursuite accélérée vers ce lieu inconnu où il m'emmène. À moins qu'on ne se promène, « se balader », comme il l'a dit. Après moins temps qu'il n'en faut pour aller là où je ne sais pas où on va, notre destination semble se profiler, si j'en crois l'endroit que Charly me montre du doigt ; sans rien dire. Éclat de malice et de joie dans les yeux, petit sourire au coin des lèvres, et son index qu'il poursuit d'agiter pour désigner. Me faisant signe, on quitte la voie sol-sol aéroprøpulse et on marche si peu. C'est précisément ici, montre-t-il...
– « T'es prêt ? »

– « Comme on ne risque pas de mourir ici, oui, mais à quoi ? »
Il actionne la sonnette. On attend. Des pas feutrés. On vient ouvrir...

Je ne sais pas si c'est le fruit de mon imagination, mais j'ai comme l'impression de me sentir faire un pas arrière, et de demeurer un temps dans cet état de posture antérieure. Ça dure très peu. Le temps que mon neurone se secoue. Et que je trouve le contrôle mes émotions face à la délicieuse Joëlle qui s'avance vers moi et que j'accueille dans mes bras. Elle vient s'y blottir. J'enserre son corps frêle. Et elle pleure. Moi, pas loin, je suinte. Charly, à côté, s'essuie un œil. Relâchant mon étreinte, je prends le visage de Jo dans mes mains, et de mes pouces lui essuie ses larmes, en la regardant en riant. Sur son visage se dessine un sourire, un très beau sourire, alors que ses lèvres bougent pour produire ces mots...
– « Je suis bête, non !? » « Et surtout sensible. »
– « Je t'adore comme tu es. »
– « Venez » « Entrez », nous invite-t-elle, Charly et moi. « Asseyez-vous. » « Je vais chercher du monde... »
Sur le canapé blanc, nous nous posons, et Charly hilare se tourne vers moi et, levant le bras et la main, et m'invitant à faire de même, vient frapper ma paume.
L'homme de Jo entre avec deux fillettes. Lui est grand, mince, brun, une barbe courte. Les deux filles semblent jumelles et espiègles, avec leurs couettes, leurs yeux rieurs et leurs petits nez. Elles sont en jupes courtes, et l'une comme l'autre ont les genoux égratignés...
– Voici Joël, comme moi, et nos deux coquines Jo-Anne et Jo-Line.
On s'embrasse tous et on se sert la main entre hommes.
– « Qui c'est ? », demande les filles.
– « Charly, vous le connaissez. » « Et ce grand Monsieur (1.82 sous la toise), c'est un AMP.
(Acronyme signifiant : aide médico psychologique).
– « C'est quoi, ça ? »
– « Un aide de malades personnes. » « Un nounou pour de grandes personnes qui en ont besoin. » « Ça te va, Jef ? », ponctue Jo, habilement, mettant fin à la série des questions, et ouvrant vers moi...
– « Parfaitement. » « Un nounou. » « Un nurse... »
Et Charly malignement de poursuivre...
– « Un n'aidant. Un nettoyant. Un nourrissant. Un nippant dénippant. Un négociateur. Un super Nanny. Un Nanny McPhee. Un Naguy animant. Un n'homme-à-tout..., quoi, ah ah ah. » – « Un aimant, aussi », fais-je pour le bon mot à double sens.
Je regarde Jo qui se marre. Elle est jolie, Jo, avec sa coiffure brune mi-longue, son regard tendre brun verdoyant, et son fin visage à nez droit. Son sourire semblant toujours en retenue surligne son cachet charmant de femme timide et effacée. De taille moyenne ++ (comme il pourrait s'écrire, en bas, en transmissions), elle est de corps mince et bien proportionné. Sa peau est blanche.
– « On te dérange pas ? », je lui demande.
– « Non, regarde ce que je faisais... », retourne-t-elle doucement en me désignant ce fauteuil.
Nos regards se portent sur ledit fauteuil où siège un ouvrage au crochet en cours de tricotage. Ça me fait sourire d'aise, parce que je trouve que ça lui correspond vraiment. Je l'imagine bien aussi s'occuper à une autre activité artistique solitaire. Mes yeux balaient tout autour. Sans doute lit-elle dans mes pensées, ce qui est fort possible ici, attendez d'y venir et vous verrez, parce qu'en me voyant poser le regard sur ce mur, elle précise...
– « Oui, c'est mon œuvre, si je puis dire... »
Une grande toile, peinte en style semi-moderne, où l'on distingue des formes, principalement assises, quelques rares debout, en blanc, le tout étant très coloré et joyeux. Mon regard se scotche sur l'œuvre, mes yeux s'embuent, et j'aimerais alors avoir virtuellement en mains du scotch pour recoller et du scotch à boire pour m'anesthésier. C'est vraiment très réaliste, très poétique, et très optimiste ce qu'elle a fait. Je me retourne vers elle et, de la main que je porte à mes lèvres, je lui adresse un baiser. Son mari regarde, amoureux et fier de sa Jo. Charly verse une larme. Je le sais, nous le savons, il est toujours et pour toujours très sensible le garçon...

