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High society Suisse 1970. Les 2 parents d'une famille de 5 sont tués dans leur chambre à l'étage. Il faudra 15 ans pour résoudre cette affaire de people, fric, hippies, de Montreux à San Francisco. Qui a tué les Muller ?

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Les polars et thrillers

LES TROIS VIEUX QUI NE VOULAIENT PAS ÊTRE PRIS POUR DES CONS

JeFp.

couverture du livre 01LES TROIS VIEUX QUI NE VOULAIENT PAS ÊTRE PRIS POUR DES CONS



LES TROIS VIEUX QUI NE VOULAIENT PAS ÊTRE PRIS POUR DES CONS
Roman de JeFp.
En lecture libre | texte intégral

Avertissement ! Ce roman n'était pas destiné à la publication, MAIS à des membres de la famille et à des amis. Il entraine, dans une histoire inventée, trois personnes de la vie réelle présentées dans le roman sous leurs vrais noms, leurs vraies descriptions physiques et psychologiques. ET, à force, devant le succès de cette histoire, j'ai choisi de le publier officiellement sur les grandes plateformes de vente, sous le titre de 'Bob l'Amerloc, Trois potes dans une affaire d'État' (roman + dossier de complément). CECI ÉTANT, je publie ici le roman familial en VERSION GRATUITE. Lisez et faites connaître...



001 | – Lâchez-moi, bordel de merde, bande de cons. Puisque je vous dis que je n’y suis pour rien dans cette affaire. Arrêtez de me tirer…
– Monsieur s’il vous plaît ?
– … par la manche. Et puis lâchez-moi tout court, merde à la fin.
Grand énervement du type que le service de sécurité vient de piquer dans la grande surface et qu’il a contraint tant bien que mal à le suivre jusque dans le PC de sécurité pour une fouille en règle, des aveux et pour l’interpellation administrative, voire plus.
Le type : Robert Pénissard, retraité, un mètre soixante, un air de fouine sauvage (plus d’allure que la domestique), ancien maigre, que l’âge a fait un peu forcir et se voûter. La météo n’étant pas terrible en ce moment, Pénissard est vêtu d’une parka avec de grandes poches. D’après ses dires, il est venu acheter des ustensiles de pêche parce qu’il est pêcheur. Le hic est qu’il ressort les mains vides, et avec une de ses poches chargée d’un truc de valeur, ce qui l’a fait sonner au portillon. De son accent et de son phrasé de Parisien râleur, Robert Pénissard, dit Bob l’Amerloc, jure ses grands dieux que ce n’est pas lui. Ce que les agents de sécurité ne croient pas un instant. Et Allah sait s’ils ont l’habitude de ce genre d’allégations, les agents de sécurité.
Or si Bob est un homme calme d’ordinaire, quand un trouble se présente, il ne maîtrise pas ses nerfs. Il impulse ; c’est un impulsif. Il explose ; c’est un explosif.
Là, présentement, il est rouge, il est hypertendu, et il se débat contre le big agent de sécurité, sous l’œil de son collègue placide qui, lui, essaie de tempérer par des paroles de raison. Mais au lieu de s’arrêter et de discuter, Bob n’entend pas, il gesticule dur et il jure. Il monte en puissance. D’autant que le king-kong de la sécurité veut le palper. Et Bob n’aime pas se faire peloter par des hommes.
– Tapette, lui hurle Robert.
Il parvient à se dégager et esquisse un mouvement de fuite vers la porte. L’autre armoire à glace de sécurité se glisse devant. Robert se retourne aussi sec et se retrouve face au King-Kong costume cravate, très vénère, qui tend les bras pour le rattraper.
Coincé, Bob y va à l’instinct.
Dans l’élan, comme il l’a vu souvent faire au foot à la télé par les tireurs de coups francs, il balance sa jambe en arrière et la rebalance aussi sec droit devant pour réussir le meilleur tir de coup (pas très) franc qu’il ait jamais réalisé. À la télé : une balle à frapper. Ici : deux. Le coup de pied de Bob va violemment s’écraser, avec le bruit qui accompagne, dans l’entrejambe du goal qui encaisse. Sa tête se vide de son sang qui file en bas ; il devient blanc, tandis qu’il perd d’un coup cinquante centimètres de taille en s’affaissant jambes écartées, genoux rentrés, les deux mains sur sa douleur ; voulant crier et ne le pouvant pas ; aucun son ne vient. Se trouvant surpris de tant d’efficacité, Bob regarde ses chaussures, se disant qu’il a bien fait de mettre celles-ci ce matin ; de bonne qualité, souples à l’intérieur et fermes à l’extérieur. Mal lui en prend de marquer ce temps de réflexion. Car en professionnel, entraîné aux pires situations, l’agent de sécurité aux couilles bleues, bientôt violacées, se relève au prix d’un grand effort, et assène un magistral coup de boule à Robert Pénissard. Qui part grave dans le coltard.

002 | Obligés d’appeler les secours car Pénissard ne se réveille pas. Les sapeurs-pompiers viennent et la police est prévenue.
Prise en charge du dormeur qu’on appareille, transfert dans le fourgon ambulance, et direction les urgences. En route, sirènes hurlantes, Robert reprend conscience. À l’hôpital, on lui scanne les os du crâne et le cerveau pour en voir l’état. Une fêlure de l’os frontal au-dessus des yeux, mais rien de plus, ça se ressoudera. Rien à l’encéphale.
– Bon pour le service, dit l’interne.
On demande à Bob de se surveiller, deux trois jours. On le médicamente. Et apte à sortir.
Ce qu’il fait. Accompagné. Par deux policiers qui l’embarquent pour le commissariat.
Là, on l’interroge efficacement mais gentiment, eu égard à son état de blessé, son âge, et son teint blanc translucide. Il n’a plus beaucoup la force de l’être, Robert, lucide et révolté. Il s’en fiche. À la question :
– Coupable ou pas coupable ?
Il répond :
– De quoi ?
Dans la conversation, on demande à Bob s’il veut qu’on fasse prévenir quelqu’un ? Il répond tout d’abord :
– Je sais pas.
Puis il donne un nom et un numéro de téléphone.
L’interrogatoire se poursuit…
Une fliquette revient dans le bureau et dit que le numéro ne correspond à rien. Robert tente un effort de mémoire et accouche d’un numéro similaire avec des chiffres de fin inversés. La donzelle repart, agacée.
Pour la suite de l’interrogatoire, ce sera plus tard. Robert est hors service. On le reconduit dans la pièce fermée d’où on l’a sorti pour questionnement. Et le temps passe…

003 | L’homme qui arrive au commissariat est grand : 1,90 mètre ; massif : 110 kg ; il a une grosse voix et il parle fort. Il a cinq ans de plus que Robert. Et il est son ami depuis longtemps.
Qui est-il ?
Jean-Claude Giraudon, dit Grandji. Retraité, bien sûr. Ex-infirmier psychiatrique. Calme et posé dans sa façon d’être, réfléchi. Dans l’exercice de son travail, sa stature et sa voix suffisaient pour ! Les collègues femmes l’appelaient quand elles se retrouvaient en situation de tangage avec des patients. Lui arrivait alors, tranquille, et y allait sans forcer d’un : « Alors qu’est-ce qu’il se passe ici, il y a un problème ? ». Retour au calme. Terminé.
Bob et Grandji, Robert et Jean-Claude, se connaissent depuis leur jeune temps qu’ils ont passé à Châteauroux. Ils ont côtoyé Depardieu. Si Bob aime la pêche et le vélo, Grandji, lui, aime le basket qu’il a pratiqué lorsqu’il était maigre et jeune. Maintenant, il fait du vélo à haute dose pour son âge, bien qu’handicapé par un problème de vessie, et titulaire d’une hanche en titane qu’il a gagnée après être passé par-dessus le vélo, à cause d’un nid-de-poule qui trouait la route. Bien esquinté le garçon, mais il persévère. Il a du mental. Et de l’appétit. Tout le temps en train de se demander ce qu’on va manger et à quelle heure ? Un GarganGruel des temps modernes, en quelque sorte. Rabelais ne le renierait pas. Grandji a une autre particularité. Il est d’une très grande distraction. Capable de s’arrêter dans un rond-point sur la route, pour réfléchir ou regarder quelque chose, et se trouve surpris de se faire klaxonner. Espérons ne pas être confronté à pareilles situations dans le cours du livre ; parce que c’est flippant.
Ayons confiance…
Pour l’heure Jean-Claude Giraudon entre dans la salle où Robert, patiente, s’emmerde, se fait du mauvais sang… en compagnie arrière d’un fonctionnaire de police.
– Salut Bob.
– Ah c’est toi ?
– On le dirait. Tu vas bien ?
– Mal au crâne. Et je suis flagada.
– Je viens te chercher. Ramène-toi, on rentre.
– Ah bon. Je ne vais pas en prison ?
– C’est arrangé, je t’expliquerai.
Bob se lève péniblement, envahi d’émotion, étreint Jean-Claude et ne serait pas loin de verser une petite larme. Son sommet de crâne douloureux arrive au torse de Grandji. Jean-Claude le prend dans ses bras. Suite à quoi Bob se ressaisit et fait un pas arrière. Faut pas déconner, tout de même, lui Bob l’Amerloc, ex-copain de Depardieu, un dur comme lui. Pénissard se dresse comme un coq, se gratte la gorge et lance à Jean-Claude, tout aussi bien, et principalement, au flic se trouvant derrière :
– Bon les filles, on y va ? Je crois que l’employé/e de ménage veut passer l’aspirateur.
Et il sort d’un trait, suivi de Grandji et du flic qui reste à distance. À l’entrée, il salue tout le monde très poliment. Grandji en est gêné :
– Au revoir Messieurs-Dames, merci pour la chambre. Vous aérerez, j’ai lâché une perlouze. Plus plates excuses de Jean-Claude Giraudon, en son nom et celui de son pote. Les deux hommes montent en voiture, direction le domicile de Grandji.
Pas un mot échangé dans la voiture. Bob boude. Grandji respecte.
Arrivé sur place, le mutisme se fissure. Un peu. Puis un peu plus. Jean-Claude laisse venir… Et il vient tant bien que mal. Robert décrit ce qu’il s’est passé, de son point de vue, et dit ne pas comprendre comment il en est arrivé à devenir voleur. Jean-Claude se fait apaisant :
– Tu es fatigué. T’as été sonné. Il faut que tu te reposes. Ta femme est en cure, on ne va pas l’inquiéter, on va faire silence. Pour ton affaire je t’expliquerai demain…
Cela dit Grandji, lui, a une affaire qui le préoccupe.
– T’a faim Robert ?
– Nan.
– Qu’est-ce que tu veux manger ?

004 | « Explication demain », avait dit Jean-Claude. Et voilà que c’est aujourd’hui…
Réveil laborieux de Robert Pénissard qui a mal au casque. Grandji s’emploie à le lui enlever en lui donnant un médicament à avaler.
– C’est de la merde ton truc. T’as pas un cachet qui pétille ?
– Rappelle-moi ce que tu faisais comme travail ?
– Imprimeur. Pourquoi ?
– C’était juste pour vérifier si tu t’y connaissais mieux que moi en médocs.
– Ah oui. Aïe.
Robert a mal, surtout quand il rigole.
Il éprouve de la difficulté à avaler. Pourtant il le fait. Puis il attend…
Grandji le regarde sans rien dire et installe le nécessaire pour le petit-déjeuner… de Robert. Car lui a pris le sien depuis belle lurette. Il se lève toujours très tôt. Vers les cinq heures trente. Il n’y peut rien. C’est tout le temps comme ça. Pendant que Robert biscotte et boit chaud, lui l’accompagne en buvant un café. Un grand. Robert semble être tout à sa collation du matin, il a de l’appétit, mais on le sent ailleurs. Comme l’impression qu’il a envie de parler, mais qu’il ne veut pas commencer le premier. À moins qu’il n’ait pas envie de parler, mais qu’il ait envie de paroles. À écouter. Envie d’entendre… ce que Jean-Claude doit lui dire.
Après un moment Grandji s’exprime :
– Je vais aller faire des courses pour midi. J’ai envie de faire un gigot d’agneau avec des fayots. Qu’est-ce que t’en penses ?
Pas le temps de répondre que ça sonne.
– Ah putain je suis en pyjama, je me planque dans la chambre.
– Parce que t’as peur que ce soit les flics, ah ah ? vrombit Grandji de sa grosse voix. Avant de se raviser. Excuse-moi.
Bob ramasse son bol, le flanque dans l’évier et file en chambre, contrarié. Grandji ouvre. Bob entend que ça parle. C’est un homme. Ça discute. Ça dure. Un peu. Puis le silence. Et des bruits. Des plaintes : « Aïe putain. Salaud… »
Puis à nouveau des paroles, des pas dans le couloir. Et un « Allez salut. »
La porte d’entrée qui se referme.
Robert sort de chambre et épie. Il voit Grandji qui revient de l’entrée, en boitant ; rien d’anormal à ça, il boitait avant d’avoir sa prothèse de hanche, et il boite maintenant qu’il l’a ; rien d’anormal donc, si ce n’est qu’en plus il se tient le bas du dos. Bob sort et dit :
– Qu’est-ce qui se passe ?
– C’est ma piqûre du matin. C’est un copain, ancien collègue d’hôpital. Il s’arrange tout le temps pour me faire mal et ça le fait rire.
– Ah c’est ça. Vous jouez à des jeux cons. Vous avez quel âge ?
– C’est lui, c’est pas moi.
– Oui mais tu l’encourages.
– Peut-être bien.
– Bon dis donc, Jean-Claude, c’est bien beau mais t’as pas un truc à me dire ?
– Un truc ? Oui… À moins que tu préfères des frites avec le gigot d’agneau ?…
… Bob a la moutarde qui monte. Gonflement des ailes nasales. Filet d’air pulsant du nez.
– Écoute Jean-Claude. Mon histoire d’hier…
– Oui j’y pense Bob. Je vais faire deux trois courses et je t’en parle en revenant. D’ici-là, je te laisse te laver, te raser, t’habiller…
– Tu fais chier.

005 | Plus tard, la préparation du gigot se faisant sur le tournebroche, Grandji dit à Bob :
– L’infirmier de ce matin, il habite en face de chez Philippe. C’est un Tamalou. C’est grâce à lui si j’ai pu aller te chercher.
– C’est quelqu’un d’important un Tamalou ? Je n’ai jamais entendu parler de cette fonction, ni de ce mot, et pourtant je fais des mots croisés.
– Oui Robert, c’est quelqu’un de très important un Tamalou. Et d’ailleurs j’en suis un.
Yeux de merlan frits de Robert qui lève la tête vers Grandji, interloqué.
– C’est une franc-maçonnerie ?
– Mieux.
– Ah ouais ?
– On est une bande de vieux en association, les T’as-mal-où ?, et on se fait des bouffes et des voyages régulièrement.
Déception et montée de rancœur vers la cervelle et le crâne de Bob qui n’en ont pas besoin. – T’es vraiment un enfoiré, pointure président.
– J’en suis pas le président, Robert.
– De tes Tamals-machins-trucs je sais pas, mais des cons je suis sûr.
– Tu me files le pinceau Robert ?
Il le lui donne. Jean-Claude le trempe dans l’huile qui coule du gigot broché, et badigeonne la bête. Il commence à faire chaud près de l’agneau.
– J’allais donc te dire que mon copain Philippe a un fils flic, et que c’est lui qui arrangé l’affaire. T’as fait une connerie, Robert, en cassant les burnes de l’agent de sécurité. Et eux ils en ont fait une en ne prenant pas plus de précautions avec toi. Surtout sachant de qui tu es.
Incompréhension et éberluement de Bob.
– Qu’est-ce tu veux dire ? De qui je suis ?….
– Que t’es un vioc.
– Je te remercie. Poursuis.
– Faut dire que, d’après ce que je sais, tu ne leur as laissé le temps de rien. Sur le fond de l’affaire, en regardant les enregistrements des caméras de sécurité, il apparaît qu’un type t’a glissé le truc dans la poche. Avec l’intention de le récupérer après les caisses, selon toute vraisemblance. Tu n’étais pas censé déclencher l’alarme, quoi que, car le type avait faussé l’antivol. Mais il devait se méfier. Car t’as sonné au portillon et il s’est volatilisé.
– Ah putain l’enfoiré de mes deux, éructe Bob, énervé, en se frappant le front du plat de la main.
Mal lui en prend. Il manque tourner de l’œil sous l’effet de la douleur.
– C’est qui ce mec ? finit-il par demander, très grimaçant. Ils ont des infos ?
– Je ne crois pas. Mais le fils de Philippe peut nous en dire plus.
– Ça m’intéresse.

006 | En soirée, Bob et Grandji sont à l’apéritif chez Philippe et Josiane. Josiane a sa petite chienne Swany sur les genoux. Une canichette noire. Philippe montre à Robert ses productions d’artiste à la retraite. Il fait des tableaux avec des brins de paille. Chapeau ! Des boissons sont servies. De même que des cacahuètes et des olives.
Coup de sonnette. Swany jappe et remue la queue. Josiane va ouvrir et embrasse son fils. Le flic entre, étreint son père, serre la main de Grandji qu’il connaît, reconnaît et salue Robert qu’il a vu à la télé ; des écrans de sécurité de la grande surface. Tout le monde se rassied. Swany fait son job en venant renifler l’aine de Robert, avant de se faire rappeler à l’ordre ; et de reprendre sa place sur les genoux de Josiane. Robert est tout ouïe. Mais c’est visuellement que ça va se passer.
Le flic met la main à sa poche. Et en extrait une boîte de pastilles. La gorge le gratte. Il l’ouvre, en prend une, la suce… « Non merci papa », retourne-t-il à l’offre d’apéritif de son père. Il ne prendra pas d’alcool. Juste un jus de fruit, après la pastille, comme ce monsieur ! Robert est au sans alcool depuis longtemps et il s’y tient. « Par contre, ce ne serait pas de refus pour une pastille, si c’était possible ? »…
– Ah très aimable. Je vous remercie.
Et le voilà qui suce aussi. Serait-ce pour faire du lien. Il y aurait peut-être de ça. Grandji mange des cacahuètes. Et des olives… Ça diminue. Avec tout cela, impatience tout de même, car l’affaire n’avance pas. Ah si, peut-être ! Le flic remet la main à sa poche et en sort des photos qu’il pose sur la table.
– Je ne sais pas combien il y en a, lâche-t-il alors qu’il y en a peu et qu’on peut les compter. Tous se penchent ; y compris la chienne dans le mouvement sur les genoux de Josiane ; et découvrent : l’image de Robert Pénissard en train de regarder un objet du rayonnage, avec derrière lui un homme qui a la main dans sa poche, dans la poche de Robert. La photo n’est pas nette, les autres non plus, mais suffisamment pour distinguer. Robert trépigne sur son fauteuil, impatient. Il avale son reste de Valda, toussote et boit une gorgée pour faire passer. – Je peux ? demande-t-il au flic en esquissant un geste pour prendre la photo et la regarder. Le flic se méprend.
– Désolé, je ne peux pas vous la donner, c’est pièce à conviction.
– Juste la regarder de près.
– Affirmatif.
Pénissard porte la photo à ses yeux et la scrute attentivement.
– Ah l’enculé, ne peut-il retenir…
… avant de s’excuser devant la dame ; qui esquisse un sourire ; par compassion et politesse. Robert fixe les traits de l’ennemi sur les photographies et fait un effort de mémorisation. De toute façon, il a remarqué quelque chose qui va l’aider. Un signe distinctif. Grandji demande au fils flic de Philippe s’il en sait plus. Il dit que non, que le gus n’avait pas été spécialement remarqué dans ce magasin ni ailleurs.
– Vous faites quoi dans ce cas ? demande le père.
– Vous faites en sorte d’appréhender ? surquestionne Grandji.
– Surtout pas, raille Robert dans son style. Je pense qu’on leur apprend à déculpabiliser et à ne pas appréhender. Sinon ils péteraient vite les plombs.
C’est du lard ? Du cochon ? Le flic n’en sait rien et sourit, quelque peu crispé. Seul Grandji qui connaît bien Bob, sait de quoi il retourne. Philippe, en diplomate, ressert une tournée de rosé et de jus de fruit. Le plein d’olives et de cacahuètes consommées, Josiane réapprovisionne avec des bâtons de carottes crues à la sauce mayonnaise. Jean-Claude aime. Bob, lui, est contrarié.
La conversation se poursuit sur cette affaire et tourne vite en rond. Peu d’éléments. Et ce n’est que du petit larcin. Même pas du vol. De la tentative. Alors, « rompez, vous pouvez fumer », semblent laisser à penser les propos du fils flic. Robert a envie de pisser et demande où se font les vidanges ? Josiane lui indique. Ça dure. Inquiétude de Grandji qui s’en ouvre aux autres. On s’apprête à prendre des nouvelles ; peut-être a-t-il fait un malaise suite à sa fêlure de crâne ? ; finalement Robert revient, tout sourire.
– Qu’est-ce que tu branlais ? interpelle Grandji.
– Pas de ça devant la dame, s’amuse Robert. J’étais au téléphone.
– Dans les toilettes ?
– J’ai appelé Solange. Elle m’a donné des nouvelles. Elle est contente. Sa thalasso se passe bien. Elle parle ensuite d’aller passer quelques jours chez sa copine Mumu, pour se reposer.
– Ah tant mieux, lâche Grandji en gobant-croquant un bout de carotte mayonnaise. Ça glisse. Faut dire qu’il a la trachée XXL.
La conversation se poursuit sur des sujets entamés avant que Robert n’aille pisser téléphoner. Il semble qu’il soit maintenant question d’une affaire de police qui fait grand bruit dans la région, à savoir un cadre bancaire français travaillant en Suisse, qui a fait chanter sa banque en menaçant de diffuser des informations confidentielles si elle ne lui versait pas plusieurs millions de francs helvétiques. Le banquier s’est fait pister et prendre sans toucher un rond. Le voilà maintenant incarcéré… Bob s’en tape de cette histoire, il fait silence, il a l’esprit ailleurs. Ses yeux reviennent vers les photos sur la table… « Comme c’est bizarre. Y’a un truc qui cloche »… Et il bigle 'l’enculé' qui lui met la main à la poche, pour une duplication haute résolution de ses traits dans son cerveau. L’heure passant, le temps de l’apéritif se termine. Embrassades, poignées de mains, remerciements.
– À bientôt. À la prochaine.
Et de Robert au flic :
– Tous mes remerciements, hein, pour ce que vous avez fait. Je suis bourru comme ça, mais j’apprécie.
Ça plaît au poulet. Tout ce joli monde se tire.

007 | Le lendemain, Grandji est levé comme les gallinacés, il ne se rend compte de rien, alors qu’il a préparé le petit-déjeuner et qu’il attend Robert à se lever. Il se dit qu’il paresse, il ne s’inquiète pas. À neuf heures trente, le Bob n’a toujours pas pointé sa bobine. Grandji se pose dans son fauteuil cuir confort, en relève la partie d’appui des jambes. Prend ses journaux, le quotidien local, L’Équipe, et se plonge dedans, la télé de salon allumée. Sa télé de cuisine gerbe aussi de l’image et du son depuis qu’il est debout. À dix heures, il lit. À dix heures dix, il gobe les mouches. Hier, en s’assoupissant le doigt sur sa tablette, il a fait cinquante pages de virgules.
Il est réveillé par sa fille Valérie, qui vient lui faire un coucou. Jean-Claude est veuf depuis quelques années et sa fille, jeune quadra, célibataire, un bon brin de gamine, bonne vivante, vit non loin de chez lui dans un appartement. Elle est aide-soignante.
– T’as rentré ta voiture ? demande Valou.
– Non pourquoi ?
Sauf exception, il la laisse souvent dehors.
– Parce que je ne l’ai pas vue.
« Alerte, sonnons le tocsin. » Haro sur la zapette de fauteuil. Opération pouce sur le bouton 'Sitting Position'. 'Stop'. JiCé se lève difficilement ; ça coince, ça tord, ça distord ; et va voir… Absence. Effervescence. L’inquiétude le submerge.
Valérie s’est installée devant la logorrheuse cathodique, un Musso entre les mains, et écoute son livre en lisant la télé. C’est bien une femme, à faire deux choses en même temps. Si elle les fait bien ?… Ça ! ? !
Jean-Claude est sur les nerfs. Par la disparition de sa caisse. Par sa gonzesse de fille qui télette et lit en même temps ; lui fait pareil, mais ce n’est pas pareil. Et par l’autre qui se prélasse au lit comme pas possible. Il a le cerveau qui monte en fièvre de 050C. Il tourne dans la maison. Il se dirige dès lors vers la chambre du dormeur, et va sortir du lit cette feignasse de Bob. Il tambourine à la porte…

008 | Mais Bob n’est pas dans la chambre. Le voilà qui revient d’on ne sait où, au volant de l’auto de Jean-Claude, un peu avant midi. L’intéressé est furax est le fait savoir sans ménagement. Attention c’est violent…
– T’aurais pu prévenir que t’étais sorti avec ma voiture.
Robert est désolé, franchement désolé. Il explique à la va-comme-je-te-pousse : il s’est levé, remarquant bien que la salle de bains était occupée, et il s’en est allé. C’est vrai, il aurait pu toquer à la porte et prévenir. Mais il n’avait pas envie de parler. Ni de laisser un mot.
– Mes excuses Jean-Claude.
Ça calme Grandji, toujours compréhensif et de bonne composition. Rien de plus maintenant. Bob vient de remarquer Valérie dans le salon. Il l’embrasse, et ils conversent, échangeant des banalités sur les sujets qui les intéressent et des sujets qui ne les intéressent pas ; mais c’est comme ça, faut y passer. Valérie reste déjeuner avec eux. Elle met la main à la préparation du repas, auquel Jean-Claude s’est affairé.
Pour une fois, Robert est d’un appétit aussi féroce que celui de Grandji. Attention, un petit nerveux qu’a faim, ça peut tout bouffer et ne laisser que les os à sucer au chef ; de la maison. La guerre du ventre. Pour la survie. Qui va gagner ? À table à gauche : Grandji, grand détenteur du titre. À droite : Bob qui, sur cette épreuve, peut devenir champion. Au menu : on le dira plus loin. Ça tombe bien. Bob aime ça. Grandji aime tout.
Valérie mange vite et sort de table. Car elle pratique toujours comme ça. Et puis parce qu’elle ne veut pas voir le carnage. Elle retourne s’asseoir s’allonger sur le canapé du salon et continue de regarder la télé ; sans lire cette fois.
Dans la cuisine, ça bataille sec des mandibules. On entend des bruits de succion, de respiration, de mastication, de déglutition… Bref, on n’en décrit pas plus ici, s’agirait pas de heurter les âmes sensibles et donner le mauvais exemple aux enfants. De la même façon qu’on ne devrait pas s’éterniser à montrer les images d’attentats à la télé. Eh bien, pareil ici : on vous annonce que c’est un carnage sur le chapon haricots vert patate. Voilà c’est tout. Vous avez l’info. À vous d’imaginer, ou pas, ce qu’il en est. On ne vous en dira pas plus.
Au café, dans le salon, la peau de ventre tendue et les dents du fond qui baignent, les deux amis commencent à réconcilier et à envisager un dialogue.
– Alors t’étais où ? demande le grand.
Et le petit de répondre.
– Eh bien je vais te le dire…

009 | Retour sur ce matin, de bonne heure…
Robert tourne et vire dans son lit, encore sous l’emprise de son dernier cycle de sommeil paradoxal et de ce mauvais rêve qui l’a secoué comme un malade. Il a vécu, en direct, dans sa tête, ses nerfs et son corps, une détention de plusieurs années à la prison sécurisée de Saint-Maur (près de Châteauroux, dans l’Indre, là où a séjourné Carlos le terroriste), en purge d’une peine pour une raison qu’il ne connaît pas. Très difficile à vivre. Robert lui en veut. À ce putain de mec. Sous l’impulsion, il s’est levé, s’est habillé, s’est revêtu de son vêtement d’extérieur. A pris les clés. Est sorti.
La voiture se trouve stationnée devant, en marche arrière, cul contre le grillage de jardin, l’avant prêt à partir. Robert monte dedans, met le contact, l’auto démarre. Pour enclencher la 'première', il fait le geste du pied pour presser la pédale de débrayage. Merdouille. Il n’y en a pas. C’est une automatique. C’est bien sa chance. Robert essaie de se rappeler le fonctionnement des automatiques, tel qu’il a pu en voir conduire parfois ; ne serait-ce que par Jean-Claude. Mais il est tôt, et il a encore l’esprit gourd. Alors Robert galère et s’énerve. Il enclenche, désenclenche, réenclenche, appuie sur l’accélérateur, ça fait vrombir le moteur, mais rien n’avance, et ça fait un de ces boucans. Il va finir par se faire remarquer. À force de faire tout et n’importe quoi, de mettre des coups de semelles sur les pédales, la voiture fait un énorme bond en avant et part.
– Ah putain de merde, jure Robert, debout sur le frein, avec en tête qu’il a de la chance. Il lui apparaît que pour libérer l’auto, fallait presser la pédale de frein, une fois la 'première' enclenchée. Il aurait mis un coup de semelle, la marche arrière enclenchée, il défonçait le grillage de jardin de Jean-Claude.
– Houla, glousse Bob, en étirant son cou vers le haut, et la tête qui va avec, tout en réprimant un sourire.
Il commence à rouler ainsi, quand il se rend compte qu’il y a quand même un truc qui cloche. Attendu que Jean-Claude fait 1,90 mètre que lui culmine au mètre 60, qu’il n’a rien touché aux réglages de l’auto, qu’il n’a rien sous le séant, et qu’il a les yeux au ras du pare-brise, il se dit qu’il faut opérer. Il stoppe et met le siège conducteur en position haute. Avant de repartir.

010 | À l’ouverture de l’hypermarché, lieu de l’affaire ayant manqué de l’envoyer perpète en prison de Saint-Maur, Robert Pénissard déboule sur le parking et stationne. En bonne place. Pour quoi faire ? Pour se mettre en planque et surveiller les entrées et sorties des clients, au cas où le gus reviendrait, vu qu’il ne s’est fait ni prendre, ni remarquer.
Bob convoque ses neurones et fait un effort de revisualisation. Il a certes mal distingué le type sur les photos, mais il lui semble avoir remarqué quelques détails. Primo, c’est un jeune homme, de taille moyenne, de marque Européen blanc, avec un truc sous le nez, comme une zébrure, une fine moustache bizarre ? Secundo, il a une drôle d’implantation de cheveux, courts, comme qui dirait plantés de travers. Voilà c’est tout, et ce n’est déjà pas si mal.
En attendant, la grande surface est sur le point d’ouvrir et il y a du sourire moqueur dans l’air à voir qui se presse et attend. Le troisième âge. Marrant, mais pas tant que ça, se range à la raison Robert, à la pensée qu’il pourrait très bien voir débouler Jean-Claude en Caddie pour une séance de courses. Avant de rejeter l’idée, vu qu’il lui a soustrait sa voiture. Bob pense alors que ce n’est pas forcément un bon plan de se mettre en surveillance si tôt, vu que c’est l’heure des vieux. Il pense repartir. Mais son empressement à être là ce matin et son instinct lui commandent de rester.
Deux heures plus tard, il a les fesses compressées, assis sur son siège de voiture, et il a envie de pisser. D’ailleurs, il en a envie depuis qu’il est là, vu qu’il n’a pas vidangé sa vessie des urines de la nuit. Il sort de voiture et cherche un endroit. Il pourrait entrer dans l’hyper et filer aux toilettes. Mais sûrement pas, avec ce qu’ils lui ont fait. Et ils risquent de le reconnaître. Il ne veut pas les voir. Robert est comme ça. Parfois buté. Alors il s’éloigne sur le parking, va en lisière, là où il y a de l’herbe et aussi un arbre. Robert se soulage dru, et ce n’est que du bonheur. Et puis de s’être trop engourdi le chou depuis qu’il est là, il entreprend de se le dégourdir, en aidant à un entraînement sportif. Il repère un insecte sur le sol et il le déloge. Le multipattes se barre en tortillant ses six tiges. Robert lui colle son jet au cul, mais sans le toucher, faut pas pousser tout de même ; et d’une, l’insecte de lui-même met la gomme ; et de deux, Robert a des valeurs, il aime les animaux. L’opération terminée, Robert marche un peu sur le parking, tournicote, revient s’asseoir dans la voiture, en ressort, remarche, tournicote de nouveau… Mais résultats du guet, rien…
La vague de seniors passée, sac et ressac ; voici celle des plus jeunes, mais déjà âgés, arrivant et ressortant ; et puis et puis, en extrême fin, celle de ces feignants de jeunes (c’est Robert qui le pense) se traînant lamentablement vers onze heures trente, juste sortis du lit, pour s’acheter des chips, du coca et du ketchup… Cette vague en cours, Robert songe à décrocher. Il n’a remarqué personne. La situation commence à le gonfler. Une désagréable impression s’ancre en lui : il s’est fait remarquer. Par des clients. Et peut-être bien aussi par le personnel du magasin. Y a-t-il une surveillance vidéo extérieure ? Ça ne lui était pas venu à l’esprit. Il jette un œil. Ne voit rien. Mais est-il en bon état de fonctionnement ? Il est fatigué et il n’a rien mangé depuis hier soir. Grandji va peut-être s’inquiéter. Voire l’engueuler. Alors, il rentre, l’oreille basse.

011 | Après plusieurs planques sur le parking, dont une avec Grandji, qui en a vite assez et qui préfère aller pédaler avec ses Tamalous, Bob finit par se lasser ; la vexation s’estompe… C’est alors que deux évènements, survenant inopinément, risquent fort de relancer l’affaire.

012 | Le premier c’est lorsque Grandji est en sortie vélo, et que lui Robert revient d’une ultime planque ; ça y est c’est décidé, c’est la dernière. Il revient vers la maison de Jean-Claude, seul, au volant de sa voiture, quand il remarque une auto derrière lui. Une grosse noire. Les vitres sombres lui interdisent de distinguer qui est dedans. Mais il y a du monde.
Inquiétude de Robert, qui commence à se faire un film. Il accélère. Mais sans que derrière ça n’accélère. Alors il ralentit pour que ça recolle. C’est ce qui se passe. Bob remet un coup d’accélérateur et distance la voiture suiveuse, sans qu’elle ne cherche à coller… mais… sans qu’elle ne se fasse décoller non plus. Une chose est sûre, elle suit sur le même tracé.
– Ah, ils sont forts, se dit Bob, sec dans la bouche, humide sous les bras.
Robert conduit au rétroviseur. C’est-à-dire en regardant plus derrière, via le rétro, que devant pour prévenir les dangers. Ce qui lui vaut d’éviter de justesse deux trois incidents et de se faire appeler Léon : par un ouvrier de chantier qu’il manque de projeter dans le trou de route décapsulé de sa plaque en fonte pour travailler dessous ; par une dame qui se trouve contrainte de courir sur un passage piéton. En attendant l’autre bagnole Uhu roule toujours derrière, et ça continue d’inquiéter Robert, mais loufdingue cette fois. À la prochaine intersection, il donne un brusque coup de volant à droite en dernier dixième de seconde ; et guette dans le rétro. Bob se sent fort, l’auto sangsue n’a pu que tracer tout droit. Robert souffle, et serpente dans les rues, histoire de rentrer chez Jean-Claude le plus tortueusement possible. Plus de voiture noire en vue. Robert se calme. En parvenant aux abords du quartier de Jean-Claude, Bob remarque un groupe de vieux qui progressent à vélo sur la route. Tous en tenue de cycliste de compétition, maillots et cuissards flashy, avec noms de sponsors, et du matos qui coûte un bras.
– Ils n’ont pas mal aux porte-monnaie les Tamalous, pense Robert.
Lui aussi a commencé à se mettre au vélo. Il a déjà aligné des distances, mais que des petites et des raisonnables. Ça lui donne envie. Arrivé derrière le paquet de vieux, dans lequel il a remarqué de dos la carcasse de Grandji, il les klaxonne, les double et leur fait un bras d’honneur. Rouspétance dans le groupe. Robert se marre en voyant que Grandji discute avec ses copains. En arrivant à destination, où les vieux vont laisser l’un des leurs, le grand ; à la vue de ce qu’il voit… Bob sent son sang ne faire qu’un tour. En stationnement devant chez Jean-Claude : la grosse voiture noire. Robert freine d’instinct. Il laisse Grandji parvenir tranquillement devant chez lui. Salut de la main à ses potes. « À la prochaine », « Rentrez bien ». Grandji s’arrête et descend de vélo. Plus en confiance, maintenant qu’il se trouve en compagnie, Robert prend son temps pour sa manœuvre de stationnement. Du côté de la voiture, ça bouge. Jean-Claude, confiant, flaire que c’est pour lui. Pour Bob ça sent le gaz.

013 | Côté avant droit de la voiture. La portière s’ouvre. En sort un molosse, en costume noir. Rien dans les mains. Il les fait jouer sur les pans de sa veste pour la lisser, la défroisser. Côté droit de la Mercedes. La portière s’ouvre. Apparaît une paire de jambes galbées, en talons. Surmontées, au-dessus des genoux, d’une jupe serrée. Plus haut, un chemisier blanc garni. Une veste cintrée. Encore plus haut : un joli visage, cheveux blonds. La femme est donc en tailleur jupe. Elle a un sac Gucci de belle prestance et une serviette de travail.
– C’est quoi ce bordel ? s’interloque Bob, encore à distance.
Il voit le grand gars s’approcher de Grandji, lui faire un signe de tête et lui parler. Pas de violence pour le moment, ils parlent. Ça dure un moment. Grandji a l’air d’approuver, vu qu’il opine du chef. Enchanté de son stationnement de voiture au millimètre, Robert finit par sortir de l’habitacle, de fermer derrière lui et de verrouiller les portes avec la clé électronique.
– Voilà c’est fait, se satisfait-il…
Lorsqu’il entend crier son prénom ; et remarque Grandji gesticulant, qui lui fait signe de se presser à venir. Il semble indiquer au type, en désignant sa personne du doigt : C’est lui…
Bob s’approche. La jeune femme se fait souriante. Son parfum exhale. L’homme lui fait un signe de la tête, et demande :
– Vous êtes bien Monsieur Pénissard ?
Pas de réponse de l’interpellé.
– Monsieur Robert Pénissard ? relance l’autre.
Sur la défensive, Bob y va de cette phrase entendue dans un film :
– Qui le demande ?
– Damien Heurth. Je suis le directeur du centre commercial.
Robert est désassemblé. En vrac. Bouche en cul-de-poule. Dans le smog.
– Et voici Sabrina, mon assistante.
– Bonjour Monsieur, salue la frangine.
Robert balance un nano coup de tête, ayant valeur de « salut ».
Ça lui remet en tête le coup de boule pris auparavant. Mais que lui veulent ces brutes ?
– Serait-il possible de vous parler au calme ? demande le maréchal… du Leclerc.
– Venez entrez, s’empresse Grandji, avant que Bob n’ait eu le temps de questionner.
Du coup, il fait la tête et suit le groupe vers le salon.
– Asseyez-vous. Vous excuserez la tenue, j’arrive de faire du vélo.
– C’est déjà aimable de nous recevoir, remercie le directeur.
Tous ont posé leurs fesses. L’assistante est en jambes, face à Robert. Elle croise, décroise et recroise. Les yeux de Bob caressent. Grandji ne déchauffe pas.
– J’ai soif, brame-t-il en avalant sa salive. Je vais me servir un jus d’orange.
Il propose aux autres qui déclinent. Et il se met à boire. On attend qu’il ait fini. On en arrive dès lors à l’objectif de la visite. Le directeur se fait prolixe. Il explique qu’il est là suite à l’incident de l’autre jour. Qu’il en est désolé. Que son service de sécurité a perdu ses nerfs. Qu’il s’est pris un blâme (mais pas plus). Alors, c’est plus fort que lui, les mots giclent :
– Un blâmounet ?
– Euh faut savoir rester humain, fait le directeur gêné. La personne comme vous a souffert.
– De quoi ? lance Robert.
– D’un traumatisme.
Robert attend…
Le dirlo se tourne vers sa secrétaire qui marque le degré de souffrance qu’a enduré le gars, d’un mouvement de torsion des lèvres et d’une oscillation verticale du visage…
– Fêlure d’un testicule et gros hématome, ponctue le directeur.
– Ah tant mieux, balance Robert.
Grandji le regarde de travers. Le malaise est à émincer au plus vite.
– … Bref, finit par se ressaisir le directeur, je suis là, Monsieur Pénissard, pour faire amende honorable. Pour présenter mes excuses au nom de notre enseigne et du mien. Et pour vous demander de bien vouloir accepter ce cadeau des établissements Leclerc…
Entrevue d’un triangle de tissu blanc quand, dans le mouvement, la fille décroise les jambes, pose la serviette sur ses genoux, insère la main dedans, en extrait une enveloppe, et la tend à Robert en pliant les jambes…
–… ce cadeau des établissements Leclerc, poursuit donc le directeur : un séjour week-end prolongé, pour quatre personnes, au Palace Hôtel Métropole de Monte-Carlo Monaco, avec la gastronomie d’excellence Joël Robuchon.
Sourires ravis du directeur et de Sabrina. De Jean-Claude, encore bien plus.
Pas de réaction de Bob. Qui finit par remercier à sa façon :
– Vous pouvez en faire un bédo et vous mettre sur l’oreille, vous le fumerez plus tard.
Grand froid dans le salon. Sabrina ne sait que faire de l’enveloppe… qu’après quelques secondes, le directeur lui fait signe de déposer sur la table basse. Grandji ne pipe pas mot. En fin négociateur, il propose un petit apéritif maison aux invités. Robert refuse. Les deux acceptent. Il sert un truc liquoreux du meilleur goût. Coupé dans son élan bienfaiteur, le directeur semble avoir encore quelque chose à dire, sans oser le faire. C’est Sabrina qui relance :
– Monsieur le directeur avait un autre… euh, avantage pour Monsieur Pénissard, miaule-t-elle d’un ton enjoué appris en études de commerce.
Bob est curieux et ne dit mot. Pour savoir, certainement.
– … Oui Monsieur Pénissard, reprend le directeur. Notre établissement serait heureux qu’en ajout, vous acceptiez cette autorisation de courses gratuite chez Leclerc, d’une durée d’un trimestre.
Grandji est large sourire. Ça en fait des gigots, des choucroutes, des paellas, et le reste… Silence énigmatique de Bob. En fin tacticien, le directeur laisse le certificat d’autorisation de courses sur la table, près du bon séjour au palace de Monte-Carlo, précisant qu’ils ne sont pas nominatifs. Il fait un signe à Sabrina. Et les deux lèvent le camp aimablement, avec force sourires et remerciements.

014 | Le second événement remettant à l’esprit de Bob, la haine du mec lui ayant mis la main à la poche, c’est quand Grandji perd sa carte bancaire. Il faut dire que Jean-Claude Giraudon est un spécialiste majuscule des pertes et oublis de trucs importants. Pas forcément utile d’encombrer cette histoire de force détails, en marge de l’intrigue, mais quand il y a des as, dans tels sport ou spécialité, il faut les célébrer.
Grandji dans une même année, s’orpheline quand même de… sa carte bleue qu’il oublie dans des magasins. La même carte bleue (renouvelée) qu’il laisse à Gruyère, en Suisse, dans l’établissement de production de fromage. De retour en France, il retourne la chercher en Suisse ; et il rachète du fromage. Il paume ses clés, plusieurs fois bien sûr. À deux jours de prendre l’avion pour l’Italie, avec ses Tamalous, il paume sa carte d’identité. C’est lui l’organisateur du voyage, et en la circonstance il est en charge d’un groupe de Tamalous et conjoints. Et Jean-Claude ne pourra pas s’envoler avec lui pour défaut de papier d’identité ; il n’a plus de passeport valide. Tout le monde cherche la CNI perdue, sans succès. C’est le flic de fils de Philippe qui sauve la mise. Il intervient et fait délivrer un document provisoire que les services de sécurité de l’aéroport accepteront. Il faut préciser que l’avion doit décoller de Genève, et que la police suisse c’est raide comme une mitre, c’est quand même leurs gardes qui gardent le pape.
Revenons à ce second événement qui remet le voleur, en tête de Bob. Jean-Claude vient de perdre sa clé de voiture. Très fâcheux, car pas double par-devers lui ; il ne sait pas ce qu’il en a fait. Bob et lui sont en recherche depuis déjà pas mal de temps. Tout est retourné dans la maison, le garage ; investigations dehors. Ils vont chez le voisin où Jean-Claude est allé. Au retour, poursuite des recherches avec une méticulosité toute militaire. Grandji refait ses poches. Et idée lumineuse, demande à Robert de retourner les siennes. Ce qu’il fait. Jusqu’à en arriver au contrôle des poches du parka porté il y a quelques jours.
– C’est quoi ce machin ? s’écrie soudain Robert en extirpant une photo de sa poche.
Il la regarde. Interloqué. Grandji s’approche, regarde aussi. Examen du cliché.
– Bé qu’est-ce que ça fait là ?
– Je n’en sais rien.
– Tu plaisantes. Tu l’as piquée ?
– Nan je t’assure. À moins que ce soit toi qui l’aies piquée et qui l’ait mise dans ma poche ?
– Non plus.
Les deux amis se penchent sur la photo et l’étudient. Maintenant que l’instant émotion est passé, que l’esprit s’est retrouvé, Robert discerne bien les traits de son voleur de Leclerc ; sur ce cliché provenant à n’en pas douter de ceux étalés sur la table de salon des parents du flic. À se remémorer l’apéritif chez Philippe, Bob repense à cette obscure sensation perçue en revenant des toilettes alors qu’il se recentrait sur les photos. Ce n’était finalement pas lié à l’objet des photos, mais certainement à leur nombre. Robert demande à Grandji s’il avait remarqué quelque chose.
– Nan. Rien.
– Qui me l’a mise alors, interroge-t-il, perplexe ?
– Quatre personnes possibles. Le flic. Philippe. Josiane…
– Ça fait trois ?
– Ou Swany.
– La chienne ? T’es barge.
Le rire nerveux faisant long feu, Robert dit :
– Observe cette photo. Ce que j’avais pris pour une sorte de trait sous le nez, ou une sorte de moustache bizarre, c’est un bec-de-lièvre.
– Effectivement.
– Et ces cheveux courts implantés de travers. C’est un postiche.
– Peut-être bien.
Ça sonne. Grandji va ouvrir…
– C’est pas à toi ça ? dit le voisin, en tenant à la main, une clé au bout de son porte-clés.
Sourire de Grandji jusqu’aux yeux.
– Tu l’as trouvée où ?
– Dans mon massif de fleurs.
– Bon. Dis à ta femme qu’elle rapplique, je sors le rosé et des pizzas du frigo.

015 | Bob veut absolument retrouver le bourre-pocket. Il s’informe auprès de l’ex-infirmier Grandji sur les personnes à becs-de-lièvre.
– On peut les trouver où ?
– Partout. – Les endroits où ils reçoivent des soins ?
– À l’hôpital. En clinique. Des ORL s’occupent d’eux. Et aussi des orthophonistes. Mais le bec-de-lièvre réduit et les soins opérés, la vie suit son cours. Ça m’étonnerait que ton gars qui est adulte soit encore dans un de ces circuits.
Bob est dépité. Les jours suivants, il tourne un peu autour des milieux médicaux. Sans conviction. Il va se poster sur les parkings des autres moyennes et grandes surfaces de la ville. Étant inconnu de leurs personnels, il entre, même. Sous des prétextes, il engage la conversation avec quelques agents de sécurité paraissant sympa. Il se dit être ancien journaliste, curieux de nature, et curieux de savoir s’il y a du mouvement. S’ils piquent des gens ? Bien que sur la réserve, ils confessent que oui. Il se risque à demander s’il arrive que des gens appréhendés n’y soient pour rien, juste victimes de voleurs se servant de leurs poches ? « C’est marrant que vous posiez la question, c’est arrivé ces derniers temps. » Ça fait tilt dans l’esprit de Robert. Et ça l’encourage. Il refait le tour des parkings, en se faisant accompagner de Grandji. Qui, à la longue, en a ras le pompon. Il a autre chose à faire. Il y a une sortie vélo prévue demain.
– Je suis pas un crack, mais si ce n’est pas trop long je viendrais bien.
Grandji l’informe de la distance.
– Ah putain c’est long.
– Mais non pas tant que ça. On est un bon groupe. Il y a des gonzesses et plusieurs rythmes.
– Tu crois ?….

016 | Ça lui allège l’esprit de toutes ces histoires. Voilà Bob parmi tous ces cyclistes en maillots multicolores ; lui est en survêtement et baskets. Grandji lui a prêté un de ses vélos, qu’il lui a réglé au mieux, mais le biclou reste tout de même un peu surélevé pour lui. Après tout, Bob sait se faire grand. Il va le démontrer. Ils sont une bonne quinzaine, au départ. Ça caquette. Ça prend des nouvelles. Tout le monde est content d’être là. Bob pas sûr. Et ça part…
Le début est laborieux. Ils et elles ne roulent pas à la papa maman, ces antiques, ils ont le coup de jarret. Le temps que le circuit cardio-respiratoire de Robert s’échauffe à l’effort, et ça va mieux. Un peu. Puis pas plus mal que si c’était pire. « Tant que ce n’est pas plus vite que ce vite »… fffou fffou… inspirations expirations rapides, se convainc Robert, je peux tenir.
– Bois bien. Pour les muscles et les crampes, lui conseille Grandji en se portant à sa hauteur. Ils progressent dans les rues de sortie de ville ; tout le monde bien droit oblique sur le vélo, les mains sur le haut des poignées de freins. Au fur et à mesure des coups de pédales, le paysage se transforme. Moins de maisons, plus d’herbe et plus d’arbres. Il y a parfois des faux plats, qui demandent de vrais efforts. Robert sollicite ses poumons, et ça tire dans sa paire de cuisses mollets. Ce qui est chiant aussi, gênant, perturbant, ce sont les véhicules qui doublent, voitures camions motos, et qui obligent à resserrer et qui mettent en insécurité.
Au bout de trois quarts d’heure de roulage, Bob porte la main à sa banane qu’il a en dessous de la ceinture. Attachée derrière son dos, il l’a fait coulisser devant, il l’ouvre et sort de quoi alimenter son effort. Un demi-Reblochon au piment. Un produit dopant n’existant pas, mais que Robert a créé pour la circonstance. Ensuite, il boit un quart d’eau. Ça le requinque. Bien inspiré, car ce qu’il voit non loin, au loin, n’est pas pour lui plaire.
Il y a le paysage qui se fait joli, et pour cela qui présente du relief. Des monts et des vaux. « À la vache » Robert commence à en avoir plein les mollets. « C’est encore loin ? » demande-t-il à… à… À personne, finalement, car il est tellement essoufflé qu’il ne peut pas tenir conversation. Et puis aussi parce qu’il y a une nénette de soixante piges qui le double en danseuse, et qui se positionne devant lui en balançant du cul… avant d’entreprendre de le lâcher ; assurément. Du coup Bob appuie. Et Bob a mal. Partout. Les jambes. Les bras. Les épaules. La bouche dessalivée. Les yeux exorbités. On dirait qu’il pleut tant il est trempé. Mais non, c’est la transpiration.
Quand le relief redevient plat, ou à peu près, disons qu’il refait dans le faux plat, Bob finit par revenir au calme. Mais quel effort ! Et il est content, car il est encore dans le groupe. Cela dit, il y a un truc qui le gène. Il ne sait pas si c’est dû à la sudation, ou à ce qu’il a mangé tout à l’heure, ou les deux : il a le pli interfessier qui le gratte. Qui le pique. Il ne saurait dire si ça le pique ou si ça le gratte ; rien à voir avec l’effet de chatouille. Par bonheur, il n’a pas de cuissard renforcé aux fesses comme les autres, ce qui rendrait vain tout grattage. Alors le voilà parti à faire des arpèges de flamenco en doigts majeurs sur son cul, et ça fait du bien. Sans compter qu’il est aussi souffrant de son service trois-pièces. À force de le malaxer sur le bout de la selle, il sent les siamoises en souffrance. Va falloir faire gaffe.
Plusieurs heures qu’ils roulent maintenant et Robert aimerait bien que ça cesse. Mais ce n’est pas pour maintenant, parce qu’un drôle de petit jeu se met en place entre les cyclistes. Ils se tirent la bourre. Même les bonnes femmes. C’est à celui, celle, qui placera un démarrage et se fera, ne se fera pas, rattraper par les autres. Sans jouer à ce jeu, Robert en est victime par le fait de l’accélération de l’allure, et par ces changements de rythmes casse-pattes. Certains voient bien qu’il a du mal. Ils le prennent à la bonne, et y vont mollo. Pour ménager ce petit jeune vieux qui se fait dépuceler dans une sortie vélo au long cours.
Les abords de la ville réapparaissant au loin, la route devient plus clémente, par son revêtement lisse, par sa largeur, par son côté plus agréablement roulant. Mais le désagrément de la circulation revient avec la civilisation. Il y a des véhicules qui roulent et doublent. Dans le peloton, ça astique toujours plus ou moins, et par le truchement des 'j’attaque' et 'je décroche', Bob se retrouve vers l’avant. Un bruit de moteur derrière lui le met en alerte. Surtout, pas faire d’embardée. Le bruit se rapproche. Bob se concentre sur son guidon. Une moto Trial le double. Tranquillement. Avec un conducteur sans casque. Qui jette un œil. Et qui va prendre le large. Tranquillement…
« Ah scélérat » sursaute Bob. Pétage de plombs. Voilà ce qu’il vient de voir… Un jeune mec, crâne rasé, barbe de trois jours, le nez cassé, et la lèvre sup' déglinguée. Le malfrat ! Le fils de pute homoncule ! « Dans le tien oui ! » La Trial prend de la distance…
Robert pique un démarrage. Terrible étonnement des cyclo-brisquards qui se font damer le pion par le puceau roublard qu’ils ont emmené. Démarrage, de contre, d’un vieux. Démarrage d’un autre. Un troisième. Une vieille s’y met. Grandji voit ça à distance, n’entrave pas vraiment, mais connaît suffisamment Bob pour avoir de l’instinct. Il fiche un grand coup de reins et s’accole à la femme bien trempée. Ah l’allure mes ami/es ! C’est de la belle fin de course. Devant, Robert ne se rend pas compte. Il ne sent pas qu’il souffre. D’ailleurs souffre-t-il ? Il ne sait pas. Il pédale comme un dératé. Comme un grand malade. À tel point qu’il a décroché les autres… Il y a un des attaquants en contre qui a renoncé… Naturellement, Bob ne rattrape pas la Trial. Mais il ne perd pas le contact. Elle n’est pas si éloignée. Et il la voit bien. Les faubourgs de la ville se rapprochent. Robert a les mains en bas du guidon, la tête basse, très basse, le nez au-dessus de la roue avant qui sent le caoutchouc chaud, limite brûlé ; et il appuie si fort sur les pédales et si facilement qu’on le croirait sur un vélo électrique. Derrière, ça ne recolle pas et on commence à gamberger ; à perdre quelque peu le moral et l’espoir de reprendre ce zigoto. Parmi les poursuiveurs, certains roulent à fond, la selle dans la raie depuis longtemps, et quand on est vioc et sous médoc il faut songer un temps à faire attention. La femme est sautée par Jean-Claude qui remet la gomme pour ne pas décrocher. Sa prothèse de hanche chauffe, mais il sait que c’est de la qualité. Les faubourgs de la ville. Le mec à moto est toujours en vue, plus loin maintenant, mais il est en vue. Bob va puiser dans ses ressources. Dans les ressources qu’il n’a pas. Et ça marche. Ça roule. Heureusement qu’il n’y a pas de radar sur cette route, car les flics au visionnage des clichés ne comprendraient pas. Robert tire la langue, dont le bout touche la guidoline du guidon et manque de s’y coller. Évidemment, plus de salive depuis longtemps. Il a les yeux qui roulent. On parvient à une patte d’oie, où il faut prendre à gauche. La Trial a pris à droite, et Robert à droite. Derrière, on entrave que dalle. C’est à gauche qu’il faut aller. Tout le groupe de largués prendra donc… à gauche. La gonzesse qui a pris l’échappée, elle, ne sait pas. Elle hésite. Les deux échappés mâles qui chassent Robert, prennent à droite. Pour le reprendre. Et Jean-Claude tout aussi à fond que les autres, prend à droite. Pour suivre Robert. Plus on avance, plus la Trial disparaît aux yeux de Robert… qui faiblit. Il la perd dans un des quartiers sensibles de la ville. C’est alors que la mort lui tombe dessus d’un seul coup. La mort, façon de parler, il s’écroule sur le bas-côté, blanc comme un linge de la Mère Denis, hors d’haleine, hoquetant, dégobillant. Les autres se pointent et comprennent qu’il se brosse un truc pas net. Grandji survient. Tous posent pied à terre. Bob a la langue bleue et il bave. Il a grand mal à respirer. Il suffoque. Est en détresse respiratoire. Comme jamais vu. Du moins rarement. Il va clamser bordel ! Les deux autres, très essoufflés, regardent Jean-Claude, l’ex-infirmier de métier. Il respire comme un veau, Il a du mal à tenir sur ses cannes. Sur le coup, il ne sait pas. Puis il met en place quelques procédures. « Avec le temps » chante Ferré… Ça y est, on y arrive. Il y a du mieux. Bob va s’en tirer. Il faudra tout de même qu’il s’explique…

017 | Dur, le lendemain. Repos du corps de bois de Bob ; et agitation dans sa tête de bois. Bob veut LE retrouver. Grandji tempère, se fait raisonnable ; induisant que Bob peut le devenir aussi.
– Pour quoi faire ? C’est mort, il n’encourt rien.
– Je vais le retrouver. Je n’aime pas être niqué. Le gars a voulu le faire. Je vais me le faire. – Qu’est-ce que tu vas lui faire ?
– Ch’ai pas encore… Suivi de… Je vais le trucider, le blesser, lui mettre mon poing dans la gueule, lui fiche une claque, lui botter le cul, lui faire la morale. Et peut-être, le tout en même temps.
– Moui… Tu veux que je te masse les cuisses ? reprend Jean-Claude.
– Je ne suis pas léger de la cuisse.
– Je sais. C’est pour ça que je te demande, le tacle finement Grandji.
La conversation se poursuit. Robert prend des décisions et sollicite l’aide de Grandji, une aide partielle tout du moins. Grandji ne se déclare pas très partant, mais consent tout de même à une micro aide partielle.
– Il y a des chances qu’il soit du quartier où on l’a perdu, analyse Bob.
– C’est ce que je pense aussi.
– C’est chaud.
– Ça tombe bien, je le suis aussi.

018 | Robert Pénissard, homme impulsif, avec de la suite dans les idées. Et Robert Pénissard, homme prudent et prévoyant. Une fois remis sur cuisses tant bien que mal, il réemprunte la voiture de Jean-Claude, pour aller faire un achat. Il revient une heure plus tard, un paquet à la main. Et demande à Jean-Claude s’il peut se servir de son établi et ses outils, dans son garage. Jean-Claude consent. Intrigué. Mais ne posant pas de question.
Il se pose à sa télé et à son journal. La télé ça fait du bruit, et les nouvelles du journal aussi. Mais ce n’est rien à côté du barouf que fait Robert, en bas, à l’établi. Ça tape. Ça perce. Ça scie. Ça fraise… Obligé de monter le son de la télé, pour entendre les commentaires de cette émission qu’il ne suit pas spécialement. Et obligé de se superconcentrer sur les nouvelles du journal. Il n’y a que pour les photos du journal que ça ne lui occasionne pas de gêne. En bas, ça ferraille encore un temps, puis plus rien… Le silence. Robert remonte, tout sourire, son paquet à la main.
– Qu’est-ce que t’as foutu ? interroge Grandji.
– Je t’expliquerai.
Robert va déposer le paquet dans sa chambre. En revenant au salon, il annonce et demande :
– Je vais guetter dans la cité, cet après-midi. Tu me prêtes ta voiture ? Ou tu me déposes ?
– Demain si tu veux. J’ai des obligations cet après-midi.
– Pas grave. Je vais prendre le bus.

019 | Bob est parti. Le temps que Grandji finisse de se préparer pour se rendre à sa consultation médicale, la curiosité l’emporte. Il entre dans la chambre de Bob. Dans l’armoire : rien. Dans le tiroir haut de la table de nuit : rien. Dans le tiroir bas : le paquet ! Grandji s’en saisit. Lourd. Il l’ouvre, et il manque de lui tomber des mains. Un flingue ! Boum boum dans sa poitrine. Poussé par un réflexe idiot, provenant sans doute du visionnage de polars à la télé, il efface ses empreintes avec les pans bas de son tee-shirt, referme le paquet, et le remet en place. Bob est parti sans.