Et puis, à trois, nous demeurons encore assez longtemps en conversations. De tout, de rien, de ce qui nous préoccupe... Eux, moi, le ciel, la terre. À un moment, il m'est demandé...
– « Comment ça va sur terre ? »
Pfouu... Que répondre à ça sans plomber l'ambiance !?
Alors, j'y vais de ces vers...

« Comment ça va sur la terre ? | Ça va, ça va bien. | Les petits chiens sont-ils prospères ? | Mon Dieu oui merci bien. | Et les nuages ? | Ça flotte. | Et les volcans ? | Ça mijote. |Et les fleuves ? | Ça s’écoule. | Et le temps ? | Ça se déroule. | Et votre âme ? | Elle est malade | Le printemps était trop vert | Elle a mangé trop de salade. »  [Jean Tardieu, écrivain poète, 1903-1995]

– « Tout est vrai », je précise. « Sauf pour mon âme que je ne nourris pas qu'à la salade. »
– « Aussi avec du saucisson et des petits gorgeons !? », présume Charly.
– « Tu prés-humes très bien. »
– « Ah ah... En parlant de ça... »
Sur ce, il nous active et réactive les filles, en train de jouer tranquillement dans un coin...
– « … Ça vous direz, les Petites, qu'on aille tous au resto ce soir ? »
– « On n'est pas des petites ! »
– « Ça vous direz, les filles, qu'on aille tous au resto ce soir ? »
– « Ouiii, au MacDieu. »
– « Noon... On va aller ailleurs. » « C'est OK, Jo et Jo ? » « Et toi, Jef ? »... Alors j'interønde Mary et Alan, qu'ils se mettent en moove quand ce sera l'heure, et on ira...

… C'est chouette, là où nous nous retrouvons tous : Mary, Alan, un pote, Jo et Jo, Jo-Anne, Jo-Line, Charly, et moi. Nous nous y sommes tous parvenus, à l'heure dite, en voie sol-sol aéroprøpulse, et le temps de terminer les fins de bavardages ainsi que la faim vont nous faire entrer.

Façade typée, teintes ocre et blanc, des colonnes, de grands pots-jarres plantés d'arbres de soleil et de feuillus, c'est beau et convivial. Nous entrons. Très vaste salle profonde, assez haute de plafond, si je puis dire, car ce n'est pas véritablement un plafond. Un décor intérieur dépaysant et une lumière tamisée inclinant au repos des yeux et de l'esprit.

Une très belle jeune femme typée, vient à nous et nous parle...
– « Soyez les bienvenus au Tajinier. » « Suivez-moi, s'il vous plait, je vous installe à la très belle table ronde du fond... »
Ce disant et ce faisant, je vois Charly qui cligne de l'œil ; sans me rendre compte de plus. Nous emboitons le pas de cette très belle femme brune, au gros ventre rond de celle qui porte un enfant... Ses hanches se déhanchent, le bas de sa robe volète au rythme de ses pas, plus haut, ses cheveux volètent également, elle est vraiment très belle et séduisante. Et que dire du cadre !? Ceci. Que nous nous trouvons dans un décor de grande tente berbère du désert, reconstitué dans ce grand bâtiment ; la raison pourquoi il n'y a pas véritablement de plafond, me dis-je l'esprit un peu embrouillé.

Et il y en a du monde sous ce soleil, ça parle, ça rit, ça mange, ça boit, ça se déplace pas mal, car c'est un resto de spécialités à volonté.

Nous nous asseyons tous à la table, commandons à la dame des apéros, des sirops, des olives, et nous commençons (continuons) de parler et de rigoler. Charly s'en donne à cœur joie, moi de même qui ne suis jamais le dernier, et près de moi Joëlle s'appuie et me prend la main. Je la lui soulève et la porte à mes lèvres. Elle respire le bonheur, là, ici, près des amis, de son mari et de ses petites qui foutent le souk (c'est approprié) ; Jo, le mari, les calme gentiment. Quant à Alan, près de Mary, sa mère, il fait du pouce sur son cellulaire interøndes en se marrant avec son pote qui fait de même. Mary les bouscule de l'épaule en riant.