020 | Double inquiétude de Jean-Claude, en ce début d’après-midi. Forte pression. Inquiet de sa visite de contrôle chez le spécialiste ; car les médecins, c’est bien connu, sont capables de vous annoncer les pires saloperies à tous moments ; et inquiétude pour Bob. En revenant du toubib, l’inquiétude de JiCé est divisée par deux. Tout est OK pour sa précaire santé ; de fer, malgré tout. Reste l’autre moitié d’inquiétude ; qui devient désormais entière. Le mauvais sang n’aime pas le vide. Quand il y a de la place, il s’engouffre. Jean-Claude se remémore les paroles, de la bouche d’un type de la sécurité, rapportées par Robert. Comme quoi, il y aurait actuellement du larcin, du vol, de la tire selon la technique de la mule. Est-ce vrai ? Et si oui, qu’est-ce à dire ? Jean-Claude aime surfer. Il se prend à éplucher le Net via les sites d’infos de la région. Jean-Claude est un assidu du journal. Il se prend à éplucher ses anciens quotidiens à la recherche de faits divers, minuscules. Il y passe du temps. Jusqu’en début de soirée. Et il en trouve pas mal, présentées de-ci, de-là ; sans que jamais il ne soit fait de lien entre eux. Alors JiCé gamberge. JiCé se questionne. Et JiCé, au final, sans réponse, n’est pas avancé. Il décroche.

File le temps. Le temps a filé… Maintenant qu’il est dix-huit heures passées et que l’autre n’est pas rentré, Jean-Claude se fait vraiment du mauvais sang. Son sang s’épaissit au fur et à mesure que défilent les quarts d’heure. Bientôt il n’aura plus que de la mélasse sanguine dans les veines et les artères.
À dix-neuf heures, il monte en voiture et prend la direction du quartier d’investigation de Bob. Peu de temps pour y parvenir. Il roule et serpente dans les rues, la tête et les yeux virevoltants à la recherche de ce qui pourrait être une silhouette. Celle de Robert. Il est soucieux et tendu. Et d’un coup. Voilà ce qu’il voit… Bob, debout à un arrêt de bus, en train d’attendre. Dans l’enthousiasme Jean-Claude klaxonne, ce qui est loin d’être une bonne idée, car du monde le regarde, les regarde, et certainement vaut-il mieux ici se faire discret. La voiture glisse jusqu’au trottoir de Bob, qui ouvre la portière et monte. Accélération de l’auto, direction le bercail.

021 | – Je viens de le localiser il y a moins d’une demi-heure, lance Robert.
Jean-Claude, au volant, ne pipe pas mot. Il ne sait que dire. Il écoute. Il conduit.
– J’ai tourné tout l’après-midi, j’ai mal aux jambes et j’ai soif.
Suivi harmonieux des courbes de la route les menant vers le lotissement d’habitation de JiCé. Coups de volant à droite, à gauche, roues droites en avant. L’auto file.
– … Quand, putain, vers dix-sept heures je l’ai vu arriver de loin à moto…
L’auto file sans bruit. Tout droit. Et à gauche, à l’intersection.
– … Remarque, il conduit prudemment, le gars, pour un délinquant…
De nouveau tout droit, entre les maisons des lotissements de la périphérie de la ville.
– … Je me suis mis à courir pour le suivre discrètement…
Un stop. Tout droit. Un rond-point. À droite.
–… Le bol. Il ne m’a pas fait courir longtemps…
Encore cent cinquante mètres. Et arrivés à la maison.
– … Il est entré avec sa moto dans un parking souterrain des barres d’immeubles…
Stationnement. Et Bob et Grandji descendent.
– … Ni une ni deux, je me suis engouffré aussi…
Entrée dans la maison. Robert va boire au robinet de la cuisine.
– … Ouf ça fait du bien…
Jean-Claude fouine dans le frigo.
– … Je l’ai vu stationner sa moto à une fourche de stationnement de deux roues et mettre un antivol…
JiCé sort du pâté.
– … Tu sais quoi mon pote ?….
Haussement de cils, marquant l’interrogation.
– … Il habite là c’est sûr. On sent qu’il y a ses habitudes…
Dressage de la table. Les assiettes, les verres, les fourchettes, couteaux et petites cuillères.
– … C’est génial, ha ha. Supergénial…
Jean-Claude ordonne :
– Viens t’asseoir maintenant, et mange.
Bob s’exécute.
– T’as pas eu peur ?
– Ben non. Et puis j’ai été prudent. Il ne m’a pas vu. Et puis je suis reparti.
– Il faudra que je te pose une question.
– Vas-y.
– Tout à l’heure.

022 | Le 'tout à l’heure' est arrivé. Bob et Grandji sont au café dans le salon. Comme d’habitude la télé est allumée. Jean-Claude ne sait pas comment s’y prendre.
– Je me fais du souci pour toi, Robert.
– Bah à quel sujet ? Je contrôle.
– T’es sûr ?
– Aussi bien que 2 et 2 font 22.
Bob semble d’humeur. Grandji non.
– Ben quoi, c’est bien comme ça qu’ils comptent chez les Rothschild.
– Robert, tu fais caguer. Je me suis demandé ce que tu trafiquais ce matin avec le boucan que tu faisais. Tu ne m’as rien dit. Alors je suis allé dans ta chambre.
Robert l’a mauvaise.
– T’es un copain de confiance, toi.
– Eh bien oui justement. C’est parce que je me préoccupe de toi que j’ai fait ça.
– Et alors qu’est-ce que t’as vu ? Qu’est-ce que t’as vu au juste ? T’as eu les yeux en face des trous, au moins ?
La réflexion désarçonne Jean-Claude. Et accompagnant la surprise Robert se lève, va dans la chambre et en revient avec le paquet. Il le pose sur la table de salon. L’ouvre. Le pétard est là. Magnifique. À ses côtés une boîte de munitions. Mais comme c’est bizarre, elle est petite. JiCé a les yeux rivés sur l’arme, comme hypnotisé. Il ne dit mot. C’est Robert qui relance :
– Ce n’est pas une arme à proprement dit. C’est un revolver à billes. Je l’ai acheté en vente libre dans un magasin spécialisé.
– Ah ouais ?
– Par contre ses petites billes inoffensives, je les ai trafiquées, ha ha ha.
Bob ouvre la boîte et des billes en étoiles pointues aiguisées se répandent sur la table.
– C’est chouette, souffle Grandji à défaut de trouver d’autres mots à dire.
– Je n’ai pas l’intention de m’en servir. Mais s’il le faut j’ai de quoi répondre à une agression.
– Parce que t’as l’intention de continuer ?
– Oui. J’y retourne demain. Et je te demande de venir avec moi s’il te plaît.
– Holà. Je vais pas au combat pour un tel motif et dans une telle situation.
– Je te demande pas de te mettre à ma place. C’est moi qui suis à la mienne. Et ce n’est pas toujours facile pour moi de vivre avec moi. Je te demande juste de venir en soutien. Tu restes dans ta voiture avec ton téléphone. Et moi je pars, avec le mien, coincer le gars.
Jean-Claude tique. Tic. Et puis arrêt du mouvement de balancier. Pas de tac. Bob lui remonte l’horloge. Ça marche mieux après.

023 | Le lendemain à l’heure dite, le duo est dans la cité. Grandji est en attente repli dans sa voiture, son portable allumé posé sur le siège passager. Bob est aux abords de l’entrée du garage souterrain des barres d’immeubles. Si le gars est bien réglé, il devrait arriver dans la demi-heure au plus tard et stationner sa moto. Ça tarde. Impatience. Des deux. De Bob et Grandji… lequel finit par démarrer sa voiture et s’approcher des abords de l’entrée du garage. Bob le voit et lui fait des signes de se barrer. JiCé ne sait que faire ; et s’exécute… Son sang ne fait qu’un tour, quand ce faisant il croise le mec à moto qui semble rentrer. Il tourne la tête pour ne pas que le type le dévisage. Mais pourquoi le ferait-il ? En donnant un coup d’œil dans le rétroviseur. « Bon Dieu de branlotin ». Voilà que le délinquant a fait demi-tour et maintenant le suit. Que faire ? Accélérer ? Garder l’allure ? Grandji choisit de garder l’allure en accélérant. Ça lui semble être un bon compromis. Coup de rétine dans le rétro. Le type a mis son clignotant à droite. Il freine et s’arrête. Il descend d’engin. Met la béquille. Et entre dans la boulangerie. Il ressort avec un pain. Reprend sa moto. Et fait demi-tour, direction chez lui. JiCé est dans l’embarras. Il cherche un coin, pas trop loin, pour stationner, en discrétion. Il en trouve un. Coupe le moteur. Ouvre sa fenêtre et souffle. « Ras la casquette ».

024 | Trois minutes avant… Quand Bob voit se pointer le véhicule du très distrait Jean-Claude, il aperçoit au loin derrière lui la moto qui arrive. Alors, il fait des gestes à Grandji pour qu’il se barre. Des gestes que peut-être, le gars à distance a vus aussi. Il le craint. Demi-tour de la voiture de Grandji, qui reprend la route en sens inverse. Croisement avec le lascar… qui fait demi-tour et qui file le train à Grandji. C’est du moins ce que voit et ce qu’en déduit Bob. « Putain, il est mal » se fait-il peur, la main sur la tête, ses doigts crispés sur ses cheveux ; ce qui le fait grimacer. Puis décrispation. Et recrispation quand le type roule vers lui, avec son pain. Bob se planque et le voit passer et entrer dans le garage souterrain. Bob nerveux y va d’une réflexion d’encouragement à lui-même : « Un pain, tu as. Un second tu auras. Dans ta gueule » Et le voilà qu’il pouffe, content de sa vanne.
Et il s’engouffre… Progression derrière les piliers. Le parc à deux roues est au fond. Vérification de sa poche. Par palpation. Gros truc lourd dur dedans. Il est là. Le type est en vue. De dos. En train d’installer son antivol. Bob s’approche. Pas de bruit. Semelles en caoutchouc. Le type en termine. Bob est à proximité derrière l’ultime pilier. Son cœur bat. Mais pas de trouille. Pour l’instant…
Le type, de dos, entame le pas pour s’éloigner vers la porte d’accès aux étages… quand Bob gicle et l’envoie valdinguer au sol d’un implacable croche-pied. Dans le geste, il prend appui sur ses deux cuisses, muscles bandés à l’horizontal, genoux pliés, le corps en avant, son flingue extirpé à la vitesse de l’éclair, et prêt à lui gueuler son commandement de ne pas bouger. Seulement, il semble se dessiner comme un problème. Au lieu de s’étaler en avant, comme une merde, en se rappant l’intérieur des mains, et la peau du visage sur le sol granuleux… Le type fait un roulé-boulé et se retrouve face à lui, en position de combat, prêt à en découdre. Robert fait dans les cris et les yeux exorbités pour lui lancer sa détermination à la gueule.
– Si tu oscilles d’un poil de roupettes, t’es mort.
L’autre voit le flingue, et se redresse un peu, mais si peu. Toujours en position.
–Lève tes mains bien haut. Et redresse-toi… Plus vite de ça. Allez.
Trois secondes de défiance, les yeux dans les yeux. Le mec regarde à droite, à gauche. Robert aussi. Et le type se redresse. Il ne peut détacher son regard du pétard.
– Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Des vols au Centre Leclerc de la ville, ça te dit ?
Le zigue joue bien l’incompréhension. De toute façon, ce ne sont jamais eux.
– J’imagine qu’il y en a comme partout.
Et en plus, il a du vocabulaire.
Regarde bien ma gueule, Obispo. Tu t’en souviens ?

– Car moi, j’ai fixé la tienne. D’autant que t’as été pris en photo et que je l’ai sur moi.
Il la sort de sa poche, la regarde et commente :
– Même tête. La boule à zéro, bien sûr. Et ton bec. Ça m’a permis de te reconnaître.
Le gars mouvemente insensiblement ; ses bras s’affaissent légèrement. Allure très féline.
– Lève les bras. Ou je te plombe, crie Bob, l’index hypertendu sur la gâchette.
Ce faisant, le gonze porte la main à son menton, se le caresse en V et…
Bob l’ajuste, l’œil assassin, bras en extension, prêt au tir. Le type fait un relevé de bras conforme. À sa caresse du menton, Bob a bien pu poser l’œil sur le bec ; bien marqué, plus raviné, et lèvre inférieure gonflée. Le type ne dit plus rien. Impression bizarre. On a comme le sentiment qu’il maîtrise. Quoi ? Sa peur ? Sa posture, face à cet homme armé, qu’il ne doute pas de pouvoir maîtriser ?…. Cette pensée mine Robert.
Soudain du bruit. Pas fort mais du bruit. Les yeux du délinquant font les essuie-glaces. Robert, des gouttes sous les bras, fait signe de faire silence et de se décaler vers ce recoin. Ce qu’ils font. Ils sont en mouvement. Quand retentit…
– On se connaît, non ? de la grosse voix de Grandji qui vient d’apparaître.
Surprise et confusion. D’un geste prompt, le gus se retourne et se distord pour échapper en latéral… « Chtac. » Coup parti en état de légitime réflexe. La bille étoilée ciselée atteint le bas du dos du mec que son geste latéral de torsion a brièvement dénudé. Le projectile se fiche sous-cutané dans la chair. Le gars, blessé et croyant sans doute à une balle, stoppe net et se touche. Il ramène du sang. Par contre pas de cri, pas d’affolement. Juste une grimace. Bob le tient encore en joue, prêt à lui mettre une autre dans la cuisse.
– Stop, crie alors l’enculé, en avançant la main ouverte pour appuyer de son geste.
Bob, toujours le bras tendu. À force, ça fatigue la tension. Un centième relâché. Conséquence. L’attaque. Vive extension du type, les bras en avant ; malgré la douleur. Vif geste de capture et d’envoi en l’air de la main armée… « Chtac. »… bille acérée se fichant dans le revêtement d’isolation thermique du plafond… Torsion du bras en arrière. Coup de genou dans le creux arrière de la jambe de Robert. Chute au sol dudit Robert. Grimpage du gars sur son dos. Attrapage de la tête et coinçage dans le creux du bras du gars… qui dit à Grandji en le menaçant de la voix.
– Tu tentes quelque chose et je lui fais craquer le cou.
Grandji, soufflé, ne sait que dire. Il repose sa question.
– On se connaît non ?
– … Comment ça ?
– Allez lâche-le. On te veut pas de mal.
– Tu déconnes ou quoi ? Je me suis pris une bastos.
Pour montrer sa bonne volonté, Grandji s’approche du flingue de Bob traînant non loin du visage grimaçant de son copain comprimé au sol. Et donne un coup de pied dans l’arme qui va valdinguer au loin. L’émotion sans doute, l’imprécision assurément, pour un peu Robert aussi se prenait le coup de pied dans le pif. Le mec desserre l’étreinte sur Bob et ordonne à Grandji de retourner ses poches. Sans arme. Le mec se lève et lâche Robert, en prévenant. De toute façon, il semble que tout le monde ait compris.
– Vous êtes qui ? demande le gus.
– Jean-Claude Giraudon. J’ai eu ton père dans le service psy où je travaillais. On avait sympathisé.
Le mec le regarde, le dévisage, fait un effort de mémoire. Il se tient le bas du dos, ça saigne… – Tourne et fais voir, dit JiCé en ex-infirmier.
Il s’exécute.
– Pas grave. Je vais m’en occuper.
Robert, sonné, se lève difficilement et se tient à distance. Le mec le pointe du doigt et le prévient :
– Pas bougé.
– Tu venais le voir de temps en temps. Et on jouait avec toi, poursuit Grandji.
– Mm mm…
– On s’est vu aussi chez toi quand on venait chercher et ramener ton père…
–… Moui, lâche le mec contrit.
– Tu t’en souviens ?
– Oui.
– Qu’est-il devenu ?
– Suicide. Il ne pouvait pas en être autrement.
– Je suis désolé.
Le mec se penche, a du mal mais le fait, et ramasse la photo par terre. Il la regarde. La détaille.
– C’est quoi ? demande-t-il.
Étonnement général…

025 | Grandji redemande à voir la blessure et entreprend des soins. En raison de la stomie vésicale qu’on lui a pratiquée il y a des années, JiCé a en permanence avec lui du matériel de soins de secours dans un sac en bandoulière. Il explique au blessé avec quoi il a été blessé. Il extrait le projectile étoilé fiché dans la peau. Difficilement, car très enfoncé entre le haut des fesses et le bas de la ceinture abdos, là où il y a de la viande. Chez le gars c’est musculeux. Il désinfecte. Pose deux stucs de suture. Applique un pansement. Bloque le tout avec des sparadraps. Remerciement. C’est bizarre. Pas plus affecté que ça. L’opération terminée, les deux amis expliquent. Surtout Jean-Claude. Robert paraissant difficilement se remettre de sa défaite d’arts martiaux. « C’est normal Robert, t’en as jamais fait » semble vouloir traduire Grandji, de son air se voulant consolant ; et remotivant…
Bon alors finalement : qui que quoi, dont, où ?
Le gars dit que ce n’est pas lui sur le cliché. Et en y regardant de près, il y aurait peut-être du vrai. Plus… Plus… Le gars dit qu’il n’a pas de bec-de-lièvre. « Ah tiens », pense Robert, en surélevant un œil et en levant une oreille façon cocker. L’ex délinquant qui, maintenant n’en est plus un, explique que dans la vie il est doublement amené à se battre, ou à s’imposer autoritairement. Et d’une. Il est sportif instructeur. Il combat en compétition. Et de deux. Il est éducateur de rue. Il déjoue les velléités de combat. Dans les deux cas, il se dit au contact. Et que pour son bobo labial, c’est le produit d’un pain qu’il a encaissé ; « c’est le jeu ». Ça fait sourire Robert, qui avait eu l’idée de 'pain' tout à l’heure.
– Dans deux trois jours ce sera parti. J’ai l’habitude.
– Qu’est-ce qu’on peut faire pour s’excuser ? demande JiCé.
– Rien. J’aimerais botter le cul à ton copain. Mais il est mon aîné. Je vais lui épargner.
Robert, taiseux, remercie et s’excuse d’un geste de la main posée sur le cœur, accompagné d’une inclinaison du visage. Signe de tête en retour de l’éducateur de rue.
– Rien d’autre à ajouter, on s’est tout dit ? formule Bruce Lee.
– Je crois… Robert, pas de question toi non plus ?
– Si.
Puis rien…
– Alors quoi, Robert ?
– Vu votre travail, Monsieur, vous auriez des infos sur ces vols ? Sur ce genre de vols ?
– J’ai plein d’infos sur tout. Mais je les garde pour moi. Mon travail n’est pas d’enfoncer des petits gars dont j’essaie de sortir la tête de l’eau. D’autres questions ?….
– Non. C’était juste comme ça. Allez au revoir, Monsieur, dit Robert en ne lui tendant pas la main… des fois qu’il la lui tordrait.
Grandji et Jackie Chan s’en serrent cinq.

026 | La nuit. Robert est au lit, et tourne et vire, n’arrivant pas à dormir. Ces histoires l’occupent. Il allume sa lampe de chevet, se cale un coussin dans le dos et attrape son téléphone portable. Il compose le numéro. Patiente. Ça sonne. Longtemps. Et puis la messagerie : « Vous êtes bien sur le portable de qui vous savez. Pour lui dire vous savez quoi. Laissez un message et il vous rappellera, vous verrez quand » Pas étonnant pense Robert. Vu l’heure. Il pose ses bras et ses mains le long du corps, et expire longuement, le regard dans le vide… Quand soudain son téléphone « bip bip bip… » Robert regarde et décroche. C’est Grandji ; qui est au lit dans la chambre d’à-côté.
– Qu’est-ce qu’il y a ? T’es malade ?
– Nan. Envie de jacter.
– Merde Robert. Je venais juste de m’endormir. Je ne faisais que tourner et virer…
– Moi aussi… Et patati et blablabla…
Bob attrape le fil de la pelote de laine, et le tire. La conversation dure.
– Il est sympa quand même ce gars. Il aurait pu me faire un sacré coup du lapin ; ne serait-ce que par vengeance.
– … Mmh… T’aurais terminé en civierwahouffeee, termine-t-il en bâillement.
Bob comprend mal.
– En civet ?
– … En civière.
– Il a pas l’air d’être bête. Ni violent. Il traite bien les verbes.
– … ? (Incompréhension. Gamberge)
– Les verbes sont si souvent victimes de violences conjugales. Pas avec lui.
– … Mouais… Son père était loin d’être un imbécile s’il n’avait eu l’esprit Orangina.
– C’est quoi ?
– Très secoué.
– Qu’est-ce qu’il faisait ?
Grandji lui crache le morceau. – Ah quand même. Tu sais quoi ? Faudrait faire quelque chose.
– Comme quoi ?
Bob émet l’idée.
– D’accord. Comment va ton front de tête ? La fêlure ?
– Si j’appuie dessus ça me fait mal. Sinon, rien.
– Et ton cou ?
– Comme un torticolis. Je me le masse.
– Et Solange ? As-tu des nouvelles ?
– On textote. Elle file le parfait amour avec le jack~woufziii, finit-il en bâillerie.
– Jacques qui ?
– Le jacuzzi. L’eau chaude… Le sommeil revient, je raccroche.
– Pas moi. Plus envie. J’allume la télé.

027 | L’info qui leur volette dans l’oreille les amène à traîner à nouveau dans une grande surface, trois jours plus tard. Cette fois, ils s’y prennent à deux. Et ils ont du matos. Jean-Claude est en paletot avec de grandes poches accessibles. Il a un sonotone à l’oreille. Dans l’une de ses poches plus ouverte que l’autre, il a un truc. Et dans l’autre, un autre. Robert est vêtu normalement, si ce n’est que sur le haut du revers de son habit, il a un pin’s. Ils déambulent tous les deux dans les rayons de la grande surface, comme si de rien ; Grandji devant, en appât ; et Bob derrière, à distance, qui le renseigne.

028 | La veille, ils se sont procuré le matériel, utilisé aujourd’hui. Pour l’ustensile dans une des poches de Grandji, facile, ils l’ont trouvé dans une animalerie. Pour l’autre, dans la seconde poche, il a été plus difficile à se fournir, car prohibé par les flics. Pas pu faire autrement que de voir du côté du monde de la nuit. Enfin, le pin’s et le sonotone ont été achetés en magasin hi-fi et accessoire. Parce qu’en fait le pin’s et le sonotone cachent leurs jeux et n’en sont pas. Ce sont un micro et une oreillette.

029 | Quatre jours après l’info, le lendemain donc de cette première déambulation vaine dans les allées de l’hyper, Grandji et Bob se remettent en chasse. Mais pas l’ombre d’un bec, toutes les lèvres sont lisses. Bob commence à douter de la véracité de l’information. Grandji, lui, en serait surpris. Ça serait moche de leur avoir fait un pareil sale coup.

030 | Oui, un tel putain de sale coup : après le cadeau. Bob avait eu l’idée d’offrir un cadeau. Grandji avait alors eu l’idée de la nature du cadeau : une bouteille de champagne. « Non. Une caisse, avait surenchéri Bob ». Et c’est avec elle dans les bras que Grandji s’était rendu chez l’éducateur de rue pour le remercier de sa compréhension et de sa sollicitude. Bob s’était dispensé de venir pour ne pas rappeler de mauvais souvenir à Jackie Chan ; à moins que ce ne soit pour ne pas se rappeler de mauvais souvenirs à lui-même. En tout cas, il avait chargé Grandji de transmettre « toutes ses amitiés » au gars. C’était peut-être beaucoup, mais après tout, pourquoi pas ? L’impulsion. Toujours elle.

031 | Un peu stone au départ, puis satisfaction. Le gars s’étant détendu ; du fait de l’attention qu’on lui manifestait ; de par la présence de Jean-Claude qui avait tant fait pour son père ; et pour lui, par ricochet.
– Ta blessure ? avait demandé JiCé.
– Deux fois rien. Ça va.
Un café, des petits gâteaux, un verre d’eau. La conversation qui s’assouplit, la confiance, et puis ce mot :
– Je vous donne une info Jean-Claude.
– … (silence attentionné de JiCé)
– Votre type je sais qui c’est.
– …
– Si d’après ce que je comprends, vous voulez juste le sermonner. Pas de flics et tout le toutim…
– … Oui c’est juste ça, confirme Jean-Claude.
– … Alors je vous dis où vous risquez de le trouver.

032 | Cet hyper où les deux compères reviennent en chasse maintenant pour la troisième fois, se tient dans une grande ville voisine. Comme à chaque fois, Grandji et Bob, le grand devant, le petit derrière, scrutent les lèvres des gens, à la recherche d’une suture. Pas de bec en vue. Mais mais mais, à un moment, comme une touche. Bizarre.
– (Grésillement dans l’oreille de Grandji) Y’a un mec qui a l’air de vouloir te coller.
Pas coutumier du fait, il s’apprête à se retourner.
– Nooon. Poursuis…
Ce qu’il fait. La tension monte. Grandji entend Bob respirer fort dans son oreille. Ce qui accentue la pression. Et ce d’autant, qu’il avance avec du danger derrière lui. Il ne voit pas la tête du mec. Ce qui pourrait le rassurer. Ou l’inquiéter. C’est bien ça qui l’inquiète.
– Ça se confirme, balance Bob dans l’oreillette. Ça va être le moment de bander.
JiCé se met alerte maximale. Bande ses muscles…
– Top. Il met la main.
Maintenant qu’on lui dit, il la sent. Dans sa poche gauche. Et tout s’enchaîne dans la rapidité de l’ours qui capture sa proie, avec les sons qui vont avec. « Tchac » entend-on dans la poche de JiCé. La tapette à rat s’est refermée sur la main du gars. « Aïe ouille » entend-on de la bouche du mec qui est autant dans la douleur que la surprise. « Clac » entend-on de la menotte qui vient de se refermer sur le poignet du gars. L’autre pince étant fixée sur le poignet de JiCé. Le mec piégé voulant se défaire par la force n’y parvient pas, et cesse quand le grand JiCé, calme et stoïque, en apparence, ouvre son vêtement et offre à la vue du captif, le flingue, celui de Bob, fiché dans sa ceinture de pantalon. En découvrant les traits du gars, JiCé se rend compte qu’il ne ressemble pas du tout au gibier qu’ils sont venus chasser. Bob se porte à leurs côtés et glisse :
– On continue.
Le type, résigné, se laisse entraîner et JiCé et lui quittent le magasin par la sortie sans achats. Petite frayeur de se faire interpeller. Mais pourquoi ? Au final, il n’y a rien eu de piqué, le truc en passe d’être fiché dans sa poche ayant été remis en rayon. Alors pourquoi ? Peut-être la crainte d’être remarqué enchaîné avec un autre gars dans le magasin. Avec des menottes de sex-shop. En fanfreluche rose. Mais il n’y a rien d’autre.

033 | Sortie des trois du magasin, sans un mot. Grandji monte sur les sièges arrière de sa voiture. Avec le type, forcément. Bob lui met une cagoule sur la tête. Puis monte à l’avant. Démarre. Et roule. Direction la maison.

034 | Une fois arrivés, ils extirpent le type de la voiture. Le font entrer dans la baraque. Le font descendre tant bien que mal dans une pièce du sous-sol, une chambre. Attache la menotte à un barreau de lit. Et ressortent en ayant pris soin de verrouiller ses deux portes. Celle donnant sur l’escalier montant à l’étage. Et celle donnant sur le garage.

035 | Cela fait, Bob et Grandji soufflent. S’essuient le front de cette transpiration de nervosité. Vont dans le frigo. Se laissent tomber dans les fauteuils. Et boivent un coup.
– Je crois bien qu’on n’est pas raisonnable, lâche Jean-Claude.
– Oui ben euh… On ne va pas le tuer.
– On l’a quand même séquestré… avant de poursuivre après un temps… On le laisse mariner. On lui fait peur. Et on le balance je ne sais où.
– T’as remarqué un truc, tout de même ?
– … ?
– Ce n’est pas le Bec.

036 | Oui ce n’est pas le Bec, responsable de tous ces désagréments jusqu’alors. Mais c’est un autre gus qui a voulu refaire le coup de la poche à Jean-Claude ; son ami. Et ça lui met les boules. Discussion entre les deux compères. Une fois les soifs étanchées, et la tension s’amenuisant, le duo de ravisseurs décide de descendre interroger le type, en fin d’après-midi. Il est assis sur le lit, avec le bras tendu et au bout son poignet à la menotte rose fanfreluchée l’attachant au montant. Regard apeuré à l’entrée de Bob et Grandji. Les deux hommes prennent deux chaises et s’asseyent près du lit. Le Petit fait l’air méchant. Et le Grand laisse paraître le flingue pris dans sa ceinture de pantalon. Ils ne disent mot. Regardent le type. Il a dans les trente-cinq, quarante ans. Est de taille moyenne moins. Est Maigre. Pâle. A des postures efféminées. Tiens donc. Grandji fait le conciliant. Bob mène l’interrogatoire… S’emploie à mener, plutôt. Essaie de le faire démarrer. Car l’autre bloque et ne décroche pas un mot.
– On vous laisse réfléchir, décoche Grandji, en mimant du doigt la roue de petit vélo tournant dans la tête. Même geste silencieux de Bob qui, au lieu de le faire d’un doigt, le fait de deux, et le termine en geste de revolver sur la tempe, avec action de coup de feu sur la fin. Ça a l’air de le faire réfléchir et de l’impressionner.
– On se revoit tout à heure, lancent les compères en quittant la pièce et en la verrouillant.

037 | Avec tout ça, Grandji a faim. Il entraîne Bob au Chinois dans la zone marchande de la ville. Pour moins d’un billet bleu d’euro, le soir, tu manges à volonté des entrées, des résistances, des desserts, tu bois du vin et du café. Vraiment bon et superbien. Bob et Grandji y passent deux heures… à chinoiser ; à parler de leurs vies respectives ; également du gars ; et par ricochet des aménagements que Jean-Claude a fait faire, vite fait bien fait, ces derniers jours, dans son garage, pour le cas où…
C’est Roger, le voisin superbricoleur, qui est venu faire de la soudure et de la frappe de marteau au fin fond du garage. Roger est sec, nerveux, taciturne, 'une bête', qui bosse vite et dur, tout le temps ; et ce malgré des rayons de chimiothérapie qu’il se prend en ce moment. Roger aime rendre service à Jean-Claude. Il vient. Fait le job. Et ne pose pas de question.
– Bon. On y va ? lance Jean-Claude.

038 | Quand ils descendent dans la chambre du bas, en rentrant, Jean-Claude est en joie. Le rosé sans doute. Mais ne le montre pas. Robert est concentré. Il demande au type :
– Alors. Décidé à nous dire ?
– … (le silence. Encore).
Grandji sort le flingue de sa ceinture, le pointe sur le type, et dit à Bob :
– Détache-le. On va l’emmener.
Le mec semble baliser.
– Mais avant, tu vas te désaper, ordonne JiCé de sa grosse voix.
Le type maintenant détaché ne s’exécutant guère, JiCé réitère l’ordre, en même temps que Bob lui colle une claque derrière la tête.
– Allez en slip, hausse le ton Jean-Claude, l’arme menaçante.
Le type se retrouve en sous-vêtement, et décoince, la voix vacillante :
– … Qu’est-ce que… vous allez… me faire ?….
– Tu verras. Avance, les mains sur la tête, lance Bob en désignant du menton la porte donnant sur le garage.
Ils y accèdent tous les trois. Il n’y a pas de lumière. C’est un gros bordel dans cet immense garage profond. Des trucs et des machins partout. Pour l’ambiance JiCé a juste allumé, une loupiote. Le mec commence à trembler. À poil. Pratiquement à poil. Les mains sur la tête. Avec le flingue pointé sur sa nuque. Il avance. Obligé d’avancer… Il se dirige vers le fond. Où l’on dirait qu’il y a un peu de lumière rouge. Où l’on dirait que ça se transforme en cave d’arrière-fond. Avec de la terre battue par terre. La trouille, rien que de penser au terme 'terre battue'. Ce n’est pas ‘terre' qui est inquiétant, c’est 'battue'. Il va être battu. Et peut-être abattu. Il va tomber à terre. À la réflexion le mot 'terre' est mortel… Encore quelques pas, et ce qu’il voit est horrifiant. Il n’en ressortira pas vivant. Ou bien amoché à mort. Il est tombé sur des psychopathes. Ce qu’il voit… L’installation que Roger a réalisée pour JiCé… Une haute croix en bois rude et ferraille, avec l’emplacement pour mettre les mains, l’emplacement pour mettre les pieds. Et à côté, de gros clous qui attendent. Avec un gros marteau… Et hou hou Hou, l’installation a déjà servi, car il y a du sang partout… (du jus de gigot d’agneau). Le mec se laisse tomber les genoux à terre, éclate en pleurs et ânonne :
– Ne faites pas ça… je vous en… supplie. Je vais… vous… dire…
Bob Grandji l’attrapent sous les épaules. Le relèvent et l’asseyent sur un tabouret de bois.
– On t’écoute.

039 | La confession recueillie, Bob Grandji ramènent le type dans la chambre. Le font se rhabiller. Lui remettent la cagoule sur la tête. Le remontent au rez-de-chaussée. Le guident dehors. Tous trois montent en voiture. C’est Grandji qui conduit. Et ils le larguent quelques minutes plus tard dans un quartier de la ville, en lui souhaitant bon vent. Le type ne demande pas son reste et disparaît.

040 | Ce qui est surprenant dans l’histoire. Dans cette histoire. C’est que ce type n’est pas un voyou. C’est un agent des impôts. Pas un inspecteur, ni un simple employé, un agent intermédiaire. Un bon job. Un bon salaire. Pas de problème d’argent à ce qu’il a dit. Pas de pathologie cleptomane à ce qu’il a aussi affirmé. Alors, mais quoi ? Affirmation. Il vole pour d’autres, au sein d’une petite équipe organisée. Ça dépasse l’entendement de Jean-Claude et Robert. Une fois ces minces et énigmatiques confessions faites, le type a glissé à nouveau dans le silence ; avant de consentir à livrer cette dernière info, sur la fin ; bien mal lui en a pris : « On ne se connaît pas entre nous, c’est compartimenté, il n’y a que le chef qui sait. » Ultime interrogation menaçante des psychopathes : « Son nom ? » Hésitation. Grand coup de talon sur le pied du gars. « Aïe Ouille. » Souffrance. « Sheila. »

041 | Dès lors, Bob et Grandji n’ont que ce nom en tête, et n’ont de cesse de comprendre et de découvrir qui peut être ce Sheila. Ils penchent pour un homme. Ils voient mal la femme Sheila dans cette affaire. La chanteuse. Plus de soixante-dix ans aujourd’hui. Et si elle semble avoir du plomb dans l’aile, elle semble en avoir aussi dans la tête.
– Encore que… glisse Bob… Elle a bien été mariée à Ringo Willy Cat. Et ils se sont bien abêtis à chanter 'Les gondoles à Venise'. Tu te souviens ? « Il fait moins deux dehors, les grêlons / Frappent sur les carreaux / On va se faire des œufs au jambon »…
Sourire de JiCé. Et cette initiative :
– Viens on va regarder sur l’ordinateur.
Google est leur ami. Pas tant que ça finalement, car pas de réponse autre que celle concernant l’activité musicale de chanteuse. Il y a bien une 'Sheila créations textile', mais cela semble concerner la chanteuse.
– Ah tiens, interpelle Bob. Il y a aussi cette Sheila.
Les deux prennent connaissance de l’information : 'Sheila Mc Carron, femme politique de la 8e circonscription du Rhône'. S’ensuit un article.
– Qu’en penses-tu ?
– Sont capables de tout ces politiques. Même d’être honnêtes. C’est dire…
– Tape Sheila sur l’annuaire Orange, pour voir.
Pianotage malhabile sur le clavier. Touche 'Envoi'. Et attente…
– Hé. Il y a un Zangar Sheila / Un Boateng Sheila…
– Ça resserre la recherche finalement.
– Attends la suite. Elle va te gaufrer : Sheila Hanafe Chellat / Samir Chellah / David Chella / Nicolas Chayla / Pierre Chaila-Bourrounet…
– Ah oui. Changement d’orthographe. Ils sont du coin ?
– Un ou deux sont de la région.
– Qu’est-ce qu’on fait ?

042 | Finalement c’est Valou Giraudon qui les fait accoucher d’une idée, en direct live de Barcelone. Elle y est pour quelques jours avec des copines, et balance des SMS et des posts Facebook sur leurs festivités. Jusqu’à tard cette nuit, elles sont allées s’encanailler au Molino, danses, chants, mimes, etc., le plus souvent à poil ou presqu’à poil. Grandji et Bob se regardent. Ils en discutent. « Pourquoi pas ? » Bob pas très chaud.

043 | Coup de téléphone de fin de soirée, chez Jean-Claude, semi-allongé sur son fauteuil électrique confort, devant la télé allumée qui le regarde dormir, la bouche ouverte avec vibrations de l’air passant en force sur les cordes vocales. Le téléphone insiste, comme si à l’autre bout, on savait de quoi il retourne. À force, il se réveille et répond. C’est sa nièce qui vient prendre des nouvelles comme souvent.
La nièce : Carole, trentenaire. Fille de la sœur décédée de Jean-Claude. Mariée à Alain, dit Mao, de père asiatique, sexagénaire. Mao est jardinier retraité. Carole garde des enfants. Ils sont parents d’une petite Jade, au physique typé, jolie, scolarisée en primaire. Elle fait du karaté.
– Comment va, Tonton ? Je t’entendais ronfler d’Issoudun, ha ha ha.
Échange de joyeusetés.
– Quoi ? Qui ? Quand ? C’est d’accord. Comme d’habitude. Je vous embrasse.
– On t’embrasse.
La petite famille passe des vacances régulièrement chez Jean-Claude. Chez eux ils vivent en HLM. Ici en maison spacieuse dans de la verdure. Ils adorent. D’ailleurs, ils cherchent à venir habiter dans cette belle région. JiCé est sourire en annonçant à Bob, occupé à lire une revue de pêche, qu’ils viendront aux prochaines vacances.

044 | Le lendemain, repos. JiCé qui boîte depuis son accident de vélo et la pose de sa hanche, demande à Bob de l’aider pour le taillage de ses haies et le rentrage des bûches qu’il s’est fait livrer.
– D’accord, consent Bob… qui se dit, en son for intérieur, « Tu parles d’un repos. »
Le soir, resto. Ils y retournent. Tartiflette. En revenant en voiture, Bob s’enquiert d’un truc auprès de Grandji, qui lui répond illico en diminuant l’allure de conduite, car difficile pour lui de tout faire en même temps : réfléchir, parler et conduire. Quelques hectomètres plus loin, il est presque à l’arrêt. Et ce sont de virulents appels aux phares venant de l’arrière qui le ramènent à la réalité de la conduite.
– Qu’est-ce qu’il veut ce pégreleu ? tempête Grandji. Il n’a qu’à doubler.
Bob se retourne, repositionne sa tête devant, la tourne vers JiCé :
– Il ne peut pas Jean-Claude, t’es arrêté dans un rond-point.
Grandji fait celui qui n’a pas entendu et repart. Mine de rien. L’autre, derrière, déboîte, le passe en trombe en lui hurlant : « Espèce de Jean-Claude. » Lequel prend acte.

045 | Le surlendemain, rien. Ah si, Jean-Claude coince sa carte vitale dans un distributeur de billets. Elle s’y trouve tellement bien ; tu parles, une carte de trou de sécu qui trouve la voie de l’argent, c’est excitant ; alors elle ne veut plus ressortir. Bob, témoin de la scène, rancarde Jean-Claude qu’il va entrer voir les baigne-dans-le-beurre. Grandji répond que non, ce n’est pas la peine. Finalement il la retire, en piteux état, avec la pince à épiler qu’il porte sur lui dans son sac de soin de sa stomie vésiculaire. Ça le met en joie d’y être arrivé.

046 | Ce soir, c’est vendredi night fever. Grandji s’est fait beau comme un camion Chevrolet et cocotte le mâle qui s’entretient. Chaussures à fins bouts longs, un peu à la Louis XI version revisitée ; bonjour le confort des doigts de pieds. Pantalon souple de sortie. Veste assortie. Chemise blanche aux pans qui pendent sur le haut du futal. Touches de parfum à la mode dans le cou.
– Ah t’es beau, le complimente Bob.
Grandji remercie, détaille son ami et lui renvoie le compliment. Ce qu’il aime beaucoup dans la tenue de Bob, c’est la fleur factice, du plus bel effet, qui agrémente sa boutonnière.
– On est prêt ?
– Yes ma poule.
– M’appelle pas ma poule.
– On prend un café et on y va. On a trois quarts d’heure de route…

047 | Nuit noire quand ils arrivent dans le quartier branché de la ville. Nuit noire percée des lumières multicolores de l’enseigne du bar-discothèque Les Sixties. Ça flashe. De la musique s’échappe par la porte quand elle s’ouvre et se referme. Il y a du monde, à en juger par la difficulté à se garer. Réajustement des tenues vestimentaires. Grandji et Bob se dirigent vers l’entrée, le second traîne les pieds. « Driiing. » Attente… Un grand type ouvre. Un autre grand type est là aussi. « Drôle de paire », se dit principalement Bob. « Ils font genre ». Tu m’étonnes. Aussi hauts que Grandji, mais plus jeunes, typés, et le muscle saillant. Crânes rasés. Boucles d’oreilles. Barbes épaisses. Tatouages dans le cou et plus si affinité ; et il y a affinité : des bras comme des cuisses cyclistes multicolores. Petit gilet en cuir ayant du mal à contenir la bidoche ; la débauche de muscles, pardon. Pantalon de cuir moule-burnes avec chaîne attachée à la ceinture et rentrant dans la poche. « Il y a quoi à l’autre bout ? » pense Robert. « Ça sert à quoi ? À contenir leurs petites bites, ha ha ha… Hum, du calme. Prendre sur soi. »
Les compères Grandji et Bob s’acquittent de leurs entrées. Vont prendre place à une table du fond. Regards circulaires pour découvrir les lieux. Le vestibule d’accueil donc. À droite, en long, le bar. En face, et en enfilade vers le fond, la piste de danse et des tables et des chaises, des tables basses et des fauteuils. Dans l’hyper fond, oh surprise, un mur avec une ouverture en arcade et derrière un caveau en pierres apparentes. Coin et recoins discrets. En retour sur la piste vers l’entrée, face à elle, en un espace décentré à gauche, une scène avec tout le matos ; micros, enceintes, éclairages. Original. Plein de promesses.
Grandji se gratte la tête. Bob le fion. Il y a du monde. Et ça continue d’entrer. La population est diverse est variée. Il y a des minets. Des minettes. Des jeunes hommes branchés, et de moins jeunes. Des hommes en costume. Des filles. Des femmes. Des couples hommes-femmes, hommes-hommes, femmes-femmes. Des hétéros semblent-ils. Des homos semblent-ils. Des lesbiennes semblent-elles. Le grand mélange. C’est un club gay-friendly.
– Eh ben nous voilà bien, se dit Bob, tout haut, sans remarquer le serveur venu prendre la commande. Va falloir se surveiller la rondelle.
– «… Erier rondelle » distingue l’autre sur fond de musique. Un Perrier rondelle ?
Surprise de Bob. Mouvement de la tête.
– … Moui.
– Un 'Mogitôt' pour moi.
Le serveur reprend le chemin du bar et passe sa commande. Le type qui le tient semble être le patron. Pas très grand. Crâne rasé. Boucle d’oreille. Bien proportionné. Des bras. L’air sympa. Efficace. Les boissons sont vite servies.
La musique continue de gicler des baffes à flux tendu et d’inonder la boîte. Ça y va. Du Claude François. Du Michel Sardou. Du Catherine Lara. Du Mika. Du Abba. Du Born to be alive. Du I can’t get no satisfaction. Du Beatles. Du David Bowie. Du Boney M... Mais sur la piste, pas que du bonnet M qui se secoue. Il y en a de toutes tailles. L’ambiance prend. Ça danse. 5°C de plus en trente minutes. L’air est chaud. Les danseuses et danseurs le deviennent… Ça gesticule. Se frôle. Se frotte. Pas foutrement à dessein. Par la proximité. Les culs jaillissent. Les nénés ballottent. Les bras et les mains s’agitent devant, derrière, sur les côtés, et effleurent, touchent le corps du voisin ou de la voisine. Les intérieurs de slip se tendent ou se mouillent… Avec tout ça, Jean-Claude est sur la piste. On aperçoit sa grande carcasse. Et c’est parti mon JiCé, comme au bon vieux temps. Il a toujours aimé s’amuser. C’est parti. « Merci les deux 'Mogitôts' descendus, vous me faites monter d’un cran. »
Et Robert ? Raide immobile à sa place. Les mains bien à plat sur ses genoux. Tout cela ne lui apparaissant pas très catholique, il semble faire du bouddhisme. Il boude.
Sur la piste Jean-Claude accélère. Sourire aux lèvres. Pas si fatigable que cela, vu les kilomètres de vélo qu’il s’avale régulièrement. Quand Travolta y va de son Saturday night fever, JiCé fait les pas. Et quand Mickaël envoie Billie Jean, il fait le moonwalk. Magnifique. Il étonne des danseurs autour de lui qui le prennent à la bonne. Pas et gestes de disco des danseuses et danseurs. C’est comme une marée en accéléré. Ça se rapproche. Ça s’éloigne. Ça se rapproche. Ça avance. Ça recule. « Comment veulent-ils, comment veulent-ils… ? » À un moment, à touche-touche. Ça se colle. Jean-Claude a un séant qui vient se ficher dans sa main ouverte… « Ah le séant, chante Voulzy. Avec les poissons dedans, poupou poupou poupou… » De circonstance. Les poissons recherchent les séants. Pour JiCé, main impossible à enlever. Coincée contre. Et pas envie. Un séant de femme, à ce qu’il juge au tâter. Il lève le regard. Elle se retourne. Sourire. Beau déshabillé, beaux nichons et tout. Mais est-ce vraiment une femme ? Impossible à dire, comme ça. Et les gestes de la danse continuent… Sauf qu’il y a un moment où il faut bien s’arrêter. Tout du moins Jean-Claude. Il retourne rejoindre Robert à sa place. N’ayant pas bougé du début de soirée, il l’entraîne boire un verre au bar. Le patron les salue fraternellement.
– Bonsoir. Moi c’est Pascal Amichaud, A.M.I. CHAUD, égrène-t-il en condensant la fin.
– Jean-Claude.
Bob tarde.
– C’est ton mec ? demande Pascal.
– Nan. On est ami, bougonne Bob.
– Qu’est-ce que je vous sers ?
Ils passent commande. Et tout du long de la préparation, Pascal leur fait aimablement la causette.
– Très sympa ce mec, glisse Grandji à Bob en se mettant de côté au bar pour consommer.
– Mmh.
Bien obligé de le reconnaître.
Tour aux oua-ouas. Retour aux places. La musique baisse d’un ton ; de plusieurs ; devient d’ambiance. L’éclairage se fait de circonstance. Le spectacle est en voie de commencement…

048 | Trois artistes sont annoncés pour commencer. Entracte pour consommer. Trois artistes pour boucler le spectacle. Roulements de tambours à l’ancienne. Le noir. Le silence. Tout le monde est installé, attentif. Musique. Jaillissements de lumière.
Sheila passe en premier. Sheila au masculin et au féminin. Dans la vraie vie, il y a eu des rumeurs selon lesquelles elle était un homme. Ici ça se vérifie. C’est bien un homme dans ce corps et sous ces traits de femme exposés au public. Spectacle de travestis. Superbien fait. On dirait elle. Elle attaque son tour de chant par… Love me baby, Les rois mages, L’école est finie, le poursuit par Bang Bang…
Bob aussi fait : bang bang, d’un geste des doigts, vers Grandji complètement déconcentré, et tout au spectacle, à chanter et taper des mains, en oubliant pourquoi Bob et lui sont là. Recadrage fait, Jean-Claude est le petit doigt sur la couture… du bas résille de la voisine dont la cuisse lui frôle la main qu’il a pendante. Bob lui tire la manche. Ils scrutent le visage de Sheila. Attentivement. Mais le maquillage lui a tellement façonné les traits, qu’il leur est difficile de remarquer une autre personne que… Sheila. Est-ce elle ? Lui ? qui fraye dans le vol organisé ? Elle termine sa prestation par : Vous les copains. Sont-ce eux, ses copains, les mecs qui volent pour elle ? Pour lui ? Impossible de se faire une idée. Applaudissements. L’artiste salue. Se retire. Le deuxième artiste à passer est Joe Dassin. Le troisième est Serge Gainsbourg. Jean-Claude en remet un coup à chanter et taper des mains. Il s’amuse. Pas Bob. Et c’est l’entracte…

049 | Bob et Grandji sont en conciliabule. Portent les yeux sur le bar où Pascal s’active. L’observant, ils le remarquent en train de servir un verre à un homme, dont les traits leur disent quelque chose. Ils rient ensemble. Direction le bar.
– Bien, Pascal, ton spectacle, lance Jean-Claude enjoué. On te paie un verre ?
– Eh bien oui. Et vous ce sera quoi ?
Pascal sert le Gin Fizz à JiCé, le Schweppes agrumes à Bob, et se sert un jus de tomate.
Grandji lance l’investigation.
– Bien. Le tour de chant de Sheila.
– Ah oui très bien, reprend Bob faux derche.
– Ah oui vraiment ? semble se satisfaire Pascal.
Bob Grandji tendent le pouce en forme de like Facebook.
– Eh bien. Dites-lui personnellement, lance-t-il, souriant, en montrant d’un coup de menton l’homme d’à côté.
Grandji et Bob en restent scotchés.
– C’est gentil, fait l’homme Sheila, démaquillé et nature… Greg Zorzabalbère, se présente-t-il en tendant la main.
Grandji l’attrapant pour le saluer, se retrouve attiré à lui pour lui claquer la bise.
– On se la fait hein. On est des hommes, affirme Greg Z.
Bob obligé d’y passer aussi, pour ne pas le braquer. Bob Grandji scrutent Greg. Sa physionomie. Son allure. Minet. Rien d’un Al Pacino ou d’un De Niro qu’on attendrait dans le rôle d’un chef de vols en magasins. Après une telle surprise, difficile de se faire efficace. Ils ne savent pas comment s’y prendre.
– Ce n’est pas trop dur de changer de peau comme ça. De passer d’un personnage à un autre ? demande JiCé. Vous faites quoi au juste dans la vie ? Enfin, ça ne me regarde pas, s’excuse-t-il presque.
– J’ai une petite boutique de couture rapide en ville.
– Vous avez une bande d’employés ? demande Bob.
– Oui.
– Alors vous êtes chef de bande et vous piquez ? balance Robert, sans rire, l’œil investigateur. L’autre a l’air de le prendre comme un trait d’humour pince-sans-rire.
– Oui c’est ça. Ha ha ha…
Le visage de Pascal se ferme.
– Allez, à la vôtre, vous autres, envoie JiCé en levant son Gin Fizz.
Les verres se lèvent. S’entrechoquent. Libations. Les verres se posent. Bob y retourne…
– Et vous piquez quoi, au juste, dans les magasins ?
Greg n’a pas l’air de comprendre.
– Dans les magasins ?…. Quels magasins ?
– Les vôtres.
– Je n’en ai qu’un. Je vous l’ai dit. Il est en ville.
– Ah oui. Que bête je suis, poursuit Bob insinuant.
JiCé ne dit rien.
Pascal dit à Sheila…
– Merci Greg. Ça t’ennuierait d’aller voir si tout est OK, en coulisses ?
Puis se penchant sur le bar, il chope Bob par le col, le soulève jusqu’à amener sa fleur de col décorative tout près de son nez, et fait dans l’intimidation :
– Tu cherches quoi au juste ? Mon petit ?
Geste réflexe de Bob ; qui porte sa main à sa poche et presse la petite poire à l’intérieur. Giclée d’eau de la fleur de col, à la poire de Pascal, surpris, qui relâche Bob en secouant la tête et en portant ses mains à son visage pour s’essuyer. Ah, la fleur en plastique de Bob, mise en décoration et précaution pour le cas où quelqu’un aurait envie de venir lui sentir la fleur. Finalement, ce sera pour lui.
Pascal s’adressant à son agresseur et aux deux :
– Pauv’clown/s. Vous êtes qui ?
Bob, relâché et énervé, tacle Pascal.
– Et d’une, tu ne m’appelles pas Mon petit. Et de deux, tu ferais bien de faire attention à tes gus et à leurs doubles vies.
Coup d’œil de Pascal vers la porte. Signe de tête.
Les deux lascars de l’entrée rappliquent. Encadrent JiCé et Bob. Pascal reprend la parole.
– Je vous présente Joss, c’est mon mari. Et Dick, c’est aussi mon mari.
– Pas possible, s’étonne Bob, voulant faire le mariole.
JiCé le pousse du coude. Le malabar à côté de lui aussi. Houla. Il pousse fort le bourrin.
– Si. On fait ménage à trois, affirme Pascal.
Les deux gars opinent du chef. Opine. Très vilaine pensée venant à l’esprit de Bob : « Qui fourre qui ? » Il lui est d’avis que c’est Pascal qui se fait ces deux mecs ; qui dans la vie et au travail aiment se faire des mecs, entre autres, à coups de mandales. C’est pourquoi, il ne verbalise pas cette pensée.
– Bon on se calme, tempère Jean-Claude.
– Oui vous allez reprendre gentiment vos places. Le spectacle reprend. D’accord ?
– D’accord.

050 | À leurs places face aux artistes du spectacle, Jean-Claude et Robert paraissent attentifs mais le sont-ils ? Pas vraiment. Tempête sous les crânes. Il y a du tangage. Pourtant les trois artistes qui défilent sont particulièrement bons. Bonnes. Lova Moor. Patrick Juvet. Arielle Dombasle. Tout comme les premiers artistes du show, on dirait les vrai/es.
Tonnerre d’applaudissements à l’issue du tour de chant du dernier artiste. Frappes des mains, tapages des pieds au sol, sifflets, gorges déployées pour le rappel, les faire revenir. Mais rien n’y fait. La musique de la discothèque revient graduellement. C’est à ce moment-là que Jean-Claude s’entend appeler :
– Monsieur s’il vous plaît ?
Tournant la tête, il aperçoit l’un des deux malabars, mari de Pascal, se penchant vers lui pour lui parler avec déférence :
– Je m’excuse de vous importuner, mais il y a une personne qui veut vous parler.
– À moi ?
– Oui.
– Où est-elle ?
– Là-bas, fait-il en montrant l’entrée où se tient l’autre malabar, mari de Pascal, en conversation avec des types.
JiCé bouge, fait une moue dubitative à Bob, et se dirige vers l’entrée.
Au deuxième malabar, mari de Pascal, près de la porte, il demande :
– Il y a quelqu’un qui veut me parler ? m’a dit votre collègue.
– Oui Monsieur il est là-bas, précise-t-il en montrant un type du doigt, dehors, en train parler avec d’autres types. Celui avec le blouson noir.
JiCé, prudent :
– Il est agressif ? – Non. Rien remarqué.
S’apprêtant à sortir pour aller lui parler, le malabar, mari de Pascal, se fait prévenant :
– Monsieur, si vous me permettez, ce serait peut-être bien de mettre votre veste car il se fait tard, ou plutôt tôt, et il y a une fraîcheur.
– Ah voui, le remercie JiCé, sourire aux lèvres et en lui mettant une tapette sur les biscotos. Il refait quelques pas vers Bob resté sur place et lui lance :
– Ramène-moi ma veste et ramène-toi aussi avec la tienne. Y’a un mec dehors qui veut nous parler.
Bob semble mal entendre, la musique montant d’intensité.
– Ramène-moi ma veste et ramène-toi aussi avec la tienne. Y’a un mec dehors qui veut nous parler.
Bob se veste, prend celle de JiCé. Et rapplique, en passant devant Pascal au bar, qui fait semblant de ne pas le voir.
– Ce monsieur en blouson noir, réitère le malabar, mari de Pascal, en le désignant du doigt.
Robert tend le cou.
– Encore merci, fait Jean-Claude.
Et les voilà partis à la rencontre du mec. Méfiants quand même…

051 | Il y a trois types, à fumer sous le réverbère. Un petit râblé, puissant. Un normal, crâne rasé ; décidément c’est la normalité ici. Et le blouson noir, la gueule vérolée avec des cicatrices.
– Messieurs bonjour, attaque Jean-Claude, pas plus à l’aise que ça… Vous vouliez nous parler ?
Arrêt de la conversation des types qui portent leur visage et leur attention vers qui leur parle avec incrédulité.
– Non, répond l’un, en interrogeant les autres du regard.
Signes de tête négatifs des susdits. Grandji et Bob se regardent.
– Ah bon. Parce que les vigiles de la boîte nous ont dit que la personne avec le blouson noir, vous donc, vous vouliez nous parler.
– Non pas du tout. Je n’ai pas eu à faire avec eux.
– Ah très bien. Excusez-nous alors.
– Il n’y a pas de quoi. Salut.
– Salut.
Sans se consulter, Bob et Grandji retournent vers l’entrée de la boîte et sonnent. Après un moment, le judas s’ouvre et apparaît derrière : le malabar, mari de Pascal. Il regarde. Et referme le judas. Bob et Grandji patientent, en attente de l’ouverture de la porte… Ça tarde. Ça devient long. Alors, ils sonnent à nouveau. Et patientent à nouveau. Longtemps. Avant de comprendre. Ils se sont fait mettre à la porte.
– Ah les vicelards moudlabites, balance Bob, colère, de même qu’il balance un coup de pied dans la porte.
Grandji se fait plus mesuré :
– Ça va chier des pointes.
Ils rejoignent la voiture et s’en retournent…

052 | Pas plus tard que le lendemain, conseil de guerre. Bob et Grandji phosphorent pour trouver des solutions, adaptées. Car ils ont bien conscience que la force est avec eux, les autres. À force de se gratter Grandji a une idée.
– Bouge pas, mon Robert, je passe un coup de fil.
Il prend le téléphone et compose le numéro. Attente. Ça décroche.
– Allô Carole ? C’est ton oncle Jean-Claude. Comment va ?
– Patati patata et blabla….
Bob lève les yeux au ciel. « Mais que vient faire sa nièce dans l’histoire ? »
– Et Jade ? Ça va ? L’école ?….
– Blabla…
– Dis-moi, j’aurais besoin de ton homme pour…
Et il lui invente une histoire rocambolesque d’arbres menaçants dans le jardin qui risquent de tomber sur la maison et qu’il faut sécuriser, voire abattre, ce pour quoi il a besoin de son aide d’ex-jardinier. Etc.
– Je vais te le passer… Alain, crie Carole dans le téléphone. Il y a des arbres de Jean-Claude qui vont tomber sur sa maison.
Un temps. Puis…
– Bzzz bzzz (ça parle à l’autre bout).
Jean-Claude s’exprime plus bas et ça discute.
– Je t’explique… Bzzz bzzz… Ça te semble possible ?…. Bzzz bzzz… Oui ce serait bien… Bzzz bzzz… D’accord… Bzzz bzzz… Allez à plus. Merci. Je t’en serre cinq. « Bloc. » Raccrochage de téléphone.
Bob a fini par comprendre, à la teneur de la conversation. JiCé précise les choses.
– Mao va venir. J’ai raconté un bobard à ma nièce pour la tranquilliser. Il sera là sous peu.
– Six cents bornes tout de même, fait remarquer Bob.
– Ça ne lui fait pas peur. Carole et Jade seraient bien venues mais il y a école. Et puis sur ce coup on a besoin d’être entre hommes. Ça peut le faire.
– T’es sûr ?
– Je ne suis pas sûr. Mais je crois. Mao c’est des années de karaté. Il a plus de soixante balais, il ne pratique plus mais c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.
– Si tu le dis.

053 | Mao. Ah Mao. Une vedette celui-là. Français, de mère hexagonale et de père asiatique. Dans le mètre soixante-dix, le muscle charnu de son âge, crâne rasé (lui aussi), les yeux bridés avec des lunettes design à dominante rouge, le nez épaté, les lèvres bien dessinées. Souvent un petit sourire, et souvent de la déconne quand en face ça s’y prête. Il est très nerveux. Il n’y a que lorsqu’il se met à la table pour dessiner de magnifiques reproductions de paysages qu’il se calme. « On ne l’entend pas de la journée » dit souvent sa femme Carole. Mao a gardé une âme d’enfant.
Quand il était gamin, ado et jeune adulte, Mao a fait les quatre cents coups. Avec ses copains. Horreur de l’injustice, des injustices. Quand ils se trouvaient confrontés à des situations dans la rue, dans les bars, dans les bals, alors ils donnaient du poing. Et Mao, de la manchette et de la savate. Il a appris le karaté et le pratique volontiers. En club, en compétition et dans la rue. Oui effectivement, le principe des arts martiaux est de ne pas les pratiquer à tout va, ici et là, mais que voulez-vous, quand la situation l’exige, les situations, alors on ne se laisse pas massacrer, n’est-ce pas ? Du coup, des coups… Marrons, châtaignes, noix concassées, bourre-pif 1977 et maquillage dans les tons carmin violacé, seyants et saignants… sur leurs gueules. Nerveux le Mao. Et efficace. Faut pas le chercher. Pas l’énerver. Pas lui manquer de respect. Parce que… Bourre-pif nouveau, 2017, dans ta gueule.
Un jour sa réactivité lui a été préjudiciable. Dans un combat de bar, voilà qu’il loupe le Mae-Ashi-Gyaku-Mawashi-Geri destiné à un mec ; et de dépit et de rage, il s’assène une violente manchette à lui-même qui le met sévèrement K.O. Fuite de l’autre pendant que Mao est avec le marchand de sable. À la bagarre, Mao n’a peur de personne et de rien.
Dans la vie, des angoisses lui font des clés de bras dans la cafetière. Il a une peur, une peur pathologique. Il souffre du vertige. Une trouille dingue qui lui met les nerfs en pelote. Incontrôlable. Au point de dézinguer son meilleur ami, s’il le taquine à l’approcher le vide.

054 | Mao est dans sa bagnole, la valise dans le coffre. Vroum sur l’autoroute, direction la région de Jean-Claude, sa ville, sa commune de périphérie de ville, sa maison. « Encore quelques heures et à moi la déconne. Banzaï, j’aime bien l’asticoter le Jean-Claude. »

055 | Bob aussi a eu un début de vie compliqué. La conversation entamée entre Robert et Jean-Claude sur l’épisode de l’expulsion du bar-discothèque, glisse sur leurs souvenirs de bringues de jeunesse quand ils habitaient tous deux Châteauroux ; Robert y demeurant toujours, JiCé s’étant expatrié en Haute-Savoie. Des souvenirs encanaillés, musclés, comme s’il en était besoin pour se motiver à affronter la situation.

Ah ces difficiles et incertaines années avec Madame Pénissard mère. Ah ces merveilleuses et turbulentes années avec les copains et les Américains. Ah Gérard ! Imaginez JiCé, Bob, et leur pote Depardieu, dit Pétarou, le grand Gégé, dans cette ambiance surréaliste pour l’époque, en région. Grandji Bob Gégé.
Dans le cadre de l’OTAN, de 1951 à 1967, des troupes de l’US Arme, l’US Navré et l’US Air Force sont déployées de la Lorraine à la Côte d’Azur, en passant par l’Ile-de-France et le littoral atlantique. Soixante mille G.I. stationnent en France. Châteauroux a la plus grande base.
L’arrivée de ces hommes grands, aux tenues élégantes, avec leurs grosses voitures et leurs musiques inconnues, change la vie. Comme le raconte Gérard, qu’ils voient maintenant plus médiatiquement que physiquement : « En quelques mois, la ville s’américanise : pop-corn, marshmallows, hamburgers, beurre de cacahuète, jeans, tee-shirts, bars de G.I., boîtes de strip-tease, soldats en Jeep, rock and roll » Ah Gégé ! le tout jeune homme comme eux, qui se met avec d’autres, peut-être bien eux-mêmes Grandji Bob d’ailleurs, au commerce-trafic de cibiches blondes provenant de la base. Ah, c’est quelque chose la base. Quand ils s’y rendent, c’est entrer à la fois dans la modernité et l’opulence. Scotchés devant les appareils ménagers et les vêtements en vente au PX (Post Exchange, magasin des bases US), les ice-creams et le Coca-Cola à profusion.
Souvenirs aussi des virées avec Gégé dans les bars en pleine croissance. Et souvenirs aussi des bagarres et des tapages nocturnes malgré l’omniprésence de la police militaire qui embarque illico. Enfin, souvenirs des jours de solde, où Châteauroux voit arriver un 'train de l’amour' convoyant des filles de Paris. L’amour tarifé. Il y a aussi l’amour normal. Quatre cent cinquante mariages mixtes sont célébrés à la mairie, qui provoquent des départs de jeunes Castelroussines vers le Nebraska, l’Allemagne, le Japon ou la Californie, au gré des mutations des époux. Quelques dizaines de naissances d’enfants sans père déclaré, sont aussi enregistrées à l’état civil.
Bob ? Pour Bob, c’est encore différent. Sa mère, peu stable, en difficulté ; on ne va pas s’éterniser, Robert n’aime pas, ça le touche et le fait encore souffrir ; sa mère donc, prête à passer un deal avec un couple d’Américains qui aime beaucoup le petit Robert. Elle a failli le donner. « Tu te rends compte, Jean-Claude, aujourd’hui, je serais peut-être président des États-Unis. J’aurais mis une Trump à Donald » À l’énoncé de cette prophétie, JiCé rit toujours.

056 | Haute-Savoie, ce jour. Descente de police au domicile du patron du bar-discothèque gay-friendly. Six heures du matin, l’heure réglementaire. Coup de sonnette chez Pascal qui se lève, la tête dans le cirage ; ses deux maris, défoncés de la veille, restent au lit ; Pascal en a ses parties endolories.
– Oui c’est pourquoi… ? Hein… Euh…
– Police. Commissaire Lee…
Production de la carte professionnelle et du document de commission rogatoire.
– … Vous ne bougez pas, cingle le commissaire, impeccablement habillé en costume gris, avec sa rosette de Légion d’honneur à la boutonnière, en montrant l’ordinateur aux deux flics et à la fliquette qui l’accompagnent… On vous saisit le PC pour investigations.
Le gérant de la boîte est abasourdi. Reste paralysé et muet de la soudaineté des évènements, et d’avoir encore la tête dans le cul.
– Vous restez à disposition, ordonne le commissaire. On vous convoque dans la journée.
Et les flics se retirent avec l’ordinateur.

057 | L’examen du PC ne laisse presque rien apparaître sur une organisation de malfaiteurs opérant des vols dans des magasins. Presque rien. Mais pas rien. Et d’une, le logiciel Ciel Compta installé dans l’ordi affiche plusieurs comptes avec des opérations en cours ; dont une porte l’intitulé 'Migrations'. On y remarque des entrées d’argent et des reversements aussi sec. Et de deux, dans l’historique Firefox, apparaissent des liens ouvrant sur des sites, auxquels on ne peut accéder qu’avec des codes. Il va falloir l’intervention de spécialistes.
– À qui on va demander ? interroge Bob.
– J’ai un copain Tamalou dont le petit-fils est un 'haqué'.
Mao se frotte les mains. « Qu’est-ce qu’on se marre. »
Flash-back… Le coup du commissaire Lee, c’est lui qui l’a imaginé et monté, aussi sec arrivé sur place. Avec dans le rôle des flics : Marie-Pierre et deux de ses partenaires de théâtre d’improvisation, des ami/es de Valou, la fille de Jean-Claude.
Go to the futur… Reste maintenant à restituer l’ordinateur avant que le gars Pascal ne retrouve ses esprits et que les vrais flics s’en mêlent. C’est prévu pour ce soir.

058 | BGM, Bob Grandji Mao, reprend la route de l’appartement HLM de Pascal, son PC dans le coffre. Opération de routine, ils y vont à trois pour sortir et être ensemble. Grandji et Bob resteront dans la voiture pendant que Mao ira déposer l’ordinateur devant la porte de l’appartement. Arrivée sur place. Grandji stationne la voiture sur le parking, coupe le contact, lance un clin d’œil à Bob près de lui, et se retourne vers Mao :
– Allez, commissaire Lee, on t’attend. Après on va boire une bière quelque part.
Mao descend de voiture, va prendre le PC dans le coffre et s’éloigne vers l’entrée HLM. Les deux amis restants le voient s’engouffrer dans l’immeuble. Attente semi-détendue en papotant un peu. Trois minutes… Quatre minutes… Quatre trente… Quand…
– Oh grandiose finale de vitesse free style, s’écrient dans l’esprit Bob-Grandji…
Sortant de l’entrée à toutes jambes : Mao avec aux trousses, Pascal et ses deux maris.
Vifs regards croisés de Bob et Grandji. Pics d’adrénaline. Bien obligé d’y aller. Devant eux, Mao court comme un dératé ; peut-être pour se trouver plus à l’aise à distance du bâtiment ; puis stoppe net, et fait volte-face. Se met en position de combat. Les trois stoppent aussi, surpris ; c’est quand même un Asiatique, on ne se sait jamais ; et entreprennent un lent mouvement d’encerclement.
Grandji et Bob rappliquent. Bob ne sachant que faire exactement. Et Grandji semblant vouloir faire dans la négociation. Les trois époux reconnaissent en Bob et Grandji, les deux gars de l’autre soir. Ils semblent furax. De toutes les façons, que ce soit l’autre Jaune qui est devant, ou les deux Blancs qui rappliquent, ils veulent se les faire. Mao, la science du combat, l’a bien compris. L’un des maous maris surveille Mao, et les deux autres zigotos, Bob et Grandji. L’un des maous maris s’apprête à charger Mao. Pascal, dans l’attente.
Le tigre tapi dans Mao feule soudain d’un cri ouf de Bruce Lee, le scrotum pris dans le zip. Maous mari, qui ne connaît pas les cris de la jungle, ne se méfie pas. Mao gicle en avant, en des foulées, des pas et des figures de karaté, et lui colle son bout de pied en plein sur le menton ; en un geste aérien du plus bel effet… mais qui fait « crac. »
– Oh la chierie, jure Mao, qui retombe sur ses jambes en se tenant la cuisse… il s’est claqué. Pas de son émis de la bouche de maous mari, qui tombe en arrière lourdement. Maous mari numéro deux, sur le point d’intervenir. Bob sort son flingue et lui fait :
– Tsst tsst…
Mouvements des yeux du mec et incertitude. Pascal sur la défensive, prêt à l’offensive. Mao finit maous mari numéro un, d’un coup de latte dans la tête. Maous mari numéro deux échappe à l’attention de Bob, et se barre. Bob lui court après, avec son revolver à billes étoilées. Grandji s’approche de Pascal, se voulant rassurant :
– Allez fais pas l’as. On se calme et on discute.
Mao touche le cou de maous mari numéro un, et lui soulève une paupière. Il est vivant. Il enlève sa ceinture de pantalon. Lui lie les mains dans le dos, très serrées, et attache le reste de ceinture au pied du réverbère. Ce faisant, ça prend du temps. Et ce n’est pas facile avec sa jambe claquée. Ça fait mal.
Pascal écarte la main tendue de Grandji d’une manchette coup de poing. Se met en position. Va prendre un objet, à l’arrière de son pantalon. Une lame. Qu’il tend maintenant. En avançant vers Jean-Claude. Dangereusement. De plus en plus. Il ne se contrôle plus. Yeux exorbités. Bouche tordue. Souffle de taureau en rouge…
– Mao ? lance un Jean-Claude en demande d’aide.
Mao qui en termine. Et qui est coincé. Le Pascal lance sa lame en avant et… « Schlagssseee » entend-on. Jean-Claude : touché. À sa poche vésicale. Le liquide urinaire se déverse. Il se touche la blessure. Comme pour la comprimer. Comme si c’était du sang. Comme s’il allait mourir. De toute façon c’est pareil. L’autre vient de le blesser. De terriblement le blesser. Dans son honneur. Il voit rouge. Violet. Noir. De grande colère, il avance impulsivement sur Pascal. Et lui balance son poing dans la gueule. Le couteau valdingue. Le Pascal tourne sur lui-même. Et dans le retour de tour affiche une bouche saignante avec une dent branlante. Mao enfin revient à l’action. Pascal se barre. Bob revient. Les trois amis montent en voiture et quittent les lieux.
– On va… boire une bière… ou pas ? lance l’un des trois.
– Plus envie, s’accordent les trois.

059 | La suite… Consultation médicale de Mao, le lendemain. Antalgiques. Pommade. Grandji, bien content de s’être évité l’éventration par lame. « Merci la poche. » Bob, préoccupé. Comme ses deux amis, d’ailleurs.
Le hacker donne des nouvelles dans la journée. Pas réussi à craquer toutes les sécurités, mais au moins les premières. Les trois amis vont en prendre aussitôt connaissance sur l’ordinateur de Grandji, ce qui conforte leurs raisons de s’en faire. Car il semble bien s’agir d’un réseau. Les sites diffusent des infos techniques illicites, des modes opératoires et des vidéos.
Connexion de pensées des trois. Ils se sont mis dans de beaux draps. Pascal et ses deux enculés de maris ne vont pas laisser tomber et s’occuper de leurs cas. Bonne nouvelle, les zigues ne connaissent pas leur adresse, dans une autre ville quelque peu éloignée de la leur ; et ils ne vont pas aller la demander aux flics. Autre bonne nouvelle, Grandji-Bob-Mao ne sont pas des habitués de ce genre de club, donc difficiles à identifier. Le négatif maintenant : on a donné du couteau ; on a piqué un ordinateur ; on l’a fouillé ; on a découvert des choses ; il y a des intérêts en jeu ; des représailles et de la violence qui se profilent. Alors réflexion. « Plus de sale négatif que de positif encourageant. On lâche l’affaire et on va voir les flics. »

060 | Sur le moment, ils n’en font rien. Sauf, qu’en fin d’après-midi, par les fruits du hasard, le copain Tamalou de Jean-Claude : Philippe, sa femme Josiane et leur flic de fils, viennent lui rendre visite ; et prendre l’apéritif. JiCé a mis en vente, sur Le Bon Coin, une de ses sonos et accessoires qu’il utilise pour animer ses soirées DJ. C’est venu aux oreilles du fils flic de Philippe, qui est mandaté par l’amicale des flics de la ville pour acheter le matos pour ses soirées…

061 | Cacahuètes, amandes, noisettes, noix de cajou, pistaches, olives, vertes, noires, nature, fourrées, Chips frites, Chips plates ondulées, gâteaux secs, carrés, ronds, triangulaires, Apéricubes, saucissettes chaudes, tranchettes de saucissons, petits radis, bouts de chou-fleur, bâtons de carottes, sauce mayonnaise, sauce orangée, sauce rose, sauce brune… qui pique ; whisky, Ricard, alcools doux, bières, Picon… Picolons, sirotons. Sirops et jus d’orange aussi. Échanges de politesses, bavardages. Infos sur le matos. Quasi neuf. Impec. Alors pourquoi ? – Je n’ai pas pu résister, j’ai acheté la version nuage, comme dit le vendeur New Age.
Mao se lève pour décontracter sa jambe.
– Vous vous êtes fait mal ? demande le fils flic.
– Oui j’ai fait un faux mouvement en me levant ce matin.
Le fils flic compatit. Au fil des amuse-gueules et des apéros, Bob et Grandji se demandent que faire ? Bob joue la prudence et ne dit trop rien. Grandji sonde sur le souvenir de cette photo retrouvée dans la poche de Bob après le dernier apéro pris ensemble.
– Tu as des nouvelles de cette histoire ? demande-t-il au fils flic.
– Le pseudo-vol ?
« Bon signe, se dit JiCé. Il se souvient. »
– Non, envoie le flic.
« Il s’en fout. Ils s’en foutent, en conclut JiCé »… avant de poursuivre tout haut :
– Et cette histoire de photo ?
Pas de réponse. Et semble-t-il, incompréhension.
JiCé balaie du regard les protagonistes, suspects potentiels : le flic de fils, Philippe, Josiane… Que dalle. Ils disent ou montrent tous qu’ils ne savent pas de quoi il est question.
« Quelle bande de menteurs, s’interpelle mentalement JiCé. Il y en a au moins un qui ment. » Du coup, il n’insiste pas. Et l’apéro se prolonge, sans qu’il ne soit question de l’affaire qui les préoccupe.

062 | Dès le départ des invités, les compères se replongent dans le cœur de cette rocambolesque histoire, dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants. Ils se reconnectent sur les sites Internet ; et fichent dans la fente de l’ordi la clé USB répertoriant les infos piquées sur le PC de Pascal l’assassin. Clic sur Ciel Compta, et clic sur ce compte libellé 'Migrations'. Des noms qu’ils ont déjà parcourus rapidement précédemment, des opérations crédits débits, des virements. De petites sommes, de moyennes, et grosses sommes. Les noms semblent codés. Parmi eux, ils remarquent : l’Abbé et Coluche. Bizarre. L’homme au nez rouge est mort depuis longtemps. Et que viendrait faire un curé dans cette affaire méphistophélique ? Il doit y avoir des solutions. Une clé. Quel brin de laine tirer maintenant pour détricoter la pelote et aller plus loin ? La curiosité les aiguille. Ils poursuivent les investigations jusqu’à tard…

063 | Dans la nuit ; décidément ça devient une habitude ; Bob-du-lit téléphone à Grandji-dans-le-lit, lequel téléphone à Mao-dans-le-lit. L’idée est la suivante : piéger Pascal l’assassin et le faire parler… Silence général…
– Je n’entends plus personne, dit l’un.
– Je suis là, répond l’autre.
Le portable de Mao laisse échapper un ronflement…

064 | Mao déconne au réveil, si ce n’est sa patte raide, il est en forme. Quand on lui annonce la trouvaille de la nuit, dont il a loupé la fin, il balance des idées, en forme de plateaux d’argile de ball-trap, sur lesquels les deux autres font mentalement : Poule ! et Bang !
– On déguise Jean-Claude et on l’envoie se faire embaucher, au club-discothèque histoire de tirer les vers du nez. Avec sa carrure et sa tronche, il peut faire une Vamp. Madame Jansen. La grande. Hi hi…
Robert se réveille doucement. Grandji est déjà debout depuis longtemps et pratique le retrait d’attention. L’autre continue. À un moment, Bob se relève pour aller se faire un café. Et Grandji se lève mettre ses chaussures et prendre sa clé de voiture.
– Tu sors ? s’enquiert Mao.
– Oui et tu viens avec moi.
– Où ça ?
– Au col de Cou. Et je vais raser de près des ravins. Ha ha… de sa grosse voix.
– Ah non non. Ça me fout trop la trouille. Tsst tsst…
– Alors tu vas t’asseoir. Je vais m’asseoir. Et tu fermes ta gueule.
C’est ce qu’il fait.
– Qu’est-ce que vous voulez que je vous fasse à midi ? reprend Jean-Claude à distance.
– Ça m’est égal, dit Bob.
– Une pipe, pouffe Mao avant de s’excuser. Par contre, je me ferai bien de la tête de veau.
– Sérieux ?…. Perso, j’adore ça.
Acquiescements.
– Il y a un traiteur à cinq kilomètres qui la prépare très bien.
Jean-Claude y va et tombe sur qui il ne s’attend pas…

065 | Il est devant lui, dans la file. Il progresse pas à pas, au fil des personnes qui se font servir et qui repartent. C’est à lui. Qui ? Le Bec. Le bourreur de poche du début.
– Deux biftecks hachés, commande-t-il.
Il est en couple.
Le Bec est servi. C’est à JiCé qui ne veut pas perdre de temps.
– Ces jambons blancs, fait-il empressé, en montrant des tranches prédécoupées…
Lorsqu’il sort, le Bec démarre. En voiture. JiCé va le pister jusqu’à son lieu de destination.

066 | Sauf que… il n’a pas repris ses clés déposées sur le comptoir de la charcuterie traiteur. Le temps qu’il retourne les chercher et qu’il se défasse des charcutiers-traiteurs amusés qui lui glissent un mot, pourtant pas si long, et la voiture du Bec a disparu.
– Quelle andouille, tempête JiCé.

067 | Quand il relate la rencontre manquée à ses deux acolytes, Bob est fou. C’est quand même ce type qui l’a mis dans la merde. Et il l’a encore mauvaise. Très mauvaise.
– Tu as demandé aux charcutiers-traiteurs s’ils le connaissaient ?
– Nan.
– Pourquoi ?
– Je n’y ai pas pensé.
Bob se frappe le front de la main :
– Ah le simplet.
Mao fait de même, enjoué :
– Ah le bobet, balance Mao qui s’y connaît un brin en compliment savoyard.
Alors Grandji contrebalance :
– J’y retourne.

068 | Il revient vingt minutes plus tard, le sourire aux lèvres. Satisfaction de Bob et Mao jusqu’alors bien loin d’être droling-stone.
– Alors ils savent qui c’est ?
– Nan mais j’ai ramené de la tête de veau.

069 | Alors que Jean-Claude s’en va faire sa sortie vélo avec ses Tamalous ; cent bornes prévues ; Bob a décliné ; ledit Bob et Mao eux s’en vont traîner… À la FNAC : books halieutiques et arts pugilistiques. Chez Décathlon : rayons pêche et sports de combat. Chez Emmaüs : tout et n’importe quoi, et avec cette grande photo du fondateur à l’entrée, de son vrai nom : Henri Grouès, respect. Chez Kiabi : l’un veut voir pour des slips. Chez Majuscule : Mao veut s’acheter des crayons de couleurs. Chez Martine : pose soif ; la Martine que Mao s’emploie à faire tourner en bourrique, à la prise de commande :
– Ce sera une 16 pour moi. Et deux 16 plus 2 demis pour mon copain.
– … ?…. 5 bières donc ?….
– Non. Deux. Une 16 pour moi. Et deux 16 plus 2 demis pour mon copain. Une 33. Hi hi…
Petits rires. Sourires plutôt…
– Non ce sera un Perrier pour moi, rectifie Bob.
La fille s’éloigne. Revient. Ils boivent. Mao étend sa jambe en rémission de douleur.
– On fait quoi maintenant ? demande-t-il. On cherche le Bec, on choppe Pascal, ou on poste un mail à Dieu ?
Silence de Bob. Longtemps. Bob il réfléchit… Et il sourit.

070 | En rentrant à la maison, le cycliste Tamalou JiCé n’est pas rentré. Mais sa fille Valou est là… qui est en train de partir… et qui les embrasse tous les deux pour leur dire bonjour et au revoir. Elle semble fuyante, péteuse. Elle dit à Mao :
– Il y a Carole qui a appelé. On a fait la causette. Il faut que tu la rappelles.
Et elle s’en va.
Mao entre et décroche le téléphone pour appeler sa femme.
– … Bzzz BzzZ BZZZ…. Mais Mounoune ?…. BZZZ. BZZZ. BZZZXKZ…
« Ah ça barde, constate Bob aussi sec. »
Alors le Bob, curieux, fait un truc de dingue qui ne se fait pas. Et qui n’existe pas dans la réalité. Juste dans la fiction. Et comme nous sommes dans une fiction, et qu’il y a désir que le lecteur comprenne la situation ; alors on actionne cette fonction ici. De sa place Bob tend son doigt qui s’allonge virtuellement très longuement jusqu’à se poser sur le bouton 'Son' du téléphone, et il appuie dessus. Là, il entend.
– Valou ne savait pas de quoi il était question quand j’ai parlé des arbres à redresser ou à couper… Je suis très en colère contre tonton…
– Oui mais c’est Jean-Clau….
– Et très en colère contre toi aussi parce…
– Oui mais….
– Parce que… t’aurais pu me le dire, Alaiiin…
– Je ne voulais pas…
– Alaiiin tu m’écoutes ?….
– … t’inquiéter.
–T’as quel âge Alaiiin ? Tu penses à tes obligations familiales ?….
– Oui et…
– Tu vas faire le zouave dans une histoire sordide et dangereuse, d’après ce que j’ai compris, et…
– Non, pas tant que…
– Si Alaiiin. T’as une jeune épouse, moi. T’as une fille de dix ans. Et ni elle ni moi, on a envie d’être veuve et orpheline. Tu le comprends, ça ?
– Voui…
– Alors tu fais tes bagages. Et tu rentres immédiatement.
– Je reste un peu pour…
– Im-mé-diatement.
– … les aider.
– Im-mé-diatement, qu’elle insiste au point que ça frappe comme une série de claques.
– … Bon… allez… chérie…
– Il n’y a pas de Bon allez chérie. De toute façon t’as ta coloscopie.

071 | Soirée d’adieu aux armes délirantes entre les trois amis. Cette histoire s’arrêtera là pour Mao. Il remet parodiquement ses insignes à Monsieur le président Jean-Claude Giraudon et à Monsieur le Premier ministre Robert Pénissard. Dans un ordre du jour rendant hommage à la valeureuse participation du combattant Mao, le Premier ministre loue « le grand serviteur de l’action, homme charismatique, juste, serein ». Retraçant les différentes initiatives prises par Mao, il souligne « son obsession : la quête de la vérité, la recherche des coupables. » « En quelques jours, vous vous êtes inscrit dans une action énergique », poursuit le Premier ministre. « Ce que vous avez apporté à vos camarades, vous le devez aussi à ces lettres de noblesse acquises dans l’épreuve. Toujours en première ligne, toujours au contact de l’action, vous êtes un héros, un exemple qui suscitera des vocations. J’ai souvent vu le regard des autres sur vous : un regard plein d’admiration. » « Vous quittez une situation dont nous nous souviendrons. » À la fin de la pseudo-cérémonie, Mao fait mine de remettre ses insignes. Et puis : « Garde à vous » La Marseillaise. L’œil qui suinte. « Rompez. »
– À la nôtre. Les trois amis sifflent leurs verres.

072 | À l’issue de sa dernière sortie vélo Tamalou, avant l’adieu aux armes, une des meufs cyclistes au pré-blaze consacré de Bernadette, sait-on jamais ?, a confié un document de portée régionale à JiCé, lui demandant d’en extraire des informations et de les maquetter en un document paroissial. Bernadette est ignorante en informatique, ne veut pas se casser le cul, et Grandji, lui, tâte. Assis devant son ordi, les lunettes sur le nez, une lampe de bureau éclairant le document, JiCé en survole les informations de présentation du prochain pèlerinage à Lourdes. Il y a un truc d’interpellant. Description générale détaillée. Longue liste de noms. Conclusion. Bulletin de participation. JiCé entreprend de synthétiser le doc et de l’adapter aux besoins minimalistes de la paroisse. Les deux autres, Bob et Mao, sont devant la télé. Lui aussi, JiCé, est devant un écran. Word. Excel. Photoshop. Imprimante. Il aime bien. Doigts qui mille-pattent sur le clavier. Pupilles qui sillonnent le document. Neurones qui volleyent dans l’esprit ; et qui ne cessent d’achopper sur ce nom. « Il faut que j’en aie le cœur net » se dit mentalement la grosse petite voix de JiCé. Il empogne son portable et compose le numéro…

073 | – Allô Bernadette ? Mes excuses de t’appeler si tard. Je travaille sur ton document, et mon œil ne fait que tomber sur le nom d’une personne. J’aimerais savoir si tu sais qui c’est ? – Dis voir ?
– P. Amichaud.
Éclatement de rire.
– Bien sûr que je le connais. C’est Pascal…
Raté de cœur de Jean-Claude.
–… C’est un bon agent, fidèle, dévoué, qui participe à tous les pèlerinages, et qui brancardent et assistent les personnes en fauteuils ou sur civières. Vraiment bien cet homme… Parce que tu le connais ?
– Je connais un Amichaud. Mais ce n’est pas lui. Il fait quoi, celui-ci dans la vie, autrement ? – Je crois qu’il est dans la gestion de spectacles.
– Ah. Où ?
Bernadette donne les informations en sa possession. Sa ville d’habitation (que JiCé connaît). La paroisse qu’il fréquente. Révélant la grande ferveur religieuse de l’homme. Son assiduité aux offices, et la communion qu’il aime à recevoir hebdomadairement. Jean-Claude est estomaqué. Pourtant, de ce côté-là, il lui en faut beaucoup.
– Je pense te livrer ton document, tout propre tout beau, demain.
– Merci Jean-Claude. T’es le plus grand.
JiCé, se mettant les mains sur ventre, du sourire dans la voix :
– Je pourrais aussi te faire un prix de gros. Mais pour toi ce sera gratuit.

074 | Passe le temps. S’égrènent les secondes, les minutes, et les heures. Demain est là, et même après-demain. Mao est toujours en Haute-Savoie. Il a envoyé des fleurs. Jean-Claude le tonton a participé. Un très gros bouquet fleuri. Les femmes aiment les fleurs, ce sont des attentions colorées. Les champignons, sous condition qu’il y en ait (espérons que non), ce sera pour plus tard ; la coloscopie finalement c’est le mois prochain.

075 | Deux tendances se dessinent pour la poursuite des investigations. Celle de Bob qui aimerait aller traîner à nouveau du côté d’un des endroits où il est déjà récemment allé ; parce qu’il a sa petite idée… Et celle de Grandji qui aimerait aller revoir du côté de l’assaillant assassin au couteau de sa poche vésicale. Mao accompagnera Grandji, car le Pascal et ses maris, ils sont quand même dangereux. Ce qu’il ne sait pas encore Mao, c’est qu’à cette occasion il va vivre l’enfer.

076 | Grandji et Mao se rendent dans la ville d’habitation de Pascal, précisément aux abords de l’église indiquée par Bernadette, qui a donné des précisions sur les offices et leur préambule. Mao, en grande excitation, n’arrête pas de vanner Jean-Claude ; et même à faire son Maurice en poussant le bouchon un peu trop loin…
– Ça va te plaire là où on va. Mangez ce pain. Buvez ce vin. Souhaitons que l’autre ne se pointe pas avec son cran d’arrêt. Ou alors j’espère que t’as un stock de poches.
Du coup, plutôt que de se rendre à destination par la nationale voire l’autoroute, Jean-Claude coupe au plus court, sans un mot, par les reliefs… La route finit par monter et rétrécir. Mao, déjà le teint jaune, voit sa couleur de visage se jaune-foncer, tant il commence à se faire de la bile. Grandji, lui, est serein, s’enfonçant bien arrière dans son fauteuil de voiture, les deux bras bien droits avec les deux mains manipulant le volant, de gestes souples et quelque peu appuyés dans les courbes. Et plus on monte et plus les courbes se font courbes et plus la route se fait étroite. Au bout d’un moment, il y a moins de végétation à droite, le long de la portière de Mao, et à la place il y a du vide qui se fait jour. Mao balise et le fait savoir :
– Ahhh. Non. Jean-Claude arrête, tu sais bien que ça me fout les jetons.
Sans réponse de JiCé. Mao cramponne le volant.
– T’es dingue ou quoi ? Tu veux nous faire tuer ?
JiCé poursuit sa conduite. Mao déboite et vire son appuie-tête de siège, entreprend de passer derrière, heurtant l’occiput du chauffeur d’un coup de pied de mégarde, se retrouve sur la banquette, et se cale très à gauche pour s’éloigner de la vue du vide. Perte de la maîtrise sur ses paroles :
– Gros connard. T’arrête maintenant, balance-t-il en attrapant les deux oreilles de JiCé par-derrière et en lui secouant la tête.
Pas le temps d’exprimer sa douleur pour JiCé, que Mao relâche d’un coup ses deux feuilles de chou, à la survenue de l’explosion :
– Paaan !
Zigzag sur la route. Plutôt du côté gauche, heureusement. Grandji garde la maîtrise du volant et immobilise le véhicule. Mao gicle dehors, des traces dans le slip. JiCé descend et constate : – On a explosé un pneu. Reste à le changer.
Mao est adossé sur la paroi du rocher, à gauche de la route de montagne.
– Bon alors, tu viens ? lance Grandji en sortant la galette du coffre.
– Celle-là, c’est toi qui va te la manger. Ha ha ha…
– Nan. Impossible, je peux pas.
– Obligé mon garçon. Car avec ma prothèse de hanche, je peux pas m’accroupir.
– Je peux pas, je te dis.
– Prends sur toi, je vais t’aider.
– Comment ?
– Je dépose la galette et le cric le long de la roue avant droite. Tu viens et tu changes.
– Mais putain, il y a du vide on est haut.
– Je confirme, on est à mille deux cents.
– C’est tout ce que tu trouves à dire pour me rassurer ?
– Bon alors, tu viens ou pas ? Avant que des voitures arrivent, on est en plein milieu.
– Je peux pas avancer face au vide.
– Ah tu pousses l’étron un peu trop loin Mao… Tourne-toi face contre le rocher.
– Pour quoi faire ?
– Tourne-toi je te dis.
– Voilà.
– Bon très bien. Maintenant recule un petit peu, pas à pas…
– Nan.
– Siii… Deux trois pas… Encore… Un peu plus à droite… Là, redresse… Voui très bien. Attention de pas te râper ta connerie contre l’arrière de ma voiture. Non je déconne… Encore un pas en arrière. Un pas en avant. On fait un tour avec sa cavalière. Nan je redéconne… Deux trois pas à gauche et tu y es… Là, accroupis-toi. Et si t’as envie de chier, tu baisses ton froc et t’y vas. Nan non non, ne te retourne pas, je pousse. Je vois que toi aussi d’ailleurs… La voilà. Prends le cric… Installe-le… Très bien… Non, ne le soulève pas tout de suite… Défais les boulons de la roue. Très bien… Là maintenant actionne le cric… « Prouuut. » Là c’est pas le cric que je viens d’entendre, Mao… Allez, on reste concentré… centré. On zappe con, t’es au top. Nan, reste calme. Ne balise pas, tout va bien… Là oui, tu prends la galette… Tu l’envoies se faire mettre sur les tiges… Et tu continues… Super Mao. T’es un grand garçon… Après on changera ta couche… Allez merci. Je range tout, tu remontes en voiture et on continue…
Mao, liquéfié, remonte à l’arrière et s’assied ; prostré. Une heure plus tard le véhicule de Grandji se gare à destination, non loin de l’église.

077 | Ils attendent. Grandji devant et Mao toujours derrière. Il y a des jours comme ça, le Seigneur est avec vous, et avec votre esprit. Ce jour, Il est avec eux, et avec leurs esprits… Moins d’une heure plus tard, la silhouette de Pascal se dessine au loin en direction de l’église. Il s’arrête parler avec quelqu’un. Une autre silhouette apparaît à un autre endroit. Celle d’un prêtre en habit gris, un missel à la main. Grandji sort de voiture, Mao de même. Ils se dirigent vers l’église, franchissent le porche, ne s’installent pas au même endroit. Le prêtre entre par l’arrière. Pascal par l’avant. L’église est pratiquement déserte. Une ou deux paroissiennes sont en prière. Un couple semble visiter. Pascal se signe de l’eau bénite du bénitier de l’entrée, se dirige vers la travée gauche de l’église, fait génuflexion en traversant l’allée centrale face au chœur érigé au loin, et parvient au confessionnal où il s’immobilise et semble attendre…

078 | La voix du père l’invite à entrer et à s’agenouiller. Pascal obtempère et commence à parler, en recueillement. De tout et de rien de particulier, de ses pêchés ordinaires ; pas si ordinaires que ça aux oreilles du commun des mortels, quand on connaît sa vie ; mais Dieu a une grande oreille et une grande compréhension. Le père a le temps aujourd’hui. Et Pascal aussi. Le père est en formidable disponibilité d’écoute. En état de psy actif, écoutant et reformulant, sans juger. Ce qui apaise Pascal et absout Pascal, le mauvais garçon et le bel homme. Oui, naturellement, il aime les hommes, vit avec des hommes, en fait se rencontrer et s’aimer. Comme le Christ qui aimait aussi les hommes et les exhortait de s’aimer. Lui, Pascal, est complètement dans le concret. Oui, naturellement, il a du caractère et parfois le coup de main facile quand ce qui lui semble être une injustice se dresse devant lui. Jésus ne l’avait-il pas aussi le coup de main facile, par exemple quand il fit irruption dans le Temple. « Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » (Évangile de Jean 2, 13-21). Alors, quand des personnes semblant menaçantes l’approchent, lui Pascal, pour l’empêcher de mener à bien sa mission d’aide aux pauvres, via des vols, certes, mais on ne vole pas les riches, ceux-là mêmes qui ont volé les pauvres pour devenir riches, quand il se trouve en pareille situation, oui, il peut être comme Jésus. Violent. Christement violent. Pour le salut des pauvres, qu’à tout choisir, il préfère servir par la douceur. Oui, naturellement, il s’inscrit dans un projet d’équipe. Réfléchi. Organisé. Auquel il adhère corps et âme. De même que financièrement. Pas comme la classe politique vénale. De façon désintéressée. Lui Pascal, membre actif et organisant de cette cellule d’ici œuvrant au sein de l’œuvre de ce saint abbé : l’Abbé Pierre… Le père confesseur loue l’abbé Pierre, comme vient de le faire Pascal. Dit des mots de raison à Pascal. Dit des mots de réconfort. Dit des mots de soutien. Lui pardonne ses péchés. Le bénit. Et l’envoie faire acte de contrition dans l’église : deux ou trois prières.

079 | Apercevant de loin, Pascal sortant du confessionnal et allant s’agenouiller dans un rang, la tête prise dans les mains, Mao patiente un peu et relâche le père qu’il retient prisonnier par la seule force de son œil mauvais et des deux ou trois torsions de membres qu’il lui a faites préventivement pour le dissuader de parler, d’appeler ou de s’enfuir.
– Tu le vois, lui ? a prévenu Mao en pointant un grand cierge, à la flamme à hauteur de visage… Cette fois il est chaud. Élan, lancer de la jambe et du pied en extension. Et la flamme soufflée… Eh bien, imagine que c’est ta tête en cas de tentative. Compris ?
– Oui.
À présent que c’est fini, Mao libère le père, incrédule, et se dirige vers la sortie. Dans son confessionnal, Jean-Claude se racle silencieusement la gorge, rajuste son col blanc en carton. Épie scrupuleusement dehors. Remarque que l’Autre est encore à ses récitations. Il a bien fait de lui en coller plusieurs. Ouvre délicatement la porte du confessionnal. En sort. Referme doucement la porte. Et quitte l’église à pas silencieux sur ses chaussures à semelles de crêpe.

080 | De retour à la maison, les deux amis trouvent Bob tout excité.
– Les gars, je crois que je tiens une sacrée piste… Grandji repositionne ses lunettes, Mao l’élastique de son slip… Et que je vais peut-être au-devant de sacrées emmerdes.
– Raconte.
– Je me suis fait brancher par une gonzesse chez Emmaüs. J’y suis retourné parce que les intitulés comptables ‘L’Abbé’et 'Coluche' m’ont allumé une loupiote dans la tête. Alors je me suis dit : « Pourquoi pas ? » et je me suis décidé à aller traîner en ayant l’œil.
– Et la gonzesse ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans ?
– Attendez, j’y viens. Oh Putain, c’est la merde… Je déambule donc lentement chez Emmaüs, à regarder tout, et surtout à mater autour de moi. Je ne remarque rien. Il y a des promeneurs, des clients, des employés qui vaquent. Je croise des gens qui rentrent, je les croise quand ils ressortent, vu le temps que j’y passe… Et je crois qu’à force je me fais remarquer. Il y a des employés qui me regardent ; tout du moins un. Et puis il me semble ne pas voir tout le monde ressortir. Je sais que j’ai pas le système visuel pointu d’une caméra espion, mais bon. Soient ils se sont barrés dans mon dos. Soit ils sont aux chiottes…
– Et la gonzesse ?
– Attendez j’y viens.
– Je me dis donc, Robert, il faut que tu te positionnes dans des endroits où tu es censé rester longuement. Parce que passer un quart d’heure à regarder une tasse, c’est louche. Alors que si tu te mets devant un tableau ou des livres, ça passe. Et c’est ce que j’ai fait. Je me suis mis devant trois tableaux d’un même peintre sans nom. Et ensuite, devant des livres. Et c’est ça qui m’a valu l’épisode de la gonzesse ; parce qu’elle s’est méprise sur moi.
– On ne comprend rien à tes histoires, hein ma couille ?
– Je suis donc devant des tableaux de chevaux. Très beaux. Qui sont montés par des cavaliers de dressage. Il y a une cavalière. Je la regarde, je prends mon menton dans ma main, et je la regarde. Je la regarde. Et je pense à Solange et moi, un jour où on a déliré. On était à poil en train de baiser, j’étais derrière, et je la cramponnais par la queue-de-cheval. Ça lui plaisait. Quand elle m’a dit qu’il y avait un truc qui lui plairait bien plus. Elle m’a dit quoi. Je lui ai dit non. Elle a insisté. J’ai consenti. Elle est allée dans la salle de bains. Elle en a rapporté une serviette et la ceinture de son peignoir. Je me suis mis en position, en quatre pattes sur le lit. Elle m’a mis la serviette sur dos. M’a passé la ceinture entre les dents, en a réuni les deux bouts et l’a fermement tenue par-derrière. Et elle m’a monté à cru. C’était formidable.
Gloussage de rire des deux autres.
– Je pouvais pas détacher mes yeux de ces canassons… Je crois bien que je souriais un peu… J’ai tourné la tête à droite à gauche, et je n’ai rien vu… juste perçu une odeur de parfum.
Qui des deux amis l’écoutant fait : Il est fou, d’un doigt sur la tempe ?
Bob poursuit :
– J’ai glissé vers les livres que j’ai d’abord regardé globalement. Il n’y en avait guère de bouquins de pêche, voire aucun dans la rangée où j’étais. Alors pour m’occuper les mains et faire contenance, j’en ai attrapé un. Je l’ai feuilleté et je n’ai rien compris. Pourtant il est connu. C’est Victor Hugo. Notre Drame de Paris. J’ai relu plusieurs fois. Et toujours pas compris. Alors, j’ai sorti un papier de ma poche, et un stylo, et j’ai recopié le passage. Vous allez me dire si vous comprenez ?
Panique à bord. Les deux se regardent, et pour ne pas paraître bêtes, disent :
– Vas-y.
Bob sort le papier froissé de sa poche, le déplie et lit :
– « Lorsque Pierre Gringoire arriva sur la place de Grève, il était transi. […] Aussi se hâta-t-il de s’approcher du feu de joie qui brûlait magnifiquement au milieu de la place. Mais une foule considérable faisait cercle à l’entour. […] En examinant de plus près, il s’aperçut que le cercle était beaucoup plus grand qu’il ne fallait pour se chauffer au feu du roi, et que cette affluence de spectateurs n’était pas uniquement attirée par la beauté du cent de bourrées qui brûlait. Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait. »…
– Oui, dit Mao.
– Pas mieux.
Long silence…
– C’est le moment où cette gonzesse que je n’avais pas remarquée m’a accosté. Blonde. Cheveux mi-longs ondulés. Joli visage. Corps normal plus. Poitrinée. Plus grande que moi. Paraissant volontaire. La petite cinquantaine. En pull et en pantalon. À son doigt, une énorme pierre du même bleu que ses yeux.
– Vous aussi vous aimez Victor Hugo ? m’a-t-elle demandé.
– Moui.
– J’adore particulièrement ce passage que vous venez d’écrire et que je connais presque par cœur. C’est sublime, n’est-ce pas ?
– …
– … Hugo. 1802-1885. Notre Dame de Paris. La Bohémienne… 'Il s’aperçut que le cercle était beaucoup plus grand qu’il ne fallait pour se chauffer au feu du roi, et que cette affluence de spectateurs n’était pas uniquement attirée par la beauté du cent de bourrées qui brûlait'… Comme c’est beau, n’est pas ?
– Voui… D’une beauté… L’émotion m’enlève les mots.
– J’en ai fait souvent avec, moi, à Lupersat du feu de...
– Qu’est-ce ?
– Non, du feu de fagots d'un ‘cent de bourrées’ : une centaine de fagots. Ah ah ah… je vois que vous avez de l’humour. Je me présente, je m’appelle Myriam.
– Robert. – Enchantée. Vous savez c’est rare de voir ici, bien qu’il en vienne parfois, des hommes recopiant des passages de livres et s’extasiant devant des tableaux comme vous l’avez fait.

– Pardonnez-moi. Je vous ai remarqué et je me suis prise à vous regarder… Magnifiques ces chevaux lusitaniens, n’est-ce pas ?
– Supers.
– Vous montez ?
– Où ?… Oui. Pardonnez-moi, le i qui m’est resté dans ma bouche.
– Ha ha ha. Décidément, quel humour… Plus sérieusement, j’adore cette race de chevaux portugais. J’adooore le Portugal. J’y ai des amis et j’y ai eu un amour… Bref. Vous connaissez l’histoire de ce magnifique cheval : connu comme le 'cheval des rois' aux XVIIe et XVIIIe siècles, son stud-book est très ancien, puisqu’il remonte à 1889. Il a certes subi une période de déclin due à l’engouement pour le Pur-Sang anglais et les chevaux de sport. Et il partage le nom d’Andalou avec le Pure race espagnole, dont il est très proche, jusqu’en 1942. Son statut de race séparée remonte à 1967. Il a été remis au goût du jour, notamment, par l’écuyer portugais Nuno Oliveira. Et il connaît un regain de popularité grâce au spectacle équestre et à ses performances en dressage. Mais tout cela, vous le savez déjà.
– Oui.
– Vous faites quoi dans la vie Robert ?
Je lui ai dit.
– Qu’est-ce que tu lui as dit ?
– Communiste. Et ça eut l’air de lui plaire et de l’exciter.
– Vous savez, j’adore les communistes. Leur sens du partage. Leur sens de l’engagement. Ils ne lâchent rien. Vraiment je les adore… Si je puis me permettre, vous avez de très beaux yeux de bonté et un sourire de timidité.
– Fais voir tes yeux ? lance Grandji.
Bob les écarquille.
– Marrons clairs tendant vers l’ambre et le miel, m’a dit Myriam, avant de poursuivre par cette interrogation : Voulez-vous savoir ce que je fais ?
J’ai dit oui.
– Je travaille dans le social. Enfin, je travaillais, car j’en ai eu marre. J’étais éducatrice spécialisée pendant de longues années, et le métier et les méthodes changeants, je suis partie. J’ai perdu mon chat aussi. Et ça m’a fait réfléchir. Vous savez comment elle s’appelait mon chat ?
– Par quelle lettre commence son nom ?
– Un T.
– Turpitude ?
– Ha ha ha. Non. Il s’appelait Béchamel…
– J’avais compris un T.
Elle éclate encore de rire…
– Figurez-vous que mes chipies de collègues de travail m’avaient proposé d’appeler mon chat : Turlute ! Et d’aller l’appeler pour qu’elle rentre, à la nuit, dans le parc jouxtant ma maison, en criant dans les allées : Turlute ? Turlute ?…. Les connes.
Silence…
– Maintenant je travaille ici. Je m’occupe de choses et d’autres chez Emmaüs.
– Ah oui ? Comme quoi par exemple ?
– Je fais de la gestion et de la formation… Je ne sais pas pourquoi, je vous sens bien vous. Et vous, vous me sentez bien ?
– Euh… Oui. De quel point de vue ?
– Le feeling. Vous avez le feeling avec moi ?
– Oui je crois.
– On pourrait faire des choses ensemble ?
– Oui certainement. Vu nos points communs. Victor Hugo. Les chevaux Lusitaniens. Le Portugal. Le cent de bourrées… et le reste.
Myriam attrape le bras de Robert, se penche à son oreille et murmure :
– Vous savez ce qui me plairait ? Ce serait que vous soyez un communiste un peu voyou. L’êtes-vous Robert ?
– Pas qu’un peu.
– En marge de relations personnelles que nous pourrions peut-être envisager, j’ai peut-être une activité non rémunératrice à vous proposer.
– Vous m’auriez déçu à me proposer de l’argent.
– Très bien Robert. Vous voyez cette porte là-bas ?
– Laquelle ?
– Celle masquée en partie par le rideau de velours rouge.
– Moui.
– Aujourd’hui, derrière cette porte, il y a un séminaire de cadres de l’organisation humanitaire que nous servons.
– Emmaüs ?
– Pas que… Et demain nous organisons, je coanime une réunion avec quelques nouveaux futurs adhérents, triés sur le volet. Je vous y invite d’accord ?
– Moui si vous voulez.
Et vous savez quoi, les gars ?…. Elle m’a passé la main sur la joue d’un geste long et suave et s’est éloignée de moi pour disparaître derrière un rayon.

081 | Branle-bas de combat, ce soir, entre les amis. Débriefing sur les évènements de la journée. C’est dingue, ça. Il en est déduit, sans certitude, mais avec fortes présomptions, qu’il pourrait y avoir concomitance d’affaires entre les aventures de Grandji Mao et celle de Bob. Grandji le bidouilleur informatique et vidéo monte un plan. Bob ira à la réunion. Sauf que…

082 | Un peu plus loin dans le temps. Bob marche dans une travée de grande surface, la tête un peu baissée, les lèvres pincées et les fesses serrées. Il lui faut se rendre à l’évidence : il est très tendu, voire apeuré. Derrière lui, à quelques mètres, pas trop près mais pas si loin, pour le surveiller, il y a cette femme qui sait ce qu’elle fait et qui sait ce qu’il fait. Pour Bob, c’est une première, et pas certain qu’il s’en sorte sans conséquences. Il piste un homme entre deux âges devant lui, vêtu d’une gabardine à grandes poches. Cet homme marche dans les rayons du magasin, au gré de ses courses, et Bob le suit. Empruntera-t-il l’une des travées où il y a de la marchandise de prix à piquer, ou pas ? On y est. Bob prend une grande inspiration. Et forte d’une méthode quasi pro, une de ses mains subtilise le produit convoité sur le rayonnage, le fait passer dans la seconde. Jonction des deux mains pour une manipulation illusionniste indétectable. Craquage de l’antivol réussi. Bob souffle. Se rapprochant de l’homme à la gabardine devant lui, il lui glisse l’objet dans la poche. Éprouvant. Dans le dos de Bob, la femme qui accompagne, se rapproche de lui. Le saisit par le bras et l’entraîne vers la sortie du magasin. L’homme passe à la caisse, déballe ses courses. Les remballe. Paie. Et part dans la galerie. La femme qui accompagne bouscule l’homme. Bob plonge sa main dans sa poche de gabardine, récupère l’objet. La femme accompagnante s’excuse. Elle ressaisit très fermement le bras de Bob et l’entraîne vers la sortie.

083 | Le plan de Grandji est simple. Équiper Bob d’une montre caméra espion, comme on en trouve un peu partout maintenant et la relier à sa télé pour suivre les évènements en direct. Grandji récupère rapidement un modèle dans un de ses magasins d’approvisionnement informatique vidéo, l’attache au poignet de Bob et fait des essais.
À quatorze heures, Bob part pour sa réunion mystère et Mao et Grandji se calent dans des fauteuils devant la télé. Le temps que Bob parvienne à destination et que ça commence, il y a le temps. Alors ce qui doit se produire, arrive.
'La sieste. Deux heures de l’après-midi. Il est temps de se reposer. Ça tape en plein soleil. Les grillons cassent les oreilles. L’épicier a mis les stores. Sur la place du village. Un chat cherche ombrage. Sur sa croix dans l’église. Le Christ agonise. Les turbulences de la digestion. Empêchent de retourner faire le con. Je sombre dans la sieste… Pas mort. Je dors… Ron ron, Résurrection. Trop fort le sieston.'

« Sacrebleu certainement a-t-on loupé le début » se disent-ils en s’éveillant d’urgence. Allumage de la télé et apparition de points de grésillement sur l’écran. Il y a du son mais rien de très clair. Mao se montre impatient et se résout à être patient quand Grandji se met en quête de faire ses réglages. Car si l’homme est un féru d’informatique vidéo, c’en est un du XXe siècle, pas du XXIe. Ça fonctionne. Un peu. Ça coupe. Ça repart à fonctionner. Mal. Plus rien. Etc. C’est fatigant et à désespérer… Quand une voisine vient rendre une visite impromptue à Jean-Claude. Pour prendre le café. Marie-Claude. C’est une ancienne postière à la retraite qui vit dans la maison d’en face avec son mari, handicapé, victime d’un AVC il y a quinze ans. Content de la voir, Jean-Claude, mais aussi quelque peu gêné de sa visite vu ce qu’il allait regarder à la télé. Marie-Claude est une bidouilleuse de génie.
– C’est quoi le problème ? demande-t-elle.
JiCé explique. Marie-Claude lui pique la zapette des mains et fait des manipulations.

Surgissement du son, et petit à petit, les images. Ils regardent. Elle regarde…
– C’est quoi ce truc ? questionne Marie-Claude.
JiCé fait sa sauce.
– C’est mon copain Robert. On fait un essai. Il est à une réunion d’amis avec une montre caméra-son et on veut voir si on peut capter ici sur la télé.
– Ça fonctionne bien on dirait.
– Moui.
Mao ne dit mot, regarde. Sur l’écran, pour l’instant, on voit le plafond de la salle. « Bravo, Robert » se dit Grandji. Les paroles sont à peu près nettes. On dirait un discours. C’est un homme qui parle. Sa voix est douce, lente, et ressemblerait presque par ses intonations à celle d’un homme de confession ésotérique peace and love.
– Mon nom est Michel Sabourin. J’ai été banquier pendant longtemps et maintenant je ne le suis plus…
Gestes maladroits de la montre de Bob, assurément. Les images bringuebalent sur l’écran et se stabilisent. Le visage du type apparaît. La quarantaine ; brun ; les cheveux très longs qui pendent ; des yeux bleu délavé ; des lèvres charnues à la Nicolas Peyrac ; des dents alignées avec en haut, plein centre, un bel espace ou l’on pourrait en loger une autre, tout du moins une moitié : un espace du bonheur ; un sourire d’une extrême douceur et affichant l’image d’une extrême bonté.
– … Blablabla… Je vais en arriver à l’objet de notre réunion… Blabla… Mais avant je propose que chacun se présente en deux mots…
Mouvement de poignet de Bob. Apparition télévisuelle d’une porte d’armoire. « Marcelle, cinquante ans, sans profession. » Déplacement de l’image. Homme mal rasé, crâne dégarni, débuts de tifs à ras le bulbe, jeune quinqua. « Bruno, psychomotricien. » L’image part dans tous les sens, Bob doit faire des gestes lors de son laïus. « Robert, à la retraite, communiste. » Stabilisation de l’image pour la prochaine présentation. Apparition d’une poitrine, d’un cou, bas de visage. « Oriane, vingt-sept ans, aide-soignante. »
– Blabla… À mon tour, je vous présente mes deux aides, dit l’intervenant. Myriam, une de nos cadres locales (coup de poignet de Bob faisant apparaître à l’écran celle dont il parlait)… Et Alban, qui interviendra pour des exercices de manipulation prestidigitation (cadrage sur un jeune homme mince au look d’Indien sophistiqué)… Blabla… xxx.zuiii.xxx... ou vous ne le savez pas, avec précision, poursuit l’intervenant (on peut supposer que le début de la phrase est : Comme vous le savez)… nous représentons un mouvement secret, dont le nom est d’ailleurs : 'Les Pros Services Secrets'…
Fichtre. Attention aiguisée de Grandji et Mao, ayant le sentiment de mettre les pieds dans quelque chose de dimension. Et Grandji se trouve gêné de ses révélations devant sa voisine Marie-Claude qui ne décolle pas et qui semble prendre goût.
– Ah il fait bien l’acteur celui-là, tente de faire diversion Grandji.
Y parvient-il ? Elle ne pipe pas mot et sirote son café.
– … 'Les Pros Services Secrets', et dont la mission humaniste est de collecter des biens de nécessité et souvent onéreux pour les dispatcher gratuitement à nos frères humains qui en ont besoin. Naturellement, dans la vie sociale telle que nous la connaissons et dans laquelle nous vivons, il y a des structures et des aides pour venir en soutien des plus démunis. C’est bien. Mais ce n’est pas assez, et très souvent trop connotés, pour pouvoir être très efficace. Connotation ? Je veux parler des interactions laminantes existant entre les partis politiques. Il suffit que l’un prenne telle mesure pour que l’autre dénigre. Et il suffit que l’autre prenne telle autre mesure, pour qu’il dénigre en retour, au motif que c’est le contribuable qui paye, que c’est Machin qui s’en trouve avantagé ou Machine qui en paye les pots cassés. Au final, il est extrêmement difficile, voire impossible, de faire du vrai travail salvateur avec les Autorités. Alors, mes ami/es, nous avons entrepris de le faire seuls. Nous sommes ici chez Emmaüs, l’hiver nous sommes aussi chez Les restos du cœur, et il n’y avait pas meilleures structures amies et adaptées pour nous fondre dans leurs systèmes et œuvrer dans le sens où nous le faisons. Attention. Que ce soit bien clair, mes ami/es : Emmaüs et Restos du Cœur œuvrent dans l’esprit et dans la légalité que leur ont conférés L’abbé Pierre et Coluche. Ils collectent, de la façon que vous savez, et ils redistribuent, pour les Restos, et ils revendent pour Emmaüs. 'Les Pros Services Secrets', lui, œuvre comme des Robin des Bois. Il y a besoin. C’est urgent. Il y a des entreprises qui se font un maximum d’argent. Les grandes surfaces entre autres. Qui, entre nous soit dit, n’hésitent pas à presser les petits producteurs comme des citrons. Qui s’inscrivent dans une logique de profit. Bien que leurs discours publicitaires ne le laissent pas à penser. Mais ce sont des discours publicitaires, n’est-ce pas ? Pour preuve de cette volonté d’argent, ce dirigeant d’une des plus grandes enseignes actuelles qui s’est vu emprisonné à ses débuts pour collaboration. Certes, tous ne sont pas Édouard Leclerc, et il ne s’agit pas de tous les taxer de mauvaise action. Mais ils ont de l’argent, des victuailles, des produits de soins, des vêtements, et on peut leur en prendre. On prend. Des trucs tout beau tout neuf. Et on redistribue. Aussitôt. Et sans intermédiaire. Nos saints hommes et femmes de terrain prennent. Nos autres saints hommes et femmes d’arrière-garde collectent et gèrent, voient à qui donner, qui a besoin. Et offrent. Les structures Emmaüs et Restos du Cœur sont idéales pour l’accueil en leurs seins de 'Les Pros Services Secrets'. Sont-elles instigatrices ? Complices ? Complaisantes ? En un, je dirais que non. Pour le deux et le trois, je n’en sais véritablement pas grand-chose. Et il ne m’appartient pas, et je n’ai pas le désir, de demander ou de gratter pour savoir. Ce qui m’importe, c’est le résultat immédiat des dons que nous faisons et de voir le sourire de celles et ceux, nécessiteux, qui viennent ici en discrétion et qui repartent avec des produits de nécessité…
Chez Grandji tout le monde est scotché. JiCé lui-même. Mao qui écarquille les yeux et qui s’en prend plein les oreilles. Marie-Claude qui manifestement comprend qu’il ne s’agit pas d’un exercice de théâtre pour tester une soi-disant montre espion et une connexion télé.
– … Ce mouvement, 'Les Pros Services Secrets', a des adhérents comme vous bientôt, je l’espère, des cadres et un dirigeant. Je ne vous donnerai pas le nom ; il est trop tôt. Mais sachez que le mouvement n’est pas une lubie pubère. Il est né ; il renaît devrais-je dire, d’un mouvement ancien qui a eu cours autrefois. C’était avant le XXe siècle et le XIXe. Le besoin et les inégalités l’ont fait se déclarer, prospérer. Et si de par l’intervention des autorités de l’époque, il s’est éteint, il a repris au XXe. Je ne veux pas vous en dire plus, car je ne veux vous encombrer l’esprit…
Bruit de porte qui claque. (Mouvements de l’image. Manifestement, Bob veut orienter sa montre vers quelqu’un qui entre dans la salle de réunion. Mais elle ne filme et ne diffuse que le haut d’une fenêtre et le plafond).
– … Mes cher/es ami/es, poursuit l’intervenant, Myriam va vous compléter l’information dont vous avez besoin pour être des nôtres. Et Alban vous montrera ensuite des gestes de manipulation pour vos futures prises en mains, dirais-je… Mais avant cela, je vous propose de passer dans l’espace d’à-côté, et de nous remettre de nos émotions, ou de nous réveiller, c’est selon, pour aller y boire un café ou un jus d’orange.
Bruits parasites. Brouhaha. Qui durent. Les images bougent dans tous les sens… JiCé et Mao se regardent. Marie-Claude sourit. Mais sourit-elle d’ailleurs ? Elle a toujours la zapette entre les mains.
– Ça fonctionne toujours, précise-t-elle. Là on ne voit et on n’entend rien, parce qu’il bouge. Sinon c’est bon.
– Je t’expliquerai, Marie-Claude.
Clip clap. Sons de pas qui avancent. Images de plancher et de murs. Bob se déplace. Progresse. Plus de conversations. Juste le son de son pas. Image d’une porte devant Bob. Qu’il ouvre. Et qu’il referme derrière lui. On en entend le clap. Bob est maintenant immobile. On entend un : « Ziiip »…
– Pas ça, s’écrit JiCé horrifié ; sous le sourire de Mao.
Apparition à l’écran du bout de la quéquette de Bob, avec le son du jet d’urine qui tombe dans la cuvette. Et comme il pisse plein centre, ça fait du bruit… JiCé arrache la zapette des mains de Marie-Claude pour couper… Ce faisant, la télé retransmet le son de la poignée de porte qu’on manipule… Sur l’écran, la suite du gros pipi… Et puis des gouttes de sang rouge giclant sur les hauts bords de la cuvette. « Schlackkk » C’est le bruit du Off ; éteinte de la télé…
– Rallume tout de suite, Jean-Claude. Rallume, crie Mao aux abois.
JiCé, tout aussi ému, s’emmêle les doigts et n’y parvient pas. Il a beau triturer la zapette. Rien.
– Fais voir.
Elle aussi essaie. Mais rien ne peut y faire.