Après quelques coups, quelques rasades, et déjà bien trop d'olives ingurgitées, au regard du festin qui nous attend, il va falloir se lever pour aller couscousser tajiner corne-gazeller au buffet... Mais c'est sans compter sur Charly... qui nous fout soudainement la honte...

Se glissant des doigts dans la bouche, il balance un grand coup de sifflet sonore qui retentit dans le restaurant. Toutes les conversations cessent d'un coup, et tous se retournent vers nous. Joëlle pouffe, Mary secoue la tête d'un air de dire « Il est fou, mon mec », moi je suis gêné. Mon regard balaie la salle.. Je tombe sur cet ancien, amusé, en train discuter avec des proches, assis dans un recoin semblant propre à la direction. C'est l'ex-patron, à ce qu'on m'a dit, puisque maintenant c'est le fils qui a repris. Je lui trouve comme un air de déjà-vu. Et je tombe sur cette table de douze, ou treize, je ne sais pas exactement, que des hommes, avec celui du centre, rayonnant, avec ses cheveux longs et une barbe ! Il nous fixe avec un petit sourire. Pas le temps de m'attarder, que Charly balance un second coup de sifflet, en direction de cet espace ouvert, près d'un des buffets de victuailles, accolé au mur, d'où entrent et sortent les personnels pour les bons soins du service. Dans le passage, de trois quarts dos, un homme...

… Qui se tourne vers nous et met en marche... De moyenne taille ++, le cheveu court, mâle velu, le regard noir terriblement expressif, son sourire d'enfer, ses dents du bonheur, ses yeux s'inondant maintenant de larmes de Méditerranée, il se rapproche... Je... ! Oui mais quoi, je !?... Complètement ailleurs, je ne sais où, certainement là, la respiration irrégulière, des gouttes de pluie intérieure plein les yeux, je me lève, chancelant, faisant des efforts pour honorer ma position debout, et surtout la leur... Il se rapproche, s'approche... Je tiens debout. Joëlle se lève, tout près. Et aussi Charly. Nous nous prenons tous les trois par les épaules... dans l'attente imminente... D'jamal vient alors s'épauler s'enserrer à nous,en quatrième. Nous bouclons le cercle, soudés, fronts contre fronts... avec venant s'accoler derrière nous, Mary, Samira la femme enceinte de d'Jam, Jo, les enfants,... et nous pleurons et nous rions...

« L'impossible c'était d'en revenir entier | Avec une langue pour parler, une bouche pour chanter | Des lèvres pour embrasser | Des oreilles pour écouter, des yeux pour voir | Des jambes pour danser, des mains pour caresser | Des bras pour construire, une tête pour rêver | Un cœur pour aimer… | Nous parlerons, nous tous | Nous chanterons, nous danserons | Nous travaillerons, nous dormirons, nous rêverons, nous espèrerons, nous aimerons, nous vivrons… | Nous aurons fait l'impossible… »



Citation de fin | D'après le texte d'Emmanuel Courcol, scénariste cinéaste du film 'Cessez le feu', 2016 |

REMERCIEMENTS

Il m'aura fallu cinq ans pour venir à bout de ce livre, au bout de ce livre. Il m'a fallu tout ce temps parce que je ne parvenais pas à durablement me concentrer sur ces épisodes de vie que je décrivais. J'écrivais sur de la 'Matière vivante', si je puis dire : ces résidents, mes collègues, moi, et ça me demandait des efforts pour peindre, au petit pinceau, toujours au millimètre, des faits et des états d'esprit, au détail près. Très souvent j'en ressortais fatigué, physiquement et moralement. Mais j'ai fini par venir à bout de ce livre, au bout de ce livre, ce dont je ne doutais pas, parce que je savais que j'en avais l'obligation et que j'en aurai la ténacité. Désormais, voilà c'est fait.

J'aimerais maintenant faire des remerciements...

Je remercie mon épouse Gény qui m'a dit, alors que j'étais las de mon ancienne vie, que j'avais largué mes affaires, mon affaire, et que j'avais envie de me reposer l'esprit : « Et pourquoi n'enverrais-tu pas une demande d'emploi à un centre d'accueil de personnes handicapées. Je suis certaine que ta personnalité pourrait les intéresser. » Ce que j'ai fait.

Sur ce, je remercie ces deux personnes qui m'ont recruté : lui, le cadre socio-éducatif, Yohann ; et elle, la directrice, Nathalie.

Je remercie toutes mes charmantes et charmants collègues avec qui j'ai travaillé.

Et je remercie SURTOUT, toutes les résidentes et résidents dont j'ai eu à m'occuper... et qui, à leur manière, se sont bien occupés à faire de moi un être meilleur.

JeFpissard

L'AUTEUR /E

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