084 | Devant la télévision muette, les ami/es se retrouvent devant un vide questionnant, inquiétant, terrifiant, qui les mine. Comment expliquer ?….
La littérature le fait très bien…

'La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues.' —
Pour Grandji et Mao, ce n’est pas vague. Le son indique que quelqu’un a manipulé le verrou de la porte des toilettes. Et l’image montre que le sang coule…

'Moi, j’ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l’ai ressentie, l’hiver dernier, par une nuit de décembre. Et, pourtant, j’ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J’ai été laissé pour mort par des voleurs. J’ai été condamné, comme insurgé, à être pendu, en Amérique, et jeté à la mer du pont d’un bâtiment sur les côtes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j’en ai pris immédiatement mon parti, sans attendrissement et même sans regrets. Mais la peur, ce n’est pas cela.'

Assurément. Mon Robert, notre Robert. Où es-tu ? Et dans quel état ?

'Nous devions souper et coucher chez un garde forestier. Nous entrâmes. Un vieil homme à l’œil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout dans la cuisine, tandis que deux gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai deux femmes dans les coins sombres. On s’expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre ; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit : « Voyez-vous, Monsieur, j’ai tué un homme, voilà deux ans, cette nuit. L’autre année, il est revenu m’appeler. Je l’attends encore ce soir ». Puis il ajouta : « Aussi, nous ne sommes pas tranquilles ». Je le rassurai comme je pus, heureux d’être venu justement ce soir-là, et d’assister au spectacle de cette terreur superstitieuse.'

Pour Grandji et Mao, à une peur superstitieuse se rajoute celle un terrible pressentiment.

'Malgré mes efforts, je sentais bien qu’une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d’assister à ces craintes imbéciles, j’allais demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d’une voix égarée : « Le voilà ! le voilà ! Je l’entends ! ». Les deux femmes retombèrent à genoux dans leurs coins en se cachant le visage ; et les fils reprirent leurs haches. J’allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi s’éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d’une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d’invisible, d’inconnu, d’affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide cria : « Il le sent ! il le sent ! il était là quand je l’ai tué ». Et les deux femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.'

Accablement de Grandji et Mao. L’esprit pris en tenaille par les tempes chargées de sang…

'Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger ; mais j’aimerais mieux recommencer toutes les heures où j’ai affronté les plus terribles périls, que ces minutes… où ce chien et ces femmes hurlaient.'

Le silence…
– Bon très bien. Je vous quitte les garçons, décroche Marie-Claude, en remerciant pour le café.
Elle est blanche. Et impressionnée, semble-t-il.
– T’en fais pas je t’expliquerai, improvise JiCé.
– Oui, argumente Mao.

085 | Le problème avec les situations difficiles dans lesquelles on peut parfois se trouver entraîné, c’est qu’on ne prend pas dès lors toujours les bonnes décisions. Quelles seraient-elles en la circonstance ? Justement, JiCé et Mao n’en entrevoient aucune.
– On laisse passer une heure, spécule Mao.
– Oui.
Et l’attente est longue, surtout lorsque c’est le silence qui prime sur les quelques paroles prononcées. Comme l’impression qu’ils réfléchissent…
Marie-Claude revient, dévorée de curiosité, d’inquiétude. Et demande des explications. JiCé lui en livre en partie, en les édulcorant. Elle demande à être tenue informée, et elle repart.
– Que fait-on ?
– On va voir.
Les deux hommes partent en voiture. Et provoquent un accident. Quoi de plus prévisible quand le chauffeur est à tout : à ses introspections, à la conversation, au paysage… sauf à la conduite, véritablement. Surprenant que ce ne soit pas arrivé plus souvent. Pour l’heure, Jean-Claude est rentré dans le cul de la mémère de devant, à un stop. Ça lui a secoué le chignon, à le voir ainsi ramené sur le devant quand elle sort de sa voiture, sonnée et en furie ; à moins qu’elle l’ait fait comme ça, son chignon. À sa vue, Jean-Claude se montre sincèrement désolé. Tandis que Mao pouffe. Faisant un peu pouffer JiCé, par ricochet. La mémère fait des esclandres qui calment tout le monde, et qui mettent la pression. Du coup, cette pression se rajoutant à l’extrême inquiétude de fond de JiCé et Mao, les deux hommes s’empressent auprès de la dame, et se pressent en regard du temps. Identification des dégâts. Constat. Excuses. Remerciements. Et repart la voiture, avec les deux gars dedans. Trajet effectué dans le silence… Arrivés sur place, mauvaise surprise de s’apercevoir qu’Emmaüs est fermé.
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’énerve Mao.
Grandji, le regard inquisiteur, remarque sur un panneau que ce jour, aujourd’hui, est un jour de fermeture au public. Pas spécialement de voitures sur le parking. Et de toute façon Bob est venu en bus et à pied. Mao a l’idée de se rendre au point d’accueil des marchandises qui, lui, est très souvent ouvert. Ils y vont et demandent s’il a été aperçu un petit gars, retraité, aux yeux marron clair.
– Z’avez pas une photo ?
Grandji dubitatif, se gratte la tête.
– Mao viens avec moi. On y va.
– Où ?
– T’inquiète. Viens…
L’entraînant vers la voiture, les deux remontent, et l’auto démarre en trombe. Le temps de la route, ils arrivent chez Jean-Claude, qui descend en demandant à Mao de l’attendre. Il allume la radio. Que des infos de morts, de blessés, de malversations, de politique. Y’en a marre. Mao éteint. Et voit JiCé revenir avec un truc à la main. Il monte en voiture et redémarre.
– C’est quoi ? demande Mao.
– Une photo de Robert. Je l’ai décollée d’un de mes albums.
Revenus sur place, les deux amis se rendent au point accueil des marchandises… Pour se rendre compte que c’est fermé. Plus personne. Grande déception. Indécision. Concertation…
– On va voir les flics ? lance l’un.
– À moins…
Les deux hommes montent en voiture et reviennent vers la ville. JiCé ralentit aux abords de la maison de ses copains Philippe et Josiane, les parents du flic… Et ne s’arrête pas. Pas de voiture. Sans doute sont-ils en courses ou en vadrouille. Il pousse vers les bâtiments de la gendarmerie, ralentit, et épie dans le parking des voitures privées des policiers. Celle du fils flic est aussi absente… Alors il poursuit. Et retourne vers Emmaüs. Stoppe. Coupe le moteur. Attend…
– On attend quoi ?
– Je sais pas. Pour voir.
Mais rien.
– Je commence à flipper, chocotte JiCé.
– Moi aussi.
Jean-Claude fouille dans son sac de soins, en sort une pilule qu’il avale.
– C’est quoi ? demande Mao.
– Un Lexomil.
– Tu m’en donnes un ?
JiCé farfouille à nouveau et lui en tend un, qu’il avale. Pour ne pas se laisser prendre par le silence angoissant, ils allument la radio en bruit de fond. JiCé manipule les stations et s’arrête à celle-là qui diffuse de la musique. Mao remarque : France Inter Classique… Ils se calent. Et s’endorment.

086 | La fatigue, la tension, l’émotion. Il est minuit quand JiCé émerge, la tête encore dans le cirage et les muscles endoloris…
– Ah chiottes, se lance-t-il à lui-même et aux événements.
Près de lui, Mao dort profond, la tête en arrière et la bouche ouverte. Il le secoue, ce qui le fait revenir à la réalité de la situation. Il se réveille difficilement et en se grattant…
– Tiens t’es là ? ânonne-t-il à JiCé.
– Ben oui. Et toi aussi. Tu sais l’heure qu’il est ?
– Nan.
JiCé l’indique à un Mao à la drôle de tête. Absent. Et qui demande :
– Qu’est-ce qu’on fiche là ? Tout en se grattant.
– Tu te réveilles ou quoi ?…. Robert ! ? !
… ?….
– Qui c’est ?
– Arrête de dauber, le secoue JiCé de ses mots et par le geste.
Les yeux dans le vide. Il semble chercher. Et il se gratte. À regarder le bras de Mao, JiCé remarque la présence de boutons. Ses réflexes d’ex-infirmiers l’alertent. Il démarre sa voiture et roule vers les urgences… Arrivés sur place, il prend l’initiative et de par ses connaissances des procédures, des lieux et de certains des intervenants, obtient que Mao soit examiné dans les meilleurs délais. Toutes les fonctions vitales fonctionnent normalement. L’interne pose des questions sur ce qui a été ingurgité.
– Chais pas, marmonne Mao.
– Rien de spécial, confirme JiCé.
– Et pour ce qui est des médicaments ? interroge le doc.
– Non rien, reprend JiCé… Et puis, si. Du Lexomil.
– Combien ?
– Un comprimé. Comme moi.
– À mon avis, il a en pris plusieurs. Au moins deux ou trois. C’est assez rare, mais les réactions qu’il fait sont au rang des effets indésirables. Lexomil peut entraîner des pertes de mémoire, amnésies, des troubles de l’humeur et du comportement, des maux de tête, une somnolence, des insomnies, une altération du désir sexuel, libido, et des affections cutanées, boutons, démangeaisons…
– … Vous en avez pris combien ? questionne l’interne.
– … Un... plus un gros deuxième… Parce que lui il dormait, et pas moi.
– À la bonheur, s’éclaire l’interne. Voilà que ça revient… Bon, eh bien, écoutez, prescrit l’interne à JiCé… Vous allez le mettre au lit jusqu’à demain. Ça devrait aller. Et qu’il prenne ensuite rendez-vous avec son toubib pour faire des investigations plus poussées et voir ce qu’il en est exactement.
– Merci Docteur. Au revoir Docteur. Etc.
Retour à la maison. Avec le souhait que Bob y soit… Il n’y est pas. Et au lit pour Mao. JiCé se passe la main sur le visage et prend son menton, en fin de geste. Léger tremblement. Vraiment inquiétant. Il est deux heures et demie du matin. Alors, il prend une décision.

087 | La décision d’attendre jusqu’à demain matin, dernier carat. Deux heures trente. Il se déshabille. Se couche. Trois heures. Le sommeil va bien venir. Trois heures trente. Il en est déjà à dix-huit retournements dans le lit. Quatre heures. Plus quinze ; ça fait trente-deux ; ah non : trente-trois. Quatre heures trente. Léger endormissement. Bout de rêve. De cauchemar plutôt. Un chien qui hurle à la mort dans une cuisine, avec deux femmes qui hurlent de plus bel. Cinq heures. Réveil en sursaut. Transpiration. Cinq heures trente. Toujours pas rendormi. Six heures. C’est parti. Six heures trente. Encore. Sept heures. Toujours. Alors que d’ordinaire, il se réveille vers les cinq six heures. Sept heures quinze. Ça y est… JiCé se frotte les yeux. Émerge. Se souvient. Stresse de nouveau. Se lève. Va voir dans la chambre de Mao. Il dort. Va voir dans la chambre de Bob. Personne. Revenant dans la cuisine, il perçoit un gros bruit de moteur pétaradant de moto dans la rue. Inhabituel. Il sort sur le pas de sa porte. Pour voir.

088 | Un scooter gros cylindre s’arrête devant la maison. Aux commandes, un homme casqué ; ou une femme d’ailleurs ; on ne distingue pas. Et derrière, son passager, un homme sans casque, qui désenfourche le siège ; qui serre la main du pilote et qui se dirige vers la maison… … Robert. La moto repart.
Transporté de joie, JiCé regagne en trois pas son entrée, décroche l’instrument suspendu au mur, et balance un formidable coup de clairon dans la maison. Saut dans le lit de Mao qui émerge, se lève et vient voir.
– Mon Robert, s’étrangle JiCé… sans pouvoir s’exprimer plus, du fait de l’émotion.
Il le prend et le serre dans ses bras. Un peu trop, peut-être.
– Aïe, geint Robert.
JiCé le repousse à bout de bras et le regarde. Étonnement.
– Mais qu’est-ce qui t’a fait ça ?
Sur son visage : un coquart à l’œil, un bleu sur le nez, une marque sur la pommette. Et ailleurs, on ne se sait pas, mais il se tient les côtes.
– Je t’expliquerai.
Mao se pointe. Tout heureux. Et arrivant derrière Bob, lui balance une formidable tape dans le dos qui manque de le fiche par terre.
– Si tu savais comme je suis heureux, mon Bob.
– Moua auoossi, retourne le blessé déséquilibré en se rattrapant à JiCé.
– Qui c’est ce motard qui t’a ramené ? est-il demandé.
– Pascal.
– … Pascal qui ?
– Celui du night-club.
– Quoi ?

089 | – On a perdu le contact à la pause de ta réunion chez Emmaüs, indique JiCé… On t’a vu pisser. Mais surtout saigner.
– Ah oui j’ai suinté du nez. Ça m’arrive.
– On a tout imaginé. T’aurais pu te manifester.
– Je l’ai fait au micro de ma montre quand je me suis souvenu que je l’avais au poignet. Et pour ce qui est de la suite, j’ai laissé un message sur ton portable Jean-Claude.
– Ah bon ?….
– Ben oui. Ensuite, ça n’a plus été possible parce que j’en ai été empêché… Je prendrais bien un petit chocolat chaud. Je me suis caillé sur sa bécane.
– Allez bouge tes fesses Mao. Bob a besoin de remontant. Toi aussi, d’ailleurs… Ça va, toi, à propos ?….
– Tout est revenu. Y compris la libido. Je vous en fais, des tartines ? Ou pas ?
Petits sourires.
– Des tartines d’anatomie, inutile. Des tartines à manger ? Une chacun. Ce qui fait trois.
Tous à table. Et commentaire de Bob…
– En seconde partie, Myriam la co-animatrice de réunion a fait un speech technique, et le jeune homme Alban nous a montré des gestes de manipulation pour faire disparaître et réapparaître des objets. Surtout disparaître, d’ailleurs. Nous nous sommes ensuite exercés avec lui… Puis sur les quatre stagiaires que nous étions, rendez-vous a été pris avec deux d’entre nous pour un exercice en magasin, dans les jours à venir. Et les deux autres y sont allés immédiatement. Alban s’est chargé de l’un. Myriam de l’autre : moi-même…

Replay…
… Bob marche dans une travée de grande surface, la tête un peu baissée, les lèvres pincées et les fesses serrées. Il lui faut se rendre à l’évidence : il est très tendu, voire apeuré. Derrière lui, à quelques mètres, pas trop près mais pas si loin, pour le surveiller, il y a cette femme qui sait ce qu’elle fait et qui sait ce qu’il fait. Pour Bob, c’est une première, et pas certain qu’il s’en sorte sans conséquences. Il piste un homme d’âge moyen devant lui, vêtu d’une gabardine à grandes poches. Cet homme marche dans les rayons du magasin, au gré de ses courses, et Bob le suit. Empruntera-t-il l’une des travées où il y a de la marchandise de prix à piquer, ou pas ? On y est. Bob prend une grande inspiration. Et forte d’une méthode quasi pro, une de ses mains subtilise le produit convoité sur le rayonnage, le fait passer dans la seconde. Jonction des deux mains pour une manipulation illusionniste indétectable. Craquage de l’antivol réussi. Bob souffle. Se rapprochant de l’homme à la gabardine devant lui, il lui glisse l’objet dans la poche. Éprouvant. Dans le dos de Bob, la femme qui accompagne, se rapproche de lui. Le saisit par le bras et l’entraîne vers la sortie du magasin. L’homme passe à la caisse, déballe ses courses. Les remballe. Paie. Et part dans la galerie. La femme qui accompagne bouscule l’homme. Bob plonge sa main dans sa poche de gabardine, récupère l’objet. La femme accompagnante s’excuse. Elle ressaisit très fermement le bras de Bob et l’entraîne vers la sortie.

– Myriam m’a dit que c’était bien. Et après ça m’a invité chez elle.
– Je lui ai dit qu’il fallait que je rentre. Qu’on m’attendait. Mais elle a argument…
– Ta femme ?
– Non elle est en cure. Deux amis à moi.
– Téléphone-leur. Et passons un peu de temps ensemble.
– C’est là que je t’ai laissé un message, Jean-Claude.
Moue fuyante dudit Jean-Claude qui entrevoit très bien ses négligences relatives au téléphone, aux messages, aux SMS, aux mails de l’ordi etc. Stoppons là. Ne l’accablons pas. Mao vanne :
– Faut pas lui en vouloir. Il pense que si le portable ne sonne pas, ça sert à rien de le laisser allumé.
– Toi, bouffe ta tartine ou c’est une tarte que je te colle… Vas-y, continue Robert…
– On est allé chez elle dans un immeuble. On s’est assis. Elle s’est mise à l’aise ; le minimum ; un peu moins qu’un peu plus tard. Délestage du pardessus. Déchaussage de ses souliers de marche. Enfilage des pantoufles. Elle m’a offert à boire, s’est servie. Et on a parlé. De tout et de rien, au début. Puis le sujet s’est resserré sur un point qui est apparu dans la conversation, et qui a fini par devenir un point fixe. Nos lieux de naissance et de premières années de vie… Eh bien, figurez-vous, qu’elle est de même coin que nous, cette Myriam.
– Berrichonne
– Oui Châteauroux. Et elle a vite émigré ici pour le loisir et le travail. Elle est restée.
– Comme moi alors souligne JiCé. Sauf que moi c’était pour le travail et les loisirs.
– Oui… Mais il y a plus fort dans cette histoire… La maison où elle a été élevée, dans l’ancienne cité américaine de Châteauroux, c’est la maison de l’ex-colonel de l’US Army à qui ma mère a manqué de me donner…
– Non ? Répliques en cœur.
– Eh bien si, les gars… Maintenant, je me souviens très bien de cette maison. Et elle aussi, puisqu’elle y a habité. Une grande maison de plain-pied, très fonctionnelle et très aérée. Avec un grand espace vert derrière. Et sur cet espace vert, un avion restauré de la dernière guerre, qui trône en décoration. À ces souvenirs, j’ai eu les larmes aux yeux. Et je les ai encore, suinte Robert le temps de s’assécher…
Silence de Grandji et Mao, attentifs.
– Maintenant, je me souviens du colonel, à l’évocation de ses descriptions. Un homme grand, de l’envergure, avec une autorité naturelle, aimant bien rire et plaisanter. Et de sa femme, femme mince et frêle, paraissant effacée. Cultivée. Psychologue dans son pays, je crois. Ils peinaient à être parents. Et ce désir d’enfant a manqué me faire atterrir chez eux, direction l’Amérique…
Hochements répétés de la tête de Grandji et de Mao.
– J’ai été follement ému. Tout comme Myriam qui d’un coup m’est apparue fleur bleue.

090 | – L’ambiance a changé. Elle s’est levée. Elle a fermé les voilages couleur prune des fenêtres. Elle a allumé des petites lampes. Et des bougies. Elle a balancé des coussins par terre. Elle a mis une musique de fond. Puis elle m’a dit : « Enlève tes chaussettes, ouvre ta chemise, desserre ton pantalon, et viens t’allonger ici. Je reviens. » Elle a disparu quelques minutes derrière une porte… Puis est revenue. Exit son gros pull côtelé et son pantalon en velours. Elle s’était vêtue, en haut, d’un corsage fin et ample, blanc ; sans soutien-gorge. En bas, d’un fin pantalon de lin, ample ; dénudant ses chevilles. Sur ses ongles de pied, de la teinte bleue ; du même bleu que la pierre de sa bague à la main ; et du même bleu que ses yeux qu’il me semblait apercevoir délavés ; par l’émotion certainement. Elle s’est assise en tailleur devant moi. A monté le son de la musique. De la musique indienne. Avec des bols, crotales, dilruba, esraj, flûte bansuri, harmonium, santour, sarode, sitar, tabla, tampoura et bien d’autres. C’était très joli et très planant. Elle a fait brûler de l’encens. Et a préparé du thé que nous avons bu ensemble ; du thé au jasmin pour moi, du thé de Darjeeling pour elle. À mi-tasse, elle a fait glisser un tiroir d’un meuble bas, en a extrait une boîte et un sachet. A roulé du tabac spécial dans de fines feuilles. A mis un coup de langue, trituré pour coller. Elle a roulé une deuxième tige qu’elle m’a tendue. J’ai fait « Non ». Elle a fait « Si ». Je l’ai prise. Elle m’a allumé. S’est allumée. Et nous avons tiré. Sur nos tiges. Grosses inhalations profondes, la fumée plein poumons, et longue expiration blanche, l’œil un peu fermé. Elle m’a dit : « Tu vois, Robert, je suis contente que tu sois là. Et que tu sois toi. Je ne me laisse jamais aller, c’est mon tempérament. Et quand je le peux, comme maintenant, parce que j’ai le sentiment d’avoir rencontré un frère, ça me fait du bien ; terriblement de bien. » Je n’ai pas trop insisté à tirer sur la tige magique, parce qu’à la première bouffée, je voyais déjà des éléphants roses qui dansaient au son de la drôle de musique. Sans doute était-ce pour cela qu’ils faisaient de drôles de figures. C’est anormal des éléphants qui volent sur le dos. « Comment s’appelle ta femme, Robert ? » m’a demandé Myriam. « Solange. » « Tu l’aimes ? » « Oh oui. » « Alors je l’aime aussi, brother » Après ça, le silence des mots. Juste nos esprits, la musique, les fumées d’encens et de tiges qui se mélangeaient. Myriam s’est levée et a entamé une danse lascive, les bras en l’air. J’avais les jambes trop molles pour tenir dessus. Myriam chantait en ondulant. Elle paraissait heureuse. Je planais. Et c’était aussi très bien… Nous n’avons pas entendu le coup de sonnette.

091 | [La suite, en streaming direct live] Ça sonne. Ça sonne bis. Et ça sonne ter…
– Y’a un instrumentiste qui vient de péter une corde fait observer Robert.
Myriam tend l’oreille…
– Non ça sonne.
Elle coupe la musique et va ouvrir. Un homme entre. Et Robert se lève tant bien que mal pour dire bonjour. D’abord souriant, l’homme change de tête en voyant Robert.
– Tu sais qui c’est ce loulou Myriam ?
Surprise de Myriam qui regarde Robert en train de regarder le gars : Pascal, le patron de club. …. C’est un espion. Voire un flic. Ou un gus de cette espèce.
Robert en reste muet. Myriam, aux traits ravagés, s’approche de lui à petits pas lents, très lents, ses yeux dans les siens. Lui enserre le visage entre ses mains, approche son visage du sien comme pour l’embrasser… Et envoie un coup de tête qui envoie Bob valdinguer à la renverse. Dans son esprit comateux de la tige et du coup, Bob entend le gars dire :
– T’as un truc pour l’attacher ?
– Ma ceinture de peignoir.
– Va la chercher et donne-la moi.
Elle part et revient. Pascal attache les mains de Bob dans le dos. Il jacte :
– Faut le questionner. Mais pas là. Ça risque de faire du bruit. On l’emmène. Tu viens avec moi. Tu me suis en voiture. Et je le prends sur mon scooter.
Les deux se rhabillent. Tout le monde descend les escaliers de l’immeuble. Sortie du bâtiment. Myriam monte en voiture et attend. Pendant que Pascal attache les mains de Bob dans son dos, fixées à la barre de socle arrière du scooter. Pascal enfourche la bécane. La démarre et prend la route. Sans casque et à fond. Bob, le trouillomètre à zéro, se voit obligé de jouer des mouvements de son corps pour se maintenir, et notamment de se coller au dos de Pascal ; ce qui le fait bien chier. Pascal roule comme un malade dans les rues de la ville, grille des stops, slalome entre des voitures. Même qu’à un moment, il fiche sa main dans sa poche, en extrait son portable et entame une conversation téléphonique avec quelqu’un qui l’appelle ; sans pour autant ralentir. Mais le top du top du trouillomètre à zéro de Robert, c’est quand, en plus, Pascal entend une cloche d’église qui sonne… et qu’il lâche son unique main sur le guidon pour se signer. « Mon Dieu en qui je ne crois pas, implore Bob… Mais vous m’avez compris ? » L’horreur.
Arrivée à destination ; à la boîte de Pascal qui, ce soir, est fermée. Bob est descendu et enfourné à l’intérieur. Myriam suit. Ils l’attachent toujours mains dans le dos, dans le caveau, au fond de la boîte. Et c’est parti. C’est Pascal qui est à la manœuvre. Distribution de parpaings, de quoi monter un mur. Vers la fin, Myriam vient faire les finitions en lui collant une double paire de baffes, façon Myriam ; c’est dire s’il y a de la volonté et du punch. De plus, sa bague ayant tourné sur son doigt, le pauvre Bob voit le bleu de son saphir décalqué sur sa pommette. Que le temps est long. Finalement, Pascal cesse les festivités, s’en revient voir Myriam.
– Je crois qu’il dit vrai. C’est un touriste. Il s’est retrouvé entraîné dans cette histoire. Et il ne nous veut pas de mal. Même que le discours de la réunion lui a plu. Et aussi le petit entraînement. Allez on le détache. Occupe-t’en et ramène-le au bar.
Myriam s’en occupe, et ramène Bob au bar, sonné.
– Assieds-toi, mon petit chat, lui indique-t-elle en lui approchant un tabouret haut de bar.
Il s’exécute, difficilement.
– Excuse-moi, fait Pascal. Je ne savais pas à qui on avait affaire. Et puis, hein, tu as déjà fait le coup de poing avec nous.
Pas de réponse.
– Qu’est-ce que tu veux boire ? – Un jus de tomate.
Pascal lui sert. Sous les yeux fraternellement énamourés de Myriam pour Bob.
– T’as une pharmacie ici ? s’enquiert-elle auprès de Pascal.
– Là-bas.
Elle y va et en revient avec des lotions, des crèmes et du coton. S’approche de Bob, docile. Et entreprend de lui nettoyer le visage, de le lotionner, de le crémer. Avant de lui faire une bise sur la joue, tout près des lèvres, accompagnés de ces mots :
– Oh mon petit chat. Ce n’était pas mérité. On s’excuse… Hein, Pascal, qu’on s’excuse ?
– Bien sûr, Robert. J’espère que tu sauras passer l’éponge. Que veux-tu qu’on fasse pour toi ?
– Me ramener.

À Grandji et Mao qui sont toujours en écoute :
– Et me voilà…

092 | Jean-Claude et Mao, sont tellement scotchés, ahuris, sans imagination et sans voix, qu’il leur faut du temps pour se remettre ; et voir avec Bob la suite à donner… Dans leur esprit, c’est La Page Blanche. 'Des fois comme maintenant. Nous regardons notre page blanche. Et nous n’avons rien à écrire. L’inspiration n’est juste pas là. D’autres jours, les mots se glissent sans effort.'

093 | Jean-Claude refait surface, dubitatif et inquiet, se questionnant et ne sachant quelle attitude adopter. Robert est amorphe, assis dans un fauteuil, les yeux vides, car le regard entré en lui-même à observer passivement tous les dommages opérés récemment sur lui. La violence de son arrestation par les agents de sécurité. Les urgences. Les flics. Les brutalités de l’homme de la nuit et ses maris. Myriam. Son expérience du vol. Le coup de boule de Myriam. Myriam. Ce soudain retour à sa petite enfance. On ne se méfie jamais assez de son passé. Pour sûr. Aujourd’hui le revoilà. Et c’est dur, très dur. Robert pleure. JiCé le remarque et vient s’asseoir sur l’accoudoir. L’enserre de son bras. Ça émeut Mao, fatigué, las lui aussi, et se sentant soudainement loin de sa femme et de sa petite. Concomitance de ressentis et de pensées, sans doute, Robert parle bas :
– Je sais pas ce qu’elle fait en ce moment Solange ?
Jean-Claude, se levant doucettement, va au téléphone, compose le numéro ; patiente ; et tachtche :
– Allô Solange ? C’est Jean-Claude. Blabla… Je te passe Robert.
Et il tend le combiné au Robert. Qui se ressaisit ; et qui tient à le montrer.
– Ça va chérie ? Blabla… Oui moi aussi. Impec. Blabla… T’es où ? Chez ta copine ? La perpétuelle étudiante à qui il faut une ramette de papier pour imprimer son CV, ah ah ah (couvrant le micro de téléphone de sa main, et s’adressant à JiCé Mao) : Elle accumule les diplômes… Oui très bien ma chérie. Continue de bien t’amuser. Ne fais pas trop chauffer la carte bleue hein ?…. Blabla… Mais non je dis ça pour rigoler. Fais la chauffer et quand elle sera fondue, on en achètera une autre… Blabla… Mais oui… Mais oui… Oui… Moi aussi je t’aime… Blabla… Je t’aime… Bisou… Bisous… Oui bisoux… Bisouxxx… C’est qui raccroche ? C’est toi ou c’est moi ?… Les deux. Allez d’accord on compte. À trois. Un. Deux. Deux et demi… Deux trois quarts… Trois.
Robert, jusqu’alors dans sa bulle, lève le nez et voit ses copains ; leurs têtes…
– Ben quoi ?
– Rien.
Du coup Mao appelle Carole. Converse longuement avec elle. Lui explique ; sans rien lui expliquer. Bavasse avec Jade. Lui dit des « Je t’aime », « T’es belle ma chérie », « Travaille bien » et « Amuse-toi bien », « Je vais rentrer bientôt » ; « Repasse-moi ta maman, que je lui dise que je l’aime » ; ce qu’elle fait, et Mao lui dit « Je t’aime »…
Après cela Jean-Claude a deux superbes idées, dont la première est accueillie à l’unanimité ; quant à la seconde… ?
– Allez, je vous embarque.
Les deux suivent. Et les trois montent en voiture et partent… Arrêt devant une boutique, quelques kilomètres plus loin. Tout le monde descend et entre.
– Bonjour Madame.
– Bonjour Messieurs.
– C’est pour mes deux amis. Ils voudraient envoyer deux bouquets de roses à leurs femmes. Air gêné de Bob et Mao ; et dans le même temps palpitations de leurs petits cœurs de mâles qui veulent jouer aux durs. C’est l’âge bête à vie des hommes en quête d’insensibilisation de leur sensibilité. Air contenté de la fleuriste.
– Combien de roses et quelles couleurs ? demande la fille.
– On vous laisse faire, s’exonère Mao.
La fille montre sur catalogue ce qu’Interflora va envoyer. Ils acquiescent.
– S’il vous plaît ? interroge Robert.
– Oui.
– Ce serait possible de…
– Oui. De quoi ?…
– … D’ôter les épines sur les tiges. Pour que ça lui soit plus doux dans les mains ?
– Oui bien sûr. Je vais le noter.
– Pour moi aussi ? demande Mao.
– Je vais aussi le noter.
Petit silence. Formalités usuelles ; et la fille qui demande au plus grand des trois hommes : – Et pour vous, Monsieur… Un bouquet aussi ?
Jean-Claude, désemparé :
– Je suis veuf.
La fille, sans perdre pied, une lueur dans les yeux, s’approche de Jean-Claude, se met sur la pointe des pieds et lui parle à l’oreille :
– Tsss tsss blablatssst…
– Oui d’accord.
Elle lui compose un bouquet. Et ne lui fait pas payer.
– C’est pour moi, offre-t-elle.
Remerciements de tout le monde. Les trois montent en voiture. Et roulent vers un autre endroit de la ville. Arrivée. Tout le monde descend. Et Robert et Mao emboîtent le pas de Jean-Claude qui s’arrête quelques dizaines de mètres plus loin. Devant la tombe de sa femme, enterrée là. Il y dépose le bouquet. Et se recueille. Robert et Mao qui l’ont connue, sont tout aussi émus. Introspection…
Puis quittant le cimetière et remontant en voiture, Jean-Claude conduit ses amis vers l’autre endroit où il voulait les mener. Arrêt devant l’établissement. Les trois descendent. Et les deux suivent Jean-Claude, qui finalement est très à la manœuvre aujourd’hui.
– Bonjour Messieurs, lance la préparatrice.
– Bonjour Madame.
– Vous désirez ?
– Ce serait pour mes amis… Lesquels semblent tomber des nues… Il leur faudrait une boîte de Bion Senior, chacun s’il vous plaît. Et vous m’en mettrez une pour moi aussi.

094 | En attendant les réactions bienfaisantes du Bion Senior sur les organismes et les esprits, la présente situation est bien plus grave qu’il n’y paraît. Le ver est dans le fruit. Il vient de s’introduire, comme un code source informatique pernicieux et puissant dans le disque dur encéphalique de Robert. Robert le communiste, « Tous égaux, salauds de riches ». Lequel Robert n’est pas loin d’entraîner Mao sur ses pentes. Mao défenseur de la veuve et de l’orphelin depuis l’enfance. Il n’y a que Jean-Claude qui semble garder raison ; lui qui est prêt à donner, mais pas tout, « Faut pas déconner tout de même » Tout ça pour dire que… Robert s’accroche, s’est laissé accrocher par Myriam, l’organisation, et qu’il retourne à des séances ; manquant de peu de s’y faire accompagner de Mao ; JiCé restant à distance. La tentative de discussion d’un soir auprès de Bob… et Mao en proximité d’esprit… s’avère stérile. « Qu’ils ne se laissent pas entraîner dans cette affaire jusqu’à ne plus pouvoir s’en défaire et sombrer » Mais comme souvent en de pareilles situations, il est inutile et improductif d’asséner, le mieux étant de se mettre à l’écoute et d’accompagner : la raison se donnant des chances de revenir et de recoller à la réalité, aux réalités. Car à réfléchir sur cette affaire, que semble entrevoir Jean-Claude ? L’existence active d’une organisation, petite ou moyenne certes, mais une organisation quand même… qui prône l’entraide, « J’aime » ; qui fait dans le vol, « J’aime pas » ; la camaraderie, « J’aime » ; et peut-être bien la brutalité, « J’aime pas » ; pour preuve Pascal et ses sbires, si tant est que ses sbires soient dans le coup. Il faudrait en avoir le cœur net. Avoir le cœur net de tout ça. Savoir si les membres, des membres, sont sous pression. C’est pourquoi Jean-Claude demande à Robert :
– Tu crois que je pourrais participer ? Mais pas aux chapardages. Juste aux travaux de recyclages des marchandises.
– Je vais demander.
– Moi aussi, s’empresse Mao. Mais moi je veux piquer.

095 | Grandji se demande si Bob, en plus de ses velléités communistes humaniste, ne serait pas atteint d’une certaine forme de syndrome de Stockholm. Parce que vouloir retourner et œuvrer avec des mecs et des nanas, une nana, qui lui ont fait ça ; il y aurait bien un peu de ce truc. Il se souvient bien des enseignements de sa formation d’infirmier, JiCé… 'Ce phénomène psychologique observé chez des otages en proximité prolongée avec leurs geôliers, qui finissent par développer une sorte d’empathie, voire de sympathie ou de contagion émotionnelle, selon des mécanismes complexes d’identification et de survie.' Il se souvient des effets pervers de cette pathologie…

096 | – Accordé, fait Bob à Grandji et Mao. Ils sont d’accord pour vous incorporer dans 'Les Pros Services secrets'. Mais attention, on est sous surveillance. Comme tous les arrivants. Grandji et Mao en passent parmi le stage d’entrée. Mais pas la même session. Ce qui leur permet de faire la connaissance de cette célèbre Myriam. Grandji lui dira à un moment :
– Je suis de Châteauroux.
Précision à laquelle elle répondra par un…
– Ah oui ?
Mao fut attentif aux exercices de manipulation du jeune Alban prestidigitateur. Ça lui a plu. Il s’est super-exercé avec lui. Et hâte désormais de le mettre en pratique ; c’est pour sous peu.
De son côté, Grandji rejoint rapidement une arrière-salle des bâtiments. Salle discrète, dont la porte d’entrée est dissimulée derrière une teinture de velours rouge. Grande pièce haute, avec une fenêtre lucarne en bord de plafond. Partout des étagères. Dans un coin, trois bureaux de travail rudimentaires, couverts de grands cahiers et de papiers ; sur un des bureaux, un ordinateur. Jean-Claude salue les deux femmes se trouvant là.
L’une s’appelle Nénette, à ce qu’elle dit. Retraitée, grande, bien proportionnée, les cheveux rouges. L’autre se présente comme étant : Sylviane. Quadra-quinqua, pas très grande, jolie, s’aidant de cannes anglaises pour cause des dommages d’une poliomyélite sur ses jambes. Sylviane est à l’ordinateur, à rentrer des données, consulter des tableaux, à regarder des noms ; c’est encore un peu le mystère pour Jean-Claude. Et Nénette place sur les étagères des articles extraits des sacs ; des objets de taille moyenne en vrac dans les sacs, et de mini-objets extraits d’étuis plastiques ; de petits sachets transparents semblables à ceux utilisés par les agents de contrôles des bagages et des personnes dans les aéroports, pour isoler des produits en instance d’examen par des contrôleurs chefs, pour aval ou confiscation. Certainement les collecteurs doivent-ils piquer des produits individuels qu’ils glissent dans les poches des clients. Et certainement doivent-ils aussi piquer nombre de petits produits qu’ils mettent dans ces sachets plastiques à zip pour les glisser ensuite dans les poches des clients. JiCé interroge sa collègue Nénette sur le sujet. Laquelle confirme. JiCé discute avec Sylviane ; dont le métier est secrétaire comptable dans une imprimerie minute locale faisant aussi maison d’édition. Mais il parle aussi volontiers avec Nénette, avec laquelle il se sent en proximité. Nénette, ancienne gérante d’un magasin de journaux tabac ; et avant cela : coiffeuse ; d’où la coiffure sans doute. Ce faisant, il fait ce pour quoi il est là. Dans un premier temps : déballer, répertorier, placer… les prises de guerre. Il y a de tout ; ou presque ; de première nécessité… Liste partielle : Capsules de café. Piles. Ampoules. Rasoirs. Lames de rasoir. Petits appareils épilateurs. Lunettes de vue simple foyer. Lotions. Crèmes de visage. Déodorants. Flacons d’alcool médical. Coupe-ongles. Stickers de soin des lèvres. Shampooings. Savons. Dentifrices. Brosses-à-dents. Teintures à cheveux. Slips. Soutiens-gorges. Tampax. Ceintures. Lacets. Compléments alimentaires. Flacons d’épices…
– Plus tout le reste, siffle JiCé entre ses dents.
– Oui les produits bébé notamment et cetera, souligne Nénette.
Déroulement du travail sans trop rien dire. Après deux heures de manipulations, JiCé se déclare ravi, salue et s’en retourne. Il reviendra demain.

097 | C’est l’excitation, le soir, au Chinois où le trio se rend dîner. Bob est toujours et peut-être plus que jamais dans sa bulle pathologique. Et Mao est excité par le piquant de la situation. Et aussi par les épices de feu que lui a mises le cuistot asiatique tenant le wok.
– Bon sang. Pas intérêt à me pisser sur les pompes ce soir.
D’autres plaisanteries du genre fusent au cours de la soirée. C’est super et salutaire. On est heureux d’être ensemble, on se lâche, et on rit. Au fur et à mesure de la saturation de l’estomac, la tension se dissipe, la fatigue se révèle, et les paroles deviennent plus sérieuses. Jean-Claude, en tacticien, introduit des sujets. Au dessert. Au café. Puis au second café, que les trois amis prennent tranquillement à la maison ; avachis dans des fauteuils. Ils évoquent des choses et d’autres. Ils philosophent, à la petite semaine. JiCé patiente…
– Pas pingre sur ce qui pique le Chinois, jaspine Mao.
– Tu veux dire qu’il pique avec toi ?
– Nan je parle des épices. Et pas pingre sur les plats.
– Il ne nous vole pas. Il y a du monde, peu de concurrence, il pourrait.
– Pour quoi faire ? De l’argent, tu me diras ? Il ne doit pas en ressentir le besoin.
– Qu’est-ce que t’en penses Bob ? balance Jean-Claude en balle liftée.
– Comme vous.
Échanges de phrases entre Mao et Bob…
JiCé décroise les jambes et se penche sur le porte-revues. Il attrape un magazine et se radosse dans le fauteuil. Il l’ouvre, commence à le feuilleter et à le lire…
– Ah écoutez les gars…
Le silence. L’attention. Alors que Mao et Bob pensent écouter la lecture d’un article du magazine, ils se font enfumer par JiCé qui leur entame la lecture d’un texte imprimé précédemment et qu’il a glissé là. Les autres ne se rendent compte de rien.
– C’est un article sur Thomas d’Aquin, qui est un philosophe et un théologien du XIIIe siècle. C’est un chrétien catholique. On l’appelle généralement Saint Thomas d’Aquin. À ne pas confondre avec l’apôtre Thomas, l’ami de Jésus, auquel la tradition attribue cette fameuse citation « Je ne crois que ce que je vois ».
– Je ne risque pas de confondre, se déboutonne Mao. Je ne connais pas.
– Ça ne me dit rien non plus, complète Bob.
– Le titre du texte est : « Est-il permis de voler en cas de nécessité ? »
– Ah.
– Je préviens. C’est un peu mystique sur le début. Je poursuis.
Attention accrue.
– « Les biens que certains possèdent en surabondance sont dus, de droit naturel, à l’alimentation des pauvres. Toutefois, comme il y a beaucoup de miséreux et qu’une fortune privée ne peut venir au secours de tous, c’est à l’initiative de chacun qu’est laissé le soin de disposer de ses biens de manière à venir au secours des pauvres. Si cependant la nécessité est tellement urgente et évidente que manifestement il faille secourir ce besoin pressant avec les biens que l’on rencontre – par exemple, lorsqu’un péril menace une personne et qu’on ne peut autrement la sauver –, alors quelqu’un peut licitement subvenir à sa propre nécessité avec le bien d’autrui, repris ouvertement ou en secret. Il n’y a là ni vol ni rapine à proprement parler. »
– Eh bien voilà, fanfaronne Mao qui a fort bien assimilé la fin.
– Eh oui forcément, appuie Bob rasséréné.
– Sauf que… rétorque JiCé. Le texte exonère le vol et la rapine… en cas de nécessité…
– … ?….
– … Or certaines et certains, de nos jours, volent pour autrui, sans être sous la vision ni la pression de cette nécessité. Donc ça n’exonère pas le vol, le fait de voler. C’est donc du vol 'à proprement parler', pour faire référence au texte.

098 | Ça mouline dans les têtes…

099 | Jean-Claude, le retour. Alors qu’un de ses deux comparses est en vol, l’autre en mode transit (il a la chiasse du resto d’hier), JiCé œuvre à nouveau dans la pièce de stockage des produits de collecte. Toujours Sylviane à l’ordinateur, et Nénette à la manutention des derniers arrivages. Plus une autre personne. Un homme. Un copain de Nénette à ce que JiCé comprend. Un certain Coco. Proche de la fin de carrière, un chef d’entreprise du bâtiment. Pas très grand. Dégarni sur le dessus. Musclé. Rude. Un mec à poigne et à coups de gueule, confiera Nénette, mais ceci dit : adorable. Il a un plâtre au pied : « d’avoir voulu imiter le perchiste Renaud Lavillenie » est-il obligé de s’expliquer, « J’ai voulu sauter par-dessus une corde tendue, avec un manche à balai, pour épater mes petits-enfants, et le manche a pété. » – À quelle hauteur, la corde ? plaisante JiCé.
Petit sourire.
– Bon si on bossait ?
Et le voilà parti à s’agiter comme un malade, à déballer, répertorier, ranger… en traînant sa patte folle un peu partout dans la pièce. Épuisant à regarder. JiCé l’aide partiellement. Et aide partiellement Nénette ; qui entreprend de s’activer dans une autre pièce attenante dont elle vient de déverrouiller la porte. Jean-Claude ouvre de grands yeux. Et la bouche pour demander :
– C’est quoi ça ?
Grande pièce, avec des étagères. La même que la première. Remplie d’articles…
– Comme tu vois. Des produits de parapharmacie et de pharmacie, pour les hommes, femmes, enfants, bébés…
– Parce qu’il y a aussi… une activité de collecte… dans ses endroits ?
– Oui. Tu ne savais pas ?
JiCé en reste muet, promenant les yeux sur les innombrables articles de soin de confort des étagères… Son regard tombant, à un moment, sur un espace entre deux étagères, remarquant une porte, il demande :
– C’est quoi derrière ?
– On ne sait pas, lance Coco, apparu dans son dos.
Nénette confirme. Jean-Claude pense qu’ils mentent. Poursuite de la séance de travail. Profitant de l’absence momentanée et forcément longue de Sylviane, qui est une fille et qui est partie aux toilettes avec ses béquilles, JiCé se prend à observer l’écran d’ordinateur… et même à manipuler la souris. Coco manque de le voir. Ou alors le voit. Il ne sait pas très bien. « Bien gentil ce Coco » pense JiCé. « Mais faut faire gaffe, ça m’a l’air d’être un drôle de coco. »

100 | Pas de Robert ce soir, il a téléphoné, il est chez Myriam… Sans chaussettes, le bouton de pantalon défait, la chemise ouverte, vautré sur les coussins par terre, avec Myriam en pareille posture au féminin, à fumer ensemble de l’herbe de rêves, on imagine. Pas du tout. Ils marchent côte à côte sur la longue jetée du plus grand lac européen, Est France, le Léman, et ils parlent. Elle, d’elle. Lui, de lui. Elle et lui, de cette aventure qu’ils vivent en ce moment. Double aventure. Cette aventure humaine, entre elle et lui. Et cette aventure humaine, via l’Organisation. Robert est conquis ; et en veut à ce con qui… s’est appliqué à semer le doute ; Jean-Claude, l’autre soir, avec sa tirade. Cela dit, peut-être l’acte d’entraide est-il prédominant en toutes circonstances sur l’acte d’emprunt (de vol, mot que Bob dénie) : « D’Aquin l’a dit ». Sauf qu’il s’est fait précis, bien obligé de l’intégrer… « D’Aquin ? ! » Sourire de Robert à qui il vient soudain en tête que cet Aquin a quand même pour anagramme : 'niqua' ! « Ha ah » Mais bon, sans plus, Robert n’est pas en mode déconnade.
– Il y a une légitimation, ça me semble très organisé, on soulage le besoin, c’est bien, vient-il se rassurer verbalement auprès de Myriam, qui acquiesce d’un geste de visage. Qui dirige ici ? reprend Bob. C’est le chevelu qui nous a fait la formation ? C’est toi ?
– Non le chevelu fait les accueils et tout ce qui est conceptuel. C’est un théoricien. Un disciple de Mandarin.
– Qui ?
Silence. Et comme elle ne poursuit pas, il relance :
– Et toi ?
– Je suis à l’administration, le soutien et la liaison.
– Avec qui ?
– Le responsable.
– C’est Pascal ?
– Non, lui il est à la gestion du bon esprit et du service d’ordre.
– Alors qui est le chef en fait ?
– Je ne vais quand même pas te le dire.
– Je demandais ça comme ça. Je m’en fiche.
– Il est basé dans la ville capitale de région. Il supervise plusieurs centres.
– Plusieurs centres ? Tu charries ?
– Pourquoi ?
– Tu veux dire que c’est étendu ?
– Un conseil Robert. Freine tes ardeurs.

101 | Branle-bas de combat chez Emmaüs, dès le lendemain. Descente de police. Deux voitures. Et des hommes en uniforme qui investissent les lieux, à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose. Coco qui est là, avec Nénette, Sylviane et JiCé, dans les pièces de stockage des produits illicites, prend les choses en main. Comme c’est bizarre, il est aux commandes. Il fait sortir ses collègues des pièces, les verrouille, et leur demande d’aller traîner dans les travées des locaux officiels d’Emmaüs, comme s’ils étaient des clients. Ce qu’ils font. Se promenant l’air de rien, JiCé remarque des flics en conversation avec ce qui semble être le responsable de l’Emmaüs local. Ça discute fermement. Ça parlemente. Un groupe de flics regarde partout. Coco, faisant mine de s’intéresser à un revolver de boucanier, jette un œil, mauvais semble-t-il, en direction de JiCé, derrière qui se tiennent les flics, en fond. Manipulant la pétoire, il la tend à bout de bras devant lui, comme pour vérifier la rectitude de la visée, en direction de JiCé et des flics en fond ; et puis il la repose. Les palabres semblent se terminer. Les flics finissent par s’en aller. Tout le monde souffle. « La police chez Emmaüs ce doit être légion », conjoncture Jean-Claude, vu les profils de certains employés. En tout cas, terminée la journée, tout le monde rentre chez soi.

102 | Le soir, grande discussion du trio autour de cette visite policière, sans qu’il ne soit dégagé d’explication. À moins que. Mais bon… Du coup, Robert et Mao font du Facebook ; Jean-Claude de même. Avec ses copains Tamalou, JiCé prévoit une sortie vélo ; une sortie vélo plus resto, nos excuses pour l’oubli. Bob entretient Solange dans le creux de l’oreille, en MP ; en message privé. Et Mao balance des mots d’amour à Carole et Jade ; avec retour express de plein de petits cœurs. Elles lui manquent, ces deux. Il profite de son surf sur Facebook pour poster deux ou trois conneries.

103 | À la séance Emmaüs du surlendemain, Coco prend Jean-Claude à part et l’informe qu’il va recevoir un appel téléphonique sur son portable, précisément dans un quart d’heure. Pour y répondre, il lui demande de s’isoler. Aux chiottes, par exemple.
– C’est quoi ce délire ? C’est qui ?
Sylviane travaille sur son ordinateur. Et Nénette officie. Toutes les deux ne se rendent compte de rien. Tout du moins en donnent-elles l’impression.
– Qui va m’appeler ? insiste JiCé.
– Un quart d’heure je te dis.
Extrême curiosité. Inquiétude. Et ça dure. Quinze fois une minute de soixante secondes… c’est long. Avant l’heure dite, Jean-Claude quitte son poste. Va s’enfermer dans les toilettes. S’assied. Et attend… Pile poil le téléphone sonne.
– Allô ?
– Bonjour. C’est Amiche.
– Amiche ?
– Pascal Amichaud.
– C’est pour quoi ? se ferme Jean-Claude.
– Écoute-moi bien. Ton copain Robert pose des questions, tu fouilles l’ordi, ton autre copain fait des posts sur Facebook…
– Ah bon ? Quoi comme post ?
– Tu verras avec lui.
– Pourquoi tu me dis ça à moi ? Je ne suis ni leur père, ni leur frère, ni leur tuteur.
– La ferme. Je t’estime responsable du groupe, alors c’est à toi que je parle. Vous arrêtez ça, tout de suite. Tu me comprends ?
– Oui je comprends. On va tout arrêter. Et se casser.
– Qu’est-ce que tu crois Giraudon ? Qu’on sort comme ça du réseau, sur décision perso ? T’es là. T’y restes. Et tu fais ce qu’on te dit. Tête-à-tête guillotiné net, il raccroche.
Jean-Claude scrute son portable pour appuyer sur la touche rappel, et le moucher. Mais dysfonctionnement. Le numéro n’est pas resté affiché. Jean-Claude Giraudon : furax.

104 | – Qu’est-ce que tu as mis comme post ? demande-t-il à Mao en soirée.
JiCé explique le pourquoi de cette question.
– J’en ai mis plusieurs. Les trucs habituels, des blagues… « Un banquier reçoit un coup de fil de sa femme ayant perdu sa carte bleue de compte joint. Le banquier regarde le relevé et ne fait pas opposition. Pourquoi ? Parce que le voleur dépense moins que sa femme », hi hi…
– Hé hé pas mal. Et puis ?…
– Un du style : « Monsieur et Madame Usse ont une fille qui revend et qui donne des articles donnés et piqués. Quel est son prénom ?… Emma. »
– T’es barjot ou quoi ? s’offusque Grandji.
– Ben pourquoi ? Y’a que mes amis qui voient ça.
– Eh bien lui il l’a vu. Je me demande bien comment d’ailleurs.
Réflexion… Robert suppute :
– T’aurais pas cliqué sur un lien qui t’aurait été envoyé ? Un sujet qui te plaît ?
Poursuite de réflexion…
– Si. Des liens de karaté.
Révélations en cascade…
– Ah les fumiers, reprend Grandji. J’ai eu des liens moi aussi.
– Pareil, se désole Bob.
Tempête sous des crânes. Les vagues montent. Ça va asperger.
– Ah l’inoculeur. Là, il va entendre parler de nous. On va se le faire sans vaseline.
[Ceci dit sur le ton d’un grand énervement, très remonté. Je m’en excuse auprès du lecteur]
Élaboration d’un plan…
– Faut qu’on lui dise ses vérités. Mais on le prend où ? On n’a pas son téléphone.
– On va à sa boîte.
– Ce n’est pas une bonne idée. D’autant qu’il a ses sbires.
– On lui envoie une lettre.
– Biiien Mao. Il l’aura à la Saint-Glinglin.
– On lui glisse un mot sous sa porte.
– D’accord. C’est parti.
– Hé hé hé les gars, lance Grandji à ses deux copains qui commencent à quitter la maison…
Et le mot, qui le fait ?
Retour des deux gars dans le salon, qui s’asseyent, et attendent Jean-Claude parti chercher un bloc-notes et un crayon. Après c’est l’enfer. Un enfer d’une demi-heure où chacun veut écrire ses phrases sans vraiment y parvenir. Le tout en restant poli. Ils ne sont pas des sauvages, tout de même. Quoi que. Pas certain que cette tournure plaise… « Tu es en train de faire pression sur nous avec tes mots, de nous pousser dans nos retranchements. Mais nous aussi on sait le faire, si on le veut. Et d’ailleurs on le veut. On a tous les trois une très grosse envie de t’acculer. »
– C’est pas mal. C’est bien ça, s’accordent à dire Bob et Mao.
Jean-Claude : pas convaincu. Tous les trois montent en voiture et filent de nuit dans la ville de résidence de Pascal… Arrivée. Mao monte glisser la lettre sous la porte. Redescend. Tout se passe bien. Retour au bercail.

105 | Le lendemain matin, grasse matinée des amis. JiCé, levé à huit heures. Bob et Mao plus tard. Jean-Claude perçoit le « gling » de son téléphone portable, annonçant l’arrivée d’un texto ; qu’il consultera plus tard. Il sort sur sa terrasse de côté de maison, pour lire le journal dehors. Quand. Il aperçoit des traces au sol… Coup au cœur. Des traînées de sang rouge tachant le carrelage, comme si l’on avait fait glisser quelque chose d’ensanglanté sur plusieurs mètres. Grandji appelle les copains en pyjama qui viennent voir. Les traces se poursuivent jusqu’au pignon de maison et laissent à penser qu’elles se poursuivent sur la terrasse principale de devant… Effectivement. Le trio contourne l’angle de la maison. Et voit le carnage… Gisant sur le sol, et en partie bouffé par des chats sans doute : un énorme rôti spécial transpercé d’un couteau de boucher resté planté. Le rôti saigne de partout. Le trio Grandji-Bob-Mao s’approche et le détaille. Il s’agit d’une grosse pièce de viande, lardée et ficelée en forme de poupée ; avec un semblant de tête donc. Sur ce qui figure le visage, est agrafée une moustache comme celle de Jean-Claude. La surprise et l’émotion sont grandes. Les compères se regardent. Ne savent que dire. Alors, l’un d’eux ramasse la dépouille et va la jeter dans la poubelle d’extérieur. Message reçu. Que faire ?

106 | Retournant dans la maison, Jean-Claude, d’ordinaire négligeant avec ses messageries de téléphone et d’ordinateur, entreprend de consulter le texto reçu ; sans doute pour s’occuper l’esprit et se donner le temps d’une certaine ingestion et digestion mentale.
Il le lit. Blêmit. Et le fait lire à Bob et Mao… « Tu as reconnu le corps jeté dans ton jardin. C’est le tien. Il y a une puce dedans. Je sais donc que tu as récupéré le mort. Pour nous assurer ton entière dévotion à notre groupe, et pour nous rassurer, nous sommes au regret de te dire que nous détenons des photos compromettantes de ta fille, en club, que nous serons au regret de diffuser dans le cercle d’amis, au cas où. Amitiés. On s’appelle. »
Au message est jointe la photo du visage de Valérie.
– Oh putain c’est pas vrai, est-il récrié en groupe. Ça prend des proportions.
Mao se dirige en hâte vers la poubelle, en extrait le rôti, le défait, se mettant du sang plein les doigts, et ne ressort rien. Il le rejette. Et se prend à suivre les traces du rôti traîné par terre, à la recherche de la puce. Rien. Bob qui cherche aussi, la trouve…
– « Ah ma gueule. Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? »
C’est la nouvelle sonnerie de téléphone portable de Jean-Claude. Il décroche sans mot dire, en actionnant le haut-parleur.
– C’est Amiche. T’es convaincu, connard ?
– Sauf que tu laisses des traces, et que produites aux flics ce ne sera pas bon pour toi.
– Ah oui ?
– Ah oui.
– Pauv’tache. Qui m’a écrit une lettre manuscrite, avec des empreintes dessus, et me l’a glissée sous ma porte ? Et qui va regarder son écran de téléphone après que j’aurai raccroché et qui va se rendre compte ? C’est toi. Je te laisse aujourd’hui à toi et tes deux tapettes. Et je veux vous voir au boulot, demain. Un point c’est tout. Raccroché bigophonique.
Sidération.
Jean-Claude mate son écran de téléphone. Tique à bloc. Fait quelques manipulations. Revient au message SMS et à l’historique d’appels. Baisse les épaules. Et de dépit, il tend le téléphone à ses amis qui regardent… Tout est effacé. C’est la claque. Et c’est la catastrophe.

107 | Effondrements dans les fauteuils. À plusieurs titres…
Valérie. La fille unique de Jean-Claude. Célibataire. Qui mène librement sa vie. « Oui, très librement » pense Jean-Claude. Mais jamais elle ne lui a parlé de ça. Elle s’avère d’ailleurs assez secrète. Après tout pourquoi pas ? Les mœurs du XXIe siècle savent se sortir les doigts…, ou plutôt se les mettre, et chacun fait ce qu’il veut de ses doigts, dans le respect des autres. À ce sujet, Jean-Claude repense au passé, sa femme et lui avaient dû en interpeller certains, quand les conversations les amenaient à glisser qu’ils s’adonnaient au naturisme. Là, avec ce que vient de lui apprendre ce texto, c’est un cran au-dessus ; de l’échangisme semble-t-il mais c’est lié à l’époque qui fait un cran au-dessus de la sienne. Tout est en ordre ou presque.
Maintenant que faire ? Comment faire ? Pour aborder le sujet avec Valérie. C’est délicat. Très très. D’autant que sur ce problème, n’ayant pu lieu d’être, d’accord, sauf que c’est précisément ce mot qui vient de s’affirmer, ce qui induit que c’en est encore un, il faut du temps pour desserrer l’élastique du slip cérébral. Et que sur ce pseudo-problème, se greffe le très gros problème du chantage. Bob et Mao, au fait des pensées de JiCé, veulent se faire bienveillants.
– D’autres femmes avant elle ont été des grandes amoureuses, avance Bob. Regarde Agnès Sorel, Marie Stuart, madame de Maintenon, Marlène Dietrich…, du beau linge, pas cucul, et d’autres.
– Tu sous-entends que ma fille est cucul ?
– Non pas du tout.
– Mylène Farmer, balance Mao. Qui chante « Je je… suis libertine. Je je… suis une catin. »
Consternation des deux autres. Mao s’excuse, arguant que ses intentions étaient positives.
« Une femme libre est exactement le contraire d’une femme légère », revient-il soudain en positif souvenir de JiCé ; dixit Simone de Beauvoir, verset.publication. Facebook2017©…
– Qu’est-ce qu’on fait avec cette histoire ? demande Robert. On en parle à Valérie pour en avoir le cœur net ? Ou pas ?
– Je sais pas, souffle son père. Si elle a jugé de ne pas en parler, ce n’est sans doute pas à moi de le faire. Surtout dans ces circonstances. Il faut de la délicatesse.
– Si tu veux je lui parle délicatement, propose Mao.
– Désolé, mon garçon, mais sur ce point ce n’est pas à toi à qui je ferais appel en premier.
– Ou alors j’en parle à Carole, qui en parle à Valérie. Elles sont cousines et amies.
– Oui. Et puis on va aussi en parler à Machine qui garde le sac de sa copine pendant qu’elle danse avec Machin. Et comme ça tout le bal sera au courant en moins de deux. Non non !
– Alors quoi ?
– Pour le moment, on ne bouge pas de ce côté-là. D’autant que ça va soulever des questions et que ça risque fort de mettre en l’air Valérie. De l’inquiéter et de la paniquer !
– Alors quoi ?
– Faut museler cet Amichaud.
– D’autant que ce gros bâtard nous traite de tapettes alors que c’est lui le pédé, s’énerve Mao.
– Tapette toi-même Amichaud, balance Bob.

108 | Dans l’après-midi, Grandji-Bob-Mao ont digéré le rosbif. Mais pas le couteau planté dedans. Ils n’ont pas digéré le chantage à la sextape. Ils veulent protéger les choix et la vie privée de Valérie. Ils ne savent pas comment s’y prendre pour faire lâcher prise à Pascal Amichaud. L’idée générale est : frapper fort ; et lui faire détruire les photos. Robert, ami de la cause de l’association, et dorénavant ennemi un peu plus déclaré de Pascal, décide d’aller voir Myriam. Mao, toujours créatif en matière d’idées, sort se procurer des trucs tip top dans des magasins spécialisés. Rendez-vous ici pour le dîner, en extrême soirée. Après quoi, chose que ne fait jamais JiCé à cette heure, il passe dans sa chambre, se dévêt pour ne garder que slip tee-shirt et se met au lit, mentalement épuisé.

109 | Deux à trois heures plus tard, retour des deux oiseaux. En fait, l’oiseau Mao est revenu assez vite et s’est enfermé dans le garage ; avant de remonter il y a un quart d’heure. L’oiseau Bob rentre à l’instant et fait part de son entrevue avec Myriam. Selon elle, Pascal ne lâchera pas l’affaire. Seul un ordre de la hiérarchie peut l’arrêter. Mais elle n’a pas voulu donner le nom de la hiérarchie. Une hiérarchie dure, extrêmement dure dans la région. Elle a cependant consenti à me dire qu’elle avait connu un autre responsable territorial dans une autre région, pour l’avoir côtoyé dans le travail. Jean-Claude, patraque de son inhabituelle grande sieste au lit, écoute le mal au crâne vissé à la tête et Mao, lui, suit son idée. Il demande :
– Jean-Claude, tu peux me prêter ta caisse ?
– Pas pour aller faire des conneries au moins ?
– Non je voudrais faire un tour. Me détendre, quoi.

110 | Mao roule au volant de la voiture de Jean-Claude en direction de la grande ville, objectif de sa virée. Dans une heure il y sera. Sur les ondes de Radio Nostalgie, Sheila chante « Bang Bang ! » et cela convient très bien à Mao, qui braille avec Sheila. Sur le siège arrière, Mao a disposé sa veste de cuir. Et à côté son carton de chaussures. Coquet le Mao ! ? Peut-être. En arrivant dans la ville, Mao prend la direction voulue. Ne se trompe pas. Atteint les rues où stationner, non loin du club de Pascal. Il stationne. Éteint le moteur. Il est tard. Il fait nuit. La boîte est fermée ce soir.
– Ah des tapettes, nous ? Eh bien tu vas voir mon salaud, ça va taper.
Mao attrape le carton derrière lui. Le pose sur ses genoux. L’ouvre délicatement. Et vérifie délicatement que tout est en ordre à l’intérieur. Il y a disposé minutieusement, cette fin d’après-midi, des liquides (sous plastique), des poudres, des solides, et une mèche. Pour quoi faire ? Pour impressionner l’autre tapette en lui tapant sa porte. Mao repose le carton. Rallume le moteur de voiture. Le laisse tourner. Se revêt de son blouson de cuir. Reprend le carton. Et se dirige vers la boîte en extrême discrétion. Il n’y a personne dans la rue… Mao s’approche d’une allure de chat. Parvient devant l’établissement. Se met à genoux, en faisant semblant de relacer son lacet de soulier. Épie, épie, épie. Cale le carton le long de la grosse porte d’entrée. Dégage la mèche du carton. Sort le briquet de sa poche de veste. Et lance la molette. Grande flamme qui vient mordre la mèche et l’enflamme.
– Ah ah mon lascar, tu seras bon pour changer ta porte, se réjouit Mao, en dégageant vite fait et allant se positionner derrière le coin d’une maison quelques dizaines de mètres plus loin.

Nombre de secondes : 1, 2, 3, 4, 5… rien pour l’heure… 10, 11, 1 !
Un bruit d’explosion déchire violemment la nuit, qui ne demandait rien à personne. Envoyant son souffle vers Mao abrité. Tapant les tympans… Ahuri l’artificier ! Qui glisse un œil. Pour voir, catastrophé. Que la charge a tapé non seulement la porte. Mais a aussi descendu tout un pan du mur avant de la maison. De dehors, dorénavant, on voit le bar avec des débris de vitres et de bouteilles…
– Ah malheureux, s’affole Mao en se tirant vite fait. Alors que les lumières s’allument dans les maisons alentour. Et que des têtes échevelées apparaissent aux fenêtres ; pour certaines le téléphone à la main.
Repli vite fait, vite fait, vite fait… Mao monte en voiture et dégage. Pas trop vite quand même, pour ne pas se faire remarquer. Sur l’autoroute du retour, Mao roule à vive allure, mais pas en dépassement pour ne pas se faire flasher, si radars il y a. Pour tout dire. Mao balise.

111 | Arrivée chez Jean-Claude sur les chapeaux de roues. Crissements des pneus. Coup de patin pour stopper. Ouverture dare-dare de la portière. Giclement de dedans la voiture. Fermeture de la portière à grande volée. Course à fond jusqu’à la porte d’entrée de la maison. Ouverture de la porte et claquage derrière lui. Surgissement dans le couloir. Et dans le salon salle à manger, plongé dans une semi-obscurité où Grandji et Bob, devant la télé, le voient débouler avec une tête de merlan frit. Mao allume les lumières et lance, affolé :
– Les mecs, faut qu’on se barre immédiatement. Je viens de faire la connerie de ma vie.
– Hein hein ? ânonne JiCé.
– Dis voir ? poursuit Bob, de ces deux seuls mots et d’un ton qui osent espérer que ce n’est pas si grave.
– J’ai descendu la façade de la boîte de l’Amiche avec une bombe.
– Quoi ? se lève raide Jean-Claude, qui a pourtant une patte folle.
– Houla on est mal, bave Bob.
– Ben oui on est mal. Faut qu’on se barre tout de suite. Tout de suite. Tout de suite. Sinon c’est les flics qui vont débarquer et je termine en taule. Et vous aussi. Je descends faire ma valise, dans ma chambre en bas. Faites la vôtre.
Et Mao s’arrache en courant vers les escaliers menant à sa chambre du bas.
– Mais il est cinglé, lance JiCé à Bob, très à cran tous les deux.
– Bé ben bé ? Qu’est-ce qu’on fait ?
– Chais pas. On attend qu’il remonte.
En deux temps trois mouvements, Mao est remonté, sa valise à la main.
– Allez fissa les gars.
– Attends Mao. Explique mieux.
Ce qu’il fait, précipitamment, de façon confuse, mais intelligible.
– Houla, en conclut et argumente Jean-Claude, appuyé des ouille ouille onomatopées de Bob. – Y’a pas le choix. Faut qu’on se tire, enchaîne Mao, un peu en voie de retour au calme. Faut aller se poser ailleurs pour réfléchir.
– Où ? interroge JiCé. À l’hôtel ?
– Tu rigoles ? Ils sont sous surveillance des flics.
– À l’étranger ?
– Et puis quoi encore ?
– Chez Myriam ? semi-plaisante JiCé.
– Il est débranché lui, remonte dans les tons Mao.
– Peut-être pas tant que ça, surprend son monde, Robert… Elle m’a dit qu’elle avait conservé son appartement dans son ancienne région et qu’il est inoccupé. Elle l’occupe quand elle va voir ses parents. Je sais où est planquée la clé, dans la cave.
– Mouais.
– Moui.
– Et puis, poursuit Robert. Le président de région de l’organisation du Centre. Elle m’a donné son nom. Il est de là-bas.
– Qu’est-ce qu’on fait ?
– On y va, s’impatiente Mao, sa valise à la main.
– On va pas se barrer comme ça. Il nous faut un alibi. Pour nos proches. Pour mes voisins.
– On passe des SMS et des mails. On ferme les volets et on part dans l’heure.
Idée lumineuse de Jean-Claude :
– On dit qu’on est parti une semaine, par le tunnel du Mont-Blanc, à la foire internationale du jambon de Parme à Parme.
– Ça c’est crédible.

112 | Deux heures du matin. Les trois valises sont bouclées ; celle de Mao l’étant déjà depuis un moment. Grandji-Bob-Mao les chargent dans le coffre de la voiture. Et démarrent. Direction le Berry. Il y en a pour six heures de route. Ils seront là-bas pour huit heures. Pour le petit-déjeuner. Ensuite : une douche et au lit ; à déstresser et dormir en toute sécurité.

113 | Le voyage de nuit se passe impeccablement. Et s’il n’y avait cette boule de stress qui vrille les ventres, on pourrait écrire poétiquement ces lignes… Patience, on va les écrire. En attendant, au fur et à mesure du défilement des kilomètres, la boule de stress se dépelote. Vaincu par la tension et la fatigue, Mao dort sur la banquette arrière, la tête renversée sur l’appui-tête, la bouche ouverte remplie de ronflements. Sur le siège avant, le siège du mort, Bob fait le mort, justement, en plein sommeil lui aussi. Il n’y a que Grandji qui résiste. Heureusement car c’est lui qui conduit. Sa tension cérébrale s’est quelque peu apaisée, mais pas complètement. Préoccupé qu’il est de savoir comment il va sortir Valérie, et donc lui de même, en tant que père, de ce mauvais pas ; de cette 'mauvaise passe', pourrait-il bouffonner si ce n’était sa fille. Sur le fond, ce n’est pas grave. Sur la forme, entre les mains de tels zozos, ça l’est.
Le calme de la circulation sur l’autoroute, le paisible de l’habitacle, le bruit régulier et endormant de la voiture, le font glisser dans un état second de veille attentionnée… Et Jean-Claude se laisse prendre par 'L’autoroute, la nuit'. 'La voiture est étrange : à la fois comme une petite maison familière et comme un vaisseau. À portée de main, des bonbons menthe-réglisse. Sur le tableau de bord, ces pôles phosphorescents vert, bleu, orange. C’est bon de se laisser gagner par cet espace. Dans ce silence capitonné de solitude, on est un peu comme dans un fauteuil de cinéma : le film défile et semble l’essentiel. Dehors, dans les phares, entre les rails, c’est la même quiétude. Quand on baisse la vitre, le dehors vient gifler la demi-somnolence. La vitesse a la densité d’une bombe d’acier lancée entre deux rails. On traverse la nuit. Les panneaux portent des noms de leçon de géographie. On va s’arrêter. Gasoil. Le vent est frais. Le bec verseur, le ronronnement du compteur. Puis la cafétéria, une épaisseur poisseuse, comme dans toutes les gares, tous les havres nocturnes. Expresso. C’est l’idée du café qui compte, pas le goût. Quelques pas, le regard vague, quelques silhouettes croisées, mais pas de mots. Et puis le vaisseau retrouvé, la coque où l’on se moule. Le sommeil est passé. Tant mieux si l’aube reste loin.'
Vroum… Eh bien, non, l’aube n’est pas si loin. Elle arrive. Elle point. Elle pointe. Le ciel accouche. L’aube naît. Un peu rouge. Elle va s’auto-nettoyer. Et se faire nette et charmante pour se présenter au monde en beau matin fringuant.
Il est huit heures. L’auto de Grandji-Bob-Mao stationne sur le parking de la résidence confort de Myriam, en pleine ville. Bâtiment de huit étages. Celui de la miss est en hauteur.
Tout le monde descend. Prend les bagages. Bob file chercher la clé à la cave. La trouve facilement. Remonte. Toute l’équipée prend l’ascenseur. Cinquième. Arrivée à l’étage sous la charmante voix féminine du robot annonçant le numéro. Superbien. Les gars sortent. Fourraillage des clés dans les serrures : l’une normale, l’autre de sécurité. Ouverture de la porte et découverte de ce grand appartement coquet ; dans lequel ils vont être bien. Tour d’investigation. Attribution des chambres : il y a en a deux, plus une pièce bureau avec un clic-clac. Passage aux toilettes pour les vidanges urinaires. Et tous vont se jeter dans les bras de Morphée ; qui, entre nous soit dit, en dépit de son 'ée' de fin, n’est pas féminin mais masculin. Après tout, chacun fait ce qu’il veut de son corps.

114 | Réveil, la tête dans le c... cirage ; recherche de café dans les placards de la cuisine, coulage à la cafetière, bonne odeur, serré comme un cul de nonne ; bols de grand noir et grignotage de trucs trouvés sur place. Une boîte d’olives en conserve. Et deux boîtes de filets de maquereaux grillés sauce barbecue. Rinçage des papilles en verres d’eau du robinet. Après cela, jetées des corps en pyjamas dans les fauteuils du salon, et très grande animation des méninges ; ce qui commence à produire de la vapeur au-dessus des têtes. Plusieurs points sont abordés.
Un : Pascal ne caftera rien aux flics. Deux : Pascal va chercher à se venger terriblement. Trois : les flics vont obligatoirement s’en mêler. Quatre : L’organisation ne va pas laisser faire. Cinq : Valérie va se retrouver à poil sur le Net. Six : on est dans la mouise. Sept : il faut stopper ça, coûte que coûte. Huit : alors, les gars, qu’est-ce qu’on fait ? Mao couine, l’œil humide :
– Vous vous rendez compte, les gars, que je ne suis qu’à quelques kilomètres de chez moi. Avec ma femme Carole et ma petite Jade.
Compassion. Et peut-être aussi con passion. Car ce n’est pas le moment. Bob interfère lumineusement.
– Myriam m’a parlé de ce type, cadre de l’organisation dans la région. Il est président de l’association dans laquelle elle travaillait.
– Il s’appelle comment ? demande Grandji.
– Leroy je crois.
Moulinage des neurones.
– Leroy comment ? Son prénom ?
– Max je crois.
– Je crois bien que je le connais.
– Ah ouais ? se tendent les lèvres en sourires hauts, et s’illuminent les yeux.
– Si c’est lui ? poursuit Grandji. On a fait du basket quand on était jeunes. Moi j’étais en fin de carrière, lui arrivait.
– Super.
– Il faisait péter le conomètre. Et même beaucoup pour son âge.
– Ah ?
– On essaie de le joindre, qu’on en finisse, balance Mao.
– Comment ? fait Grandji en semblant vouloir résister à l’idée.
– Je m’en occupe, retourne Bob, à l’initiative, en se levant du fauteuil, direction la pièce de bureau où se trouve le téléphone.

115 | « Bla bla bla… » Cloc… Retour de Bob, du bureau vers le salon de l’appartement. Grandji et Mao, à l’affût, et dans l’attente de ce qu’il va bien pouvoir dire.
– C’est arrangé. J’ai eu les services de l’association handicap où ce Leroy est Président. Il est facilement joignable à l’Association en ce moment, car ils préparent la fête annuelle 'Famille Parents Amis'. J’ai dit que tu étais 'ami' et que tu voulais le voir. Ils m’ont demandé quand ? J’ai dit : demain. Ils m’ont demandé ton nom. J’ai dit : Giraudon. Donc demain, onze heures. – Ben t’es brave toi. Comme ça, au pire, Il y aura le comité d’accueil qui m’atteindra. Et au sous pire, ils savent qu’on est là.
– Pas le choix. Il fallait répondre vite pour être crédible. Et puis il faut être optimiste. Regarde, moi, qui suis communiste, je le suis. Pourtant ce n’est pas facile.
Grattage de tête jusqu’à en saigner. Et puis : cet acte spontané qui gicle sans qu’on ne sache trop d’où il provient ; si ce n’est de ce que vient de dire Bob. Les trois se lèvent, et le poing tendu vers le plafond, se mettent à chanter : « C’est la lutte finale / Groupons-nous et demain / L’Inter-na-tionale / Fera le genre humain… » Jusqu’à ce que Mao, lucide, finisse par secouer Grandji et Bob de la manche, et balance :
– Fermez vos gueules quand vous chantez, les cocos, on va se faire repérer par les voisins.

116 | Le lendemain, guère en avance, Jean-Claude stationne sa voiture sur le parking de l’association handicap, sise à Argenton, non loin de Châteauroux. Il est seul. Les deux autres sont partis faire un tour de ville. Quelque peu sur la défensive, sur ses gardes, JiCé se présente à l’accueil, décline son identité, et précise qu’il a rendez-vous. Coup de téléphone. Court échange. Et l’employée d’accueil l’informe qu’il peut y aller, en lui indiquant le chemin. JiCé dans les couloirs. Et arrivée devant la porte entrouverte du bureau du Président. JiCé frappe. Un grand « Entrez » résonne. JiCé entre, un sourire crispé aux lèvres. C’est bien lui… Grand, aussi grand que lui-même. Plus en volume et plus en chair qu’à l’époque, comme lui-même. Il est chauve sur le dessus ; un brin joufflu ; un petit teint rosé de bébé ; des lunettes rectangles ; un regard de gosse volontaire et-ou contrarié, c’est selon ; une courte barbe blanche, un sourire pas très franc ; à l’étage inférieur : une petite bedaine.
– Salut Max, lance JiCé allégrement faux cul.
– Salut. C’est comment ton nom, déjà ? retourne Leroy, de mauvaise foi, vu que rendez-vous a été pris et que l’Accueil vient de lui annoncer l’arrivée de « Monsieur Giraudon ».
Bon début. Ça démarre bien.
– Giraudon basket, fait JiCé en enduisant le suppositoire d’un peu de vaseline.
– Ton prénom ?
– Claudine.
– Très bien. Assieds-toi Jean-Claude.
Les deux se posent les fesses…
– Que me vaut l’honneur ?
JiCé commence précautionneusement son récit, s’enhardissant au fur et à mesure, pour en venir au fait, et à sa demande non négociable : celle d’intervenir pour le volet chantage de l’affaire et, concomitamment, pour qu’ils soient oubliés. Envie de revivre dans le calme. Pas de réaction de Leroy, qui se tourne vers son ordinateur et se met à pianoter sur son clavier. Ses yeux scrutent l’écran, tandis que de mini-mimiques indéchiffrables animent son visage. Impossible de savoir. Refaisant face à son interlocuteur :
– Je vois.
Silence d’attente…
– Mon cher Jean-Claude, reprend Leroy, puisque nous sommes amis depuis longtemps, je vais te montrer quelque chose et on va parler.
– Cool, anticipe JiCé, percevant que l’amorce d’un dialogue est souvent une avancée vers un règlement de différends entre des personnes.
– Suis-moi, lance Leroy en se levant.
Les deux sortent côte à côte du bureau, et marchent dans les couloirs. À un moment, Leroy prend JiCé par l’épaule et lui demande ce qu’il est devenu depuis toutes ces années. JiCé répond et lui retourne la politesse. Leroy commente, jusqu’à ce qu’ils parviennent à une porte de bureau, ou le Président frappe et entre.
– Bonjour Monsieur Moleste, salue Leroy, en présentant Jean-Claude Giraudon.
L’homme qui se lève à l’entrée du Président, est grand, brun, massif, de la chair au-dessus de la ceinture, la quarantaine, paraissant brusque et volontaire ; mais aussi sachant caresser dans le sens du poil quand c’est du poil de Président, ou d’Autorité.
– Bonjour Président. Bonjour Monsieur Giraudon, salue Moleste.
– Stéphane Moleste est notre directeur général, renseigne Leroy, avant de s’adresser à lui.
– Mon cher Stéphane, ce monsieur Giraudon est un ami, amical de ma vie privée dirais-je ; et un ami Mandarin d’une autre région, si vous voyez ce que je veux dire.
– Très bien, retourne le DG en détournant de son bureau et en lançant ses doigts sur le clavier d’ordinateur.
Pianotage. Longs zigzags des yeux sur l’écran. Pas de mimiques. Froid. Et retour, plein visage, face au Président et Jean-Claude.
– Que voulez-vous que nous fassions, Président, demande le DG ?
– Comme on est collègues. Qu’il sait. Qu’il œuvre. On lui montre.
– Tu nous suis Jean-Claude, fait Leroy en lui remettant le bras sur l’épaule.
Et les voilà partis dans les couloirs. Qui montent. Qui descendent. Qui descendent un peu plus bas. Des escaliers. Une porte en fer. Déverrouillage de la porte. Accès dans un autre couloir. Reverouillage de la porte derrière eux. Quelques pas dans le corridor. Une première pièce à gauche. Moderne et très bien éclairée. Personne dedans. Personne n’y travaille présentement. Et là, comme en Haute-Savoie : des rayonnages avec d’identiques produits. Pièce suivante dans le couloir : pléthore de produits parapharmaceutiques, voire pharmaceutiques. Encore plus loin dans le couloir, une autre grande pièce avec là : des matériels hi-fi, télé, ménagers. « Extra-ordinaires » ne peut s’empêcher de penser Jean-Claude, le cœur battant. De même que cette interrogation lui vient à l’esprit : « Mais comment font-ils pour récupérer ces genres de matériels ? ». Pour l’heure, mystère. Et pour l’heure, poursuite de la visite, avec l’entrée dans une des dernières portes du couloir. Il y a en a d’autres, mais le Président et le DG n’y emmèneront pas Jean-Claude. Dans la dernière pièce visitée, des étagères avec… des CD, DVD, des livres, des coffrets cadeaux de tous genres, des billets de voyages… JiCé écarquille les yeux et ne dit mot. Soufflé. Le Président le reprend par l’épaule et l’invite à faire retour, avec le DG qui verrouille les portes derrière lui, avant de réemprunter le chemin de l’aller.

117 | – Assieds-toi Jean-Claude, fait le Président en l’invitant à prendre part dans l’un des fauteuils bas, installés dans un coin lointain de son bureau près d’une table basse, elle aussi. S’asseyant dans un autre des fauteuils, le Président Leroy commande au DG :
– Mon cher Stéphane soyez gentil. Veuillez servir un whisky à mon ami, un pour moi, sans vous oublier, et venez nous rejoindre, s’il vous plaît.
Trois whiskies glaçons apparaissent sur la table de salon, puis en mains, et les trois hommes conversent.
– Vois-tu, mon ami, comme tu le sais, cette structure est très difficile à architecturer et à diriger. Je ne parle pas de l’association handicap que je préside, et que Stéphane dirige. Non, pour celle-là, nous avons nos marques, nos règles, nos soutiens. Je parle de la structure, disons cachée, secrète, dans laquelle Stéphane et moi œuvrons. Celles dont nous venons de te montrer les prises de guerre que nous redistribuons. Systématiquement.
JiCé opine du chef, attendant la suite…
– Comme tu le sais et comme tu l’as vu, nous offrons des produits de premières nécessités aux personnes dans le besoin, et aussi du bonheur.
Allusion sans doute, à ce qu’il a vu de nouveau, et dont il ne soupçonnait pas l’existence.
– Tu sais comment ça se passe, n’est-ce pas ? avance Leroy, comme pour venir chercher confirmation, et surtout : pour se faire mousser.
JiCé hoche la tête, vu que ça a l’air de lui faire monter le désir…
– Tiens, Stéphane, sans vous commander, commande le Président, passez donc à notre ami les deux trois petits films de nos dernières réalisations.
Le Président se lance en arrière dans son fauteuil, le whisky à la main. JiCé demeure plus droit et crispé. Le DG joue de la zapette pour allumer le téléviseur à proximité, et diffuser des extraits de vidéos, où l’on voit… des personnes d’allure modeste, avec dents ou sans dents, venant recevoir en des lieux non identifiables : de ces produits et matériels évoqués et vus, ici et ailleurs, sur des étagères. À la vue de bonnets rouges à pompon, on comprend que c’est pour Noël. On les voit les recevoir avec, en retour, des visages irradiés de bonheur. Sur d’autres portions de films apparaissent quelques-uns de ces mêmes gens, tout du moins leurs frères d’infortune, se filmant au téléphone, à l’autre bout du monde, et aussi plus près, certains le pouce levé, et d’autres brandissant un papier sur lequel est inscrit : 'Merci'…
– On poursuit, Président ? demande le DG.
– Si mon ami Jean-Claude le souhaite, oui.
Sauf que JiCé, impressionné, préférerait qu’on avance plus vite pour en arriver à sa demande. Il fait non de la tête.
Le DG stoppe les films et coupe la télévision.
– Tu n’es pas sans savoir qui est l’organisation et comment elle fonctionne, glisse Leroy.
Pas de réponse…
– Oui, non ? balance brutalement le DG.
– Voyons Stéphane. Pas de brutalité avec mon ami.
– Tu sais donc que l’organisation Mandrin…
– Mandarin, semble vouloir préciser JiCé.
– Oui Mandarin, le nom de code pour ne pas se faire repérer. Et au vrai, Mandrin. Tu sais que l’organisation Mandrin s’appuie sur un passé glorieux et difficile, très souvent incomprise des autorités de l’époque qui l’a combattue. Ce qui ne l’a pas empêchée de revenir, de renaître et de se restructurer. Quand tu sais les efforts qu’il a fallu faire pour en arriver au top où nous sommes actuellement, cela implique une très grande discipline et parfois l’utilisation de la contrainte. C’est la volonté des membres dirigeants, nous-mêmes en régions, et celle de notre hiérarchie nationale. Elle est in-tran-si-gean-te, martèle Leroy, en détachant les syllabes.
Énorme surprise. Jean-Claude qui se sent devenir moins optimiste ; sans perdre espoir.
– Je vais te raccompagner Jean-Claude, siffle Leroy en sifflant aussi la fin de son verre.
Le président et le DG se lèvent. JiCé les imite… et finit par pouvoir en placer une :
– Je sais évidemment tout ce que tu m’as dit, Max. Je le comprends. Je comprends tout ça. Et le but de ma visite était d’intercéder pour cette affaire qui compromet ma fille. Tu comprends, n’est-ce pas ?
– Oui bien sûr, reprend Leroy, après un moment et un regard en coin au DG. Mais toi, ce qu’il faut que tu comprennes, c’est ça…
En lui balançant une formidable torgnole du plat de la main dans la gueule.
– Tu retournes chez toi et au boulot.
Sous la surprise, en déséquilibre sur ses appuis, le haut du corps de JiCé bascule, part en avant, les lunettes volent, la bête va se ramasser par terre… Quand elle atterrit dans les bras du DG qui lui évite la chute. Et qui, très gentiment, lui ramasse ses lunettes à terre, lui remet sur le nez, et lui tapote l’épaule, signifiant que maintenant tout va bien aller. Jean-Claude a la joue rouge et brûlante d’avoir eu le sang fouetté. Il est vert de rage et se crispe les poings pour ne pas ruer. Il ne le fait pas pour deux raisons. La première, parce qu’ils sont deux face à lui. La seconde pour cette raison qu’il formule :
– Vois-tu Leroy. À la différence de toi, je suis non violent et je fais travailler ma cervelle pour ne pas qu’elle se laisse submerger en pareille circonstance. C’est ça la vraie force… Au revoir Leroy. Et au revoir Monsieur, grimace JiCé, en faisant demi-tour et en quittant les lieux.
De la fenêtre de bureau, Président et DG l’observent retourner à sa voiture et partir.

118 | Au déjeuner, que les deux autres copains ont préparé, c’est plus que l’agitation. Du coup, JiCé qui est vorace de construction, a peu d’appétit. Il a la baffe sur l’estomac et n’est pas prêt de la digérer. Les deux autres lui font raconter toute l’action dans le détail, et Jean-Claude raconte. Première réaction de l’impulsif et karaté-riel, Mao :
– J’y vais et je les explose tous les deux.
Réplique de Bob :
– T’as déjà fait exploser tout un bâtiment. Ça suffit comme ça.
– Alors quoi ? retourne Mao.
– Je sais pas.
– On ne sait pas, est-il dit de concert.
Après déjeuner, JiCé s’endort dans le canapé. Bob aussi. Pas Mao. Il prend la voiture et sort. – Ah non ! ? appréhendent Grandji-Bob quand ils se réveillent.

119 | Retour de Mao, en fin de soirée, souriant. Inquiétude des deux autres. Mao raconte…
– Vous me connaissez. Ça m’était trop dur de résister. J’ai pris ta voiture. Je m’excuse Jean-Claude. J’y suis allé et j’ai pris mon pied. Je me suis garé pas trop près. Pour ne pas me faire remarquer. J’ai continué à pied. Jusqu’aux bâtiments. Je me suis planqué dans des feuillages. Et j’ai vu. Ça n’a pas duré longtemps. Mais c’était trop. Je me suis mis à chialer. Carole, ma douce, ma tendre, ma chérie, mon amour, venant la prendre à la sortie de l’école : Jade. Ma Jade. Ma toute petite. Mon bébéchat. Ma petite merveille. Ah, les gars, vous pouvez pas savoir comme ça fait du bien. Je repleure un coup. Ça vous dérange si je lâche les écluses ?
– Nan.
Du coup, Bob passe dans la pièce bureau où siège le téléphone, et en passe un coup à Solange.
– Bla bla bla… Oui toujours en Italie. Oui le jambon est bon. Et toi ? Oui. Oui… Moi aussi je t’aime. Cloc…
Retour de Bob dans le salon.
– Espérons que le bigo est en appel masqué. Sinon on est grillé auprès de Solange. Elle va voir qu’on est dans le coin.
– Ah quel branque, fait Robert réalisant soudain.
– Tu vois, il n’y a pas que moi, vanne Mao.
– Vous êtes des Gogols, balance JiCé… tout en s’interpellant lui-même, au sujet de ce mot. Voilà où il faut que je regarde pour ce Mandrin dont ces deux enfoirés ont parlé. Sur Gogol. Robert allume l’ordinateur de Myriam.
Chose demandée. Aussitôt chose faite. JiCé est aux commandes du clavier, sur le siège de bureau. Les deux autres sont assis, de part et d’autre, sur des chaises ramenées de la cuisine. De ses gros doigts gourds, Jean-Claude tape : 'M.A. N. D. R. I. N'… Et envoie… Attente… Résultat… 'Des perceuses Mandrin'.
– Ce n’est pas ça.
Voulant faire défiler pour voir en dessous, les doigts gourds de JiCé ripent. Et ferment Gogol. – Fais attention, râlent les deux autres, les yeux rivés à l’écran, empressés.
Jean-Claude représente ses gros doigts gourds sur le clavier et frappe : 'M. A. N. D. R. I. N'… Et envoie… Attente… Résultat…
Inattendu.

120 | 'LOUIS MANDRIN, BANDIT OU HÉROS ?'
Un long article signé 'Le repaire Louis Mandrin – Musée'.
– Qui le lit ? questionnent deux des trois. On a les yeux fatigués.
– Je m’y colle, fait le troisième.
Temps de silence pour assimiler le début avant de commencer à lire. Impatience des deux. Et puis ceci…
– Alors c’est un type qu’est né vers Grenoble en 1725. Et qu’avait tout pour que ça boume. C’était l’aîné d’une vieille famille de neuf lardons. Son p’a était négociant marchand et maquignon. Le vieux était aussi un gros bonnet vu qu’il ramenait sa fraise aux assemblées villageoises. Ensuite, ça se complique.
– Ben dis donc. Continue pour voir.
– Son père casse sa pipe et le voilà tout jeune chef de famille. À dix-sept piges, obligé de gérer les affaires. Il se prend des dettes dans la tête, il perd un procès, et on lui colle des dommages et intérêts que t’imagines même pas.
– Ah c’est dur.
– Mais le jeune a de la ressource.
– Ah tant mieux.
– C’est la guerre de succession en Autriche, et en 1748 le gars Mandrin signe un traité avec les banquiers lyonnais…
– Ah malheureux, les banquiers.
– Bon tu me laisses continuer ou quoi ? Il signe donc un traité par lequel il s’engage à fournir cent mulets pour transporter, à travers les Alpes, les vivres et fournitures nécessaires aux troupes du maréchal Belle-Isle engagées en Italie. Sauf que…
– Super, tout se passe bien.
– Sauf que… ça crève sec chez les mulets, va savoir pourquoi, il en perd beaucoup. Et que de retour en Dauphiné, Mandrin se fait ceinture pour sa facture.
– C’est moche.
– Autant dire, que ça devient grave de chez grave côté finances des Mandrin.
– Qu’est-ce qu’ils font ?
– Les cons. Y’a un frère qui fait de la contrebande de tabac. Et y’en a deux autres qui volent où faut surtout pas voler. Ils s’attaquent à l’église. Du coup, y’a le parlement de Grenoble qui ne les rate pas. Condamnés à la flétrissure. Vous savez ce que c’est, les gars, la flétrissure ?
– Jamais entendu parler.
–C’est un marquage à l’épaule au fer rouge des lettres GAL pour galérien. Condamnés à se faire griller l’épaule en steak, et direction les galères à vie.
– C’est triste ton histoire, elle va continuer comme ça ?
– Ça m’a l’air. Les deux frères se tirent et seul leur complice paie l’addition. C’est le déshonneur pour la famille. Mandrin terrorise le curé qui se barre. En même temps qu’il décide de venger ses frangins. Et ce n’est pas tout. Y’a un tirage au sort de la milice en 1753 où le gamin d’un associé ami de Mandrin est désigné. Son vieux veut le faire évader. Un autre gars désigné cherche à s’emparer du premier pour le faire servir à sa place. Quel bordel cette histoire. Cet autre gars et ses frères se heurtent au clan Mandrin. Saignante bagarre. Et au final deux morts, en face, tués au fusil.
– Ça vire au cauchemar ton affaire.
– Oui. Résultat, ça condamne sévère. Grosse amende en euros de l’époque pour l’un. Dix piges de milice pour l’autre. Pendaison pour le troisième. Tête exposée sur le lieu du crime. Mandrin et des potes sont condamnés aux galères. Mandrin s’enfuit. On lui colle l’étiquette d’auteur principal du crime. En prime, on pend son frère pour faux monnayage.
– Quelle famille, pas joli joli.
– Attends, c’est là que ça se grandit et que ça devient poétique. Louis Mandrin prend le maquis. Il rejoint une bande de contrebandiers dont il devient le chef. Il forme une putain de grande troupe de plusieurs centaines de paysans et de soldats déserteurs. Et tenez-vous bien les cocos. En 1754, depuis la Suisse et la Savoie, alors étrangère, il mène des grandes campagnes en France, dans le Dauphiné, l’Auvergne, le Languedoc, la Bourgogne et la Franche-Comté. Son intrigue c’est de se fournir à bas prix en produits chers, comme le sel, le tabac, des marchandises rares ou interdites, comme ces toiles de coton des Indes importées par l’Angleterre, des montres, des bijoux ou encore des livres protestants, et de les revendre bon prix éco à la population. Le peuple est content. Et le clergé et la noblesse investissent même dans l’affaire.
– Mouais, fait Bob chatouilleux, approuvé de Mao. Le capital est un vampire, il s’anime en suçant le travail, et il prospère en pompant un max. C’est pas de moi. Dans l’idée c’est de Karl Marx, 'Le Capital' ; qu’est semblable à l’annuaire, tu lis quelques pages et tu décroches. J’ai entendu ça à 'Question pour un champion'. Vive le peuple.
– T’aurais pu aussi entendre dire que si Mandrin devient un héros pour le peuple, c’est parce que sur le fond, il braque la Ferme générale qui collecte les impôts indirects. Pour lui, elle est responsable de sa déconfiture et du lynchage d’un frangin. Il fait un doigt à l’enflure la plus puissante et impopulaire de l’Ancien Régime, et lui met. Il nique et humilie les fermiers généraux, poussant le bouchon jusqu’à vendre, sous la menace, aux employés de la Ferme générale, les marchandises qu’il a volées.
– Continue. C’est mieux que de l’histoire de France.
– C’en est. La royauté s’en mêle. Larguée et vénère, la Ferme générale téléphone à Louis XV. Qui dit : « Je m’en occupe ». Et qui envoie ses troupes, GIGN et RAID d’époque compris, qui serrent et contraignent Mandrin à la fuite, pour la première fois en 1754. Trauma et pétoche du capitaine de Mandrin qui diffère perpète la septième campagne prévue, et qui n’aura pas lieu.
– Il s’en sort ?
– Voyons voir. Du côté des trônes, ça bouge. En 1755, des troupes entrent en loucedé dans le duché de Savoie et capturent Mandrin, trahi, planqué dans un château avec un de ses lieutenants. Ils sont exfiltrés à Valence. Ça négocie sec entre Louis XV et les autorités, vexées de l’intrusion sur leur territoire. Elles demandent à récupérer Mandrin. Pour éviter le clash, Louis XV consent. Sauf que ça traîne et que les fermiers généraux activent le procès. Louis Mandrin est jugé le 24 mai. Silence alors du narrateur qui poursuit sa lecture silencieusement… « Houla ».
– Houla quoi ?
– Il se tape deux interrogatoires de quatre heures chacun où on le passe à la question ordinaire et extraordinaire. Je n’explique pas… Il avoue la contrebande, nie les assassinats et ne dénonce personne. On l’accuse de crime de lèse-majesté, d’assassinats et de vols, ainsi que d’avoir foutu le boxon.
– Il s’est pris combien ?
– La mort sur la roue, le 26 mai 1755 à Valence. Il s’installe lui-même sur la roue et il supporte sans cri d’avoir les membres rompus à vif. On le place ensuite sur une roue de carrosse hissée en haut d’un mât, membres repliés sous le tronc. À la demande de l’évêque, le bourreau étrangle le courageux Mandrin après dix minutes, lui épargnant ainsi une plus longue agonie.
– …
– Ensuite c’est là que tout commence.
– Quoi ?
– La postérité. Le début de la légende du bandit justicier. Elle est portée dans tout le pays par une chanson, 'La complainte de Mandrin'. Très populaire de son vivant, Louis Mandrin l’est toujours aujourd’hui en Dauphiné, Savoie, et dans une moindre mesure dans le reste de la France.
– C’est fini ?
– Oui.

121 | – Wouaaah… philosophent Grandji-Bob-Mao, en se retirant en arrière sur leurs sièges.
Et puis c’est le silence. Un grand silence épais pendant un long moment…
JiCé risque un :
– C’est une organisation enracinée et machiavélique. Comme l’Opus Dei. On est pris dans la toile. Et la mygale va nous bouffer.
– C’est quoi ?
– Je sais pas exactement.
Vas-y, tape…
O.P.U.t. D.E.I.
Je corrige…
O.P.U.S. D.E.I… Envoi… Résultat…
L’Opus Dei, 'Œuvre de Dieu' en latin, est une institution de l’Église fondée en 1928. En 2010, elle compte 89 560 membres dont 87 564 laïcs et 1 996 prêtres. Cette organisation promeut la sainteté aussi bien pour les laïcs que pour les prêtres. Son principal message est que chacun peut transformer son travail, ses loisirs, et sa vie de famille en des moments de rencontre avec Dieu. Cette organisation s’est souvent vue controversée, pour son aspect secret, son influence politique, et l’importance réelle de ses finances. Des journalistes écrivant sur l’Opus Dei ont estimé que ces controverses reposent sur de troubles arguments orientés présentés par des opposants…
Fin de la présentation.
– Moi ce que je vois avec Mandrin Opus Dei, synthétise Bob, c’est qu’ils peuvent aller très loin pour exister…
Les trois points d’exclamation font leur effet.
– Blesser et tuer… Tu crois ? risque Mao.
– Blesser. T’en as eu la démonstration, on s’est pris des coups.
Bob n’insiste pas sur l’autre verbe employé. Il demeure en suspend sur les têtes et dans les esprits.
– Deux solutions, tant qu’on est là, suggère Grandji. On revoit Leroy et on fait quelque chose… et-ou on le revoit et on tente une nouvelle discussion.
– Ouais ce que tu viens dire est flou. Mais j’aime bien l’idée.
– Ouais moi aussi.
– Quand ?
– Demain. Il y a la fête des parents et des amis de l’association Handicap.

122 | JiCé se rattrape de son pseudo-jeûne de la veille, en partant pour la fête handicap. En fin de matinée, il s’arrête à la pâtisserie du bas de l’immeuble de Myriam et en ressort avec un gâteau qu’il mange d’une main, et un paquet pâtissier dans l’autre. Bob est du voyage. Et aussi Mao qui vient, pour accompagner, et attendra dans la voiture… « Sinon, ce sera direct un gyaku-mikazuki-geri dans le cornet-les-boules cet enculé de Max Leroy » a-t-il été clair sur le sujet, en mimant le geste, le pied ferme et l’œil dur.
Arrivée sur le parking de l’Association. Il y a du monde. Il fait beau. Cela va être une belle journée. Dans l’immense espace récréatif, façon cour d’école, des stands ont été montés face aux bâtiments. Des stands de jeux : pêche à la ligne, déglinguage de boîtes de conserve avec des balles, petit vide-greniers, articles et sujets à gagner en tombola, etc. En fin fond de l’espace, un préau avec des bancs et des chaises, où un concert musical de résidents de l’Association sera donné avec leurs éducateurs, en après-midi. En plein centre des lieux, un stand circulaire, très régulièrement fréquenté : la buvette.
Des parents, les enfants et ados handicapés mentaux et aussi physiques pour certains, des amis, déambulent dans l’espace, découvrent, jouent, papotent, et souvent vont boire un canon. C’est ce que font aussi assez vite Grandji et Bob. Bob a soif de Perrier ou de jus de fruit. Et Grandji d’autre chose, pour faire couler sa grosse part de flan. Mais quoi ? Au service du bar, un mec mince, pas très grand, la quarantaine, le caillou lisse de s’être rasé les cheveux, barbe de deux trois jours, habillé en noir, et doté d’une voix forte en décibels.
– BONJOUR MESSIEURS, QU’EST-CE QUE JE VOUS SERS ?
– Bonjour. Il y a quoi ?
Le barman décline…
– Jus d’orange pour moi.
– Et un demi pour moi, s’il vous plaît.
– C’EST PARTI.
L’homme se met en service, tout en discutant…
– JE NE VOUS CONNAIS PAS, JE NE VOUS AI JAMAIS VUS DANS LES FÊTES. VOUS ÊTES DES AMIS ? MOI, C’EST OLIVIER, lâche-t-il en servant les verres ; et en s’en servant un, « pour trinquer » comme il dit. VOUS SAVEZ UN OLIVIER EN MILIEU NATUREL, EN GRÈCE, C’EST ÉCONOMIQUE, PAS BESOIN DE TROP L’ARROSER. MAIS ICI DANS CET ENVIRONNEMENT, MOI JE CONSOMME PLUS. OLIVIER POISSON, ENCHANTÉ. PAS BOISSON. ENCORE QUE ÇA CONVIENDRAIT, HA HA. NON SANS DEC', JE SUIS ÉDUCATEUR SPORTIF DANS CETTE INSTITUTION.
Les deux se marrent. Il est sympa ce type.
– Robert, se présente Robert, en tendant la main.
– Jean-Claude, se présente Jean-Claude, en tentant sa main, avec au bout son paquet pâtisser. – C’EST POUR MOI ? interroge Olivier.
– Non, j’ai tout le temps la dalle, c’est pour moi. Vous pouvez me le garder derrière votre bar, s’il vous plaît ?
– OUAIS SANS PROBLÈME, JE VOUS LE GARDE… TCHIN.
– Tchin.
Levées des verres et premiers rinçages des gosiers.
Après quelques autres rinçages, Jean-Claude et Olivier se tutoient.
– BON ALORS, VOUS M’AVEZ PAS DIT. T’ES QUI JEAN-CLAUDE AVEC ROBERT ?
– Hof on est deux hommes qui ont souffert. Surtout moi, argue Jean-Claude, dès son deuxième demi.
– Oui. Surtout lui.
– Je suis veuf et avec ma femme avant qu’elle ne décède, on a adopté un petit.
– C’EST TOUT À VOTRE HONNEUR, ÇA.
Gloups… Gorgées de bière.
– Un Asiatique.
– DOUBLEMENT À VOTRE HONNEUR, MON POTE.
– Mignon. Tout… poursuit JiCé.
– C’EST COMMENT SON PRÉNOM ?
Pas de réponse. Mines contrites.
– IL Y A EU UN SOUCI ?
– Attends, je vais te le dire, consent JiCé. Il s’appelle Mao.
– C’EST DRÔLE ET MIGNON.
– Ce qui l’est moins, glisse Bob, c’est qu’il ne leur plaisait pas, et qu’ils ont dû le garder.
– Ouais, acquiesce JiCé. Impossible de le faire reprendre.
– SANS BLAGUE ?
– La merde. C’est une plaie cette situation et ce drôle. Il a grandi et je suis obligé de me le coltiner et de me le traîner partout. J’essaie de le refourguer mais personne n’en veut. Aucune institution ne veut le prendre. Alors c’est pour ça qu’on est là. Pour voir si ici ce serait possible ?
– VOUS L’AVEZ LÀ ? demande Olivier mi-sérieux, mi-dubitatif.
– Oui, dans la voiture. On l’a attaché derrière. Avec la fenêtre entrouverte pour qu’il respire. – C’EST BIEN, ÇA, LES GARS. HA HA HA. HA HA HA HA HA. HA HA HA HOU HOU HOU HOU. AH, LES COMIQUES. HA HA HA HOU HOU HOU…
Du coup, par le bruit attiré, une jeune fille trisomique tout sourire s’approche de la buvette et tend à Robert et Jean-Claude, l’appareil qu’elle tient à la main.
– Tiens. Tu peux nous prendre en photo ?
Surprise et attendrissement.
– Bien sûr. Qui veux-tu que je prenne ? demande JiCé.
– Moi. Avec toi. Lui. Et l’Olivier.
– D’accord. Mais ça va être dur. Il faut se regrouper.
– EH OH, ne crie pas Olivier, du fait qu’il a déjà une voix qui porte. EH OH, TOI LÀ-BAS, lance-t-il à une fille qu’il connaît. RADINE-TOI NOUS PRENDRE EN PHOTO.
La fille se détourne. Sourit. Commence à venir. Mais renonce, du fait qu’un gros bonhomme se dirige vers la buvette pour se proposer de faire le cliché. Le mec arrive. Grand. Très gros ventre boudiné dans une chemise vert pâle qui tire. On y voit le nombril qui pointe entre deux boutons. Culotte de survêtement noir avec liserés rouges, arrivant aux chevilles, vieilles baskets. Son visage : cheveux raides mi-longs roux, regard louchant, une grosse patate de nez, des dents partant dans tous les sens.
– Je vais vous prendre moi, fait-il d’une voix douce et aimante à la jeune fille. Mets-toi là.
Et clic clic clac clac… à profusion.
– Tiens. T’es contente ?
– Vouais, fait-elle en lui sautant au cou et en l’enlaçant à ne plus en finir.
À la fin de son étreinte, elle se jette au cou de Robert. Et de Jean-Claude. Puis d’Olivier.
Ça dure… Et elle repart.
– ELLE EST COMME ÇA, NOTRE ÉMILIE.
– Allez une bière pour moi, lance l’invité. Puisqu’il n’y a ni whisky ni champagne. Je paye ma tournée.
– C’EST PARTI MES KIKIS.
La conversation s’engage. Ça papote. Ça bavasse. Et il n’est pas jaser que des conneries. Cet homme top model de campagne a bien plus de conversation que son look peut le laisser supposer. Intéressant, gentil. Et des faux airs d’un ancien copain. Du monde arrive. Sur le site. Et à la buvette. Sans doute approche-t-on des midi. Quelques verres plus loin, le big man ayant le regard attiré par un mouvement de personnes, au loin, se lance comme pour lui-même :
– Putain je le savais.
Regards de Grandji et Bob, qui découvrent ceci, un peu dépités… Un petit attroupement arrive du parking et se dirige lentement vers la fête. En arrière-plan, une voiture de gendarmerie. Dans le groupe progressant vers les stands : le DG Stéphane Moleste ; le président Max Leroy ; un officiel en uniforme paraissant être le Préfet ; et ces deux hommes politiques : André Laignel, maire d’Issoudun, premier vice-président exécutif de l’Association des maires de France ; et Michel Sapin, maire d’Argenton, député et ministre. Le sang de Jean-Claude ne fait qu’un tour dans sa tuyauterie. Et le sang de Robert dans la sienne. Car cela gêne considérablement toutes possibilités de rapprochement immédiat avec qui ils sont venus voir. Que faire ? Attendre. Probablement… Big Man, lui, n’y tenant plus, y va de son commentaire :
– Ce connard de Sapin qui se ramène ici. Comme bien des Politiques, je ne l’aime pas, lui. Il m’a gratté du fric aux Finances.
Étonnement de JiCé et Bob qui le regardent.
– Ben oui, les gars. Bande de bigleux, vous ne m’avez pas reconnu ?
Écarquillent des quinquets…
– Pétarou ! Gégé ! Ben oui, Gégé quoi ! Merde les gars ! lance-t-il hilare, en se détournant un peu pour annuler son strabisme et défaire sa prothèse de dents du haut ; en faisant le geste « Chuuut » d’un doigt barrant ses lèvres.
– Wouuaahh… Le salaud, se laissent alors aller tout bas Grandji et Bob, en se lançant dans les bras de Gérard Depardieu et en s’étreignant comme des enfants. Rires. Tapes dans le dos. Pinçages de fesses. Touchages de couilles. Tout y passe comme au bon vieux temps. Et ça rit. Ça rit. Ça trinque. Ça trinque. Des mots. Et encore des mots… Olivier, détourné de l’action pour voir l’arrivée des huiles, se retrouve avec ces scènes de liesse devant lui, sans rien comprendre. Mais ça le rend heureux. Et lui aussi trinque avec eux. À leurs retrouvailles, à ce qu’il lui semble. Gérard explique qu’il est à Châteauroux en famille. Incognito. Et qu’il a tenu à se rendre ici par soutien à un membre de sa famille. À la mémoire d’un autre. Et aussi parce qu’il soutient financièrement la cause. Incognito.
– Alors vous comprenez, mes petites pédales. Je n’ai pas besoin du Sapin sur le dos, ni des journaleux.
– Superplaisir de te revoir, mon vieux Pétarou, balance à nouveau JiCé à Big Man qui s’est remis ses dents et qui louche de nouveau.
– Bravo, tu le fais bien.
– C’est un métier.
– Ha ha ha…
Le groupe des huiles se rapproche…
Il arrive à la buvette et s’y accoude.
– PRÉSIDENT, MONSIEUR LE DIRECTEUR GÉNÉRAL, MONSIEUR LE PRÉFET, MONSIEUR LE MAIRE, MONSIEUR LE MINISTRE. DES BIÈRES JE SUPPOSE ?
– Tout à fait mon petit Olivier, retourne Président Leroy en présentant Olivier Poisson.
Le bonjour des huiles à tous ; et ce faisant, le DG et le Président remarquent Jean-Claude. Et pas spécialement Robert qu’ils ne connaissent pas. Crispation. JiCé la joue fine. Posant le plat de la main sur sa poitrine, il fait un geste de salut respectueux, inclinant lentement la tête. Ce qui semble produire son effet. Les huiles continuent de se répandre en discours visqueux. Et Gérard, les écoutant, fait « Mon Dieu, si je vous savais existant, protégez-moi de tels comportements », ceci en silence via de discrets mouvements des yeux et de la tête. Le temps passant et le fait que les cinq huiles restent collées, n’arrangent pas les affaires de Jean-Claude. Il ne sait que faire. Quelle sage décision prendre ? Ou quelle connerie entreprendre ? Regard interrogatif vers Bob ; muet de son trop-plein de bonheur du côtoiement de Pétarou.
– Tu me redonnes mon paquet pâtissier Olivier, s’il te plaît ? demande alors JiCé.
– … LE VOILÀ.
JiCé le récupère. L’ouvre. Passe la main sous le dessous cartonné du gâteau. S’approche du président Leroy… Et lui flanque la tarte à la crème, pleine poire. Splashhhhh… La dernière vision que Jean-Claude a de Leroy, avant de faire Taïaut ! avec Robert, surpris, mais qui a compris, c’est celle d’un homme sans tête, Leroy, puisqu’elle n’est qu’un amas de chantilly : avec deux trous pour les yeux, et un trou pour la bouche qui cherche de l’air.
Taïaut !…. JiCé Bob se barrent rapidement. Enfin, façon de parler. Jean-Claude boite, et l’autre ne s’attendait pas à s’enfuir. Il n’est pas chaud. Pas un membre de l’assemblée ne songe à leur sauter dessus. La surprise d’abord. Et ensuite, ce sont deux vieux ; on ne songe pas naturellement à sauter sur des vieux. Et aussi il y en a qui se marrent. Ou qui se contiennent pour faire de gros efforts afin de ne pas se faire remarquer. Il y a Sylvie, l’assistante sociale, qui serre ses sphincters pour ne pas pisser dans sa culotte. Il y a Nathalie qui bien qu’infirmière n’y parvient pas complètement. Il y a des employé/es qui se précipitent sur le président Leroy pour le décrémer. Soit, certains veulent-ils le faire vraiment, et peut-être d’autres le font-ils parce qu’ils aiment tant la crème chantilly qu’ils veulent se lécher les doigts. Et puis il y a le DG Stéphane Moleste qui, le temps de surprise passé, fait volonté de se mettre en mouvement pour courser Jean-Claude. Par malchance, le pied de Pétarou s’étend pour un superbe croc-en-jambe, déséquilibrant le DG qui part tête la première, se retrouvant entraîné à l’intérieur de la buvette où malencontreusement Olivier le pousse dans le dos. Le DG, les guiboles qui s’emmêlent, s’échoue la gueule par terre, avec le petit fût de bière qui lui tombe sur le crâne du fait du coup de coude maladroit d’Olivier dans le fût. Regards malicieux entre Olivier et Big Man, dont le premier ne sait pas qui est le second. Mais il y a comme des complicités, comme ça, qui se scellent spontanément. Cela étant, Olivier bon employé et pas mauvais homme, s’emploie à relever le DG et à lui tapoter les joues pour qu’il reprenne conscience, ses esprits, tout en tonnant, faux cul, contre ses connards semeurs de trouble. Il y a encore de l’avancement à prendre dans cet établissement, et Olivier il est efficace et malin… Pendant ce temps JiCé et Bob rejoignent tant bien que mal la voiture stationnée non loin de celle de deux gendarmes qui papotent ; et balancent à Mao, sans trop se faire remarquer :
– Allez fonce. C’est nous.
Au lieu de ça, Mao est en plein sommeil sur le siège arrière de la voiture. Du coup c’est Jean-Claude qui se colle au volant, qui démarre et part.

123 | Au final, Grandji est content : de la tarte à la crème, et d’avoir revu 'Gérare' comme il le surnomme parfois maintenant. Bob est content : de l’avoir revu aussi, et du maquillage crème chantilly dont JiCé a affublé Max Leroy. Et Mao est content et déçu d’apprendre ces nouvelles sans y avoir participé. Au final, Grandji, Bob et Mao sont contents… Oui mais non. Les endorphines de plaisir se diluant dans leurs corps au fil du temps, la vraie nature de ce qu’ils ressentent apparaît, s’installe et s’accroche, les minant : la Crainte. Avec un grand C. Il y a de multiples raisons à ça. Le DG et le président, top membres de 'Les Pros Services Secrets', rudoyés et ridiculisés. Le Ministre, témoin de cette scène. Et donc, à présent, concerné et embringué. Le Préfet, pris de court par ces évènements. Et qui n’a pas assuré. Les gendarmes et leur laxisme. Autant dire qu’après brassage secouage de tous ces trucs dans le shaker : ça va érupter sec et vite venir menacer de nous griller les poils du trou qui pète.

124 | Grandji-Bob-Mao font un tour sur l’ordinateur de Myriam pour prendre des nouvelles de la Haute-Savoie qu’ils ont quittée en hâte, et voir si l’affaire de la boîte de Pascal est évoquée. Et là, ils sont servis. Sur le site régional de France 3 Rhône-Alpes, par exemple…
'EXPLOSION À LA BOMBE DANS UN CLUB GAY D’ANNECY'. Esbroufeurs de journalistes. Et puis quoi encore ? Eh bien, ça, en sous-titre… 'L’attentat est revendiqué'. Ah ah, journaleux, pas qu’un peu. Visages blêmes quand même. Grandji pianote plus loin. Et quand Google aime il ne compte pas, il balance des hectomètres de titres. Dont celui-là : 'DAESCH REVENDIQUE L’ATTENTAT'. Stupéfaction, consternation et peur, « pin pon », on change de registre. Journalistes, racontez-nous… La têtière : 'Abu Adam Al-Faransi revendique l’attentat'. Le résumé de l’article où il est écrit que… 'Fabien Clain, surnommé Omar ou Abu Adam Al-Faransi, est un djihadiste français, né à la Réunion en 1978, et suivi par les services antiterroristes depuis 2001. C’est lui qui a revendiqué pour l’État islamique les attentats en France de novembre 2015, qui ont fait 130 morts et 352 blessés'. Ensuite les journalistes tartinent… Il y a ce genre d’article partout… Sur les sites. BFM en parle. Probablement aussi les grandes chaînes de télévision. Ils n’ont pas le cœur de les allumer et de les regarder, les écouter. Pourtant Dieu sait si Grandji est accro de la télé. Là non. Abattement. En poursuivant de descendre un peu sur les pages Google de l’ordinateur, Robert remarque le commentaire d’un journaliste sérieux : 'Les Autorités se livrent pour le moment à aucun commentaire. La nature de la bombe est étudiée pour confirmation ou infirmation.'

125 | Mao qui balise, s’empresse :
– Je sais pas comment on fait, mais je vais balancer une info à l’AFP pour leur dire que ce n’est pas Daesh. Et que Daesh, c’est des enculés.
– C’est ça mon pote, retournent Grandji-Bob, fébriles. Comme ça, en plus de tous les autres, on aura Les Barbus sur le dos. Avec leurs couteaux entre les dents.
– Non il faut qu’on se tire rapide.
– Tout de suite. Le ministre de la fête sait qu’on est là. Ils vont faire des rapprochements.
– Pour aller où ?
– J’ai ma belle-sœur et mon beau-frère qui habitent Pau. On y va et on leur demande qu’ils nous fassent passer en Espagne.
– Pas terrible, retourne Bob. Ils vont surveiller nos proches.
– Ben alors Paris, propose Mao. Pas mieux pour se fondre dans la foule.
– Tu connais quelqu’un là-bas ?
– Le logeur Jawad, balance cette andouille toujours en train de déconner. Même dans les pires moments.

126 | Rapide concertation. Giclage de l’appartement avec les valises. Remise de la clé à la cave. Et en voiture, direction Paris. Près de trois cents bornes. Trois heures par la nationale ; évidemment. Ça discute dans l’auto, pendant tout le temps du voyage. Où aller ? L’idée fait son chemin, et finit par aboutir aux abords de Paris… On ne sait pas ce qu’est devenu ce sacré Jawad. Sans doute en prison. Mais certainement y en a-t-il d’autres dans ces quartiers que la télé a évoqués, que la police a dû surveiller à mort, et que peut-être maintenant, elle délaisse ; c’est une hypothèse. Car si prendre l’autoroute est risqué. Aller à l’hôtel l’est tout autant. La vanne de Mao peut se révéler être une bonne idée finalement.

127 | Arrivée à Paris, en début de nuit, vers les vingt-deux heures. Direction les quartiers susceptibles de… La voiture roule lentement, les lieux sont glauques. Le genre d’endroit où tout peut arriver, souvent via de petites frappes patibulaires. Mao, en ancien combattant, a tous ses sens en éveil, prêt à gicler de l’auto pour aller distribuer des mandales. On sent que ça l’excite. Les deux autres s’avèrent moins en prise avec le quartier et ce qu’il risque d’advenir ; de la baston, sans doute, s’ils ne se montrent pas extrêmement prudents. Des jeunes, noirs, beurs, français camembert déambulent et traînent partout. La voiture des trois progresse toujours lentement. À un moment, le pare-brise de l’auto se reçoit un petit-suisse. JiCé, surpris, met les essuie-glaces, ce qu’il n’aurait pas dû faire, car il en graisse partout. Il stoppe et descend de voiture. Des jeunes rient non loin. JiCé sort un mouchoir papier et essuie le pare-brise. Bob ne pipe pas mot à sa place du mort. Mao, à l’arrière, descend de voiture. Fait quelques gestes d’échauffement. Bombe le torse. Et se dirige vers les jeunes.
– Bonjour Messieurs. Nous sommes très honorés de ce geste amical de bienvenue. Mes amis et moi, apprécions particulièrement cette marque de petit-suisse que vous nous avez offert. Une minute s’il vous plaît…
Les jeunes, interloqués, le regardent comme un extraterrestre. Mao se dirige vers JiCé et lui demande :
– T’as pas un billet de vingt euros ? Et un stylo ?
– Si. Certainement.
Trifouillage dans sa poche et son portefeuille.
– Tiens.
Et voilà Mao reparti vers les jeunes qui attendent ; curieux…
– Je m’appelle Mao. Mes copains et moi sommes à la recherche d’un lieu où loger pour la nuit. Discrétos bien sûr, vous m’avez compris ? Et aussi d’un plan pour se mettre au vert quelque temps, lance-t-il, en clignant de l’œil et en filant une claque se voulant amicale mais très appuyée sur la joue de l’un des jeunes. « Oh, désolé. Que ta mère me pardonne » se répand-il en mots d’excuse faux cul. En vieillissant, je perds le contrôle de ma force. Tenez, mes amis, je vous donne ma carte de visite, et si j’ai un contact dans l’heure, l’empaffé qui sera au bout aura la chance de gagner des billets.
Mao écrit un numéro sur le billet et le leur tend.
– Merci les gars. Vous êtes des amours.
Retour à la voiture. Et attente un peu plus loin sur un parking…

128 | Deux heures plus tard, Grandji Bob et Mao sont attablés dans un bistrot crasseux de banlieue avec Ahmed. La trentaine. Crâne rasé. Beau visage de dur. Une poitrine massive tatouée que cache à peine sa chemise déboutonnée jusqu’au nombril. Des biscotos de la taille de mes cuisses. Ça, c’est pour le haut. Car pour le bas, Ahmed est en fauteuil. Les quatre parlent business, sèchement. Ce que veulent Grandji-Bob-Mao : au minimum, dormir une nuit, ils ne savent pas où. Plus une planque sûre pour demain et après. Ce que propose Ahmed : les faire dormir dans un squat, ce soir. Et les exfiltrer ensuite vers ailleurs.
– Combien ?
Pour la nuit dans le squat c’est raisonnable.
– Combien pour l’ailleurs ?
Ahmed fait péter le chiffre.
– Foutre, un pacson de riche.
Mao est hors-jeu. Peu de moyens. Bob a de la réserve. Grandji a de la thune.
– La moitié, lifte Bob.
– Les trois quarts, retourne Ahmed.
– Les deux tiers, smashe JiCé, sans appel.
– D’accord, tape là Ahmed.
–Mais qui prouve que tu ne vas pas nous doubler ? interroge Bob, méfiant.
– Ha ha. Je ne sais pas si vous avez remarqué. Je suis en fauteuil. Ce qui fait que je ne double pas grand monde. Ha ha ha. Encore qu’il faut se méfier. Je fais du triathlon handisport. Ha ha. – Ah oui ? s’esclaffe Jean-Claude, soudain séduit. Moi, je fais du vélo. C’est dur, le vélo. Alors, rajouter de la natation et de la course fauteuil sur route. Respect.
– Merci.
– Je n’ai pas assez de liquide avec moi, glisse JiCé. Je propose que tu nous emmènes dormir tout de suite au squat. Et demain, je vais dans une banque, je retire et je te paye.
– La moitié, demain matin, s’invite Mao. Et l’autre moitié au moment de l’exfiltration.
– On irait où ? demande Bob.
– Décollage de nuit d’un aéroport où on a des potes. Moins de deux heures après, vous êtes en sécurité au Maroc.
– Houla, chocottes du zinc, ça se casse la gueule, s’effraye Mao.
– Ferme la tienne, lui coupe le souffle JiCé, en lui balançant un coup de coude dans le buffet. – Je n’ai qu’à moitié confiance, fait Bob.
– Je reste avec vous jusqu’au décollage, sécurise Ahmed.
– Quand ?
– Demain, à la nuit. Là, je vous emmène au squat et je dors aussi là-bas. L’un de vous va à la banque demain, et me paye. On patiente. Et en soirée, je vous fais décoller. Ça gaze ?
Interrogation du regard des trois. Réponses silencieuses.
– Accepté.
– OK je vous emmène.
Le quatuor sort du bar et les compères semblent se demander comment Ahmed est venu, et comment il va les emmener. Il le perçoit et explique :
– Un pote m’a conduit. Je vais monter avec vous.
Bob et Mao prennent place en voiture. Ahmed monte en voiture, par transfert avec l’aide de ses formidables muscles supérieurs ; tout en initiant d’expliquer comment plier le fauteuil.
– Ne te fatigue pas mon gars. J’ai été infirmier je sais faire.
Placement du fauteuil plié dans le coffre. JiCé monte en voiture et démarre.

129 | Du jamais vu pour Grandji-Bob-Mao. Ce squat minable dans un bâtiment désaffecté qui a dû être une caserne, un pensionnat, un séminaire ou quelque chose de ce genre. C’est en pleine ville, avec du terrain et des tôles autour pour empêcher. Pour empêcher les gens d’entrer. Sauf que certains, dans le besoin, entrent quand même. Et que là, on leur fiche la paix. Pas tout le temps, mais souvent. Ahmed fait garer la voiture dans une des rues pourries de ce quartier pourri. JiCé lui apporte son fauteuil. Transfert agile à la force des bras. Les trois prennent des affaires et suivent Ahmed. Faufilement entre des pans de tôle désolidarisés. Les quatre se dirigent vers une entrée, sous des paires d’yeux brillants dans l’obscurité : des guetteurs, sans doute. Tout va bien, Ahmed en fauteuil est reconnaissable. Il file un coup de sifflet entre ses dents, et un Noir se ramène nonchalamment.
– Salut Tarik.
– Tcha moi l’os, Ahmed.
Serrage de pognes, donc.
– Tiens, conduis les crécher au premier. Il y a de la place.
Puis sous l’étonnement visible des trois…
– Moi je reste au rez. Vous devinez pourquoi ?
Entrée dans le bâtiment et montée des marches, des trois, derrière Tarik grand black, en tee-shirt, survêtement, tongs aux pieds, et qui tortille du cul. Quel délabrement, quelle vision, que de bruits, et que d’odeurs. Arrivés dans le long couloir du premier, les trois se regardent, et ne trouvent rien à se dire. Dans une pièce à gauche, pas très grande, allongés sur des matelas, deux vieilles Maghrébines, près d’elles un vieux, deux plus jeunes, et trois enfants. Un peu plus loin, autre espace, avec des jeunes, moins jeunes, des vieilles et des vieux Noirs. Autre espace avec des Asiatiques. Autre espace avec des femmes sexy paraissant en être… Autre espace avec des gars plein de vigueur… Tarik montre un espace pièce, vers le fond du couloir :
– Vous, vous êtes-là. C’est une chambre grand luxe.
Chacun regarde et se fait une idée sans mot dire. « Tu parles oui. Une pseudo-pièce (pas de terme pour définir) de merde. » Pas grand. Pas de fenêtre. Quatre matelas. Un lavabo robinet. Et bien sûr. Pas de porte.
– Et pour pisser etc. ? demande Bob.
– Un chiotte, à l’autre fond à gauche. Ou dehors.
– Comment, le chiotte ? demande ironiquement Mao.
– Merdeux. Sala kahle.
Comprendre « Salut » à ce qu’il paraît. Et Tarik se barre. Pour pisser, ils verront plus tard. En attendant chacun se pose sur les matelas. Bob hésite, tant c’est sale, et puis cède. Mao se met à plat dos. JiCé se met sur le côté, comme pour se trouver le moins possible en prise avec la crasse, s’appuie sur son coude et se soutient la tête.
– Je ne resterai pas là plus d’une nuit, laisse-t-il passer dans sa gorge serrée ; par le stress, la fatigue et l’émotion.
Mao pince les lèvres. Va-t-il suinter ? Bob sifflote. C’est ça ou crier. JiCé tonne :
– Bon tu vas te taire maintenant.
Il arrête.
Ce qui n’est peut-être pas une bonne idée. Car d’avoir l’esprit cristallisé sur le sifflotement vampirisait l’esprit. Et maintenant qu’il ne l’est plus, tous les autres bruits de l’étage parviennent clairement aux oreilles des trois. C’est infernal. De vingt-trois heures à minuit, heure à laquelle l’extrême fatigue œuvre à les assommer, ils ont droit à ça :… Des conversations. Des bruits de marmaille. Des cris d’enfants. Des pas dans le couloir. Des bruits de cuisine sommaire. Des rôts. Des pets. Des bruits de lavabos. Des bruits de mictions (comme l’impression que ça pisse où ça peut). Des bruits de matelas. De retournement sur les matelas. Des ronflements. Des gémissements de femmes. Des cris de femmes. Des gueulantes. Des bruits de matelas. Des râles de jouissance. De douleur aussi. Des coups. Des mots : « Salope. Salop. Enculé »… Et puis les effluves : de cuisine, de sueurs, de vents, de foutre… Les organismes des trois, lâchent prise… Endormissement…

130 | Dans le tunnel ouateux les conduisant de l’éveil au sommeil, ils leur semblent aussi percevoir, des sons d’effleurement, d’étreintes, et ces mots de langues ou de dialectes… « Ouhibbouka Ouhibbouki » en arabe ; « Wo ai ni » en chinois ; « Mi aim a ou » en créole ; « Gue konwou » en camerounais ; « Mi klôa » en ivoirien ; « Nan nyanyar do » en soudanais ; « Ni kou zololo » en congolais ; « Ira fan ma » en malien ; « Je t’aime » en mauvais et en bon français… Sourires sur les lèvres, en leurs sommeils. Dieu que c’est beau et que c’est bon… Pour Jean-Claude, Robert, Mao, Ah-choo, Mai-huong, Faaid, Faraah, Mamadou, Kadija, Taalib, Taaman, Waitimu, Yamimba…
'Il y a des mots qui font vivre. Et ce sont des mots innocents. Le mot chaleur le mot confiance. Amour justice et le mot liberté. Le mot enfant et le mot gentillesse. Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits. Le mot courage et le mot découvrir. Et le mot frère et le mot camarade. Et certains noms de pays de villages. Et certains noms de femmes et d’amis.' When suddenly…

131 | – Go go go. Everybody out. Tout le monde dehors. Run away. Fuyez. Descent of police. Les flics. Go go go. Everybody out. Quick. Vite vite…
Sauts dans le lit, sur les matelas plutôt, de Grandji-Bob-Mao, les yeux pisseux et hagards ; appuis sur les coudes à regarder cette scène de galopades dans tous les sens, avec cris, pleurs, etc., et à se demander s’ils sont en plein rêve cauchemar ou en pleine réalité ? Ils sont en réalité.
– Police. Personne ne bouge. Il ne sera fait aucun mal à personne. À terre. Face à terre. Les mains dans le dos… entend-on répéter plusieurs fois, au rez-de-chaussée, à l’étage au bout du couloir, et dans les étages.
Certains s’exécutent. D’autres se barrent. Courent partout. S’enfuient par toutes les issues. C’est le gros bordel. Et malgré les avertissements d’apaisement des flics, il y a des coups. En pointant le nez hors de leur espace, les trois aperçoivent les flics, au loin, qui lient les mains dans le dos d’hommes et de femmes avec des colliers de serrage en plastique. Panique chez les trois qui ne savent que faire ? Se mettre à plat ventre et les mains dans le dos. Ou fuir ? Mais par où ? Les flics, à droite, bloquent la sortie. Et à gauche, rien de visible pour fuir. Dans la cohue, JiCé, le plus grand, aperçoit le black Tarik qui se fraye un chemin et semble venir vers eux. Effectivement, c’est ce qu’il fait. Il leur gueule :
– Eh les Blancs. Venez avec moi.
Serait-il en train de prendre soin de ses pompes à fric ? Certainement. Arrivé à leur hauteur, il les bouscule en les entraînant vers le côté gauche sans issue du couloir. Au fond, après un décroché, une porte en fer. Il introduit une clé. Ouvre. Les fait passer. Sort. Referme. Et les quatre descendent un escalier en fer et se retrouvent dans une rue de derrière. En regardant, les trois découvrent l’étendue de la rafle. Tout l’espace de l’immeuble squat est bouclé. Ribambelle de voitures de police avec gyrophares. Des paniers à salade. Des ambulances. Des flics. Fliquettes. Chiens… De l’incommensurable bazar des évacuations, Grandji-Bob-Mao voient Ahmed se dégager et venir vers eux en fauteuil :
– Allez on se barre les gars. À la voiture, vite.
Difficulté de Jean-Claude à se repérer.
– Elle est là, montre du doigt Tarik, en la désignant à quelques dizaines de mètres.
– On y va, ordonne Ahmed. Toi Tarik, barre-toi. T’es trop repérable.
Vifs mouvements de roues d’Ahmed, et pas accélérés des trois.
– Pas trop vite, conseille Ahmed. Pour ne pas donner l’impression de fuir.
Arrivés à la voiture, c’est la surprise.
– Ah caillera on les fuck, lancent les trois à l’unisson. Ma voiture ! La voiture de Jean-Claude ?
La caisse est montée sur cales. Plus de roues. Et en s’approchant, la porte a été forcée. Et plus d’autoradio, ni de GPS. Alors là, c’est se faire toucher à l’intime, c’est se faire domso. Et ça colère. Et ça balise. Ça panique. Il n’y a qu’Ahmed qui conserve son sang-froid. Les trois remarquent qu’en marge du foyer d’action où les flics grouillent et s’activent, des duos de flics avec chiens entament des patrouilles au large. Ils remarquent aussi, en posant le regard sur Ahmed, pour chercher à savoir que faire, qu’Ahmed est en chemise veste cravate. Il sort un paquet de clopes de sa poche, en prend une, l’allume, et leur tend le paquet.
– Je ne fume pas, oppose JiCé.
– Moi non plus. Et moi non plus, ajoutent Bob et Mao.
– Prenez-en une chacun. Vous l’allumez et vous fumez. Et toi et toi, vous vous mettez devant les trous de roues piquées, pour masquer.
Exécution. Ça toussote un peu. Mais ça fume. Les flics approchent. Ahmed lance la conversation avec les trois :
– Eh bien messieurs je vous remercie de cette soirée. Le programme Intégration Sports que vous proposez est super.
– Nous faisons notre maximum Monsieur Bouteflika.
– Le délai que vous proposez pour l’élaboration me semble raisonnable… Bonsoir Messieurs, lance Ahmed aux flics qui passent…
– Messieurs bonsoir, complètent Bob et Mao… qui, trouvant encore le moyen de faire le zouave, rajoute : bonsoir le chien…
Les flics s’éloignent. Tournent au coin du bâtiment. Disparaissent… Sur la zone d’intervention, ça évacue à tour de bras. Mais pas complètement. Car en jetant un regard circulaire tout autour, on remarque des paires d’yeux qui brillent dans le noir.
– Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demandent les trois. On n’a plus de bagnole pour se barrer. Oh ma bagnole, se lamente JiCé.
– On va attendre une heure planqués plus loin. Et on va rentrer.
– Dans le squat ?
– Ouais c’est toujours comme ça.

132 | Fin de nuit sur les matelas du squat, vide aux trois quarts et qui se réemplit à la moitié assez rapidement. Grandji-Bob-Mao, cassés par les événements, dorment jusqu’à huit heures. Au réveil, odeur de café qui leur caresse les narines. Bob va voir du côté des effluves et revient chercher ses amis. C’est ainsi que les trois se retrouvent à siroter le nectar pas mauvais du tout avec la famille N’Bolo qui, en plus, offre des trucs à manger. On ne sait pas ce que c’est mais c’est bon, et ça cale. La discussion s’engage, en petit nègre, si je puis dire, et des gosses les prennent en sympathie. Un môme est grimpé sur JiCé et une autre sur Mao. Ils jouent et se font des chatouilles. Il y a de la chaleur. « Il est bien ce squat » ne se disent certainement pas Grandji-Bob-Mao, tout en ressentant malgré tout les vibrations. Avant de rejoindre leur espace matelas, Grandji glisse un billet à leurs hôtes, ravis et reconnaissants. Puis Tarik apparaît et les tient au jus qu’Ahmed veut les voir.
– J’y vais, s’arrache Mao.
Il se déplace et remonte assez vite.
– Il faut donner la moitié du fric maintenant.
– Pour ça, faudrait aller en chercher, glisse Bob.
– Si tu veux tu me files ta carte, propose Mao. Et je vais au plus proche distributeur.
– Je n’ai pas assez d’argent, déplore Bob.
Sachant que lui aussi n’en a pas assez, Mao regarde JiCé.
– Je vais faire le retrait. Mais pas au plus proche distributeur, consent JiCé. Et d’une, je ne pense pas qu’il faille retirer cette somme en banlieue. On va se faire remarquer. Et de deux, le distributeur n’autorisera pas le retrait d’un tel montant… Non, il faut aller dans le centre, et retirer au guichet d’une banque, ponctue JiCé.
– On y va comment ? interroge Bob, ravivant la blessure.
– Aah ma bagnooole, souffre Jean-Claude 9.5 sur l’échelle de Richter.
– En métro.
– Avec les caméras dans les couloirs. Non.
– En bus, intervient Tarik. Un seul de vous vient. Je l’accompagne pour sortir facile de la cité et revenir.
JiCé se prépare…

133 | Aller-retour à Paris. Tout se déroule parfaitement. Bien conscience qu’avec ce retrait, il ait laissé une sacrée trace dans cette banque parisienne. Mais moindre danger tout de même, puisqu’il y a exfiltration ce soir vers un continent voisin. Tout va bien. Jean-Claude a l’argent dans sa poche. Ramène de la boisson et de la bouffe. Tout va. Si ce n’est cette vision apocalyptique qu’il se voit infligée, et qui l’afflige, en descendant du bus pour rejoindre le squat… Plus de pare-chocs à sa voiture. Les quatre portes démontées. Plus de sièges. Le capot avant out. Et plus de moteur…
– Laisse béton, se veut consolant Tarik, agrippant la manche de JiCé, qui ne peut s’empêcher de se retourner, au fur et à mesure qu’il se fait tirer vers l’avant.
À l’entrée du squat, en bas, il file la moitié du fric à Ahmed ; qui donne les instructions.
– Planque toute la journée dans la piaule. À la nuit, l’autre moitié. Rendez-vous ici, en bas. Deux mecs vont venir vous prendre. Plus Tarik. Il y aura une procédure.

134 | En remontant, JiCé voit Bob jouer avec une bande de petits. Et Mao en conversation avec des Asiatiques. Le problème, c’est que ses interlocuteurs parlent asiatique à Mao, qui ne le comprend pas, ni le parle, et du coup les Asiatiques tiquent. Mao résout le problème en parlant 'petit jaune' (kifkif de petit nègre) avec eux. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est comment un frère comme lui, censé avoir rejoint l’Europe en embarcation boat people, en essieux de trains ou d’avions, en soutes de camions, à pieds… a pu oublier sa langue en si peu de temps ; même si le temps d’acheminement s’est avéré long. « C’est que moi, traumatisé, argue Mao. Et puis moi, veux plus parler ma langue. Veux m’intégrer. Veux parler français. » Aucun des interlocuteurs ne rit jaune. Des femmes applaudissent, en poussant de petits cris… JiCé fait signe à Mao de venir. Et à Mao et Bob il explique la suite.

135 | Dans les midi, les trois se partagent entre eux ce qu’a apporté JiCé, et le partage aussi avec les amis. Qui, du coup, partagent eux-mêmes ce qu’ils ont, avec les trois. C’est ainsi que Grandji-Bob-Mao se font des nems et autres mets aux noms imprononçables ; oh très peu mais un peu quand même. Ils boivent de l’eau et des liquides. Dont un qui pique et qui brûle tout du long de la dégoulinade. Un truc qui les oblige à roupiller un temps sur place. L’emmerdant c’est que parmi leurs nouveaux amis, il y a des vieux qui fument des pipes. À peine sortis de l’engourdissement, obligés de tirer des bouffées, au risque de les vexer. Une sorte de calumet de la paix. « Allez encore une bouffée ». Alors de fait, départ des trois dans le cirage… Ils se réveillent, plusieurs heures plus tard, sur leur matelas. Sans doute leurs amis, les ont-ils transportés-là ?… Leurs amis ?… Mais, révélation ?, sont-ce vraiment leurs amis, se prennent à douter Grandji-Bob-Mao, en pensant à tout le fric que JiCé a encore sur lui, ou n’a plus, pour payer le solde de l’exfiltration.

136 | Tarik se pointe et signale que c’est l’heure de ramasser ses affaires et de se préparer à partir. Il invite les trois à descendre et de se mettre en attente dans une pièce du bas. Ahmed va les rejoindre pour la suite et fin de la transaction. Il fait nuit. Grandji Bob et Mao se retrouvent, fébriles, assis sur un banc dans une mini-pièce obscure. Tarik attend avec eux. Ahmed apparaît en fauteuil dans l’embrasure de la porte et demande :
– Alors les gars. Prêt pour le grand voyage ?
Approbation des trois ; dont l’un mouille un peu son froc.
– Voici la procédure. Une voiture va venir avec deux gars qui exigent l’anonymat. Anonymat des types et des lieux où ils vous conduisent. Vous aurez une cagoule sur la tête, les mains attachées dans le dos, sécurité, pas serrées. Avant de partir, on vous donne une pilule.
– De quoi ? s’enquiert l’ex-infirmier Jean-Claude.
– Une pilule tranquillisante.
– Vous en mettrez deux pour Mao… Non, une et demie, il peut ne pas le supporter.
– Bon d’accord, s’agace Ahmed. La suite maintenant. Embarquement dans l’avion. Temps de vol. Atterrissage. Prise en charge avec une équipe là-bas… Des questions ?
Il n’y en a pas.
– Très bien. Alors maintenant le reste de fric.
Les trois se regardent.
Jean-Claude met la main dans sa poche, en ressort la liasse pour Ahmed ; qui compte.
– Très bien. Bon voyage, les gars. Tarik va les accompagner jusqu’à l’aéroport.
Grandji-Bob-Mao remercient Ahmed. Ils se font l’accolade. Ahmed y est sensible, sourit et remercie. « Et puis, tant qu’on y est, on te la fait à toi aussi, Tarik » font les trois en l’enlaçant à tour de rôle. « Merci pour tout. »
Ahmed fouille dans son sac, accroché à son fauteuil, en sort trois cagoules, des liens, une boîte de pilules et les donnent à Tarik.
– Adios muchachos.
Retrait d’Ahmed.

137 | Vingt-et-une heures. Tarik revient de son guet à l’extérieur et prévient que c’est pour maintenant. Il donne une pilule à Grandji et Bob, une et demie à Mao ; lesquels gobent et avalent sans savoir ce qu’ils prennent. Pas d’eau pour faire couler ; déglutissions de salive. Les mains dans le dos, liées pas serrées comme annoncé. Tarik leur recouvre la tête d’une cagoule, avec un trou pour le nez et un autre pour la bouche… C’est à ce moment-là, que les trois compères entendent des pas. Ceux des deux types anonymes qui arrivent, et qui, aidés de Tarik, les saisissent et les guident dehors. Jusqu’à la voiture. Ce doit être une grosse voiture, car Grandji-Bob-Mao sont installés derrière ; plus Tarik. Et les deux gars montent devant. Bruit de verrouillage des portes arrière. La voiture démarre. Et roule…
Le degré de fatigue des trois, de tension, les reliquats de ces alcools que leur ont fait boire les Asiatiques, des bouffées de produits psychotropes qu’ils leur ont fait fumer, les pilules, le bercement de la voiture qui roule, font au global que Grandji-Bob-Mao flirtent avec la perte de conscience, un certain sommeil… Combien de temps se passe-t-il avant l’arrivée, semble-t-il ? Une demi-heure. Pas plus…
Arrêt. Grandji et Bob le perçoivent. Mao, non, qui a sombré dans le coltard. Le son ouateux de mots échangés avec d’autres. Des gardiens, à une grille, peut-être. Du style : « Passez. Faites vite. ». Puis redémarrage de l’auto ; qui roule un peu ; et stoppe. Déverrouillage des portières arrière. Les trois accompagnants sortent. Ouvrent les portes. Font descendre et emmènent Grandji Bob et Mao, en les soutenant ; Mao plus que les autres. Après quelques mètres, les six montent difficilement des marches, la passerelle d’avion sans doute, et entrent là où l’on veut les emmener, dans la carlingue. Ils sont assis sur des sièges, et attachés ; doublement attachés ; les mains dans le dos ; et sur les sièges comme l’exigent les consignes de sécurité. Les types, leur tapent sur l’épaule, disent « Bon voyage », et s’en vont. Bruit de la porte de carlingue qui se referme. Mao est dans les étoiles. JiCé et Bob pas loin d’y aller : pour de vrai, et dans leurs têtes tellement ils sont cassés. Ce n’est que succession de périodes de pseudo-réveils et de longs moments d’ensommeillement… Le bruit du moteur qu’on allume leur parvient. Puis la perception de roulage de l’avion. D’accélération. De poussée. De formidable poussée. Puis la stabilisation… Pendant le vol, quelques turbulences, ils le perçoivent bien également…
Un peu plus tard ; combien de temps ?…. Une heure trente, trois quarts… perception de descente. De plus en plus. Virage. Descente. Les roues qui touchent une première fois. Qui rebondissent. Puis qui retouchent. Rebondissent. Retouchent et se stabilisent au sol. Roulage sur la piste qui secoue pas mal. Roulage. Freinage. Arrêt… Le silence. Rien ne bouge…
Bruit de la porte de carlingue qui s’ouvre. Et des hommes qui entrent. Qui balancent quelques mots d’arabe ; qu’ils ne comprennent pas ; qui les détachent du siège, qui les attrapent sous les épaules, les aidant à se lever, et les entraînent dans le couloir… Arrivée sur la passerelle. Le vent fait du bien. Paroles en arabe. Et cet effort de traduction :
– Vous, faire attention. Marches à descendre.
Grandji-Bob-Mao sont descendus tant bien que mal. Sont entraînés en bas. En direction d’une voiture, dont le moteur est en marche. Ils sont montés à l’arrière, avec un accompagnateur avec eux, et deux types devant semble-t-il. Démarrage en trombe. Et une bonne demi-heure de trajet… Arrivée. Stationnement. Les types ouvrent les portes. Extraient les trois, et les font marcher quelques mètres. Ils franchissent un trottoir. Et les font monter toute une série de marches. Au moins trois étages… Sur le palier de fin de destination, le bruit d’une clé qui tourne dans une serrure de porte se fait entendre. Entrée dans un appartement. Direction une pièce où il semble y avoir des lits ; sur lesquels ils sont poussés. On ne leur défait pas les liens de leurs mains dans le dos. Les types disent : « Pas chercher ouvrir lumière, y’a pas ». Et aussi : « Fera jour demain ». Puis ils partent en saluant « Msal’khir », bonsoir. Les trois sombrent dans un long sommeil.

138 | Rêve ou réalité, des bribes de bruits de nuit leur viennent aux oreilles…
'J’écoute les bruits de la nuit. Derrière les fenêtres closes. On dirait que c’est peu de chose. Un pas s’en vient, un pas s’enfuit. Une mobylette qui passe. Quelqu’un qui prie. Qui chante quelque part. « Gloire louange à Toi, Ô Allaaah ! ». Un voisin qui rentre fort tard. Ou fort tôt. Le bruit d’une chasse d’eau. Un chien aboie. Un matou miaule. La nuit est pleine de paroles. Qui viennent de l’air et de l’eau. Jusqu’à ce que le jour se lève. Pour d’autres mots.'… et pas « pour d’autres maux », espèrent-ils dans l’inconscience de leur sommeil.

139 | Toujours dans la nuit, à force de bouger, les liens de leurs mains se sont encore distendus, et partiellement défaits. C’est en se levant difficilement pisser que l’un des trois s’est libéré et a libéré les deux autres. Avant de sombrer de nouveau dans le som…

140 | C’est Mao qui émerge le premier au matin. Regards autour de lui. Découverte de la chambre dans laquelle il se trouve. Sur le lit une place d’à côté, il y a Bob. Sur le lit de la chambre d’en face, porte ouverte, il y a JiCé endormi. Petit effort de remémoration des évènements. « Ça y est, on y est. » Mao secoue les deux. Et se dirige dans le salon salle à manger, dans la semi-clarté du jour filtrant des espaces des volets. Il les ouvre et découvre le spectacle de la rue. Une petite rue étroite et typique. Au loin, non loin, une mosquée ; à l’européenne. De part et d’autre de la rue, des échoppes : des épiciers, des épiciers et des épiciers. Sur les trottoirs, des hommes en djellabas, tous avec des barbes, grandes ou courtes, quelques hommes de type européen aussi, des femmes en vêtements : hidjab, niqab, tchador, burqa, une ou deux femmes en habits français… Pour Mao qui ne voyage guère, voire jamais à l’étranger, c’est le dépaysement total. Il demeure un long moment à la fenêtre à regarder et à s’en prendre plein les mirettes.
– Alors qu’est-ce qu’on voit ? tonne la grosse voix de Jean-Claude dans son dos.
– Regarde.
Bob se joint à eux.
Grand temps de latence et de silence…
– Je vais chercher à manger, lance Mao, grillant la politesse à JiCé qui est le morfale.
– Eh intervient Bob. T’as des dirhams pour payer ?
– Ils doivent prendre les euros. Vas-y, tu verras bien, fait JiCé qui crève la dalle.
Mao descend. Les deux autres visitent l’appartement. Rapidement, vu la taille. Et s’en vont se poser sur le canapé, pour récupérer de leur nuit. Les drogues asiatiques, les pilules, le jet-lag, tout, quoi.

141 | Mao revient, un sachet de croissants à la main, l’air catastrophé… stressé… crispé puissance deux trois quatre… abattu. L’inquiétude gagne Grandji et Bob, qui se lèvent d’un coup du fauteuil, comme pour se libérer le diaphragme qui se trouve être un moteur de la respiration, à l’annonce de cette nouvelle semblant importante.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demandent les deux, de concert.
Et Mao de dire. Blanc. Jaune clair. Et la voix blanche :
– On est à Bagnolet.
– Quoiii ?
– Bagnolet Paris France.
Dixième de seconde d’hésitation. Mao raconte tellement de conneries à longueur de temps, qu’il n’en est pas à une près… Du lard ? Du cochon ?… Vu le pays ou le quartier dans lequel ils sont, ce doit être ni l’un ni l’autre.
– Je déconne pas les gars. On est à Bagnolet. Y’a des panneaux indicateurs français partout. Z’avez qu’à regarder par la fenêtre, au bout de la rue, y’en a.
Les deux se précipitent, ouvrent la fenêtre et regardent… Des Maghrébins, des Maghrébines, des Fromages blancs, des Mangeurs de cochon, des Dupont Durand, seuls, en duo, en trio, et puis des couples : des époux couscous-couscous, des couples couscous-pommes-frites… et Megachiée c’est ma foi vrai, au loin, des panneaux gaulois…
– Serial escroqueurs, hurlent de colère les deux cassés de chez cassé. Ah les enculés. Quelle bande d’enculés.
– Jusqu’au trognon, surenchérit Mao.
Puis, baissant d’un ton et versant dans l’abattement dépressif :
– Qu’est-ce qu’on fait ?
Pas de réponse…

142 | Un. Pas la peine d’essayer de retrouver les mecs, d’essayer de récupérer le fric, et de leur tirer les oreilles. À force de courir après tout le monde, il y a de l’épuisement. Deux. Il faut continuer de fuir en avant, jusqu’à trouver une planque sécurisée où se poser, se reposer et réfléchir. Trois. Il faut prendre une douche, parce qu’il y en a besoin. Quatre. On va aller où ? Personne ne sait. Cinq. Ils sont quand même honnêtes tous ces gars, plaisante à moitié Mao, ils ne nous ont piqué ni nos portefeuilles ni nos cartes.
– Tu plaisantes ou quoi ? s’énerve Bob après Mao.
– Nan. J’ai mon portefeuille. Et toi le tien, je suppose ?
– Oui. Mais quand tu dis qu’ils sont honnêtes ?
– C’est de la racaille mariole. Ils nous ont rien piqué de flicable. Ils nous ont demandé et on leur a donné.
– Des travers de porc pourris, oui. Et nous, des andouilles du jour.
– Je vais me rafraîchir les idées sous la douche, fait Jean-Claude.

143 | Le temps qu’il se douche, ça sonne à la porte de l’appartement. Bob regarde à l’œilleton et aperçoit un couple de quinquagénaires. N’ouvre pas. Ça sonne de nouveau. Il ouvre...
– Oui, c’est pour quoi ? demande-t-il mal aimable.
– Comment ça, c’est pour quoi ? retourne l’homme, énervé, avec sa petite valise à la main ; idem pour sa femme.
– Ben oui.
– On revient chez nous. Notre clé ne rentre pas dans la serrure. On sonne. Et vous voilà à nous demander pourquoi ? s’agace le gus, petite moustache, dans un français d’accent arabe.
Il pousse et entre.
– Qu’est-ce que vous faites chez moi ? Appelle la police, ordonne-t-il à sa femme, à proximité du téléphone dans l’entrée.
– Attendez, tempère Jean-Claude en slip, poche vésicale collée sur le ventre en sortant de la salle de bains.
Yeux de merlan frit de l’homme et de la femme. Mais qui sont-ils, exactement ? Les locataires de l’appartement, inclus dans l’arnaque du pseudo-vol en simulateur d’avion etc., pour faire du fric ? Peut-être bien…
– N’en faites rien, il y a malentendu, se fait arrangeant Bob. On va vous donner le prix du loyer pour la nuit et on part. On n’a touché à rien.
Bob sort des billets de sa poche et les tend au couple, qui semble réfléchir :
– Plus.
Bob sort deux autres billets et les donne. Le couple les prend.
– Le temps que je m’habille et on part, avertit JiCé.
Ce qu’il fait. Et ce qu’ils font. Dehors les trois. « Bande d’escrocs » Où aller maintenant ?

144 | À l’encontre des règles de sécurité précédemment suivies, une fois dehors ils décident d’aller à l’hôtel. Mais pas n’importe quel hôtel et pas n’importe où. Ils décident de se relooker un peu et de se pourvoir d’accessoires.
Les trois entrent dans Paris par le bus et descendent dans l’arrondissement du quatorzième. Près de la gare Montparnasse. Achat de rasoirs Bic dans un point de vente, de dentifrice à la menthe. Entrée dans un bar pour prendre un café. Tour aux toilettes. Une fois enfermés, coup d’eau sur le visage. Étalement de noisettes de dentifrice. Et rasage rinçage : « Ouais ça le fait. Sensation de fraîcheur sur la peau. » Ultime regard dans le miroir, et remise en ordre des mèches pour ceux qui ont des cheveux, tout du moins des mèches. Ils sortent et prennent ensuite la rue de Rennes pour aller acheter une veste chacun, à C & A. Ils la conservent sur eux après l’acquisition, ressortent avec leurs anciennes nippes défraîchies dans les paquets. Ils entrent s’acheter des mallettes et des sacs valises, dans un magasin ; mettent leurs paquets de vieilles nippes dans les sacs pour faire du volume. Leur apparence ainsi modifiée, ils entreprennent de traîner dans le quartier à la recherche d’un hôtel. Ils en trouvent un, près du cimetière Montparnasse. Y entrent de leur allure de VRP, et prennent trois chambres simples. Douche immédiate pour Bob et Mao. JiCé allume la télé.

145 | Après quoi, conseil de guerre dans la chambre de l’un d’eux. Et aucune décision prise. Dans l’après-midi, l’un des trois descend acheter des sandwichs-boissons et remonte. Déjeuner sur le pouce, désaltération, et regret de l’absence de café. Il y en a besoin. Les trois vont en boire un au distributeur de l’entrée de l’hôtel. Et remontent. Pas le moment de se faire remarquer. À la télé l’après-midi : rien. BFM est muette sur ce qui les occupe. Elle est passée à autre chose. Mais elle y reviendra, ils en sont convaincus. BFM revient toujours sur les merdes de la vie, comme des mouches du même nom. Le temps s’écoulant lentement, et le nombre de leurs années faisant son œuvre, les trois versent facilement dans une sieste… Au réveil, en soirée, Grandji-Bob-Mao repartent dans des cogitations, dans des considérations d’avenir qui s’avèrent stériles. L’inspiration créatrice de la bonne idée se fait désirer, n’est pas encore là, mais finira bien par se pointer… En attendant, cela fait longtemps que nos ogres, surtout un, n’ont pas pris un vrai et bon repas, et l’idée plantée dans leurs têtes leur vampirise l’esprit. Décision est prise d’attendre la nuit et de sortir manger. À l’heure où tout le monde de la nuit est là. Il n’y a pas meilleur moyen de se cacher, en conviennent-ils tous trois. À vingt-deux heures, les trois descendent, et se font saluer par le veilleur de nuit, assis à sa place, avec un beau pot de fleurs jaune sur le guichet.
– Messieurs bonsoir. Je m’appelle Éric je suis le veilleur de nuit.
Il explique la procédure pour rentrer, si d’aventure ces Messieurs rentraient après une certaine heure. Sinon, il sera là. Remerciements. Et Grandji demande :
– Vous connaissez un resto où bien manger ? De la cuisine familiale nous ira.
Le jeune veilleur, brun, blanc, maigre, souriant, réfléchit et donne un nom.
– C’est dans la rue de Bobino, rue de la Gaîté. Rue qui porte bien son nom.
Ce n’est pas loin. Il explique.
Les trois remercient et se mettent en marche. En surveillant. Devant. Derrière. Sur les côtés. Arrivée sur place, Grandji-Bob-Mao trouvent le resto, entrent. Et ripaillent et boivent.
– Ah il y avait longtemps, se touchent la panse Mao et JiCé, en éructant un peu, Bob, non.
En sortant, la salle de spectacle Bobino est toujours là, attrayante. Et de part et d’autre dans la rue, des magasins, boutiques et sex-shops… Se jaugeant des yeux, les trois entrent dans un, farfouillent dans les cassettes exposées, en choisissent chacun une, payent, et vont la visionner en cabine… Ils se retrouvent sur le trottoir, moins d’une heure plus tard, le sourire aux lèvres ; heureux de s’être ainsi soulagé d’un peu de tension.
– Ah ça fait du bien, lance malignement l’un d’eux (dont nous ne citerons pas le nom).
– Ah queue oui, approuvent les deux autres.
Retour à l’hôtel, d’une allure déambulante, et l’attention relâchée. Éric est là, toujours en fonction veille de nuit.
– Alors ce resto ? – Bien. Reste plus qu’à se poser devant la télé, digérer et en écraser.
– Alors Messieurs, bonne nuit.
– À vous aussi. Lancent les trois…. Encore que vous, pas question de dormir. C’est veille jusqu’à demain ?
– Oui. C’est dur, en ce moment pour moi. J’enchaîne plusieurs boulots. Question d’argent. J’arrive d’un travail de la journée. Je veille de nuit ici. Et demain, je reprends l’autre travail. C’est dur.
– Oui on imagine, compatit Bob.
– J’avais acheté ça pour ma mère, s’épanche Éric, en montrant la plante sur le guichet. Et je n’aurai même pas le temps de lui emmener.
– Elle est où ? demande Mao.
– En face. Au cimetière.
Les trois, interloqués…
– Elle est sur le bord Est, division 15. Quand ils ouvriront, demain, je serai reparti.
Échange de regards…
– Si vous voulez, on ira le mettre pour vous, propose JiCé.
– Vrai ? s’enchante Éric.
– Oui, donnez votre pot. On le monte et on ira le poser demain.
– Alors là. Je ne sais pas quoi dire.
– Dites-nous le nom de votre mère. Et précisez-nous où elle se trouve.
– Oui tout de suite, s’explique Éric, en cherchant je ne sais quoi dans ses poches.
Il en ressort un papier qu’il déplie sur le comptoir. Il prend un stylo. Et note le nom et l’emplacement sur cette feuille comportant d’autres noms. À observer, les trois se rendent compte qu’il s’agit d’un extrait de plan annoté des emplacements de sépultures des principales célébrités enterrées là.
– Ma mère est là, fait-il une croix à l’emplacement précis. Juste à côté de cette tombe.
– Il y a des stars ici, fait remarquer Mao.
– Pas que. Il y a aussi d’autres gens. Dont ma mère qui était une star à mes yeux.
– Nous comprenons, compatissent les trois.
– Bonne fin de service. Et à une autre fois, peut-être.
– Je vous suis infiniment reconnaissant. Grand merci.

146 | Le lendemain, en matinée, Grandji-Bob-Mao ont l’intention de tenir parole en allant déposer le pot de fleurs sur la tombe. Y manquer serait trop grave. Grandji déplie le papier remis par le veilleur pour se repérer parmi les divisions et les allées du lotissement-des-allongés. Sur le document, il y a des noms qui font rêver…

Nous allons vous en présenter quelques-uns par ordre alphabétique, comme à l’école quand le maître fait l’appel. Le jour ils sont en repos éternel dans leurs tombes. Mais il paraît que la nuit, des gardiens descellent des plaques, de leur bout de pelle. Et qu’alors, il s’en passe de belles… 1821-1867 Charles Baudelaire toujours taciturne, à buvoter de l’absinthe. 1908-1986 Simone de Beauvoir s’essaie à son Deuxième Sexe. 1961-2013 Valérie Benguigui, encore sous le choc, elle qui aurait pu faire l’actrice plus longtemps. 1920-2011 Andrée Chedid poétesse, mère de Louis, mamie de…, comme Mathieu elle dit « M ». 1879-1935 André Citroën n’en revient pas du boum de sa petite entreprise. 1907-1999 Maurice Couve de Murville Premier ministre 1968-1969, réserve toujours un chien de sa chienne pour Con Bendit ; celui-là quand il aura l’occasion de le voir ! ? 1859-1935 Alfred Dreyfus se repose dans de beaux draps ; ça lui a bien pourri la vie, maintenant il est passé à autre chose. 1914-1996 Marguerite Duras repense à Depardieu quand elle l’a fait entrer chez elle pour un rôle, en lui demandant de lui faire peur, pour voir ; eh bien oui elle a eu peur et Gérard a eu le rôle. Serge Gainsbourg se marre encore de La Marseillaise et du « I want to fuck you » à Winthney Houston chez Drucker. 1800-1864 Louis Hachette aurait aimé éditer ce présent livre que vous lisez présentement. 1917-2013 Stéphane Hessel résistant ambassadeur écrivain sourit de son dernier coup : « Indignez-vous ». 1953-1982 Joëlle (Joëlle Mogensen) du groupe 'Il était une fois', « J’ai rêvé d’elle, les draps s’en souviennent », est désolée, ça faisait tache, mais c’est comme ça que la vie se transmet. 1883-1945 Pierre Laval homme politique Régime de Vichy, Hum. Envie de prendre une pastille, pour digérer. 1961-1992 Véronique Mourousi, femme de…, paraissant joyeuse, très jeune, plate de poitrine alors qu’Yves aimait les gros nichons : « On n’épouse pas ses fantasmes » avait-il pointé. 1942-1998 Yves Mourousi présentateur du 13h de TF1, gros fêtard vêtu de cuir la nuit, moto et sexe. 1930-2006 Philippe Noiret bel acteur, avec son Vieux Fusil, des fois que… 1925-2003 Maurice Pialat cinéaste, réitérant à la profession lors du Festival : « Vous ne m’aimez pas ? Moi non plus ». 1926-1992 Jean Poiret qui veut remonter 'La Cage aux Folles' dans le cimetière. 1922-2004 Serge Reggiani avec « La fille qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps ». 1924-2006 Jean-François Revel écrivain, père de Mathieu Ricard bouddhiste adjoint du Dalaï-Lama, ça ne se boude pas. 1941-2004 Étienne Roda-Gil réécrirait bien encore pour Julien et Vanessa, Clerc et Paradis. 1905-1980 Jean-Paul Sartre philosophe, enterré avec Simone, occupé avec elle à son Deuxième Sexe, peut-être. 1923-2003 Léon Schwartzenberg cancérologue, respect, la mort aura eu raison de vous, mais pas de faute professionnelle à vous reprocher, c’est toujours comme ça. 1934-2015 Georges Wolinski, Charlie Hebdo, assassiné par les djihadistes meurtriers… en rapport avec ce livre, peut-être…. Nous y revoilà !

La tombe de la mère du veilleur est en division 15. Elle dort du plus profond des sommeils ad aeternam près de celle d’un homme politique.
Les trois sortent de l’hôtel, le pot entre les mains de Mao, traversent la rue, parcourent quelques dizaines de mètre, et entrent dans le cimetière. Immense et bien entretenu. En progressant dans les allées, leurs yeux parcourent les inscriptions sur les tombes. En passant division 1, Mao remarque la silhouette mince et élancée d’une jeune femme brune se recueillant sur la tombe marquée du nom de Gainsbourg. Faisant signe de la tête aux deux autres, ils se détournent discrètement et semblent reconnaître Charlotte. Progressant un peu plus loin, leur attention est attirée, au loin, par un homme qui prend des photos dans leur direction. À y regarder de plus près, une femme est devant lui. C’est elle qu’il photographie. Des photos d’elle, dans l’allée. Et des photos d’elle face à une tombe. La femme est mince, vêtue d’une très belle robe. Elle est grande, brune, de longs cheveux. Un beau visage aristocratique. Elle paraît avoir soixante ans. Elle tient un livre à la main. En s’approchant d’elle, d’eux, de la femme et du photographe, Jean-Claude salue et s’informe sur la localisation de la tombe où tous les trois se dirigent. Elle semble très bien connaître le cimetière. Elle confie qu’elle y vient souvent pour écrire ses histoires. Elle est romancière. – Je m’appelle Catherine Choupin, se présente-t-elle. Et voici mon dernier livre :
Plissant les yeux, les trois déchiffrent le titre : 'L’homme qui aimait une statue du cimetière Montparnasse'. Les trois se présentent et la complimentent. Le photographe reste en retrait. Ils poursuivent leur chemin. Se retournant, Bob, remarque que l’homme les photographie de dos. Il en avise les deux, qui décident de ne pas en tenir compte. Mais comme c’est bizarre. Arrivant dans la division 15, Grandji reprend son papier, le scrute, et se repère. Ils y sont presque. Ils passent devant la tombe de l’homme politique. Juste à côté, se situe la tombe de la dame au nom donnée par le veilleur ; sa mère. Mao dépose le pot de fleurs. Et, comme à l’habitude ou d’usage, les trois marquent un temps de recueillement. Ce faisant, regard à droite. Il y a la tombe d’un anonyme. Et regard à gauche. Où il y a la tombe de Pierre Laval. Ministre et président du Conseil sous la Troisième République. Grand ponte du régime de Vichy. « Ouf » prennent-ils tous les trois un coup à l’estomac. Ça fait drôle. Mais le pire reste à venir… Le regard des trois traînant sur la pierre tombale… découvrent soudainement… une plaque mortuaire en marbre… avec ces portraits et ces inscriptions…
Portrait un : celui de Jean-Claude ! Deux : celui de Robert !! Trois : celui de Mao !!!
Inscription : « À Jean-Claude Giraudon, Robert Pénissard, Alain Cuzuel, ces traîtres ennemis décédés. Notre absence de regrets éternels »
… ?!? …
Cœurs à deux cents à l’heure. Souffles coupés. Visages livides. Incapables de dire un mot…
De toutes les violences qu’ils ont eues à subir jusqu’à maintenant, celle-là est de loin la plus violente. Se passant la main sur le visage et se détournant, comme pour ne plus voir ça, Bob remarque l’homme au loin qui photographie. Ne trouvant pas le ressort d’en parler aux autres qui sont tout aussi sonnés que lui, il se détourne à nouveau vers le photographe et ne l’aperçoit plus ; ni l’écrivaine. Il finit par en toucher deux mots aux deux autres, qui regardent et épient partout, tremblants et aux aguets. Rien de spécial. Mais sont-ils en état de remarquer quoi que ce soit de particulier ? C’est Jean-Claude qui prend les devants.
– Allez les gars on se tire. Et vite.
En rentrant à l’hôtel, Grandji demande à la réceptionniste à quelle heure Éric a quitté son service, ce matin.
– Nous n’avons pas d’Éric.
– Le veilleur de nuit ?
– Je ne connais pas son nom. C’est un intérimaire. Pourquoi, il y a un souci ?
– Non, on avait discuté un peu avec lui. Merci de préparer la note, Mademoiselle. On remonte prendre nos valises et on pousse plus loin. Les affaires. Vous savez ce que c’est ?
Les trois remontent et débriefent. Ce qui les impressionne le plus dans cette sale histoire, c’est la puissance des moyens utilisés. Ça flanque la peur. Arrivés hier dans cet hôtel. Aussitôt repérés. La confection rapide d’une plaque mortuaire en marbre, à leurs noms s’il vous plaît, pour qu’ils la remarquent ce matin. C’est du lourd.

147 | Sortant de l’hôtel, leur sac et mallette à la main, Grandji Bob et Mao mitraillent les alentours du regard. Rien d’anormal. Quelques autos roulent doucement. Un ou deux scooters. Des vélos. Sur les trottoirs des piétons. Un taxi pas pressé arrive de loin. D’un geste spontané, Robert lève la main pour lui faire signe. Le taxi termine sa route doucement jusqu’à eux et s’arrête. Le chauffeur ouvre sa fenêtre. Le sosie d’Omar Sharif, en jeune.
– Vous allez où ?
– Champs Élysées, improvise Robert.
– OK.
Le type descend. Charge les sacs mallettes dans le coffre. Remonte en voiture. Le trio s’installe derrière, sur les trois coussins plats installés sur la banquette. Claquements des portières. Et de concert, la porte passager avant s’ouvre et un grand gros type monte. Surprise. Grandji-Bob-Mao entendent un « cloc » dans le système de verrouillage des portes arrière. Mao et Grandji, assis sur les côtés, cherchent à ouvrir. Portes bloquées. Piégés.
Le taxi démarre vivement. Mao entreprend des gestes défense-attaque contre le grand gros type devant. Mais se retrouve aussitôt ramené à son assise par une décharge électrique qui lui fait faire un bon et lui brûle le cul et les couilles. Même chose pour Grandji et Bob qui se prennent la secousse. Le grand gros type devant, se retourne vers eux, un point américain sur une main, une télécommande dans l’autre.
– Vous me touchez, je vous explose la gueule. Vous bougez, je vous électrise les joyeuses, menace-t-il méchamment en produisant la zapette d’actionnement des coussins électrifiés… et en mettant un coup. Les trois tremblotent, grimacent et crient.
Bob se remet immédiatement la tronche du mec. Et Grandji et Mao assez rapidement. C’est l’un des maris de Pascal, de la boîte gay explosée à la bombe.
– Alors les tarlouzes ? les interpellent-ils délicatement. Vous pensiez vous en tirer ? Mon ami taxi castelroussin et moi-même allons vous emmener vers l’enfer.
– Du calme. On peut peut-être… commence Grandji…
Coup de jus sur le cul et cris.
«… discuter » allait-il terminer sa phrase.
– Vos gueules, se retourne Ducon, en flanquant un grand coup de poing américain à Bob qui n’avait rien dit, mais qui se trouve au centre, à sa main.
La lèvre supérieure de Bob éclatée. Ça pisse le sang. Bob se compresse la lèvre avec sa main, puis avec un mouchoir. Mao esquisse un geste d’attaque contre le grand gros… mais intention stoppée par le sévère coup de jus que le trio se reprend sur les fesses. Sauts au plafond. Retombées. Grandji-Bob-Mao : calmes… Le taxi continue de rouler plutôt vite, mais raisonnablement. Ce qui est inquiétant, du point de vue des amis, pris comme des rats à l’arrière de cette voiture, c’est qu’il n’a pas été jugé bon de leur bander les yeux. Comme si ce n’était pas important. Ça présage un triste dénouement.

148 | Le taxi file, se faufile dans les rues de Paris. Cette rue en double sens. Cette avenue. Cette rue en sens unique, à droite. Et l’autre, à gauche. Et à droite. Ce grand rond-point où tout le monde tourne. Le chauffeur sait piloter…
Et c’est là où les choses, déjà gâtées, commencent à se sur-gâter. À s’hyper-catastropher. Pseudo Omar Sharif éructe, l’œil dans son rétroviseur :
– On est suivi.
Grand-Gros-Ducon, se retourne et scrute…
– La moto, précise Omar.
– Vu. Deux motos, affine Grand-Gros-Ducon nerveux.
– Exact.
JiCé, voulant se retourner, se voit le cul aussitôt électrisé… De même les deux autres… Mao serre les dents. Tellement envie d’exploser la gueule de ces crevures. Mais peut pas. Omar appuie sur le champignon. L’auto fait un bon avant. Les deux motos derrière se révèlent franchement et prennent la chasse. À l’arrière du taxi c’est la chiasse. Plein gaz sur l’avenue en slalomant. Grandji-Bob-Mao se trouvent balancés, serrés les uns contre les autres, de droite à gauche, en frappant les montants. Omar surveille les rétros ; le rétro central intérieur et les deux rétros extérieurs. Grand-Gros-Ducon, en alerte rouge, mitraille l’arrière de coups d’yeux. – Ils se rapprochent, hurle-t-il.
– Je suis à fond.
– Plus vite.
Brusque coup de volant à droite. Et engouffrement dans une rue en sens unique. Dans le bon sens, par bonheur. Une moto vient se coller au pare-chocs. Omar freine. Le cascadeur, puisque ça doit en être un, rattrape in extremis la situation pour éviter de passer par-dessus la voiture. Ou la chute. Le second motard s’est glissé par la gauche. Et fait exploser la vitre du chauffeur d’un coup d’objet métallique.
– Dégénéré de ta mère, crie Omar.
Vitre brisée en mille morceaux. Et le vent qui s’engouffre. Grandji, derrière le chauffeur, baisse la tête pour éviter les bris de glace. À droite sur la banquette, Mao, tente de taper sur l’arrière de la tête de Grand-Gros-Ducon. N’y parvient pas du fait de la présence de l’appui-tête. GGD, Grand-Gros-Ducon, actionne la zapette, qui électrise le cul de Mao, qui se vrille et qui saute sur le siège, en gueulant. Imités par Bob et Grandji qui en prennent aussi un grand coup. Bout de la rue, et entrée tonitruante sur cette avenue, en des crissements de pneus. Slalom entre des voitures et des scooters. Ça manque de se télescoper de partout. Et ça klaxonne. Ça crie. Le second motard de droite revient presque à hauteur jusqu’à ce qu’il…
« Clac » coup de feu de GGD Grand-Gros-Ducon dans sa direction…
… ralentisse, zigzague, et entreprenne de prendre la chasse sous un autre angle.
À gauche, Omar sort aussi un flingue et tire une balle en arrière. Le motard évite…
Mao a compris le truc. Il lui faut se lever un peu sur ses jambes pour ne plus que son cul touche le siège. Seulement, il est empêché de se pencher en avant par l’appuie-tête. Grandji ne pourra pas le faire. Trop grand. Et trop massif. Bob pourra. Pas d’appuie-tête devant lui. Mais l’idée ne lui vient pas. Par contre il fait quelque chose qui aide. Au prochain bringuebalage appuyé du taxi, d’un mouvement de tête avant et projetant, couplé à un mouvement de tête droite-gauche-droite incontrôlé, il balance une immense gerbe de vomissement pourri dans le dos d’Omar et GGD.
Surpris. Dégoûtés.
– Aah le dégueulasse.
GGD se retourne et met une beigne à Bob qui se la prend en pleine poire. C’est la seconde. Ça le sonne. Omar se secoue la tête et fait des embardées. Brusque coup de volant à gauche. Dans une rue en sens interdit. Assez large. Les motos suivent. Le taxi roule à donf. Se fait les trottoirs. Les motos aussi. GGD passe la main en arrière dehors et tire. Le coup de feu de réplique descend la vitre arrière. Formidable explosion d’éclats de verres dans le dos de Grandji-Bob-Mao qui se penchent et mouillent de trouille. « Faut le faire » se force Mao. « Pardon mes amis » Mao prend sa respiration, la bloque. Se bande les muscles. Et s’emploie à enlever l’appuie-tête coincé qui le sépare de GGD. Lequel appuie comme un malade sur la zapette pour le dissuader, transformant Mao en un énorme tremblement humain qui ne peut s’arrêter. Ses deux copains de même, devenant aussi d’un coup : deux tremblements assis sur fesses. Ils bougent tellement que ça leur en déforme les traits du visage et qu’on ne les reconnaît plus. Mao insiste et parvient à déboîter l’appuie-tête. Le coup de feu qui vient de l’arrière et qui dézingue le rétro droit, oblige GGB à lâcher la zapette pour se concentrer sur son arme. Coup de feu tiré vers l’arrière. Le taxi débouche sur une place. Tour du giratoire aux deux tiers, dans une extrême confusion de circulation. Et les deux motos toujours en chasse avec les coups de feu qui se multiplient. À l’arrière des motos, une voiture à fond la caisse. Bob K.O. Jean-Claude coincé. Mao, le cul grillé, mais tant pis, bande son bras et assène un formidable jodan-zuki sur la nuque de GGD qui s’effondre. Omar vise Mao pour lui mettre une balle, tout en conduisant. Grandji l’attrape par le lobe de l’oreille gauche, tire et ne lâche pas. Omar : surpris. Et Omar : en souffrance. La tête penchant à gauche, une main sur le volant, l’autre sur l’arme dont le coup part, explosant la vitre, Omar fait l’impossible pour poursuivre la fuite en avant. Les autres derrière tirent à tout va. Un déluge de balles. Mao met des coups d’épaule dans la portière, mise à mal, la débloque et parvient presque à la faire ouvrir. Le taxi s’engouffre sur les Champs Élysées. Extrême panique. Les forces de police sur place, surprises, interviennent pour l’instant petitement. Slalom du taxi. À droite. À gauche. À fond. Tirs des motards. Ultime grand coup d’épaule de Mao qui chute à l’extérieur, emporté par son élan. Stupeur et souffle coupé de Grandji qui se détourne craintivement pour regarder, sans exposer sa tête. Roulé boulé de Mao sur la chaussée. Évitement des motards qui poursuivent. Mao inanimé à terre ? La voiture s’arrête, deux hommes en sortent. Le saisissent sans ménagement par les bras et les jambes, le chargent et l’embarquent. Une seconde voiture colle au train. La portière ouverte du taxi s’arrache au contact d’une voiture de bordure frottée à grande vitesse. Grand vent dans l’auto. Un coup de feu de côté claque. Omar se prend la balle dans l’épaule. Et il accélère malgré tout dans une conduite de plus en plus désordonnée. Il arrive plein gaz aux abords de l’Arc de Triomphe et de la tombe du soldat inconnu. L’illustre flamme. Perdant prise et conscience, le taxi fonce droit dessus à grande vitesse… Saute les protections ! Choc !! Chocs !!! Grandji-Bob : éjectés de voiture. Omar et GGD aussi. Semble-t-il. Peut-être. Et le véhicule vient s’écraser contre le monument. En très peu de temps, le carburant vient lécher la flamme. La voiture prend feu et explose…

Omar et GGD, on s’en fout. Ce que perçoivent alors Grandji-Bob, blessés, aux trois quarts évanouis sur le sol, c’est l’arrivée floue d’hommes en bas de treillis, rangers, cagoules à trous pour les yeux, qui se précipitent sur eux. Qui les tournent sur le ventre. Qui leur flanquent fortement un genou entre les épaules. Qui les menottent. Les lèvent puissamment. Les entraînent. Et les embarquent rapidement. Plus de Grandji-Bob sur la place. Reste : le public qui afflue. Et arrivent : des flics de partout.

149 | Piqûre pour les trois. Intraveineuse. Et variations de couleurs… Gris noir, celle du cirage dans lequel ils sont. Le rouge violet, de leurs blessures, qui les lancent. Vert espoir, pour ces mains entre lesquelles ils sont. Clignotant orange, derrière la tête, traduisant l’alerte. L’instant rouge, de surprise et de douleur, de l’aiguille qui pique la veine. Le gris ouate, prenant place dans l’esprit. Le blanc gris, envahissant. Le blanc, comblant tout. Le blanc. Partout… 'Le blanc est un champ chromatique caractérisé par une impression de forte luminosité, sans aucune teinte dominante', définition… 'Leur esprit est blanc comme l’intérieur d’un nuage, et pointe à l’intérieur des étoiles noires comme des trous d’encre'.

150 | Réveil de Jean-Claude dans une chambre blanche : plafond assurément, c’est ce qui lui apparaît en premier ; murs ; porte d’entrée ; la fenêtre, aux vitres recouvertes de film adhésif blanc. Silence absolu. Chambre insonorisée. Lumière crue. JiCé se découvre dans un lit médicalisé. Son premier réflexe est de s’examiner. Se tâter. Tête, visage : des bosses, des boursouflures de sang séché. Les bras, les mains : OK. Le corps : douleurs aux côtes. Les jambes, les pieds : une gêne, sans plus. « Si mes organes n’ont pas morflé, je reviens de loin » se réjouit-il, en partiel souvenir du lancer de voiture auquel il a été soumis.
Il est en chemise d’hôpital. Pas de vêtements. Tout du moins ne les voit-il pas dans la pièce. Et cette interrogation. Où est-il ? Et entre quelles mains ? Application de sa paume et de ses doigts sur le cou. Léger massage. La main sur le visage, pour rien. Pour se toucher les traits. Et tentative de lever. Réussi. Avec difficulté mais réussi. Avisant une porte interne qu’il pense être celle des toilettes, il se dirige vers elle et l’ouvre. C’est bien cela. Cuvette WC. Douche. Un portemanteau où sont accrochés ses vêtements. Retour dans la chambre. Et main sur la poignée de la porte d’entrée pour l’ouvrir et pour voir dehors. Impossible. Porte verrouillée. JiCé retourne vers le lit et avise une sonnette d’appel suspendue. Il la fixe. Et ne fait rien. La trouille certainement…
Après une vingtaine de minutes. Bruit de clé dans la serrure. La porte s’ouvre. Apparaît une dame, tout en blanc. Jeune. Mince. Visage austère. Fermé. Une dame aux allures d’infirmière. Avec des gants médicaux en caoutchouc sensitif. Dans ses mains, un plateau avec des cachets dessus et un verre d’eau.
– Bonjour. Prenez ça, commande-t-elle d’une voix rauque.
– Bonjour et merci, fait l’effort Jean-Claude, tout en tentant de la jouer fine et brève, mais en débordant considérablement. Quelle heure est-il ? Quel jour est-on ? Où suis-je ? Et où est mon copain ?
L’infirmière se fait claire.
– Je n’ai pas de réponse à vous apporter. Avalez, buvez.
JiCé s’exécute. Avale. Repose le verre.
L’infirmière fait demi-tour et reprend le chemin de la porte.
– S’il vous plaît ? implore JiCé dans son dos.
Se détournant, tout en partant :
– Il est dans la chambre d’à côté.

151 | Même configuration de chambre. Bob est déjà éveillé et debout depuis longtemps. Même chance que JiCé de s’être tiré sans grands dommages de son formidable vol plané et lourde chute sur le ciment. Ça coince un peu du côté du dos. Ça boite un peu. Mais surtout… Ça zozote. L’autre Grand-Gros-Ducon lui a ouvert la lèvre en le frappant dans l’auto et le voilà recousu avec quelques points. Ça ne lui fait pas mal. Seulement il a la lèvre gonflée comme un pneu. Et ça le gêne pour parler. Encore que jusqu’à maintenant il n’a parlé à personne.
En percevant le bruit de serrure, Bob va se poster en arrière de la porte. La fille entre, ne le voit pas dans le lit, certainement est-il aux toilettes ? Robert lui saute dessus par-derrière. Étranglement par apposition de son bras replié sur le cou. Retournement du bras de la fille en arrière et blocage. Valdinguage du plateau entre ses mains.
– Bouze pas, lui hurle Bob. Zinon z’est l’étouzzement et le bras cazzé.
C’est sans compter les ressources de la fille. Et les technologies de sécurité. De son membre libre, la fille, entraînée, fait le geste qu’il faut. Elle tourne son bras en arrière. Sa main. Attrape les valseuses de Bob. Et vrille… Cri de surprise et de douleur. Et relâche de l’étreinte. La fille se dégage. Fait deux pas en arrière. Se met en position de combat. Un bras replié. L’autre en avant, et la main, avec toutes les phalanges pliées, prête à frapper.
– Je fais exploser vos sutures ? Et en plus je vous casse les dents ? Ou on en reste là ? lance-t-elle posément de sa voix rauque.
Dans le même temps, le dispositif anti-agression dont elle est assurément équipée a donné l’alerte. Deux types arrivent. Robert abandonne.
– J’aimerais entendre vos excuses, exige l’infirmière spécialisée toujours en garde.
– Ze m’ezzxcuze.
– Je m’excuse qui ?
– Madzzame.
– Dans une demi-heure on vient vous chercher. Habillez-vous.

152 | Jean-Claude est emmené le premier. Deux Armoires à glace l’accompagnent dans le couloir. Difficile de marcher vite, alors les autres le poussent. Ce qui le fait râler. Mais pas trop car les types menacent. Au bout du couloir. À droite. Au bout. Un escalier descendant. Une dizaine de marches. Un autre couloir. Une porte. Encore des marches descendantes. On semble s’enfoncer. Dix ultimes mètres de couloir. Des portes battantes façon hôpital. Les deux Armoires à glace font voler les portes de leurs grosses paluches et font entrer Jean-Claude. Une sorte de salle d’attente avec des chaises.
– Tu t’assieds là. Et t’attends, lance l’un des types d’un ton ne supportant pas la contestation. L’autre type reste en station debout, près de JiCé, assis. Pendant que le premier disparaît derrière la porte de la pièce de 'consultation', dirons-nous. JiCé, inquiet, regarde partout. L’autre type revient, et lui intime l’ordre de le suivre dans la grande pièce blanche, lumière crue, que JiCé découvre. Avec un bureau au centre. Deux chaises. Une, de part et d’autre. Un grand paravent, en arrière-pièce, cachant la vision de ce qu’il y a derrière ; c’est fait pour ça. L’Armoire-à-glace montre la chaise du doigt à JiCé, lui indiquant de s’asseoir. Ce qu’il fait. Après quoi, le type sort une paire de menottes de sa poche, et menotte JiCé à la chaise.
– Tu ne bouges pas. On revient, ordonne-t-il sèchement.
Les deux sortent de la pièce en verrouillant la porte derrière eux. Jean-Claude est à présent tout seul. Et, ça, ça fout la trouille.

153 | Les deux types vont chercher Robert, et le ramènent dans la salle d’attente. Le font asseoir sur une chaise, le menottent à l’un des montants de la chaise.
– T’attends là. Sans bouger, menace l’Armoire-à-glace. Sinon je te tombe dessus.
L’autre Armoire-à-glace fort des halles s’absente et revient avec un type. Physiquement, on dirait Claude Guéant, l’ancien ministre de la flicaille sous Sarko. De visage, d’âge, d’allure, de costume, tout. Mais ce n’est pas lui. Juste ressemblant. Monsieur Claude salue froidement Robert, de la tête et de la voix, et entre dans le bureau avec l’Armoire-à-glace.
Le silence. Mais pas tant que ça. On entend un peu à travers la cloison et la porte. Comme si c’était fait exprès. La séance dure au moins une demi-heure. Où filtrent des bruits de… conversation ; des haussements de ton ; un boum ; un « Aïe » ; plus rien ; de nouvelles conversations ; de nouveaux haussements de ton ; des « Pif Paf » ; le silence ; de nouvelles conversations ; de nouveaux haussements de ton ; des pas ; bruits de glissements de pas ; des « Splash » ; silences ; « Haffphff » ; ruissellements ; bruits de pas glissants ; silence ; de nouvelles conversations ; et puis… plus rien…
Robert inquiet, le devient plus. Plus.
– Y Fzzont qwoizz ? risque-t-il.
– Tu verras.

154 | Temps de marinage. Un quart d’heure, au moins. La porte s’ouvre. L’Armoire-à-glace de dedans, et l’Armoire-à-glace-bis du dehors, celle en garde de Robert, se rejoignent près de lui, lui détachent la menotte de la chaise, le font lever. L’entraînent à l’intérieur. Le font asseoir sur la chaise devant le bureau, derrière lequel patiente Monsieur Claude, tête baissée à lire un dossier. Robert est menotté à la chaise. Les deux types sortent. Et Robert attend ; au sommet de l’inquiétude. Jetant un œil dans la pièce, il remarque JiCé assis sur une chaise dans un coin, les mains liées dans le dos, et un large scotch collé sur sa bouche. Bob lui lance un regard, les yeux écarquillés. JiCé a l’air éteint.
Après quelques minutes, des bruits se font entendre dans le couloir, là où Bob patientait il y a peu. Puis ça se calme. Et l’une des Armoires-à-glace entre. Seul. Il se place en position debout près de Bob, les jambes écartées, les bras croisés, le regard lointain. Sans doute est-ce l’instant que Monsieur Claude attendait. Relevant la tête du dossier, il salue Bob et commence à lui parler, d’une voix calme et posée…
Au commencement, il lui fait lecture de tout ce qu’il sait sur lui. Et « Oh surprise », il sait tout de lui : son identité, sa situation, sa famille, son lieu de résidence, ses amis, etc. ; jusqu’à ses hobbies, la pêche et dernièrement le vélo par exemple. Robert en est estomaqué. Puis viennent les questions sur l’affaire qui l’a amené ici, son déroulement, du début à maintenant. Robert, apeuré et prudent, la joue mollo et ne lâche presque rien. Monsieur Claude veut bien entendre un peu ses niaiseries, mais pas trop longtemps. Ah il ne hausse pas le ton, dans la relance de ses questions, mais fait un signe de regard à l’Armoire-à-glace en position près de Bob. Lequel frappe un grand coup de la main sur le bureau, près de Bob, en avertissant :
– Alors ça vient ? Ou il faut que je relance le distributeur de marrons ?
– Vous mécontentez notre ami, glisse doucement Monsieur Claude, à destination de Robert.
Du coup Bob sent sa crainte et sa peur se décupler. Peur de s’en prendre une, s’il fait silence. Peur du même traitement, même s’il parle un peu. Peur de s’en prendre d’autres, même s’il s’étend ; histoire d’aller plus loin dans les confidences. Alors, il lâche un peu. Mais pas assez. Coup d’œil de Monsieur Claude à l’Armoire ; qui a disparu/e derrière Bob. « Poum » fait le formidable coup d’annuaire parisien que Bob se prend sur la tête ; sous le regard douloureux, cou s’enfonçant dans les épaules, de JiCé dans un coin, sur sa chaise. Bob surpris et sonné, assommé, perd la conscience de son corps et de sa tête qui lui tombe de côté sur l’épaule…
Attente de Monsieur Claude. Et deux trois petites (grosses) tapettes du plat de la main d’Armoire-à-glace qui ramène Bob à lui. Il a le dôme du crâne souffrant et les joues piquantes. Reprise de la conversation dans de meilleures dispositions ; pour l’un et l’autre. Mais pas assez. Bob faisant de l’humour sous-jacent et racontant encore des histoires, du point de vue de Monsieur Claude. Coup d’œil à l’Armoire… qui démenotte Bob de la chaise, l’extirpe verticalement de la chaise, l’entraîne dans le fond de la pièce et le présente devant un lavabo. Grandji, dans son coin, se prend à respirer difficilement…
Monsieur Claude ne se lève pas de son bureau. Il se détourne et regarde. Donne l’ordre. L’Armoire ferme la bonde, fait couler l’eau jusqu’à ras bord. Saisit la nuque de sa grosse paluche d’ours puissant et lui plonge la tête dans l’eau… Bob se débat. De ses membres supérieurs. Inférieurs. Les jambes les pieds. Pour le contraindre plus, par la suffocation et la douleur, l’Armoire lui flanque une grande béquille du genou dans la cuisse. Ce qui achève Bob. L’armoire relâche sa pression sur la nuque. Et Bob relève la tête et inspiiiiire, respiiire, res-pire, respire, respire…
– Alors Monsieur Pénissard ? interroge de loin Monsieur Claude.
– Z’adore la fzlotte. Z’en prenzdraiz bienz z’un pzeu.
La tête de Robert à nouveau dans l’eau pour un temps moyen. Relevée de la tête pour reprise de respiration. « Imf ouf ouf ». Replongée de la tête. Pour un temps moyen. Relevée de la tête. « Imf imf ouf ouf ». Replongée de la tête. Pour un long temps. Bob s’affaisse… Armoire-à-glace lâche sa pression et le relève. « Inspiiiiiiiire, respiiiiiiiire… » Toussements de pachyderme. Crachements des poumons. Révulsion des yeux. Armoire-à-glace entraîne Robert sur sa chaise. Pas besoin de le rattacher. Bob est limite inconscient.
Monsieur Claude patiente et termine la conversation. Bob, aux défenses anesthésiées, s’exprime plus…
– Très bien, fait Monsieur Claude, comme pour lui-même, en faisant signe à son garde assistant.
L’Armoire évacue Bob de sa place. Et va l’asseoir sur une chaise qu’il positionne près de celle de JiCé. Lien des mains dans le dos. Gros scotch sur les lèvres, scotché comme on peut, vu le ruissellement et la blessure de Bob. Et sortie de la pièce d’Armoire-à-glace sur commandement de Monsieur Claude.

155 | Cinq minutes. Bruits dans l’espace salle d’attente, dans le couloir. Il semblerait que ça brasse. Regards d’interrogation de JiCé et Bob, décatis. Ouverture de la porte. Et apparaissant, poussé difficilement par les deux Armoires-à-glace : Mao ! JiCé et Bob ont les yeux qui s’allument. Ils tordent le cou en avant pour mieux le voir. Il y a du soulagement et du bonheur sur les traits de leurs visages. Quand Mao lance son regard dans la pièce et les aperçoit dans leur coin, sa joie est immense et lui fait faire n’importe quoi, en pareille circonstance.
– « Fuuiiit » siffle-t-il entre ses dents. « C’est moi. Ça va les gars ? » poursuit-il en se dégageant de ses deux sbires. En levant les deux bras et mains en l’air. En tortillant du ventre et du cul. Et en improvisant une samba, en chantant : « Touille Touille Touille. Touille Toutouille Toutouille… »
Œil torve de Monsieur Claude. Reprise en main de l’artiste par les deux sbires. Mao, paraissant en forme, heureux de retrouver ses potes, veut sans doute faire dans la démonstration et poursuit son show. Coup de coude arrière à l’une des Armoires qui se le prend dans le buffet. Et violent coup de talon sur le bout de chaussure de l’autre Armoire qui devient de guingois par déboîtage de doigts de pieds. Le duo d’Armoires motivés resserrent ses actions et immobilisent Mao qui calme le jeu… Ils l’asseyent sur la chaise, et par prudence, vu le zouave, lui attachent les mains dans le dos. Circonscrit le Mao. Sauf que… Postés trop près de Mao, le long de sa chaise, l’un des deux gus se prend un yoko-geri latéral, lui faisant pousser un cri étouffé de douleur. Mao jette un œil sur ses copains, satisfait. Les Armoires-à-glace immobilisent ses pieds et les lient. Ce faisant, un ultime geste de pied de Mao ferme un œil d’un gars. Désormais Mao : tranquille…
Après un instant, Monsieur Claude prend la parole. Fait lecture de ce qu’il sait sur Mao. Et pose la première question. Et attend. Mao semble réfléchir. On le voit à ses joues qui bougent et à une sorte de mouvement de la mâchoire comme s’il mangeait un chewing-gum. Monsieur Claude repose la question. Et se met en position d’attente, bras croisés sur son bureau, buste légèrement en avant, le visage aussi. Ce que Mao remarque ce sont ses lunettes…
Roulant la langue en une sarbacane, plein souffle il balance un jet de salive agglomérée sur les verres du sosie du ministre Guéant, faut le faire tout de même ; Monsieur Claude ne peut pas actionner d’essuie-glaces, car non livrés sur ce modèle Afflelou. Ébaubi et ensalivé, il se jette en arrière, et sa première réaction est de se passer les mains sur le visage ; ce qui fait qu’il s’en met partout ; et ne sait pas comment s’en défaire…
À l’instant du jet de mollard, les deux sbires ont karaté de la main la nuque de Mao, qui s’en est allé aussitôt rêver à une descente du Yang-Tsé-Kiang en jonque. Fin de la conversion, non entamée avec Mao, Monsieur Claude la remettant à plus tard. Les trois sont ramenés dans les chambres.

156 | Les conséquences et la suite promettent d’être terribles. Au milieu de la nuit, les sbires viennent chercher Mao dans sa chambre et l’emmènent dans les couloirs avec force précaution. Moins enclin à résister et à faire le numéro, Mao suit le mouvement. Il se retrouve dans une grande pièce blanche, certainement non loin d’où ils se trouvaient cet après-midi. Les deux gardes ordonnent à Mao de se déshabiller : tout sauf le slip. Et l’aident à accélérer le mouvement. Une femme entre. C’est l’infirmière. « Tout ça ne me semble pas bon » s’inquiète Mao. Commençant à s’agiter, il se trouve vite calmé. Par la micro aiguille qu’on lui plante dans le cou. Et par la goutte de chimie qu’il se voit injecter. Ses défenses tombent. Se ramollissent. L’infirmière ouvre une porte à battants au fond de la pièce. Et fait signe aux sbires de faire entrer Mao. Dans le brouillard de sa conscience, il voit où il est. Et il flippe grave. Un bloc opératoire…
Signe de la tête de l’infirmière spécialisée. Les Armoires-à-glace cramponnent Mao et l’allongent sur la table. Ils l’immobilisent. Et l’infirmière lui lie les membres, en croix, à des attaches de part et d’autre de la table d’opération. Mao revient à lui. Terrifié.
Les sbires se mettent en retrait. L’infirmière reste. Monsieur Claude entre avec un homme en blouse blanche, semblant être un médecin, un chirurgien ou autre. Va savoir ? Monsieur Claude, les lunettes astiquées de près, tient un bloc de papier à la main, et un stylo de l’autre.
– Allez.
L’homme s’affaire à badigeonner de gel certaines parties du corps et à poser des électrodes. Monsieur Claude instruit Mao :
– Vous allez avoir l’honneur de passer à la question, avec un de nos appareillages top secret. Ça ne paraît pas comme cela, mais c’est très efficace. Croyez-moi, vous allez parler.
Mao revient à lui, de sa micropiqûre. Et a froid, ainsi allongé pratiquement nu, sur cette table. L’homme en blanc fait signe que tout est prêt. Monsieur Claude s’approche de Mao, mais pas trop près, hors de portée d’un possible jet de salive. Il pose la première question et attend. Mao se fait silencieux. Signal est donné d’actionner la manipulation. À première dose supportable… Mao se crispe. Prêt à faire un saut de douleur sur la table. Mais ce n’est pas cela. Le voilà qui se trémousse comme s’il voulait échapper au courant des électrodes posées sur son corps. Échapper à son corps pour que ça cesse. Il se prend à rigoler. Et même fort. Monsieur Claude fait signe de stopper. Repose la question. Mutisme. Alors deuxième slave de torture hilarante, via ce type de courant produit par l’appareil classé 'confidentiel'.
– Hi hi hi. Ha ha. Ha ha ha-rrêtez. Hi hi hi. Ha ha ha-rrêtez. 'rrêtez…
Stop machine. Question reposée. Mao parle un peu…

Quel est le fonctionnement ?
« D’après des expériences menées par l’Université de San Diego, les chatouilles déclenchent un réflexe. Il existe deux sortes de chatouilles : celles provoquées par un effleurement de la peau ; suscitant l’envie et le réflexe de frotter la zone chatouillée. Celles provoquées par des pressions répétées sur des zones sensibles, provoquant le rire. Les chatouilles sont détectées par des récepteurs dermiques. Les mécanorécepteurs transforment les stimuli en messages nerveux. Ils voyagent dans un nerf spinal, un nerf lombaire qui rejoint la moelle épinière. Celle-ci envoie le message dans le système limbique. Arrivées là, les données gagnent la 'sorte de gare de triage' qu’est le thalamus ; lequel dirige l’information vers une zone spécialisée du cortex préfrontal qui traite l’information. Parallèlement, il l’envoie vers une amygdale ; le cerveau en compte deux, une dans chaque hémisphère ; les amygdales se tiennent au niveau de l’hippocampe. L’hippocampe joue un rôle important dans la mémoire, et les amygdales peuvent détecter des éléments nouveaux. C’est donc ici qu’apparaissent les émotions. Enfin, les données gagnent l’hypothalamus. Il s’agit de la zone commandant le système nerveux autonome, c’est-à-dire les réflexes vitaux. Le rire est alors déclenché. », dixit la Science.

Mao parle un peu. Mais pas assez au goût de Monsieur Claude. Qui fait signe, à l’homme en blouse, de poursuivre l’envoi des ondes de stimuli déclencheurs d’esclaffements à production d’aveux de contrainte. L’homme exécute. Et Mao morfle…
– Hi hi h i ! Ha ha ha. Wou hou. Aaah aah aaah. Hiii Hiii. Hou hou hou. Wouhhh. Hou hou hou. Prout. Wouh houh Wouh wouh…
Reprise de respiration difficile. L’opérateur a coupé les ondes de stimuli. Mao se livre un peu plus… Mais pas suffisamment. Il faudra augmenter les ondes de stimuli. Mais l’homme à la blouse blanche sait jusqu’où ne pas aller trop loin. Et Monsieur Claude, suffisamment pour connaître les dangers et les limites de ce nouveau matériel 'confidentiel'.

Il connaît ses dossiers, Monsieur Claude ; dont la documentation publique ne fait pas de secrets sur l’essentiel. Ça remonte à loin. Ce philosophe grec, du IIIe siècle avant notre ère, qui fit boire du vin à son singe domestique, et qui en mourut de rire de voir l’animal ivre essayer d’attraper des figues pour les manger. Ce poète grec, Philemon (362-262), qui succomba d’une crise de rire provoquée par une de ses propres blagues. Le roi Martin d’Aragon qui s’étouffa en 1410 d’une crise de rire incontrôlable, mêlée à une indigestion. Le poète italien Pietro Aretino qui trépassa pareillement en 1556, par suffocation d’éclats de rire. L’aristocrate écossais Thomas Urquhart qui succomba d’avoir trop rit d’apprendre que Charles II montait sur le trône d’Angleterre en 1660. Plus près de nous : cet Alex Mitchell regardant 'Kung fu Kapers des Goonies', en 1975, où un écossais en kilt se battait à coups de cornemuse contre des boudins. Et dont le cœur lâcha après trente-cinq minutes de rires ; sa femme posta une lettre de remerciement aux producteurs d’avoir fait mourir son mari heureux. L’audiologiste danois Ole Bentsen qui s’effondra en regardant 'Un poisson nommé Wanda', en 1989, dont il n’a pas vu la fin. Les légistes ont estimé que son cœur avait trop accéléré, jusqu’à 250 à 500 battements par minute. Damnoem Saen-um, ce glacier thaïlandais, qui à cinquante-deux ans en 2003, fut pris d’une crise de rire dans son sommeil, aux dires de sa femme, et qui après deux minutes de rires en rêves succomba par asphyxie et arrêt cardiaque, sans qu’il ne puisse être réveillé…

Cela dit, sur la table d’opération, Mao est en temps de récupération ; à souffler, souffrir, souffler, tenter de s’apaiser… inspirant et expirant en suffocations… Pour peu de temps, Docteur Jekyll and Monsieur Claude, le replongeant dans la folie du rire. C’est chié ce truc. Que tu aimerais voir continuer. Et que tu veux voir cesser, tellement c’est à se tordre, c’est tordant, c’est vrillant, ça devient irrespirable du fait que tous tes muscles sont occupés au rire, et abandonnent leurs fonctions pour la respiration.
– Wouah ah ah ah. Ouh ouh ouh. Rarwouaha ha ha. Hi hi hi. Prout prout. Arrê… Ah Ah. Arrê… Hé hé. ttez… Arrêtez hé hé hé. Hi hi hi…
– Oui ? fait Monsieur Claude, en faisant signe d’une pause. Quelque chose à dire ?
Mao lâche quelques mots, dans des éclats de rire et des reprises de respiration. Il a mal au ventre. Docteur Jekyll scrute des yeux Monsieur Claude qui, en retour, scrute son regard. Échange d’informations silencieuses.

Attention. Le rire tue.
'Ce n’est jamais exactement le rire qui tue, mais les pathologies pouvant résulter d’un rire aux éclats ou d’une trop grande crise. En temps normal le rire est bénéfique : après une courte augmentation du rythme cardiaque et du rythme respiratoire, le cœur ralentit et prend un rythme plus bas que d’ordinaire, la respiration est facilitée avec l’ouverture des bronches et la pression artérielle diminue. Pour faire simple, un bon rire déstresse. Mais sur le coup, un éclat de rire peut s’avérer très violent. Un éclat trop appuyé peut entraîner une atonie (perte de tonus musculaire, malaise) voire une syncope (atonie avec perte de conscience). Une crise de rire peut amener le rieur à des phases apnéiques incontrôlables ou des difficultés respiratoires notables, et éventuellement la mort par asphyxie. L’arythmie et la tachycardie provoquées par cette même crise peuvent engendrer un arrêt cardiaque ou une fibrillation.'

Et de cela, les Autorités commanditaires ne veulent pas. Docteur Jekyll le sait. Et Monsieur Claude encore mieux. Il décide de mettre fin à cette intervention conversationnelle sous contrainte. Avec les infos glanées auprès des deux autres cet après-midi, plus celles de leur présent camarade, il juge en savoir assez pour se faire une opinion. Il donne ordre à l’infirmière spécialisée de délester Mao de ses électrodes. Et à ses deux collaborateurs Armoire-à-glace de récupérer Mao, de l’habiller et d’aller le ramener dans sa chambre. C’est ce qu’ils font, non sans difficulté, du fait que Mao continue de se marrer en se tenant les côtes et le ventre, encore et encore, tout du long…

157 | Seuls dans leurs chambres, la nuit, du début à la fin pour Jean-Claude et Robert, juste en cette fin de nuit jusqu’à la levée du jour pour Mao, les trois hommes perçoivent l’extrême poids de l’anxiété peser sur eux. Le moral est dans les chaussettes. La déprime. Des idées noires. En d’autres mots, les leurs, ils se disent…

'Je voudrais pas crever. Sans savoir si la lune. Sous son faux air de thune. A un côté pointu. Si le soleil est froid. Si les quatre saisons. Ne sont vraiment que quatre. Sans avoir essayé. De porter une robe. Sur les grands boulevards. Sans avoir regardé. Dans un regard d’égout. Sans avoir mis mon zob. Dans des coinstots bizarres. Et il y a z-aussi. Tout ce que je connais. Tout ce que j’apprécie. Que je sais qui me plaît. Le fond vert de la mer. Où valsent les brins d’algues. Sur le sable ondulé. L’herbe grillée de juin. La terre qui craquelle. L’odeur des conifères. Et les baisers de celle. Que ceci que cela. La belle que voilà. Mon Ourson, l’Ursula. Je voudrais pas crever. Avant d’avoir usé. Sa bouche avec ma bouche. Son corps avec mes mains. Le reste avec mes yeux. J’en dis pas plus faut bien. Rester révérencieux. Et moi je vois la fin. Qui grouille et qui s’amène. Avec sa gueule moche. Et qui m’ouvre ses bras. De grenouille bancroche. Je voudrais pas crever. Non Monsieur non Madame. Avant d’avoir tâté. Le goût qui me tourmente. Le goût qu’est le plus fort. Je voudrais pas crever. Avant d’avoir goûté. La saveur de la mort…'

Ils perçoivent ces souterraines vibrations de l’âme. Jusqu’à ce que… le sommeil les gagne enfin.

158 | Pas longtemps à attendre pour savoir. En milieu de matinée, Jean-Claude, Robert et Mao sont sortis de leurs chambres-cellules et transférés dans une pièce fermée du devant du bâtiment où ils se trouvent. Porte verrouillée à clé, ils attendent assis sur un banc. La pièce est lumineuse du peu de clarté produite par une fenêtre haute inaccessible, et surtout par les puissants néons du plafond. Regards d’interrogation des trois amis, et un mal-être empreint de stress, de l’incertitude du futur qui a autant de chances de se révéler positif que négatif. Le second prime dans les esprits. Quand le bruit de la clé ferraille dans la serrure, les trois amis comprennent qu’il va leur falloir maîtriser leurs émotions.

159 | Un homme entre. Inconnu d’eux jusque-là. Il est en costume cravate. Cinquante-soixante ans. Mince. Blond dégarni. Petit pour un homme. Dans le mètre soixante. Une démarche dandelinante. Avec le visage sympathique d’un Vladimir Poutine. Accent de l’Est. Les trois se lèvent. Et aperçoivent derrière lui deux autres hommes costumés cravatés, une bosse sous la veste en latéral au niveau de la ceinture, une oreillette. Leur interlocuteur les salue poliment sèchement, en leur serrant la main. « Tiens. C’est nouveau » Et les informe qu’ils vont se déplacer dans Paris. « Afek prékaution » précise-t-il.
– Fous restez kroupés. Et nous autour te fous, d’akord ?
Grandji-Bob-Mao sortent, encadrés des gardes du corps, le chef, devant. Ils marchent quelques pas jusque dans le hall. L’un des gardes ouvre le portail et jette un œil dehors. Fait signe que tout va bien. Les trois escortés, l’autre garde et le chef arrivent. Franchissent le portail. Se retrouvent sur le trottoir. Un trottoir parisien contre lequel est stationnée une grosse limousine noire, avec un chauffeur au volant. Les escortés sont invités à monter à l’arrière. Porte refermée. Les deux portes arrière aussitôt verrouillées. Le chef s’installe devant sur le siège passager. Les deux gardes montent dans une seconde voiture noire garée derrière, avec aussi un chauffeur au volant. Les deux véhicules démarrent et roulent. Il y a aussi une moto d’accompagnement et de soutien.
Une demi-heure de trajet au cours duquel Grandji-Bob-Mao ne profitent guère des monuments de Paris, le cortège empruntant principalement des rues de sécurité ; pas de grands axes tout du moins. Aucune parole n’est prononcée. Le chauffeur et le chef ont les yeux et tous leurs sens à l’affût. Dans l’autre véhicule de derrière, et sur la moto, même extrême attention.
Le cortège termine le voyage dans une cour parking d’un arrière de bâtiment. Les gardes suiveurs se présentent rapidement aux portières de la voiture leader. Ouvre la porte du chef. Celle des invités. Qui se trouvent priés de descendre fissa, et de s’engouffrer dans l’entrée du bâtiment qui leur est désigné. Ce qu’ils font.

160 | Montée dans les étages par un grand escalier de pierre aux marches usées. Arrivée sur un palier. Une grande porte lourde. Coup de sonnette. Attente. Une femme en tailleur vient ouvrir. Le chef la salue. Les gardes de même, mais seulement d’un geste de visage. Les trois encadrés sont introduits dans la grande entrée chic, avec tapis, tableaux, et tout. La femme indique de la main une porte ouverte. Les encadrés, le chef et les gardes entrent dans la salle. Tous s’asseyent et patientent.

161 | Les voilà à se lancer des regards dans cette salle d’attente d’allure aristocratique, dans ce boudoir, où la porte du fond doit déboucher sur quelque bureau directorial ; assurément. Tout est luxe et raffinement dans cette pièce que Grandji, Bob et Mao scrutent avec étonnement, émerveillement et ravissement. Pas de conversation. Comme les gardes et le chef ne disent mot, alors les escortés font de même. Et, d’évidence, pourquoi poser des questions auxquelles il ne sera pas fait réponse. Les éclaircissements viendront en leur temps. Certainement.

162 | Après vingt minutes d’attente en ce lieu irréel, la porte directoriale du boudoir salle d’attente s’ouvre. Et apparaît cet homme… Grand. Dans les 1,90 m. Maigre. Un peu voûté. 60-65 ans. Aristo chic. Costume et pompes de luxe. Chemise blanche. Cravate bleue. Boutons de manchette ciselés. Gourmette en argent. Montre Rolex. Lunettes Versace devant un regard perçant posées sur un nez d’aigle. Visage émacié. Lèvres charnues. La diction impeccable, détachant parfaitement les syllabes des mots :
– Bonjour Messieurs. Entrez je vous en prie.
Le chef fait signe à Grandji-Bob-Mao de passer devant. Lui va suivre.
– Inu~tile de solli~citer nos amis de la sécuri~té. N’est-ce pas Monsieur l’Alsa~cien ? demande-décrète le grand homme à destination du chef. Je pense que nos chers amis invi~tés se senti~ront suffisam~ment en sécuri~té avec nous pour se trouver en état de quiétude.
Pas de réponse des escortés qui ont compris.
– Foui Monssieur, approuve le chef, en demandant à ses hommes d’attendre ici dans le boudoir ; derrière la porte ; sait-on jamais ?
Le grand homme prend place à son bureau Empire. Et désigne de la main les fauteuils destinés à ses quatre invités. Le quatuor prend place.
Le grand homme plonge son regard attentif dans le dossier étalé devant lui. Et en lit des lignes consciencieusement et lentement, en tournant des pages… Pendant ce temps, Grandji, Bob et surtout Mao n’ont de cesse, de scruter le décor majestueux de la pièce…
Très haute salle d’époque. Des rosaces au plafond. Hauts murs décorés de boiseries dorées. Hautes fenêtres. De lourds rideaux de velours. Au sol, parquet ancien impeccable. Fauteuils, sur lesquels ils sont assis : moelleux et aux pieds et aux bras tarabiscotés, comme aimaient nos aristocrates anciens. Face à eux : le bureau de l’Homme, de même style…
Le Liseur, enfin, lève les yeux de ses pages. Et discourt superbement en posant son regard, en même temps, dans les trois paires d’yeux de ses invités :
– Je suis le Direc~teur de Cabi~net 'Des affai~res très spécia~les', précise-t-il en mettant des guillemets. Je n’ai pas de nom. Enco~re que si. Mais vous n’avez pas à le connaî~tre. Disons que consi~dérez-moi comme X. Monsieur Hix. Suis-je clair ?
Approbation silencieuse et de prudence, de Grandji-Bob-Mao.
– Fort bien. Car ce que je vais vous dire tient en quelques phrases. Il va vous falloir être atten~tifs. Je vais être précis. Sans l’être. Car il y a des choses que vous devez savoir. D’autres non. Du moins pour le moment. Voire ad vitam æter~nam. Raisons d’inté~rêt supé~rieur. Compris, jusqu’à présent ?
Clignements des paupières.
– Fort bien. Je sais, nous savons, par notre présence constante sur le terrain, nos inves~tiga~tions, et nos discus~sions avec vous, par le biais de nos valeu~reux hommes de services comman~dés qui vous ont pris en charge…
Signe de tête et sourire au chef, l’Alsacien, assis près des escortés. Et retour de politesse.
–… Fort bien. Nous savons donc tout de vous. De vos actions. Qui vous avez cottoy~és. Ce qu’on vous a fait. Ce que vous avez fait. Vous êtes passés, nous sommes passés près de la catas~trophe. Nos services sont inter~venus pour vous sortir de là. Et vous n’en êtes pas complè~tement sortis.
Les trois blêmissent et se montrent encore plus attentifs.
– … Fort bien. Concours malheu~reux de circons~tances. Et compor~tement incon~séquent de l’un de vous, ici présent, dont je tairai le nom pour ne pas renché~rir.
Grandji-Bob-Mao ne comprennent pas l’allusion. À moins que si. Peut-être. Pour l’un.
– … Fort bien. Faire sauter une entrée de boîte de nuit à l’explo~sif mal maîtri~sé, c’est une conne~rie. Que l’organisa~tion Daech reven~dique, c’est opportu~niste, et nous nous atten~dons à tout. Mais que… l’un des prota~gonis~tes de l’atten~tat contre la boîte contacte la presse, et pas une presse sérieuse pour communi~quer que « Ce n’est pas ces encu~lés de Daech », je cite, « Et cet encu~lé d’Allah qui a fait çà », je dois admet~tre que ça compli~que terrible~ment les choses.
Mao, le nez au sol, à regarder ses chaussures. Grandji et Bob, à porter les yeux sur Mao qui insiste à regarder ses souliers. Comme de la colère.
– … Fort bien. Natu~relle~ment, réveil des cellu~les dorman~tes en France. Pour vengeance. Troubles à l’étran~ger. Des émeutes. Des mani~festa~tions violentes autour de nos ambas~sades. Certai~nement avez-vous vu ça à la télé~vision. Nos servi~ces sur la brêche, les brêches. Inter~ventions de nos servi~ces diplo~mati~ques pour rame~ner le calme. Inter~ventions des plus hautes Auto~rités de l’État auprès des Auto~rités offi~cieuses de l’Islam pour des excuses et l’enga~gement auprès d’elles que les auteurs de ces propos seraient punis.
Mao se crispe, serre les mâchoires. Grandji et Bob également.
– … Fort bien. À l’étran~ger, c’est en voie d’apai~sement. En France, le réveil des cellu~les dorman~tes, surveil~lées pour certaines, et se révé~lant à nos services pour d’autres, a permis de mettre la main en flag de police sur des Isla~mistes actifs. Nous n’avons pas tout déman~telé. Et nous sommes encore après deux ou trois indi~vidus qui, par décla~ration, ont juré par « Allah Akbar ! Qu’ils seront saignés ». Qui ? Vous l’avez compris ? Vous…
Déglutissements difficiles des trois.
– … Fort bien. Messieurs. Nous vous gardons sous surveil~lance avec nous quelque temps, néces~saire à ce que nos services capturent ou élimi~nent les agres~seurs. Ensuite, nous verrons. Compris ? Des questions ?
Bien sûr qu’ils en ont des questions. Ils sont tellement soufflés et envahis de questions… qu’ils n’en posent aucune.
– … Fort bien. On va vous instal~ler à l’hôtel. Avec des hommes de surveil~lance dans l’établis~sement et devant les chambres. Quand vous voudrez sortir vous dégour~dir, vous serez accom~pagnés de gardes du corps. D’accord ?
Acquiescements.
–… Fort bien. Autre chose. En plus des gardes du corps, je vous adjoins les services d’une charmante Demoi~selle. Elle est chargée de vous accom~pagner dans des bouti~ques pour refaire votre habil~lement.
Étonnement.
– … Fort bien. Une Auto~rité souhai~te vous entre~voir.

163 | À l’issue de l’entretien, direction l’hôtel, en voiture sous escorte. Le nom du palace n’est pas communiqué ici, par discrétion. Les trois protégés se voient embarqués dans les étages. Et sont introduits dans une immense suite, une suite appartement, où assurément ils ne se gêneront pas. Le chef Alsacien donne les ordres :
– Les portes sont gartées. Impossible t’entrer. Ni sortir. Si fous foulez quelque chose, fous demandez. Précaution. N’approchez pas tes fenêtres. Che fous laisse. Che ne suis pas loin. Bientôt, la fille va fenir.
Sur ce, il salue et sort.
Voilà les trois amis seuls dans le luxe. Et la première chose qu’ils disent, tout du moins Jean-Claude et Robert, c’est :
– Eh bien, mon salaud de Mao, tu nous as bien foutus dans la merde.
– Vous savez comme je suis. Parfois impulsif. Je m’excuse.
– Comment ça se traduit en arabe, pour aller le dire aux autres ?
– Je sais pas moi.
Haussements d’épaules des deux autres amis. Qui décident de s’inquiéter plus tard. Et entreprennent de faire le tour des locataires.
– Les gars, regardez-moi ça. « Fuiiit » et puis « fuiiiiit » et encore « fuiiiiit », sifflements.
Ce qu’ils voient…
Un grand espace de vie moquetté d’une moquette profonde. De hautes fenêtres donnant sur une grande place parisienne célèbre. Des sofas profonds. Une télé XXL. Table de salon de marbre. Table haute à pieds torsadés. Des chaises du même style. Des frigos : garnis. De courts couloirs donnant sur trois chambres : immenses. Placards de rangements. Des lits king-size. Télé again. Frigo also. Et : toilettes de luxe. Et et : salles de bains avec jacuzzis…
– Mieux que dans mon appartement HLM, siffle Mao.
Alors que Bob baba, louche ébahi dans la rue, Grandji le décolle de la fenêtre et tire le rideau. – Mate en te planquant. À cause de Comme-la-lune, prolonge-t-il en désignant Mao revenant de sa visite.
– On parle de moi ?
– T’as reconnu ton nom ?
– Ah d’accord, ronchonne Grandji en ouvrant les portes de frigos. Y a pas de rosé Carte Noire de Saint- Trop’.
– J’appelle, s’empresse Mao, comme pour se détaxer de ce sobriquet qu’on vient de lui coller. – Surtout pas, tonne JiCé. Interdit de téléphone. Je m’en occupe.
Cinq minutes plus tard, Grandji-Bob-Mao sont à l’apéritif. Rosé olives-noyau pour les deux. Et jus de tomate, Apéricubes pour Bob. Ce qui leur vaut de se marrer. Pourtant, vu la situation, il n’y a pas de quoi. Ramassant des emballages de carrés de fromage, Mao se prend à lire les fameuses devinettes.
– Quel est le plat préféré des pompiers ?…. Le pot-au-feu. Hi hi.
– Plus il est chaud et plus il est frais ?…. Le pain. Hi hi.
– Et celle-là, tacle Grandji. Pourquoi n’y a-t-il pas de différence entre un Mao récompensé aux Oscars et une Aspirine ?…. Parce que ce sont tous deux des cons primés. Ha ha ha.
– Ha ha ha, aussi de Bob.
Du coup, Mao se vexe. Mais ne le montre pas.
« Dzin' » Retentissement de la sonnerie du téléphone.
– Allô ?…. Lui-même… Oui… Oui… Oui… On se prépare.

164 | Sortie de Grandji-Bob-Mao de leur suite-appartement et accompagnement, sous protection des gardes, jusque dans un salon du rez-de-chaussée. Où les attend le chef Alsacien.
– Messieurs. On fa y aller. Mais afant, che fous présente Matemoiselle Winter, fait-il en désignant du geste la jeune femme qui entre… Et Jean-Claude qui ne parle pas anglais, Mao non plus, Bob oui, comprennent de suite qu’elle porte mal son nom. Ce n’est pas Winter qu’elle devrait s’appeler. C’est Summer, voire Spring, tant son physique chauffe. Mêmes traits et mêmes formes que l’actrice chanteuse mannequin Ophélie Winter à vingt-cinq ans. Manquerait plus qu’elle porte ce même prénom, et on pourrait se poser des questions.
– Messieurs, bonjour. Je suis très heureuse de vous rencontrer.
Poignées de mains.
– Jean-Claude Giraudon, enchanté.
– Robert Pénissard, ravi.
– Alain Cuzuel, mes hommages.
– Je propose qu’on s’appelle par nos prénoms. Ça vous va ?
– Très bien.
– Le mien est Ophélie.
– Non ?…. sursautent mentalement les trois.
Ce qui fait sourire, la jeune femme qui, déjà, joue de son charme.
– Le véritable nom de l’autre mademoiselle Winter est Télescoper. Le mien est Winter. J’ai le même physique qu’elle. Ça aurait pu être pire. Quant à Ophélie, il n’y a pas qu’elle qui se prénomme comme ça. Il y a moi. Et il y a aussi cette Ophélie célébrée, en ces vers, par ce poète : « Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles / La blanche Ophélie flotte comme un grand lys / Le vent baise ses seins et déploie en corolle / Ses grands-voiles bercées mollement par les eaux / Elle éveille parfois, dans un aune qui dort / Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile / Un chant mystérieux tombe des astres d’or »… C’est formidable, n’est-ce pas ?
– Voui.
– Pardonnez de n’avoir cité que ces vers. Je n’ai pas voulu vous ennuyer en récitant le poème. Vous en avez reconnu l’auteur ?
– Tu parles Arthur, marmonne Mao à destination de Bob.
– Rimbaud. Tout à fait. Magnifique.
Sans le verbaliser, vu que la jeune femme est devant eux, ainsi que la représentation physique de ce qui est célébré, ils reviennent à ce vers qui leur fait aimer Arthur, et surtout Ophélie : « Le vent baise les seins / de la blanche Ophélie ! ». Ah, le vent ? Mais mais mais… Fin de la rêverie, le processus continue. Trêve de poésie, poursuit la demoiselle. Je vous emmène. – Déjeuner ? demande spontanément JiCé.
– Non. Je vous ferai grignoter quelque chose. Je vous emmène acheter des costumes.
Sur ce, embarquement sécurisé dans les voitures. Le trio Grandji-Bob-Mao dans la première avec un garde et le chauffeur d’élite. Le chef Alsacien, Ophélie, l’autre garde et le chauffeur baroudeur dans la voiture suiveuse. Plus une moto. Top départ. Ça roule…

165 | Conduite attentionnée dans des rues de Paris, faciles de dégagement, et arrivée devant une boutique de prêt-à-porter masculin, à la devanture anodine. Le cortège tourne à droite dans l’impasse d’angle qui longe. Et stationne. Claquements de portières, processus sécurisé de sorties. Grandji-Bob-Mao entrent dans la boutique avec Ophélie. Le chef Alsacien et les hommes demeurent devant ; à attendre, surveiller et fumer.
Le patron qui les accueille, car il semble être le patron, est d’une soixantaine d’années. De taille moyenne, d’apparence juive couturière : yeux exorbités, nez de prestige, il porte un support à épingles sur l’un des avant-bras. Ophélie et lui se connaissent. Ils s’embrassent. Échange de salutations entre le patron et ses futurs clients. Il les prie d’entrer plus avant dans sa boutique, laquelle, l’entrée passée, se révèle être profonde et immense. Sur des centaines de supports : des vestes, des pantalons, des costumes, des costumes, des costumes… Le boss indique aux trois qu’ils peuvent tout acheter s’ils veulent. Les yeux du trio reflètent ce qu’ils voient : de la belle fringue avec des étiquettes, à n’en pas douter, bien chargées de zéros devant le sigle €. Le boss jubile, et fait un trait d’humour, au coup d’œil que Bob lance à sa superbe montre greffée à son poignet.
– C’est mon père qui me l’a vendue avant de mourir. Ha ha ha.
– À ce sujet, glisse Ophélie à ses protégés. On en a pour un moment ici. Je nous fais apporter des sandwichs et des bières ou des Cocas. C’est d’accord ?
– Moui, est-il forcément consenti. D’aucun, le plus grand, se disant « Le budget est pauvre en bouffe, ou quoi? »
Ophélie se dirige vers l’entrée du magasin, entrouvre la porte et hèle le plus éloigné des accompagnants de sécurité et de service à sa façon. Mao la voit porter ses index majeur joints à sa bouche et siffler. « Fuiiiit. » « Houla, elle en a dans la culotte » instrospecte-t-il… Mais quoi exactement ? Un clito de caractère, certainement. De quoi d’autre pourrait-il être question ? Dans le prolongement, le boss entraîne ses clients dans une première prise de contact des centaines de costumes. Ce qui a pour conséquence de saturer l’esprit de Grandji-Bob-Mao qui en voient trop pour se faire une idée.
– Que désireriez-vous au juste ? demande le boss. Ils sont tous très beaux, très bien coupés et très chers. Que voulez-vous ? Je suis obligé. J’ai du mal à joindre les deux bouts. Ma femme me demande cinq cents euros tous les matins.
Regards des trois. Et cet air interrogatif sur les visages ayant valeur de comment faites-vous ? – Je ne lui donne pas. Ha ha ha, poursuit le boss.
Ophélie, venant rejoindre le groupe, délivre ses instructions vestimentaires sur ce qui conviendra. Du coup, le processus du choix et des essayages s’accélère.
– Vous avez des chemises, slips boxers caleçons, chaussettes ? me semble-t-il, lance la Demoiselle comme pour chercher confirmation. Mettez-en.
L’un des gardes entre dans le magasin, les bras chargés. Ophélie le déleste des sandwichs et des Cocas, le remercie. Distribution des coupe-faim et des étanchements de soifs, à Grandji, Bob, Mao. Et aussi pour elle. Tout le monde mord. Boit. Mord encore. Et fait des miettes.
– Nos excuses pour ce qui tombe, glisse Ophélie au patron, désolée.
– Ne vous en faites pas. Avec les euros que vos boss vont me donner. Je pourrai faire venir ma mère qui m’aspirera ça gratuitement. Ha ha ha.
Les casse-dalle boissons expédiés, les costumes sont choisis un à un. Et essayés en cabines. Alors que les hommes sont en sous-vêtements, en intimité, Ophélie vient sèchement ouvrir les rideaux. Pour voir comment tombent les fringues. « On aurait été à poil, en train de changer de slip, c’était pareil » s’interloquent-ils, surpris… « Qu’est-ce que c’est que cette nana ? »… « Ça va, super » lancent-ils, désappointés, les cuisses serrées, genoux rentrés, comme pour aider à se coincer le service trois pièces entre les cuisses, sous le caleçon. Le boss rigole. Et le choix définitivement arrêté, se présente aux pieds des clients pour marquer les bas de pantalon. Le voyant faire, Ophélie tique. Et s’adresse au patron.
– Leurs chaussures sont pourries. Vous en auriez à vendre ?
Grosse mine contrite du commerçant. Qui se reprend aussitôt.
– Il y a Cohen tout près qui est chausseur. Si vous voulez je l’appelle ?
Demande acceptée. Le type rapplique en cinq minutes, avec le nécessaire. Des feuilles cartonnées, un crayon de bois, un centimètre de couturier. Ophélie dit. L’artiste fait. Il les fait poser les pieds sur les feuilles cartonnées. Délimite les contours au crayon. Prend des mesures des pieds, que lui seul est apte à interpréter.
– Des belles chaussures en harmonie avec leurs costumes que voilà, fait Ophélie en les désignant. Et de même hauteur de talon que leurs anciennes chaussures, vu que les bas de pantalons sont tracés.
Cohen acquiesce. Part. Et dit revenir sous peu avec les modèles.
– Je donne les pantalons à mes petites mains, lance fièrement le patron. Ce sont les meilleures du monde à Paris. Dans une demi-heure, c’est fait. En attendant, je vous sers des douceurs. Venez vous asseoir, offre-t-il en désignant un coin tables basses et fauteuils.
Le temps de disparaître avec les pantalons sur le bras, et le boss revient avec un plateau garni. Talentueux, ce boss. Sans doute est-il aussi restaurateur ? Vu la dextérité avec laquelle il manie le plateau. Ce n’est pas permis à tout monde. Il annonce les douceurs :
– Des maamouls aux dattes. Traduction : des biscuits fourrés aux dattes.
JiCé est victime du syndrome de Pavlov. Salivation. Mao, pas loin. Bob, moins. Toujours est-il que les trois prennent des 'maboules', ils n’ont pas exactement fixé le nom, accompagnés d’un thé qui déchire. Ophélie n’est pas la dernière à se sucrer.
Cohen revient avec ses paires de souliers. Et fait essayer. Verdict ?
– Dieu est avec moi. Et avec vos pieds, précise-t-il. Suivez des voies droites avec vos pieds pour que ce qui est boiteux ne dérive pas mais se raffermisse. Amen.
– Amen, reprend le patron de prêt-à-porter. Quelques maamouls et du thé, Cohen ?
Refus aimable pour cause de retour immédiat dans sa boutique, à l’appel des euros. Remerciements. Salutations. Départ. Pour le trio, Ophélie, le boss, la conversation continue de se faire.
– Le temps file. Et mes petites mains doivent en finir avec vos bas. Je vais voir.
Sentant la fin, d’aucuns en profitent pour gober un 'Maboule'.
Quand le boss revient avec les trois pantalons, Ophélie se lève. Et ses protégés de même.
– Je vous les mets dans des poches ?
– Non. Mes clients vont les mettre de suite. Ainsi que les chaussures. Ils vont laisser leurs anciens vêtements. Et vous les bennerez.
« Ah comment elle y va ? »
– Exécution, lance Ophélie, en distribuant les effets. Ouste. Que ça saute, ose-t-elle ponctuer son ordre d’une claque fessière sur l’un d’eux.
« Vingt-cinq ans. Et déjà comme ça », « À moins que ce soit la fonction qui veuille ça ».
Toujours est-il, qu’ils passent dans les cabines. Et qu’ils se changent.
Au moment de partir, à l’instant où le boss présente le bon à signer : sous-vêtements plus vêtements plus chaussures, Ophélie marque un temps d’arrêt et semble réfléchir.
– Hum, mettez aussi trois pardessus. Il ne fait pas si chaud le soir.
Le boss entraîne les trois costumés-cravatés dans les rayons et leur dégotte prestement trois vêtements. Le bougre a l’œil. Il l’a sur la taille des gens. Et sur les étiquettes. Car les pardessus dont ils les parent, ont bon prix. Ophélie, satisfaite, signe le bon. Embrasse le boss. Qui salue ses clients chaleureusement.
– Revenez quand vous voulez Messieurs. Ce sera toujours avec plaisir.
« Tu parles. »

166 | Ophélie monte avec eux en voiture. En roulant, elle les informe du programme à suivre. Présentement, retour à l’hôtel. Temps libre dans votre suite. « Attention à ne pas vous exposer à vos fenêtres d’hôtel. On vous l’a dit. Je vous le répète. » « Ce soir pour se décontracter. Je nous emmène au resto. ». Y’a de la joie… Quand…
Tous secoués en voiture tout à coup. L’auto déboîte à gauche. Coup de volant du chauffeur. Qui accélère. Se touche l’oreillette. Freine. La voiture suiveuse fonce devant. Ne laissant derrière que la moto. Mortelle inquiétude. Le véhicule de devant pile. Le leur aussi. Ophélie gicle de sa place passager, à l’extérieur. Et court à toutes jambes vers l’autre auto. De laquelle arrive en fonçant le chef Alsacien, qui prend la place d’Ophélie. Claquement de portière. Attrapant son revers de veste de la main, et se penchant sur le micro, il commande :
– Tégagement foiture un, par voie Alpha. Foiture deux, lance-t-il au chauffeur, par foie Beta. Moto, par foie Beta. Excékution. Fite. Fite…
La voiture fonce. Un long moment. Puis revient à l’allure normale. On sent la tension.
– Qu’est-ce qu’y se passe ? lancent les trois, tassés, en regardant partout.
– Rien. Ne fous en faites pas.
« Il est marrant lui. »

167 | À l’hôtel, protégé. Dans leur suite, gardée. La pression de Grandji-Bob-Mao retombe. Ils décident de jouir. Ils n’en reviennent pas de leur nouveau statut d’hommes élégants occupant une suite appartement dans un hôtel de luxe. Alors, ils font les cons… Ils s’admirent entre eux en costume cravate. Ils s’admirent perso dans le grand miroir. Ils passent devant la glace, à la queue leu leu, d’une démarche à la Aldo Maccione, la classe. Ils repassent plusieurs fois. Ils s’avachissent dans des fauteuils profonds, les jambes croisées, font mine de passer un ordre au téléphone, de recevoir ce que demandé, et de donner des biftons au garçon, en pourboire : « Gardez tout, mon bon. » Ils font semblant de fumer des cigares, et font des ronds de fumée. Il y en a un, on ne dira pas lequel, qui fait semblant de convoquer sa secrétaire, qui semble le prendre pour un Dieu, à sa façon de se mettre à genoux devant lui pour recevoir le corps du fils de Dieu. Et puis… Ils grignotent des coupe-faim issus des frigos. Ils sirotent des boissons. Ils font couler des bains moussants. Se glissent dedans. S’y éternisent. Il y a des bulles, jaccuziennes. Et des bulles, corporelles ; on ne se refait pas. Tout ça pour finir heureux et détendus (enfin presque) dans de gros peignoirs de bain moelleux, allongés sur les lits. Devant les télés…

168 | À vingt heures, départ en cortège sécurisé pour un restaurant. Pas d’imprévus sur la route cette fois-ci. Les véhicules se dirigent vers un quartier de Paris. Arrivée sur place devant 'L’Atmosphèresto', comme il est écrit. Les voitures stationnent, les escortés sortent et s’y engouffrent avec Ophélie. Le chef Alsacien demeure à l’entrée où il restera tout du long des agapes. Ses hommes prennent position. Discrètement. Ce qui n’empêche des clients de jeter des regards épars. Une table ronde est réservée au quatuor. Stratégiquement bien placée dans cette salle de taille moyenne, face à une mini-scène où patientent des instruments de musique. Grandji, Bob et Mao se positionnent et attendent qu’Ophélie veuille bien s’asseoir pour faire de même. Bob tient sa chaise et l’accompagne dans son geste d’assise.
Du monde est là. Du monde arrive. La patronne vient, tout sourire, fait un clin d’œil à Ophélie qui le lui rend, et prend la commande des apéritifs. Qui ne tardent pas à être servis avec leurs amuse-gueules. « Tchin. » Si les amis sont d’une belle élégance dans leurs costumes, Mademoiselle Ophélie est, elle, d’une très belle élégance sexy. Cheveux blonds mi-longs, naturellement. Boucles d’oreilles de diamants longues et pendantes. Collier de même style, avec chute des derniers diamants dans son décolleté, bien en seins. Robe bleu nuit satin. Jambes nues. Souliers fins, talons hauts, contribuant à accentuer sa cambrure : bas du dos, haut du bas. Magnifique.
– Alors ? On est bien, là, n’est-ce pas les gars ? lance-t-elle conviviale. Vous allez voir. Bonne chair. Et bon groupe de musique plus tard.
La soirée commence bien. En entrée : un carpaccio de saint-jacques à l’huile d’olive épicée au gram massala et au citron vert. Excellent. Les boules de pain qui accompagnent sont faites maison. Les vins servis, à la demande des dîneurs, sont… un rosé Côte-de-Provence pour Grandji Mao ; un rouge Saint-Nicolas-de-Bourgueil pour Ophélie Mao ; une eau d’Évian pour Bob tout seul. Ça boit déjà un peu, et l’ambiance se lance. Même Bob boit, de l’eau, car les épices chauffent. Ça l’excite…
La soirée se poursuit bien. En plat de résistance : Nage de homard aux épices. « Ingrédients, égrène le maître d’hôtel : Carottes, céleri, fenugrec, poireau, cumin, cerfeuil, coriandre, estragon, persil, thym, homard. » Obligés d’y mettre les doigts. Personne ne regrette. Car obligés de se sucer les doigts. Et c’est aussi inconvenant que bon. Surtout : bon. Coups de rosé. Coups de rouge. Coups d’eau. Ça transpire. Et ce n’est pas fini. Ça commence. Les musiciens entrent en scène.
Tonnerre d’applaudissements. Et pléthore de « You you you. » « Fuiiiit. »… Les gars saluent et s’installent. Cinq jeunes types paraissant déconneurs. Présentation. Le batteur : maigre, cheveux raides, dents à la Freddy Mercury. L’organiste : grand, maigre, dents qui avancent de même. Pas possible ? Deux frères ou quoi ? Le guitariste : grosse barbe années 70. Le chanteur : bien foutu, belle gueule, déconneur. Le chanteur annonce la couleur.
– Bonsoir à tous. Nous sommes 'Éclats de rire'. C’est ce qu’on va faire. En vous balançant du rock et de la variété. Il n’est pas interdit de se lever danser. C’est même conseillé.
Et ils balancent d’entrée : « Johnny B good ». Suivi de « Carole », ce qui met le bourdon à Mao. Puis « Satisfaction », qui le dé-stone et le lance dans le rolling move. Du public se lève. Danse. Ophélie en fait partie. Elle entraîne Grandji… À suivre : « Beat it » « Billie Jean » « Cocaïne »… Bob et Mao rappliquent… Again : « Born to run » « Bohemian rhapsody »…
L’excellence des compositions, du jeu et des chants des musicos font leur œuvre. Ça se déchaîne sur la piste. Grandji, sourire aux lèvres, la banane, gigote comme à ses vingt, trente, quarante, cinquante ans. Face à lui Ophélie gesticule les mains en l’air, les cheveux dans les yeux, ne semblant plus contrôler son corps, ni ses seins et son cul qui se balancent. C’est splendide. Bob, sensible aux épices, à la bonne musique, à l’ambiance, à l’allant d’Ophélie, part dans des gestes de danse sans noms. Mao est fou dingue et invente des figures de danse mélangeant mouvements de rock, de variété et de karaté. Étrange. Mais pas laid…
À un moment, alors que la jeunesse continue, il faut bien que l’ex-jeunesse âgée se rende à l’évidence : il va falloir faire tiédir le moteur. Grandji va s’asseoir. En solidarité, Ophélie le suit. Ils boivent. Mao revient aussi à la table, avant de manquer d’étaler quelqu’un avec ses gestes. Il n’y a que Bob qui rock’jerk’encore. Obligé de cesser quand les musiciens changent de registre et fond dans le plus calme…
C’est l’instant où le service envoie les glaces maison chantilly hymalayennes. Désaltérantes. Et donc bienvenues. Ophélie semble heureuse parmi ses hommes. « Quelle drôle de fille. So beautiful. So exciting. So attachante. »
– C’est bien hein ? lance-t-elle aux trois, complètement ailleurs.
– Oui super, crie Grandji, appuyé des sourires de Bob et Mao.
Les musiciens font à présent dans l’humour potache. Ils jouent, chantent, commentent et déconnent. Le public acquis se balance et rit aux sons et aux paroles des compositions… « Smoke on the water » : Fume au-dessus des chiottes, Deep Purple. « Les p’tites bites », des Beatles. « Dancing Gouine », de Abba. « Porn in the USA » de Bruce Springsteen. « La BM », de Charles Aznavour…
C’est au moment des slows qu’Ophélie se lève, prend Bob par la main, et l’entraîne sur la piste. Elle se colle à lui, il met ses mimines là où il peut, il rejette un peu la tête en arrière pour ne pas se la fourrer dans ses seins… et ils dansent. C’est beau à voir. Et aussi drôle, semble-t-il, à considérer les sourires béats de Grandi et Mao… Sourire de courte durée pour Mao qui se fait choper par la belle pour un slow avec elle, quand elle a raccompagné Bob, en lui déposant un baiser sur la joue. Mao fait moins le fier avec Ophélie qu’avec un combattant de karaté. C’est qu’elle est forte cette fille. Il le sent bien à la fermeté de son os pubien contre sa hanche. « Garder le contrôle »… « Hi hi hi » fait Grandji dans sa moustache, tout du long… Et : « Hé hé hé » font Bob et Mao, après qu’Ophélie soit venue chercher JiCé pour l’autre slow… « C’est vrai que je suis obligé de le faire aussi » s’abandonne Grandji en s’efforçant de se tenir le torse en arrière pour laisser la place à la poitrine. « Énorme », dont acte. « Énorme, cette fille », « Vraiment bien ». L’air de la chanson, son interprétation, la danse langoureuse avec Elle, les vapeurs d’alcools, le musc de sa peau en exsudation, les vapeurs de parfum… font passer un mémorable moment à Jean-Claude, qui revient à la table avec elle, heureux.
La patronne vient servir le champagne. Obligés de trinquer et de boire. Ce qu’ils font… Ensuite, c’est le délire… Apparitions de confettis, de chapeaux pointus et de sarbacanes. Et orgie de musiques et d’extravagances des musiciens qui partent en live. Le batteur jonglant avec ses baguettes. L’organiste pianotant de dos, les mains en arrière. Le guitariste jouant avec ses dents. Avec ses doigts également et qui tripote son manche avec une dextérité masturbatoire. Sa guitare mouille, suinte, hurle, ne peut reprendre sa respiration, monte dans les aigus, et jouiiiiit… Le chanteur est maintenant torse nu sur les tables. Se trémousse. Fait des mouvements de bassin. Suscite les regards des femmes. Des hommes aussi. Il fait monter des dîneurs danseurs sur la table. Un mec. Des filles. Dont Ophélie, qu’on voit maintenant de dessous. Petite culotte rose… Et « Bon sang » s’interloque JiCé en avisant Bob à brailler en duo dans le micro du chanteur, sur la table. « Hey Joe. Where you goin' with that gun of yours ? » « Hey Bob. I said where you goin' with that gun in your hand, oh » « Hey Booob. Na na na na na, oooh »… C’est géant. Et ça dure…
Quand ça se termine. Car il faut bien que ça se termine. On dirait que la salle est un champ de bataille. Du bazar partout. Beaucoup se posent. Beaucoup commencent à partir. Il est deux heures du matin. Grandji, Bob, Mao, Ophélie se laissent choir sur des chaises, soufflent et boivent de l’eau.
– C’était super.
– Super.
– On va devoir y aller maintenant, finit par dire Ophélie.
À l’entrée, le chef Alsacien est là qui observe. « Tiens, on l’avait oublié celui-là ».
– Vous gardez toujours le contrôle, reprend Bob, en conscience. Vous nous lâchez jamais.
– Non jamais.
– Partout ? Même aux chiottes ? blague Mao.
– Oui, fait-elle avec un petit sourire.
– Comment ça ?
– Tâtez vos bas de pantalon. Vous verrez.
Les trois, surpris, se glissent une jambe par-dessus l’autre. Et tâtent.
Stupéfaction.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Des micromouchards. Je ne devrais pas vous le dire, mais je suis pompette fatiguée.
– Merde alors.
– Allez on y va ? Demain matin on veut vous voir.
– Qui ?
– Une huile.
– Qui ? Pas de réponse. Retour sécurisé à l’hôtel…

169 | Dans les chambres, Grandji-Bob-Mao n’ont qu’Ophélie à l’esprit… Jeune femme, belle, élégante, sexy, un profil corporel en forme de S. Ophélie vue de profil gauche, c’est : le haut bombé du S, la chute de reins en piste de ski du S, les fesses rebondies du S en forme de tremplin ; pour sauter ?… Sans doute est-ce pour cela que la Nature crée des formes incitatives… Ophélie : désirable. Comment ne pourrait-on pas la désirer ? Même si le Surmoi n’y pense pas, le Moi, lui, ne peut rien faire. Fichu d’avance, le Moi…
Réflexion masculine : Imagine qu’en soirée, tu viennes à te poser indolemment sur un sofa, un tapis, un coin de lit pour te refaire une énergie… Et qu’elle arrive. Qu’elle fasse voler tes vêtements. Les siens. Et qu’elle se pose, cuisses ouvertes, sur tes cuisses. Allez. Imagine… Ce serait Garde-à-vous. Présentez armes. Et chant de la Marseillaise, tout du long de la montée du drapeau, jusqu’au (8e) ciel…
Ophélie est une Fille à laquelle tous les Surmoi(s) adhèrent. Et qui ne cherche pas à les coïter. Ophélie est au-delà. Elle fait penser à cette femme, seins nus, guidant le peuple, avec son drapeau à la main ; tableau peint en 1830 par Eugène Delacroix. Vous voyez de quoi je parle ? On ne saurait quels mots utiliser pour qualifier cette Femme du tableau. Pour celle qui occupe l’esprit de Grandji-Bob-Mao, les qualificatifs ci-après conviendraient…
Elle leur apparaît : Sympathique. Empathique. Magnétique. Demoiselle de la République. Emblématique. Pragmatique. Méthodique. Énergique. Diabolique (cf. les micros). Flic et ou indic (?) Y’aurait-il un hic ? Exécutrice des services Politiques (?…). Attachante fille, assurément. De contact sexué platonique. Protectrice et authentique. Ophélique, quoi…
Ils commencent à se la prendre dans la peau.

170 | Pas trop en forme tonique, un peu mou, le lendemain, quand la garde rapprochée dont Ophélie vient prendre Grandji-Bob-Mao et les conduit dans Paris, à la rencontre-entrevue avec la personne évoquée. Ils se repèrent dans les trajets lorsqu’ils arrivent aux Champs Élysées. Le véhicule poursuit encore un peu. Le cortège entre dans une cour. Stoppe. Le trio, flanqué d’Ophélie et du chef Alsacien entre. La garde reste en attente dans les couloirs. Le chef parle à un huissier qui introduit JiCé-Bob-Mao Ophélie dans un salon via une porte haute. Le chef demeure là, en attente. Luxe et boiseries dorées partout. Le quatuor est invité à prendre place dans de pompeux fauteuils vieille France. L’huissier referme la porte. Sitôt assis dans les fauteuils aristos, ainsi costumés, chemisés, cravatés, chaussurés, pour les hommes, superbement parée pour Ophélie… que la porte du fond de salon s’ouvre… Et qu’un jeune homme, à peine trente ans, tiré à quatre épingles lui aussi, apparaît tout sourire et vient à leur rencontre en leur serrant la main.
– Mademoiselle Messieurs bonjour. Soyez les bienvenus. Je suis Aurélien. Si vous voulez bien me suivre et entrer, lance-t-il en incitant les invités à le devancer ; et en clignant de l’œil à destination d’Ophélie qui lui retourne un sourire.
À leur entrée, l’homme assis à son bureau de ministre, au fond, se lève et vient vers eux, l’air chaleureux, mais pas plus que ça ; ténébreux. Il a dans les cinquante ans, brun, 1m74, né le 13 août 1962 à Barcelone. Il serre les mains de Grandji-Bob-Mao, un peu estomaqués. Avant de prendre Ophélie dans ses bras et de l’embrasser de deux bises ; le visage illuminé d’un sourire. Puis retour aux traits fermés de son visage.
– Prenez place Messieurs, enjoint Manuel Valls, tandis qu’il regagne sa place derrière son bureau de Premier ministre.
Grandji-Bob-Mao s’asseyent sur les trois fauteuils groupés. Ophélie se pose sur un des autres, en décalage. Le conseiller Aurélien prend place de même. Nos trois hommes ont la boule au ventre.
– Très bien Messieurs, commence le Premier ministre. J’ai voulu vous voir pour clarifier les choses avec vous. Des choses. Étant entendu que tout ne peut pas être dit. Ni même su. Temps de silence. Regard qui fait peur, droit dans les yeux. Les leurs…
– … ?
– Le pétard dans l’entrée du club gay. L’explosif. C’est inqualifiable. Et lourdement condamnable. Il y a de l’attentat là-dedans.
Temps de silence. Regard méchant vers les yeux de la personne con cernée… Mao déglutit. Grandji et Bob se triturent les doigts…
– Cependant…
Temps de silence. Regard dur…
– Ce fait a réveillé les cellules terroristes dormantes sur cette partie de notre territoire et au-delà. Sur mon ordre, et à son initiative, mon ministre Bernard Cazeneuve s’en est chargé. Et en termine avec elles, actuellement.
Temps de silence. Regard imperceptiblement fervent…
– C’est pourquoi. Nous avons décidé de vous exonérer de poursuites. Et pour parvenir à cela, de considérer ce fait sous un autre angle. Imaginé par nos services. Vous avez, Messieurs, agi sur commandement…
Temps de silence. Regard autoritaire dans les yeux des trois coincés…
– Et vous avez réussi. Bien entendu cela reste secret et vous en serez gratifiés… Vous avez la parole. Je vous écoute…
– … ?….
– Allez-y. Je suis un homme de dialogue (?).
– Nous allons donc pouvoir rentrer chez nous ?
– Pas de suite. Si nos services ont fait entendre raison à ceux que vous avez fait sauter. Il y a encore du risque intégriste… Par ailleurs, vous allez être célébrés dans une réception intime. Il y a du monde qui veut vous voir… En rapport avec une autre affaire.
– Meuh… Laquelle ?
– Vous savez bien.
Un blanc, empreint de questionnements…
– Je vous reconduis.
Se levant, de même que Grandji-Bob-Mao et Ophélie et le conseiller Aurélien, le Premier ministre se fait plus chaleureux, en accompagnant son monde vers la porte. Il glisse quelques mots. Grandji et Bob tentent des banalités. Alors que Mao, sans réfléchir, évoque un article qu’il a lu dans Closer : « Monsieur le Premier ministre, c’est vrai que vous faites de la boxe ? ». Sourire de Manuel Valls, semble-t-il heureux d’échanger sur son art martial avec cet autre adepte des arts. « Oui. Deux fois par semaine avec un instructeur militaire. », « Dans ces entraînements de boxe, j’évacue la pression. » « Moi aussi, Monsieur le Premier ministre, avec mes combats de karaté » notifie Mao. « Je sais. » « Et puis… » poursuit Manuel Valls : « Ça me rend plus tonique et plus fort pour combattre tous ces cons. »… Bouche bée de Mao, qui demande : « Qui ça ? ». « Vous savez bien. »
– Allez au revoir Messieurs. Poignées de mains aux hommes et bise à Ophélie. À bientôt…

171 | – Alors ça s’est bien passé les garçons ? lance Ophélie près des voitures.
Sourires jusqu’aux oreilles des amis qui ne s’attendaient pas à ça.
– Si vous voulez on va se détendre ?
Accord des trois, sans savoir quoi. Les voitures prennent la route vers une sortie de Paris…

172 | Le club se trouve dans un espace champêtre de toute beauté. Il s’agit d’un complexe sportif un peu réservé, un peu privé. Des terrains de sport, des pistes, des piscines, des dojos, des gymnases, etc. Le cortège vient s’immobiliser près d’un gymnase et d’une cafeteria… Tout le monde descend, et se prend à humer le bon air de la campagne.
– Qu’est-ce que ça détend les fils de linge.
Ophélie propose :
– On mange un bout. Très léger. À la cafète. Et ensuite on va se faire un basket.
– Noon ? s’interpelle JiCé, excité comme un gosse… Avant de revenir les pieds sur terre. Mais on n’a rien pour faire du sport.
Sourire de la proposante :
– Il y a tout. Maillots, shorts, chaussures à vos tailles et pointures. Serviettes de bain. Et pour vous, Jean-Claude, une ceinture de maintien waterproof.
« Cette fille est une perle. »
– Mais avant cela on casse une graine.
Ruée en groupe vers la cafétéria, sous la protection efficace et discrète des hommes de main.

173 | Trois quarts d’heure plus tard, le temps de restauration et le temps de récupération compris, Ophélie et les amis sortent de la salle de restauration, et se dirigent vers le gymnase. Ophélie avise le responsable et récupère auprès de lui les vêtures de sport et les serviettes. Chacun s’habille dans son coin. Et se présente en maillot à l’entrée de la salle de basket. Il y a du monde qui joue. De jeunes athlètes bien foutus. Ophélie glisse des doigts dans sa bouche et les siffle : « Fuiiit. » Les gars s’arrêtent de jouer. Et se retournent…
– Vous nous acceptez ? crie Ophélie.
– Hey toi ? Comment ça va ma belle ? lance l’un des joueurs.
– So fine. And you ?
– Same (pareil). Ramène-toi avec tes potes.
JiCé jubile. Le basket, le sport de sa vie de jeune adulte. Il a longtemps joué en équipe à bon niveau. Bob : pas très grand pour basketter, mais véloce. Mao : jamais vraiment joué, mais tout l’amuse. Ophélie : en short maillot, c’est sportif. Et les voilà partis dans des allers et retours endiablés, d’un panier à l’autre. Si les basketteurs du terrain sont évidemment bons, ils commencent à regarder Jean-Claude du coin de l’œil, suivi de l’œil entier quand il se prend à passer facilement des paniers. Main au cul de la balle, lancer, et panier. « Le spécialiste de la main au panier » raccourcissent Bob et Mao dans leurs esprits « hi hi ». « Nous on est moins doué. Et on est marié. » Ophélie rit comme si elle avait deviné la nature de leur réflexion. Ophélie court à fond comme les autres ; faisant sauter ses lolos. Et dans les deux sens, ça avance, ça recule, comment veux-tu ?, ça dribble, ça double dribble, ça défense en zone, ça passe en force, ça intercepte, ça se fait intercepter, ça contre-attaque, ça shoote, ça fait des bras roulés, ça marque, ça lève les bras de joie, ça crie, ça hurle, c’est heureux, ça transpire…
Après une heure et demie de ce régime, Grandji-Bob-Mao ont leur plein d’émotions et de fatigue. « Merci Ophélie » l’honorent-ils d’un pouce levé, à la Facebook. Et « Love » leur envoient-ils d’un cœur formé avec leurs doigts… « Allez, à la douche. »
Pour la douche, de Grandji-Bob-Mao, elle sera collective. Avec les autres gars. Surpris, les amis. Mais pas question de se dégonfler. Ils ont fait l’armée, eux. Pas ces « petits merdeux » comme Grandji-Bob-Mao les qualifient mentalement avec ironie, en débarquant à poil sous les douches. Reluquage des corps, mine de rien. « Vrai que le muscle est ferme » force est de constater du côté junior. Et « vrai que pour nos muscles, on se la ferme » se rendent à raison les seniors. Et ce n’est pas tout, dans les douches de garçons… On épie les bites. Tant que l’érection n’est pas exigée, eh bien, les seniors n’ont rien à envier, ma foi. Satisfaction. Les corps ruissellent, ça se savonne, ça frotte, ça rince, ça traîne, ça profite… Quand… Ophélie se pointe nue pour se doucher, en déclarant : « J’allais pas vous laisser seuls. On est tous des hommes, n’est-ce pas ? ». Grandji-Bob-Mao accélèrent, pour cause d’alerte rouge. Ils déclenchent le plan hors sexe, et s’évacuent. Risette féminine. Ils quittent la douche avec la serviette autour de la taille.

174 | Plus que quelques jours à passer ensemble. Ce soir. Demain. Après-demain. Un jour ou deux de plus, peut-être. Ce soir, Ophélie propose un dîner dans un restaurant cabaret de Paris extra-muros. Proposition acceptée, vu la réussite de la soirée d’hier et l’enchantement de tous. 'L’auberge musicale' est sise dans un cadre de verdure. Bel environnement. Et belle salle à l’ancienne, avec des poutres apparentes au plafond. Une cheminée. Salle de restauration d’un bel espace et là aussi une scène où le spectacle du moment va avoir cours. Au programme : 'Los Desnudos', une troupe espagnole en tournée européenne après son spectacle à succès au Molino (fac-similé du Moulin-Rouge) à Barcelone. Réjouissance. La salle termine de se remplir. Installation à une table des trois amis élégants et de leur accompagnatrice sexy. Une autre robe cette fois-ci. Couleur coquelicot. Des souliers verts. Et des bijoux, en parure : aux lobes, au cou et au poignet… Le champagne est servi… « Oh, la belle viiie » se réjouissent les trois… « À notre rencontre. Et au bonheur » est-il lancé en toast. Aux tables alentour, la clientèle joyeuse trinque à elle et aux autres. Il y a des sourires et des rires. Cela fait plaisir à voir et entendre…
Après le plat d’entrée, le spectacle commence. Sous les sunlights, une bombe rousse, le corps huilé, jupette et mini-haut, entre en scène, en dansant gracieusement. Un apollon blond entre à son tour, en seul pantalon, le buste huilé et pourvu d’une ceinture abdos en tablette de chocolat. À voir des spectatrices se passer la langue sur les lèvres, on devine les gourmandes. Le mec ondule et la bombe rousse vient s’entortiller autour de lui. Lui aussi s’entortille autour d’elle. Au point, qu’à la fin, on ne sait plus qui est qui ? On ne voit plus qu’un corps mixte : deux têtes, un corps, avec des seins ronds et une bosse de pantalon. Une sorte de serpent à deux têtes. Satan peut-être ? Dans les pantalons masculins, oui forcément… Les femmes sont humides, de leur œil qui brille. Le ballet continue irrémédiablement jusqu’à ce que le couple discerne qu’il ne reste plus une miette d’inattention dans le public… Chose faite, une seconde bombe, blonde, entre lascivement sur scène avec, derrière elle, un apollon brun, pourvu des mêmes tablettes achetées à la salle de sport. Eux aussi font les serpents, mais d’une autre manière. En des figures plus allongées ; par terre. C’est beau, érotique, et romantique. On dirait un couple qui s’aime. Le tout renforcé par la musique de Saint-Preux : 'Concerto pour une voix' : « Ba ba ba. Ba ba ba ba ba. Ba ba ba woua ba ba… »… Sublimissime.
Les danseurs glissent suavement vers la fin de leur première partie. Sous les applaudissements enthousiastes. Grandji-Bob-Mao sont sous le charme. Des danseuses. Et d’Ophélie près d’eux qui est tout au spectacle, en parfait abandon. Ils voient ses yeux qui luisent et ça, ils aiment. Le calme revenu pendant le service et la dégustation du plat de résistance, il est échangé des mots de compliments sur ces 'Los Desnudos'. Et compliments et remerciements sont faits et adressés à Ophélie pour ce choix de sortie de ce soir. Petit teint rosé de contentement sur ses joues.
Le spectacle reprend. Plus dépouillé. Si les danseurs n’ont plus de pantalon, juste des boxers, les danseuses apparaissent en string, et c’est tout. Pas de soutien-gorge, et les seins tiennent. La seconde partie du show est plus portée sur l’humour. Les danseuses descendent en musique dans la salle, et viennent se trémousser devant quelques messieurs, s’asseoir sur les genoux d’autres, tout en faisant bouger ce qu’elles ont à bouger. Les danseurs, en string maintenant, se préparent à allumer des dames. De la scène, tout en ondulant, ils lancent leur index vers le public féminin, avertissant qu’ils vont descendre. Les filles crient. S’amusent à crier : « Moi. Moi ». Les danseurs descendent lentement de la scène, marche par marche, font quelques pas dans la salle. Regardent. Celle-ci. Celle-là. Cette autre… Leur regard se pose sur Ophélie, qui éclate de rire. Et fait « Non. Non » des lèvres et de la main. Mais « Si. Si » font les danseurs en des signes de tête. Ils avancent. Ophélie rit. Grandji rit. Bob rit. Mao rit. Le public rit. Ils s’avancent. S’avancent… Et... au dernier moment… bifurquent et attrapent Bob et Mao par la cravate. Obligés de se lever car étranglés, sous les rires hurlés du public. Et départ imminent des quatre vers la scène où les danseurs vont se jouer d’eux…
« Bip !!! Tel. Ophélie »
Zigzag éclair des yeux d’Ophélie dans leurs orbites. Vu !
Subito debout ! Campée sur les jambes ! Renversement arrière de la chaise de JiCé. Chute sur le dos. Haute extension. Genoux en avant. Dans le dos de Bob et Mao. Réflexe de défense de Mao donnant un coup de reins, vrillant finalement d’un rien le corps de l’agresseur (à ce qu’il croit). Violents coups de coude d’Oph sur les têtes arrière. De Bob-Mao qui s’affalent. En avant. Avec le corps féminin, celui d’Oph. Qui retombe. Lourdement. Sur eux…
« Boum. » « Boum. » « Boum. » les tirs sont partis de près la cheminée. Pas très forts. Sans doute d’un flingue à silencieux mal réglé ou usager…
Une balle perdue. Deux dans le dos d’Ophélie…
Elle ne se relève pas. Elle ne saigne pas. C’est un peu la bousculade. Mais pas trop. Peu voient. D’autres pensent à une mise en scène du spectacle. L’Alsacien s’arrache de l’entrée jusqu’à Oph. Deux gardes coursent le type cagoulé descendu de la cheminée. Qui fuit par les cuisines. Qui réussit. Il semble être attendu dehors par un autre. À moto. JiCé s’accoude. Assommé et abasourdi. Bob s’extrait de dessous. Mao aussi. Le chef avise les impacts de balles dans le dos. Un sur l’épaule. Un sur les reins. Elle saigne. Ça crie. Toujours sur fond de musique. La bande-son poursuivant sa course. Dehors, on entend que ça tire. L’Alsacien retourne Oph. Prend son pouls au cou. Lui insuffle de l’air dans les poumons. Pompe son cœur. Deux de ces hommes arrivent. Qui actionnent les portables. Bob se passe la main sur le visage. Mao serre les lèvres. JiCé assis par terre ne parvient pas à se lever. Le chef et ses hommes évacuent Oph. Dans la cuisine. Puis il revient. Et tente de ramener le calme dans la salle. Étonnamment il y parvient. D’une drôle de manière. Il crie « Fottre attention », montre sa carte, et explique avec son accent qu’il s’agit d’un incident de police. Que tout va bien. Qu’ils s’excusent pour ce désagrément. Que chacun doit regagner sa place. Et poursuive la soirée. Ce que certains font. D’autres partent. Moins qu’on pourrait penser. Curieusement, plus tard, hormis quelques commentaires sur les réseaux sociaux, il ne sera pas fait mention de ce fait divers dans les médias. Grandji est remis debout. Bob-Mao font corps contre lui. La troupe a retiré ses danseurs. Et vient d’envoyer sur scène un nouvel apollon sculpté qui danse du flamenco. Avec force gestes. Et en tapant des pieds. Ça refixe l’attention. Grandji-Bob-Mao sont évacués. Dehors, des hommes enfournent deux corps dans des voitures noires. La moto disparaît dans un van. Un hélico léger se pose. Et l’on voit qu’il y est chargé une personne inanimée. L’hélico s’envole. Grandi-Bob-Mao le suivent du regard, les larmes aux yeux.
– Montez dans la foiture, ordonne le chef. On fous ramène à l’hôtel.
Ce qu’ils font. Le véhicule démarre et roule.
– Elle. Va. S’en sortir ? articule difficilement l’un des amis.
Le chef, tout d’abord silencieux. Finit par se retourner vers eux, de sa place passager avant. Et comme s’il ne pouvait pas le formuler autrement. Dit, en accrochant leurs yeux :
– De battre son kœur s’est arrêté…

175 | À l’hôtel ils s’affaissent, isolés et abattus comme s’ils avaient perdu quelqu’un quelqu’une de la famille. De leur famille de cœur. Ils se retrouvent, seuls, victimes du choc violent des évènements. Tout d’abord, en état de catalepsie émotionnelle. Puis en état de lâcher prise sur ces émotions multiples restant en eux, et n’appelant maintenant qu’à naître, en présentant son cardinal visage. Le constat leur est difficile. Plus que d’avoir échappé à la mort, c’est celle de cette fille sacrificielle qui les tourmente. Au final, le siège de leurs émotions mêlées accouche exclusivement de l’image d’une jolie et charmante fille. Morte… Ils ne peuvent s’y résoudre. Leur esprit flotte ailleurs, là où lévitent des intuitions et des mots pouvant leur pommader du réconfort…
'Cette nuit-là, nous ne la vîmes pas se mettre en route. Elle s’était évadée sans bruit. Quand nous réussîmes à la rejoindre, elle marchait, décidée, d’un pas rapide. Elle nous dit seulement : – Ah vous êtes là ?… Et elle nous prit par la main. Mais elle se tourmenta encore : – Vous avez eu tort. Vous aurez de la peine. J’aurai l’air d’être morte, mais ce ne sera pas vrai… Nous, nous nous taisions. – Vous comprenez. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C’est trop lourd… Nous, nous nous taisions. – Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n’est pas triste les vieilles écorces.'
« Ce n’est pas triste » la mort ? Tiens, balivernes. Il n’y a que des artistes pour prétendre des choses pareilles. Grandji-Bob-Mao, eux, ne sont que des hommes. Et ils ne peuvent se détacher de leur douleur souterraine. Ils sont emplis de la souffrance de la perte. Et ils sentent s’immiscer en eux, maintenant, un flot de remords de s’être parfois conduit avec inconséquence ; avec ce que cela induit. L’esprit de Bob se fixe sur l’épisode de son interpellation à l’hypermarché, et son impulsivité à poursuivre la chasse, alors qu’il n’y avait certainement pas lieu. Grandji se reproche d’avoir laissé faire. Et d’avoir contribué. L’esprit de Mao se cloue sur l’évènement Attentat et Déclaration Média. Sans cela. Sans tout cela. Elle serait là.

176 | Bien après minuit, un des hommes en poste devant la suite appartement les informe qu’on va venir les entretenir. « De quoi précisément ? ». Rien de plus. Laps de temps d’une dizaine de minutes… Le chef Alsacien ne montre rien quand il entre.
– Vous fous remettez ? questionne-t-il.
– Non. On est à cran. Et dévastés.
– Che comprends.
– …
– Messieurs. Un appel pour fous sur notre ligne sécurissée, fait-il en tendant le portable format spécial ; fonction haut-parleur activée.
–Allô ? fait une voix grave.
– Oui.
– Ici, une Autorité. J’ai cinq points à voir avec vous. En un, je salue votre courage et votre sang-froid. Le problème est éradiqué. En deux, je vous demande le silence. En trois, je vous ai en charge le temps que les Autorités politiques en aient terminé avec vous. En quatre, c’est alors que vous recouvrerez votre liberté. En cinq et dernier, avez-vous un besoin ?
– On peut la voir ?
– Non. Ophélie n’est pas Ophélie. Elle n’existe pas.
– Elle s’est quand même sacrifiée pour nous ?
– Non. Pour Nous. C’était son travail.
– Alors c’est non ?
– C’est non… Autre chose ?
– Pouvez-vous nous faire porter un peu de médecine pour nous apaiser ?
– On regarde au dossier. Et je vous envoie ça.
– C’est quoi la suite ? Quand tous ces cauchemars vont-ils se terminer ?
– Il était prévu quelque chose demain. Mais ça a été reporté.
– Les évènements ?
– Pas que… Des détails d’organisation restent à régler. Bonsoir Messieurs. À plus tard… Chef reprenez le téléphone.
L’Alsacien récupère l’appareil. Déconnecte la fonction haut-parleur. Parle un peu avec La Voix. Semble recevoir des ordres… La conversation terminée, il informe Grandji-Bob-Mao qu’on va venir leur apporter des cachets.

177 | Pas de somnifère pour l’enfer. Et pourtant, si. Ceux qu’on leur fournit sont en voie d’agissement…
'Cette nuit, prisonnier de doses somnifères. Sans lesquelles, nous ne pouvons dormir. Nous imposons à nos corps un repos hypnotique. Sur l’écran noir, derrière nos paupières. Les nuages menaçants peints en bleu électrique. S’emplissent de démons qui veulent nous détruire. Des vagues bleues sur bleu, comme des yeux limpides. Remontent désormais s’échouer sur la grève. De notre âme apaisée par le souvenir de Toi. Nous laissons nos angoisses en des lieux plus arides. Pour qu’elles aillent se perdre bien au-delà de Nous.'

178 | Le jour suivant se passe dans la suite appartement, à se morfondre et à regarder la télévision. Pas de sorties. Elle n’est plus là pour cela. Les gardes à la porte font barrage et se refusent à toute demande. Sauf les médicaments. Le chef Alsacien est aux abonnés absents. Aux abonnés présents, il n’y a rien. Il faut faire avec. Avec le temps qui avance à pas comptés, qui se traîne, qui rampe. Avec l’esprit en ébullition. Avec l’espoir, non confirmé par quiconque, que tout se terminera bien pour eux. Aux heures accoutumées, il leur est apporté des plateaux-repas. Du vin. Tout pour se nourrir. Sauf qu’en l’occurrence, même les plus habituellement motivés, ne le sont pas. Service minimum. Et puis à force de faire du training mental. L’âge. L’habitude. Les esprits finissent par s’engourdir. Perte de connaissance. Petite mort. La sieste… Le réveil est orageux ; migraineux ; la migraine se trouvant être un 'orage' résultant des phénomènes entremêlés de suractivation des nerfs du visage et du crâne ; et de dilatation inflammation des vaisseaux entourant le cerveau ; générant la douleur. Ils seront ravis de l’apprendre. Encore que Jean-Claude le sait déjà. Si ce n’est que cette veillée et cette attente de mort, d’ils ne savent pas quoi, poursuit de distiller son goutte-à-goutte dans les circuits neurologiques et vasculaires. Dès lors, rien ne se calme. Le poison coule…
En soirée, on les informe qu’on viendra les prendre, en milieu de matinée, demain.

179 | Tirés à quatre épingles, Grandji-Bob-Mao saluent le chef Alsacien venant les chercher, le lendemain. Il est suivi d’un homme.
– Je fous préssente Monssieur Kevin, fait-il en désignant de la main le jeune escorter, gravure de mode costumé au sourire sympathique.
Échange de salutations. Et cette phrase éclairante de Kevin :
– Je suis chargé de vous accompagner. En transmission de relais… Si vous voulez bien, Chef, Messieurs, allons-y.
Inutile de demander où ? Il y a fort à parier sur une absence de réponse. Alors, ils suivent. Résignés… L’itinéraire du trajet est plus cool. Les belles rues, artères et avenues, les belles places. Les monuments de Paris. Regards toujours émerveillés, même s’ils connaissent un peu. En descendant la plus belle avenue du monde… éblouissement, forcément. Puis des petites rues, surveillées. Présentation du cortège devant un porche en pierre. Un signe de part et d’autre, du chef Alsacien et des gardes. Les voitures entrent. Il y a des voitures dans la grand-cour. Au fond, le bâtiment leur est connu. On vient leur ouvrir les portes. Ils descendent. Kevin se porte à leur hauteur. Prêt à les accompagner. Au moment de le suivre ; le chef Alsacien de poste devant eux et, d’un geste sec, les salue d’un salut militaire ; comme si c’était la fin. Ils lui rendent la politesse d’un geste de la tête et d’un petit sourire ; n’osant lui serrer la main. Et ils emboîtent le pas de Kevin…
– Eh Monssieur, s’entendent-ils interpeller dans leur dos.
Se retournant. Et apercevant le signe du chef, l’un des amis s’en revient vers lui.
– Monssieur. Son kœur a été relancé de chustesse. Chambes paralyssées. Fini pour elle. Elle a été exfiltrée à l’étrancher, au soleil… Longue vie, Monssieur…
Les tempes serrées, le regard embrouillé, les lèvres pincées, traduisent la grande émotion à l’énoncé de cette bonne mauvaise nouvelle ; ou de cette mauvaise bonne nouvelle. L’ami, ému, serre la main du chef Alsacien. Chaleureusement. Et rejoint le groupe qui l’attend. Ils montent tous ensemble les marches du perron du Palais de l’Élysée.

180 | Les évènements s’enchaînent assez vite. Les amis, emmenés par Kevin, parviennent à un secrétariat de bureau. Sont reçus par le secrétaire général Jean-Pierre Jouyet. Qui les mène au-delà de la haute porte, fermée. Le bureau du Président. Émerveillement à sa découverte. Mais tout le monde connaît pour l’avoir vu à la télévision. Pas de description. Monsieur le président de la République, grand sourire, à leur entrée, se lève de son bureau et vient les accueillir, la main tendue.
– Messieurs. Très heureux de vous recevoir ici. En mon nom et celui de la France.
Surpris et impressionnés, les amis donnent du « Monsieur le Président ».
François Hollande envoie une tape amicale et un clin d’œil à Kevin. Qui le gratifie de même d’un « Monsieur le Président ». Le Président enjoint Jean-Claude, Robert et Alain à venir s’asseoir avec lui à une table ronde installée dans le bureau. Kevin prend place en retrait. L’entretien démarre. La discussion. Le monologue plutôt. Au motif que JiCé Bob-Mao n’ont qu’à écouter ce que le Président est en voie de leur dire. C’est d’importance…
– Messieurs. Monsieur Giraudon, Monsieur Pénissard, Monsieur Cuzuel. J’ai suivi avec attention, ces dernières semaines les déroulements de vos vies, ce que vous avez eu à subir, et ces évènements qui dans leurs prolongements vous conduisent jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Jusque chez Monsieur le Premier ministre, il vous a reçus, j’en suis informé. Et maintenant dans le bureau du président de la République, Moi-même…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, à l’insu de vous-mêmes et en extension de vos maladresses, vous avez contribué à l’assainissement d’un terrain terroriste sur notre territoire. Monsieur le Premier ministre vous en a remerciés et vous en a félicités. Permettez-moi de m’associer à lui, pour vous faire part de ma gratitude et de celle de la France. Les Françaises et les Français vous doivent beaucoup, même si, pour des raisons d’État, nous conservons et conserverons une grande discrétion sur ces évènements et sur votre rôle. Il s’agit de préserver votre sécurité, de ne pas semer ni entretenir la peur chez les Françaises et les Français, de ne pas renseigner les ennemis de la France…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, comme vous le savez, les actes terroristes ne sont pas nouveaux sur notre territoire, malheureusement. Le terrorisme islamique nous frappe depuis les années 1990, faisant nombre de morts, bien trop de morts. Nous le combattons, et nous en aurons raison, même s’il faut s’attendre à des récidives, mais nous l’aurons…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, ce terrorisme islamique est un problème grave, qui sème la mort, crée du tourment, de la difficulté de vivre…
Mais mes chers amis, si nous n’avions que ce grave problème à gérer en France… Il en existe d’autres. Je pense à celui-ci en particulier, qui crée ces mêmes symptômes à l’envers, chez trop de nos compatriotes : la difficulté de vivre, le tourment, et parfois la mort. Ce grave problème, c’est la précarité…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, ce problème de la précarité est très grave, car il s’inscrit dans la durée et touche une très large part de la population. Tous les gouvernements l’ont attaqué avec plus ou moins de conviction, la Gauche avec détermination, et aucun programme n’a assaini la situation en profondeur. C’est notre système de vie moderne qui est en cause, notre besoin d’aller de l’avant pour se positionner dans le monde et survivre. C’est une compétition, et son principe est de se livrer à l’extrême pour gagner, ce qui conduit à un individualisme où il n’y a guère place à l’attente des autres…
Au rang de nos compatriotes, il y a les Françaises et les Français qui s’inscrivent dans ce rythme de vie effréné et qui en tirent bénéfice, il y a celles et ceux qui s’y inscrivent en retrait mais qui avancent et qui s’en sortent, et il y a celles et ceux qui ne peuvent pas s’inscrire dans ce rythme, qui en sont dans l’incapacité, et qui se retrouvent dans la difficulté, dans la précarité…
Ces personnes en nombre, mes chers amis, Nous nous devons de les aider. Je me dois de les aider. Et c’est ce que Je fais avec les moyens de l’État, et avec des pratiques officieuses, et non moins officialisées si l’on peut dire, que mes prédécesseurs m’ont transmis…
Voyez-vous, Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, lorsque nous nous transmettons les pouvoirs entre Présidents successifs, Nous nous communiquons des informations sensibles, comme les codes nucléaires, c’est connu du public, mais il y a aussi d’autres choses…
Voyez-vous, Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, comme le disait le Cardinal de Richelieu : « En matière d’État, il faut tirer profit de toutes choses, et ce qui peut être utile ne doit jamais être méprisé. » Il y a cette action, dont je suis dépositaire, qui continue d’être utile. Et pour rester dans les citations d’État, je souscris à celle, pertinente, du Président Chirac : « On ne peut pas être un homme d’État si l’on ne sait pas garder un certain équilibre. » C’est ce que Je m’évertue à faire en conjuguant Actions de l’État et Actions d’ordre confidentiel et secret pour soulager la précarité. Je vous livre une dernière citation d’État pour poursuivre de vous convaincre, s’il en était encore besoin. J’en ai oublié l’auteur, mais pas les mots, elle dit ceci : « Tout grand État doit être en capacité de faire parfois des entorses à ses valeurs. » Je suis un pragmatique, mes chers amis, et je souscris, avec toutefois grande modération…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, vous avez compris de ce dont je vous parle. Si elle n’est pas exactement politiquement correcte, et qu’il y aurait matière à…, l’Organisation que vous avez mise à jour et dont vous avez connaissance des rouages, est nécessaire à l’État, en l’état des choses. Il n’y a pas de changement immédiat à attendre, au regard du cap que suivent les principaux gouvernements du monde…
Mes chers amis, J’ai hérité de l’existence de cette organisation souterraine d’assistance aux pauvres de la Présidence du Président Sarkozy, et Je la transmettrai, en confidence, au prochain Président. Je devine vos interrogations, elles sont légitimes, et j’y réponds. Cette Organisation efficiente exerce dans nos temps modernes depuis des décennies. J’en ai connaissance et je laisse faire, Nous laissons faire, avec des guillemets, tout en surveillant. Ce fut le cas du précédent Président. Et avant lui, des Présidents : Chirac, Mitterrand, Giscard d’Estaing, Pompidou, De Gaulle… Après avoir existé sous une forme différente par le passé, puis dissoute, elle s’est reformée lors des dernières années de guerre, et s’est perpétuée après la Libération, dans ses périodes d’existence difficiles, les Autorités ayant estimé, comme le Cardinal de Richelieu, que : « En matière d’État, il faut tirer profit de toutes choses, et ce qui peut être utile ne doit jamais être méprisé »…
Vous en savez maintenant beaucoup, Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, mes chers amis, et Je vous saurais gré, Nous Vous serions reconnaissants de conserver le silence pour la France, les Françaises et les Français, pour leur bon équilibre…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, mes chers amis, vous êtes des hommes valeureux, et j’ai pensé, Nous avons pensé à vous témoigner notre gratitude et Vous exprimer nos remerciements au nom du Gouvernement et de celui de la France…
Votre valeur mérite d’être célébrée. Dans quelques instants, le temps de vous préparer, et de me préparer moi-même, Nous allons procéder à une cérémonie de célébration…
Ensuite, J’ai décidé, Nous avons décidé, de vous envoyer vous reposer quelques jours dans un de nos pays ensoleillés…
Messieurs Giraudon, Pénissard et Cuzuel, Mes Chers Amis, merci de votre attention. Je vous laisse vous préparer avec ce jeune homme qui vous accompagne. Quant à moi, je me retire et je vous dis « À tout de suite. »
… ?….
Pas le temps de s’en remettre que le Président Hollande se lève et quitte la pièce…

181 | Kevin entraîne les trois amis, ébouriffés, dans un salon où ils ont peine à s’exprimer sur ce dont ils n’en croient pas encore leurs yeux, ni leurs oreilles. Oui, cette phrase est absconse. Mais c’est en cet état d’esprit abstrus en lequel ils sont. Va falloir sortir les manuels de politique générale et spécialisée et les dictionnaires littéraires pour tout comprendre. Des arcanes de la situation. Et des mots de ces phrases conclusives. Mais est-il nécessaire de tout comprendre. On saisit le sens général. Tout du moins, on le voit. N’est-ce pas le message que le Président a voulu faire passer ? Certainement…

182 | Les évènements ne traînent pas. Kevin rassemble les trois amis, les briefe en quelques mots, et les guide aux travers des couloirs vers le salon d’honneur. Arrivés aux hautes portes gardées par des huissiers, Kevin échange avec eux, entrouvre la porte, constate, et se retourne vers ses escortés.
– Il y a du monde, les informe-t-il. Les autres récipiendaires et les invités sont ici.
– … ?….
– Je vous introduis. Vous saluez. Vous restez avec eux jusqu’à ce que le Président soit annoncé. Et que vous soyez appelés pour les décorations. Vous serez guidés.
– … !….
– Allez-y maintenant. Entrez. Dirigez-vous de préférence vers la gauche, préconise-t-il.
Mouvement des trois vers l’entrée…
Grandji-Bob-Mao s’avancent, impressionnés, et quelque peu apeurés d’entrer dans l’illustre grand salon. Les yeux font flash tous azimuts… Ce qu’ils voient d’abord : ce sont ces gentes Demoiselles, Dames, ces Messieurs, vêtus de leurs beaux atours ; tout comme eux d’ailleurs. Il y a une centaine de personnes patientant là, à bavarder, semblant être heureuses… De surprise persistante, les trois amis se jettent un regard d’enfant… Jusqu’à ce que… De son œil d’observation, perché en hauteur de son 1,90 m, Grandji aperçoive l’impensable…
– Septième ciel, émet-il un peu bruyamment en levant les bras, et en se précipitant en avant, se hâtant lentement, pour ne pas en rajouter dans le fait de se faire remarquer plus qu’il vient de le faire…
Bob et Mao, alertés, portent leurs regards vers… Et folle stupéfaction !!! Les membres du groupe qui les aperçoivent sortir de la porte, exultent et sourient. Il y a là…
Solange, l’épouse de Bob. Carole, celle de Mao. Jade, leur fille. Valérie, la fille de Jean-Claude. Et puis : Geneviève, la belle-sœur proche de Jean-Claude. Avec son mari, Jean-François, Moi, oui moi, l’auteur de ce livre… celui chez qui Grandji-Bob-Mao voulaient venir se réfugier, à Pau, à un moment de l’histoire, pour passer en Espagne. Projet auquel ils avaient renoncé, au motif que ma maison devait être surveillée. De toute façon, j’aurais refusé. Qu’ils se démerdent avec les histoires dans lesquelles je les ai fourrées. Ceci étant, s’il y a un bénéfice à tirer, comme être ici, à L’Élysée, et pourquoi pas plus, je suis Pour !….
Les retrouvailles s’avèrent joyeuses. Prises dans les bras. Étreintes. Embrassades. Des pleurs. Des sourires. Des rires. Des yeux qui s’essuient. Des mouchages de nez. Des paroles. Des questions. Mais pas trop. Plutôt de style : « Comment ça va ? », « Comment te sens-tu ? », « Et toi ? », « Tout va bien ? », « Moi aussi », plus quelques autres questions, mais sans plus. La palme des retrouvailles émues revient à la petite Jade qui ne peut se défaire des bras de son père, et qui lorsqu’elle consent à le faire, attrape empressement la main de sa mère Carole et de son père Mao, ne les lâchant plus. Son sourire illumine le grand salon. Ce temps des retrouvailles dure encore quelques instants…
Puis les huissiers viennent demander à Grandji-Bob-Mao de les suivre, et de se positionner dans l’alignement des sept autres personnes qui vont être décorées. Ils s’exécutent et patientent… « Boum » font les cœurs…

183 | Parmi les dix personnes en alignement : neuf hommes et une femme. Encore que… ? Non, c’est bien cela : neuf hommes et une femme. Un homme est en robe. Jean-Claude, Robert et Mao sont les trois derniers du rang. Une personne leur est connue, et l’autre également…
La première personne connue est Muriel Hermine, l’athlète de natation synchronisée. Championne du monde 2015, à Kazan. Médaille de bronze aux Mondiaux de Madrid. Finaliste des Jeux olympiques : septième en 1984 et quatrième en 1988. Quatre fois championne d’Europe. Treize fois championne de France. Elle est là pour être distinguée pour 'J’ai un rêve', son association d’aide aux enfants des banlieues…
La seconde personne connue, est cet homme en robe orange, en toge orange. Il s’agit de Matthieu Ricard, le bouddhiste français proche du Dalaï-Lama. Matthieu Ricard, fils de l’homme de lettres Jean-François Revel, et beau-fils de l’écrivaine Claude Sarraute. Il est ici à son titre de fondateur de Karuna-Schecken, association de compassion en action ; en matière de soins de santé primaire et de services éducatifs et sociaux aux populations défavorisées en Inde, au Népal et au Tibet…
– Monsieur le président de la République, est-il tonné de la voix.
Le silence…
Le Président François Hollande fait son entrée, d’allure droite et progressant d’un pas assuré. Passant devant un rang de ministres, il les salue de la tête et d’une mimique. JiCé-Bob-Mao ne les ont pas tous en tête. Mais ils en connaissent ou en reconnaissent quelques-uns. Michel Sapin, rencontré en de drôles de circonstances à la kermesse de l’institution handicap à Argenton dans l’Indre. Laurent Fabius. Stéphane Le Foll. Emmanuel Macron. Marisol Touraine…
Le Président prend place devant un micro. Salue l’assistance, les récipiendaires, leurs invités. Et se lance dans un discours célébrant, d’une dizaine de minutes. Le ton et les mots sont lyriques. Il n’y a pas à dire, il sait manier la rhétorique, François Hollande.
Applaudissements à la fin du discours…
Le Président s’approche de la première personne à décorer, accompagné de son aide de cérémonie. Décline à haute voix l’identité du récipiendaire. Prononce la phrase rituelle : « Au nom de la France, Je vous décore de… ». Agrafe l’épingle sur son col de veste. Et donne l’accolade…
À leurs emplacements de l’extrémité du rang, dans l’alignement, JiCé, Robert et Mao ne voient rien, mais perçoivent les paroles du Président, qui se font de plus en plus approchantes. Et la pression et l’émotion montent en eux. Ils cherchent leurs familles des yeux, Nous, qui sommes tout aussi attentionnés et émus, installés dans le public…
Le Président en est à la moitié du rang. Il s’attarde un peu avec Matthieu Ricard. Et plus encore avec Muriel Hermine. Sans doute la connaît-il ? Indépendamment, on sait le Président amateur de jolies femmes. Le Président progresse. En arrive maintenant à décorer le récipiendaire d’à côté. Le prochain sera Bob…
– Monsieur Robert Pénissard. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés. Je vous décore de l’Ordre National du Mérite…
Le Président donne l’accolade à Robert, honoré, ému, et qui en cet instant ne peut s’empêcher de penser à Coluche, qu’il aurait aimé voir Président en d’autres temps. La voix étranglée, il remercie :
– Merci… Monsieur le Président.
Mao, à côté, n’en mène pas large. Le Président dans ses bras, bientôt…
– Monsieur Alain Cuzuel. En vertu des pouvoirs que l’État français me confère. Je vous décore de l’Ordre National du Mérite…
Le Président décore Mao. Lui donne l’accolade. Mao remarque qu’il sent bon. Ne sachant que dire exactement, et se précipitant un peu, ses lèvres formulent un dyslexique :
– Je suis très horoné (honoré), Monsieur le Président…
Jean-Claude est le dernier. Il s’électrise. Après lui, ce sera la libération tensionnelle pour tous et les salves applaudissements.
– Monsieur Jean-Claude Giraudon. En vertu de ma fonction de président de la République. Je vous décore de l’Ordre National du Mérite…
Le Président épingle la médaille au ruban bleu. L’accolade. Le 1,90 m de Jean-Claude se voûte un peu pour prendre le 1,74 m du Président dans ses bras.
– Je vous suis extrêmement reconnaissant. Monsieur le Président. Je vous remercie.
Le président recule de quelques pas devant le groupe et le salue d’un penché de la tête.
Tonnerre d’applaudissements…
– Clap, clap, clap, clap, clap, clap, clap, clap, clap, clap, clap, clap…
Signe présidentiel.
Le Président invite maintenant à boire le verre de célébration.

184 | Retour, sourires, des décorés Giraudon Pénissard Cuzuel vers leurs familles, qui jettent leurs regards et leurs doigts sur les médailles… Ruban bleu vertical, accroché d’une couronne de lauriers ; sertie à une médaille ronde à l’effigie de Marianne de profil, avec l’inscription 'République Française' ; le cœur de médaille étant piqué de six branches en V. Le tout en argent. Juste magnifique et impressionnant… L’Ordre National du Mérite. Qu’on ne demande pas pour soi, qui ne peut être proposé que par un tiers. C’est le deuxième ordre national après celui de la Légion d'honneur, créé en 1963 par le Général de Gaulle. Il récompense les mérites distingués, remarquables, acquis soit dans une fonction publique, civile ou militaire, soit dans l’exercice d’une activité privée…
– Ha ha ha… Hi hi… Super. Très belle. Elle vous va bien au teint. Bravo Papa. Bravo Tonton. Chéri/e je t’aime. Moi encore plus. Je boirais bien un coup Moi…
Ça fleurit de partout. Et cela a besoin d’être arrosé… Un serveur, costume, gants blancs, se présente avec un plateau surmonté de flûtes. Mao est le premier à se servir. Il prend une flûte, enchanté. Puis suivent les autres. Un second serveur se présente avec un plateau garni de petits fours. JiCé est le premier à se servir et s’en enfourne. Les autres suivent… Au champagne petits fours, et aux retrouvailles heureuses, il y a Solange qui se love contre son Robert, le susdit clignant de l’œil sur ses roberts, avec à l’esprit : « Hum. Trois roberts et une Solange ». Carole-Madame-Mao, bras dessus bras dessous avec sa cousine et copine Valérie-fille-de-JiCé lance des myriades de regards dans la salle à la recherche de célébrités, et les désignent à Jade-sa-fille et à Valérie-fille-de-JiCé, les deux copines y allant de leurs commentaires : « Ah il n’est pas mal », « Je le croyais plus grand », « Il fait plus vieux qu’à la télé » ; et puis sur Kevin qui s’est rapproché du groupe : « Hum, appétissant », murmuré évidemment. Rires. « Ha ha ha », « Hi hi ». Il y a Mao qui entretient JiCé sur le parfum du Président Hollande. « Qu’est-ce qu’il met à ton avis ? Que je mette le même pour devenir Président » Sourires. « Ce qui te conviendra, toi qu’est un trou du cul, c’est Dior Homme, retourne JiCé. » Incompréhension. Alors explication. « Dis le nom de la marque à l’envers et tu verras. Dior Homme ! ? !… « Ah voui. Hi hi ». À proximité, Gény et moi, Geneviève-mon-épouse et moi-même Jean-François-l’auteur-du-livre, discutons avec Kevin qui nous fait part de la suite des évènements. « Fort bien. Nous nous mettons en retrait et vous laissons faire votre job ». Ce que Kevin fait magistralement. Invitant les membres du groupe à se regrouper autour de lui, il annonce à tous :
– Nous allons nous diriger vers un salon ouvrant sur la cour de l’Élysée. Où des voitures vont venir nous prendre…

185 | Une demi-heure plus tard, Grandji, Bob, Mao, Solange, Carole, Jade, Valérie, Gény et Moi, sommes dans des voitures en compagnie de Kevin, direction une sortie de Paris. Progression plus avant. Le trajet s’opère assez vite. Nous arrivons à destination. Nous descendons. Kevin est à la manœuvre. Des hommes de main viennent prendre possession des bagages familiaux transportés dans les voitures, et les transfèrent vers là où nous allons…

186 | L’avion d’état est là qui attend, les pilotes déjà aux commandes. Nous nous engageons sur les marches de la passerelle. Les hôtesses souriantes nous saluent à notre entrée dans l’avion, et nous souhaitent « Bienvenue. Bon voyage. » Nous les remercions. Nous avançons dans la carlingue et nous prenons place. Nous apercevons Kevin revenir du cockpit où il est allé saluer les pilotes et leur parler, certainement. Il échange quelques mots avec les hôtesses. Et il s’installe… La porte de l’avion est fermée. On nous demande d’attacher nos ceintures, ce que nous faisons. L’avion s’ébranle sur le sol. Commence à rouler lentement vers la piste. Quelques minutes. Et finit par en atteindre le point d’envol, à l’extrémité de la piste. Ça ne va pas tarder… On entend Jade dire à Carole « Serre-moi la main, Maman », Mao clamer « Je ne suis pas rassuré » et Carole glisser « Qui me rassure, moi ? ». Les autres passagers, Grandji Valérie, Solange, Bob, Gény et moi, sommes plus habitués ; ce qui n’empêche une certaine appréhension chronique.
Chtac. Gaz à fond. L’avion entame son run sprinteur sur la piste et prend rapidement de la vitesse. Trente à quarante-cinq secondes pour emmener l’aiguille du compteur jusqu’à 250 km/h, et envoyer le jet en l’air. Autant dire que ça pousse… L’avion finit de terminer son ascension et se stabilise à dix mille mètres. C’est parti pour neuf heures de vol…
Nous discutons un peu entre nous. Et ensuite moins. Le relâchement, la fatigue et l’altitude débranchent petit à petit nos organismes. Des têtes s’affaissent. Tombent sur l’épaule du voisin ou de la voisine. Des lèvres s’entrouvrent et des filets d’air vont et viennent. Quelques légers ronflements. Dans des esprits prennent forme des débuts de rêves. Galeries de situations et de personnages. Sans grand sens. Avec du sens. « Moi, vivant, par bonheur ». « Elle, en fauteuil, pour son malheur, et aussi le nôtre ». À nouveau sans grand sens. Des rêves sans queue ni tête. Et puis plus rien. Le sommeil profond. L’avion trace son vol… En « Élévation ». « Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées / Des montagnes, des bois, par-delà les éthers [les airs de ciel pur] / Par-delà les confins des sphères étoilées » Charles Baudelaire…

187 | L’avion s’esquisse sur la piste de l’aéroport international de Fort-de-France en Martinique. Nous sommes tous éveillés en cet instant. Et excités. Tous nos regards se portent sur les hublots et ce que nous apercevons du paysage. En fait : pas grand-chose car il fait nuit. Mais ça ne fait rien. Le monde est toujours plus beau au soleil, même quand il fait nuit… Touche des roues sur la piste. Secouements. Décélération rapide progressive. L’avion s’immobilise. Nous détachons nos ceintures et nous nous levons. À l’avant, Kevin est à nouveau à la manœuvre. À son invite, nous le suivons. Sourires et quelques mots amicaux aux hôtesses ; et aux pilotes qui sont sortis saluer. Descente des marches. Nos bagages viennent vite nous rejoindre. Et nous sommes embarqués dans des voitures, pour un trajet de plusieurs dizaines de minutes… À l’issue duquel, on est pris en charge par des personnels qui nous mènent indolemment vers des bungalows de luxe. On découvre, sommairement et non moins ébahis, et on se douche et on se couche.

188 | Au matin. On découvre les lieux. Parterre de bungalows dans un décor exotique de cocotiers et de mer. Claire. Sous le soleil. Magnifique… Dans ce décor virginal d’Adam et Ève, avant qu’ils n’aient niqué et enfanté de chiards, devenus grands, s’étant eux-mêmes reproduits, et ayant façonné le monde avec ses règles parfois à la con ; eh bien nous, ici, on fait tout ce qu’on veut, en communion entre nous, avec les locaux sympas et chauds et la nature aussi…
On plonge, c’est chaud. On se fait sécher, on bronze. On s’ambre des rayons du soleil partout : le dos, le ventre, l’intérieur des bras, entre les orteils. On se lève au chant du coq, de Martinique, qui coqueline à dix heures. Jade fait des châteaux : avec ses parents, Valou, Nous. On transpire, on nous fournit en eau, Bob l’éponge. On mange des poissons, des langoustes, des homards. On se couche tôt, au petit matin. On danse le zouk, entre nous et avec des autochtones. On se baigne, c’est chaud. On nage : la brasse, le dos crawlé, un peu le crawl, mais pas le papillon c’est déjà dur en Europe, alors aux Antilles ? On bavarde, surtout les femmes ; les hommes aussi. On petit-déjeune en maillot de bain, paréo et tongs, à la grande table dans le sable devant les bungalows. On boit des cafés et des thés exotiques, des jus d’orange, des jus de papaye et de noix de coco. On fait du trimaran, du catamaran, c’est marrant. Du paddle, c’est casse-gueule. On danse le zouk. Des zoukeurs viennent brancher nos femmes. Chauds, les gars. Pas de lézard, elles n’aiment que nous. On se fait brancher par des zoukeuses. Chaudes, les filles. Ça ne nous est pas facile. On boit des cocktails. On boit des ti-punchs, avec un s, il y en a plusieurs. Fait chaud. Dans l’eau, c’est chaud. Trois brasses, la planche, c’est mieux. Farniente, nous virons feignantes et feignants. Tellement crevé/es que sommeil sans rêve. La nuit des couples s’aiment. Ça s’entend. Serait-ce le cri du Bob mordu par un iguane ? À moins que ça soit l’effet de son zob dans Madame. On transpire. Obligés de porter les tongs pour ne pas se griller la plante des pieds sur le sable brûlant. Retour à l’eau. C’est l’heure de l’apéro, à vue d’œil au soleil car on n’a pas de montre. Grandji demande à Valou : « Tout se passe bien pour toi sur Internet ? », suite à quoi, elle questionne : « Comment ça ? Il n’y a rien de spécial », soulagement du père : « Ah tant mieux ». On zouk. On se fait une copine, Martine, belle black qui vient danser avec nous. Habile de son corps, sa spécialité c’est de faire l’hélicoptère avec son derrière. Elle nous ferait décoller. Martine apprécie JiCé et le fait zouker à fond, le pauvre. À un moment, les deux s’éclipsent. Pour quoi faire ? Se pourrait-il que Martine nique ? Si tel est le cas, JiCé pourrait alors se targuer de faire l’effort de s’intégrer dans le pays. On se baigne, c’est chaud. Mao fait la planche à l’envers, et manque de se noyer. On remange des poissons, des langoustes, des homards : y’en a marre. On veut du saucisson. JiCé et Bob font du vélo. Gény Mao et moi faisons de la plongée en moyennes eaux parmi des poissons exotiques. C’est chaud, et c’est beau. On visite une rhumerie. Faudrait pas trop qu’on s’enrhume, prévient Moa. Preuve que trop on en déguste, puisque je viens d’inverser les lettres de son mon ; de son nom ; Moa au lieu de Mao. Valou et Carole matent l’anatomie d’un Florent Manaudou noir sur la page, elles apprécient. Du coup Solange et Gény mettent leurs lunettes à verres de vue teintées, pour ne pas être éblouies. Et pour ne pas être vues à le voir. On zouk. On transpire. On cocktail, on ti-punch. Martine zouk’JiCé. Et Black Manaudou, tiens le revoilà lui, zouk’Valou. Mao zouk’Carole, je zouk’Gény, c’est le grand zouk. Mort de fatigue. Allez, à la case, au lit dans le bungalow, pardon. Ah non, c’est pas sérieux. Y’a le coq qui ne chante qu’à onze heures moins le quart, ce matin. Du coup, on petit déjeune qu’à cette heure-là, sur la grand-table devant les bungalows. On digère un peu dans le hamac. On transpire. On va sur la plage. On plonge. Trois brasses et la planche. C’est tout le temps comme ça… Et le temps passe ainsi. Merveilleusement…

189 | Après trois semaines, Kevin, toujours demeuré dans les parages, s’en revient plus à notre contact, et nous annonce qu’il nous quitte, qu’il rentre à Paris ; pour poursuivre ses missions. Pour en terminer avec l’organisation de notre accompagnement, il nous informe qu’il a retenu nos places de retour sur le vol régulier Air France Fort-de-France Paris, à telle date, telle heure. Il nous tend les billets et nous salue chaleureusement. Nous lui serrons la main tout aussi chaleureusement, et les femmes l’embrassent. Il semble en être heureux. Son avion décolle dans la journée…
Et le nôtre la semaine d’après, le samedi en huit…
En partant Jade récite : 'Je suis allée dans une île amoureuse du vent. Où l’air a des senteurs de sucre et de vanille. Et que berce au soleil du tropique mouvant. Le flot tiède et bleu de la mer des Antilles.' Mais où a-t-elle entendu cela, la Petite ?
L’avion atterrit à Paris…

190 | Quelques mois plus tard, JiCé, Bob, et Mao reçoivent ce texto sur leurs portables :
« Bonjour Garçon. Le coup de reins expert que j’ai pris de l’un de vous pendant l’assaut a dévié ma colonne. Il s’en est fallu d’un micron. Je remarche » |…
Le temps d’en prendre connaissance… Qu’il s’efface… □

L'AUTEUR /E

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JeFp. est écrivain depuis 1987.
Il aime manier la plume dans ses diversités.

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